Posté le 11.05.2007 par lesromansdelara
Chapitre 1
Vol au-dessus d’un nid de gargouilles
La petite chapelle du couvent était silencieuse. Seul un petit souffle d’air, passant par une fenêtre ouverte, faisait bouger les pages des bréviaires et apportait avec lui l’odeur printanière des fleurs du jardin. Mère Jeanne jeta un regard autour d’elle. Les dix-huit sœurs étaient là, au complet, assises dans les stalles parfaitement ordonnées autour du chœur. L’horloge du cloître commença à sonner et, instantanément, les sœurs se levèrent et entamèrent l’office des Laudes.
Mère Jeanne aimait que la liturgie soit soignée. Les sœurs de La Miséricorde de saint Vincent de Paul avaient en effet pour vocation un équilibre entre une fervente vie contemplative et un service actif auprès de toute personne défavorisée. Après la mort de Priscille de Castelmauroux, la fondatrice, en 1852, la congrégation avait pris un tour très conventuel. Mais, après le concile, la communauté, en essayant de retrouver ses racines, avait retrouvée la notion de service. Un peu trop, à un certain moment, au détriment de la vie de prière. Tout était une question de juste dosage et la Mère Jeanne essayait de veiller au bon équilibre. C’est pour cela qu’elle faisait tout ce qu’elle pouvait pour que les offices soient beaux et intériorisés.
Ce matin, en tout cas, c’était bien parti. L’hymne du jour était particulièrement beau et l’âme s’élevait d’elle-même vers Dieu. Soudain une petite sonnerie lui fit l’effet d’un réveil matin et la ramena brutalement sur terre. Une sœur, en bout de rangée, lui jeta un coup d’œil et Mère Jeanne lui fit un signe affirmatif de la tête.
La sœur se leva discrètement et sortit. Arrivée dans le hall, elle se mit à courir laissant au passage sa cape de chœur sur le porte-manteau prévu à cet effet. Elle s’engagea à toute vitesse dans le cloître et, selon un rituel qui paraissait bien rodé, elle enleva son voile laissant apparaître des cheveux bruns de trentenaire. Arrivée à la porte elle retira rapidement sa robe de toile crème, découvrant un survêtement bleu marine, et sauta dans des baskets placés sous un banc. Elle pendit sa robe et posa son téléphone sur le banc, puis elle sortit et enfourcha un VTT qui se trouvait juste a coté de la porte, sous un auvent. Elle s’engagea directement dans la pente de la prairie bordant le couvent, tournant résolument le dos au chemin menant vers la route.
Une sirène retentit au loin. La jeune femme laissa rouler son vélo jusqu’à l’ancien mur de clôture et le sauta à l’endroit où il était à moitié effondré. Elle fila tout droit dans la pente qui descendait au village. A sa droite, la route qui serpentait était visible de temps à autre et le raccourci de la prairie semblait efficace bien qu’un peu raide pour quelqu’un de mal entraîné. Mais la sœur semblait parfaitement maîtriser son vélo et moins de trois minutes après son départ de la chapelle elle débouchait sur la route à l’endroit où était placé le panneau d’entrée de la commune : Vic-sur-Cère. Elle tourna alors à droite, s’engagea dans une petite rue en pente et s’arrêta devant le centre de secours des pompiers du village. Des voitures, garées dans le petit parking du centre, indiquaient à la jeune femme, que d’autres gars étaient déjà arrivés.
Cela lui fut confirmé quand elle ouvrit la porte du bâtiment et qu’elle se retrouva face à trois hommes :
« Tiens, Lucille, quand on parle du loup … » fit un jeune homme blond d’une vingtaine d’année.
- Qu’est ce qu’il y a Louis, c’est quoi ? répondit-elle.
- Un type qui veut se jeter du haut du clocher de l’église, on s’est dit que c’était doublement dans tes cordes ! s’exclama un grand gars taillé comme une armoire à glace et à la voix rocailleuse.
- Mais c’est que tu va finir par devenir un grand spirituel ! » rit Lucille en s’engageant dans le vestiaire des femmes pendant que les autres s’esclaffaient.
Voir qualifier le grand René de spirituel, lui qui se faisait une gloire d’être le plus grand mécréant de l’histoire, il y avait de quoi rire !
Lucille ressortit une minute après, vêtue de la tenue réglementaire surmontée d’un gilet vert marqué : Infirmière Sapeur pompier. Elle s’élançait vers la voiture qui lui était réservée quand René la rappela.
« Eh sister ! Tu montes avec nous dans le VSAV! Le FPTL est déclenché aussi. » En effet quatre autres pompiers montaient dans le Fourgon Pompe Tonne Léger utilisé pour les feux urbains et les opérations diverses.
Lucille s’installa sur la banquette avant, à coté de Gilles, le conducteur, et René s’installa à sa droite. Quelqu’un monta à l’arrière et le Véhicule Sanitaire d’Aide aux Victimes démarra. La glace de séparation de la cellule arrière s’ouvrit et la jeune figure de Louis apparut :
« Eh René ! tu as déjà vu ça ? »
Mais René avait déjà prit le micro en main :
« CODIS ici VSAV Vic parlez »
La radio graillonna un instant puis une voix répondit :
« VSAB Vic ici le CODIS parlez.
- CODIS ici VSAV Vic qui part pour tentative de suicide, commune de Vic, à l’église du village. Effectif 1 dont une infirmière, 1, 2, parlez.
- Bien reçu pour le CODIS. » René se retourna et demanda :
« Vu quoi, Louis ?
- Eh ben ! Un type qui veut se suicider !
- Oui j’en ai déjà vu, et c’est le genre de situation que je n’aime pas…, soupira René. Gilles, ajouta-t-il à l’intention du conducteur, prend à droite vers le plan d’eau, ça va un peu balancer mais c’est plus court.
- Ben pourquoi ? reprit Louis un brin excité. Ca nous change des petites mémés qui font des malaises ou des clodos qui ont trop bu. Là au moins il va y avoir de l’action !
- Hé! Calme-toi un peu ! Je ne veux pas de têtes brûlées dans mon équipe ! Gilles doucement on n’est pas dans un rodéo ! Toutes les interventions sont importantes, l’essentiel c’est de rendre service à la population.
- Oui, renchérit Lucille, on est souvent le seul recours pour les gens âgés perdus au fond de la campagne et…
- On y est ! coupa Louis qui n’écoutait pas.
- CODIS ici VSAV Vic qui se présente à l’adresse indiquée.
- Bien reçu pour le CODIS. »
Ils descendirent du véhicule suivit de près par les hommes du FPTL. Un attroupement assez conséquent était massé au pied de l’église. Les gendarmes étaient déjà là. René se dirigea vers eux.
« Salut Emeric, vous avez fait vite.
- Oui, figure-toi que nous étions postés devant l’église pour faire des contrôles de vitesse, quand on nous a prévenus.
- C’est du bol ça ! Dis-moi, où est-il ?
- Apparemment il serait sur le renfoncement sous le clocher au bord de la corniche. De là on ne peut pas le voir.
- Peut-être en passant par le clocher…
- On y a pensé, coupa Emeric, mais c’est fermé, et on n’arrive pas à joindre le curé pour savoir où est la clef.
- Lucille le sait peut-être… Lucille, cria René en se retournant.
- Ne crie pas ! Je suis là, j’ai entendu ! fit la jeune sœur. Oui je sais où elle est, on y va ?
- Attends une minute. »
René fit signe à tous ses hommes de venir.
« Fred, Armand, Rémi et Geoffroy vous placez un périmètre de sécurité. Je ne veux personne sous cette église. Faites-vous aider de la gendarmerie au besoin. Fred tu prends le commandement.
- On s’en occupe ! répondit Fred un grand gars énergique d’une quarantaine d’année. Venez les gars ! »
Et les trois autres lui emboîtèrent le pas.
« Les autres vous montez au clocher. Essayez de rentrer en contact avec ce type en m’attendant. Louis et Gilles, prenez le lot de sauvetage au cas où ! Je vais contacter le CODIS pour le message d’ambiance
- Oui chef ! » Les deux hommes s’élancèrent vers le VSAV.
« Lucille, fit René en baissant la voix, tu me surveilles Louis. Je ne veux pas d’initiatives téméraires. Vous rentrez en contact avec le gars et vous m’attendez, compris ?
- Oui, ne t’inquiète pas ! répondit la jeune femme »
Louis et Gilles revinrent avec un sac jaune contenant des cordes, des poulies et un harnais de sécurité. Il entrèrent dans l’église qui était vide, à part un homme qui mettait un cierge dans une des chapelles latérales. Lucille les conduisit au fond de l’église et gravit l’escalier de la tribune. Arrivée en haut, elle se dirigea vers un recoin sombre et prit une clef dans une petite niche creusée dans le mur.
« Ah d’enfer la cachette ! ironisa Gilles
- Ouais, ben n’empêche que personne ne l’a trouvée tout à l’heure ! » répondit Lucille en essayant de tourner la clef de la porte de l’escalier menant au clocher. A sa grande surprise la clef força. Elle tira sur la porte qui s’ouvrit de suite.
« Ca alors ! s’exclama l’infirmière, elle était ouverte ! Les gendarmes ont dit qu’ils l’avaient trouvée fermée.
- Ils se sont trompés, d’ailleurs ce n'est pas possible ! Comment tu veux que ce type soit monté sur le toit ? C’est le seul chemin non ?
- C’est vrai tu as raison, je suis bête !
- Alors, on monte ? s’impatienta Louis.
- Oui mais doucement, fit Lucille, nous ne savons pas s’il nous entend. Inutile de l’effrayer. »
Ils gravirent en silence le clocher, ce qui n’était pas facile car leurs rangers étaient particulièrement bruyants. Ils arrivèrent en haut un peu essoufflés, surtout Gilles qui portait le lot de sauvetage.
Louis allait dire quelque chose mais Lucille mit son doigt sur sa bouche pour lui indiquer de se taire. Elle se pencha prudemment sur la balustrade de pierre et regarda.
Le désespéré était là en bas, au pied du clocher, en équilibre sur la corniche bordant le vide. Il s’appuyait sur le toit ce qui expliquait qu’on ne le voyait pas d’en bas. Il n’avait pas l’air de bouger.
Lucille se baissa : « Il est en bas, chuchota-t-elle. On lui parle ?
- Tu n'as qu’à y aller c’est toi l’infirmière ! En plus tu visite les malades à l’hôpital psychiatrique. Tu as l’habitude, dit Gilles.
- Ouais! Mais ça n’est pas tous les jours qu’il y a un qui essaye de se suicider, répondit Lucille
- Pourquoi est-ce qu'on ne va pas directement le chercher ? Cela serait plus simple ! intervint Louis
- C’est ça oui ! Et on fait comment, avec un parachute ? ironisa Gilles.
- On a le lot de sauvetage non ?
- Doucement, intervint Lucille, on commence par lui parler et on attend René.
- Ce gars se sera peut-être jeté en bas le temps que le chef arrive ! s’impatienta Louis
- Nous allons faire de notre mieux pour que ça n’arrive pas, répondit Lucille. J’y vais !
- Attends, fit Louis en la saisissant par le bras, je t’assure qu’on doit…
- Arrête ! répondit Lucille avec autorité. On suit les ordres : on établit le contact et on attend le major, c’est tout ! »
Et elle se dégagea, laissant Louis profondément vexé. Elle s’approcha de la balustrade en pierre et se pencha pour établir le contact visuel. Elle prit une profonde inspiration et se lança.
« N’ayez pas peur ! Nous sommes les pompiers ! Nous sommes là pour vous aider !
- Je n’ai besoin de personne ! Laissez-moi tranquille ! », répondit une voix féminine.
Lucille recula de surprise.
« Une femme ! C’est une femme ! » chuchota-t-elle à l’intention de ses équipiers.
Elle reprit plus haut :
« Madame, je m’appelle Lucille, je suis infirmière sapeur-pompier, je veux juste vous parler.
- Je vous dis que je n’ai besoin de personne! Je veux en finir ! » et elle fit un pas en direction de la corniche.
« Attendez ! répondit Lucille essayant de temporiser. Vous devez avoir de bonnes raisons pour en arriver là, mais nous pourrions en parler, si vous le désirez.
- Mais je reconnais votre voix ! s’exclama la femme. Vous êtes sœur Lucille !
- Oui, fit la jeune femme, surprise. Est-ce qu’on se connaît ?
- C’est Michelle. »
Lucille reconnut brusquement, Michelle Darrube, la personne qui aidait œur Myriam à la cuisine.
« Michelle, mais qu’est-ce qui se passe ?
- J’en peux plus ma sœur, j’en peux plus ! » fit-elle en éclatant en sanglots.
Lucille aurait eu envie de la prendre dans ses bras, mais une verticale de six mètres la séparait de cette pauvre femme.
C’est alors que René arriva.
« Alors on en est où ? demanda-t-il.
« C’est Michelle Darrube, répondit l’infirmière. Regarde, elle est juste là en-dessous.
- Mais bon Dieu, comment est-elle arrivée là ?
- Je ne sais pas, fit Gilles. La question est surtout de savoir comment on va la sortir de là !
- Qu’en pense-tu ? questionna le major.
- Qu’on n’arrivera à rien si on ne l’approche pas ! »
René poussa un grand soupir : « C’est bien ce que je redoutais ! J’ai déjà demandé le renfort du Groupe d’Intervention en Milieu Périlleux. Mais ils ne seront pas là avant trois quarts d’heure au moins.
- Mais elle a le temps de sauter vingt fois d’ici là ! s’exclama Gilles.
- Oui, et c’est pour ça qu’il faut garder un contact le plus continu possible, acquiesça René.
- Il faudrait être plus proche, s’empressa de dire Louis, reprenant l’argument de Gilles.
- Je crois qu’il n’a pas tort, fit Lucille, ça serait mieux si quelqu’un descendait en attendant le GRIMP… Au cas ou…
- Bon d’accord, assez perdu de temps ! coupa René. Lucille tu te prépares. Je vais lui parler en attendant.
- Pourquoi c’est elle qui irait ? protesta Louis. Je viens de faire la formation Lot de sauvetage alors qu’elle est infirmière et elle ne l’a pas faite ! Je suis plus apte qu’elle !
- Peut-être techniquement, mais Lucille connaît bien cette femme et relationnellement elle sait y faire.
- Mais…
- Il n’y a pas de mais, ni de si ! Lucille y va et puis c’est tout ! trancha le major. Toi tu te tiens tranquille et tu nous aide à préparer ou tu redescends de suite ! »
Louis se tût de mauvaise grâce et rejoignit Gilles qui préparait les cordes. Pendant ce temps, Lucille avait revêtu le harnais et avait repris le dialogue avec Michelle.
« Non je ne veux personne prés de moi ! s’exclamait celle-ci.
- Mais c’est juste pour venir vous écouter de près ! expliqua la jeune femme. Si vous désirez me partager vos problèmes, ce serait bien de pouvoir le faire sans que tout le village entende ce qu’on raconte !
- Bon… d’accord, fit la désespérée après un instant d’hésitation, mais s’il n’y a que vous et que vous vous teniez loin de moi. »
Après avoir vérifié la bonne position de tous les cordages, René lui donna le feu vert.
« Bon tu vas pouvoir y aller, fit-il.
- Tu es sur que c’est à moi de descendre ? répondit la jeune femme à voix basse. Est-ce que tu te souviens ce qui c’est passé à la manœuvre où vous m’avez appris à faire ça ? Je me suis retrouvée…
- …la tête en bas, je sais ! compléta René en riant. Mais, reprit-il sérieusement, tu la connais et tu es la plus à même de l’empêcher de sauter. Allez vas-y c’est un ordre !
- Tenez-vous prêt vous autre ! » ordonna-t-il à Gilles et Louis.
Lucille attendit que la corde soit tendue et enjamba la balustrade en pierre. Elle se tint dos au vide en attendant le signal de René :
« Quand tu veux », dit-il en lui tapant amicalement sur l’épaule.
Elle prit une grande inspiration et se lâcha. Les deux garçons laissaient filer la corde doucement, guidés par René. Lucille descendit lentement le long du clocher et, une minute après, elle prit pied sur le toit. Elle voyait Michelle, juste en dessous d’elle, en équilibre sur le bord du toit.
« J’arrive ! lui dit Lucille. Je cherche juste un appui solide. »
En fait, vu la façon dont la corde était tendue, elle avait déjà un bon appui mais elle cherchait un prétexte pour s’approcher. René le comprit et fit donner de la corde. « Bien, fit-il entre ses dents, très malin ça, petite sœur ! »
Elle descendit jusqu’au rebord et se débrouilla pour prendre pied sur la corniche et s’asseoir sur la gargouille la plus proche de Michelle.
« Voilà ! fit-elle avec un soulagement non feint et en s’efforçant de ne pas regarder en bas. Maintenant on va pouvoir discuter. Alors qu’est-ce… Mais qui vous a fait cela ? »s’exclama-t-elle en apercevant les nombreuses ecchymoses qui parsemaient le beau visage de Michelle :
« C’est Yves… je vis un enfer ! Je n’en peux plus ! » répondit-elle les yeux remplis de larmes.
Lucille n’en revenait pas. Michelle et son mari étaient mariés depuis plus de vingt-cinq ans et ils passaient pour un couple modèle.
« Est-ce que vous voulez m’expliquer ? » demanda la jeune sœur.
Pendant une demi-heure, Michelle déroula l’histoire cachée de son couple. Un mari dépressif qui buvait depuis longtemps, en cachette au début, à cause des enfants. Puis quand ceux-ci furent partis et que le couple se retrouva face à face, les choses empirèrent, de disputes en claques, pour aller, comme ce matin, jusqu’au tabassage en règle.
« Mais pourquoi n’avoir rien dit ? Vous avez des amis qui pourraient vous aider.
- Parce que c’est dur d’accuser l’homme que vous aimez. D’autant plus, qu’il est adorable quand il est à jeun, il se répand en pardons et je me dis à chaque fois que je vais lui donner une dernière chance. Et puis j’ai peur qu’on ne me croie pas…ajouta-t-elle en baisant les yeux.
- Comment ça ? demanda Lucille.
- Vous connaissez Yves, c’est M. Parfait pour tout le monde. Qui croirait-on ? Déjà que notre mariage a fait jaser… »
Lucille se souvenait en avoir entendu parler par sœur Myriam. C’est vrai qu’apparemment, au moment de leur rencontre, ces deux êtres n’avaient pas grand-chose en commun. Yves était issu de la plus riche famille du canton qui possédait la moitié des maisons du village. Il avait fait de hautes études mais avait choisi de revenir dans son village natal pour mettre ses compétences au service de son département. Il travaillait au conseil général comme responsable des aides au développement, et s’était mis aussi au service de sa commune comme conseiller municipal. Il faisait aussi partie d’un tas d’associations caritatives.
Michelle, au contraire, était quelqu’un qui était à la dérive quand elle rencontra Yves. Abandonnée par ses parents, elle avait traîné de familles d’accueil en foyers, pour finir dans la rue. La seule chose qu’elle aimait c’était la montagne. L’été, elle partait dans les Pyrénées et aimait faire de grandes marches dans la montagne, redescendant de temps à autre pour faire la manche et se trouver à manger. Elle adorait l’escalade et, comme elle n’avait pas de quoi s’acheter de matériel, elle montait les parois à mains nues et en sandales.
C’est au cours d’une de ces courses qu’ils se rencontrèrent. Fanatique de montagne, Yves avait fini par remarquer ce drôle de numéro de jeune femme qui grimpait des verticales impressionnantes, sans cordes ni crampons avec l’air de ne pas y toucher.
De fil en aiguille, ils finirent par se marier non sans résistances de la famille d’Yves. Le village non plus ne fut pas tendre pour Michelle. Les gens dirent tout de suite qu’elle s’était mariée par intérêt.
« Je sais que cela n’a pas été évident pour vous, reprit Lucille. Mais si vous voulez, je peux vous aider et toute la communauté avec moi. Vous jeter d’ici ne résoudrait rien et ce serait injuste… C’est à lui d’être puni pas à vous !
- Mais qu’est-ce que je vais faire ? Je n’ai plus la force… sanglota la pauvre femme.
- Pour l’instant rien. Prenez du recul, laissez décanter tout cela. Ensuite seulement vous verrez quelle est la meilleure solution pour vous. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, vous savez qu’on est là.
- Mais si je quitte Yves, où est-ce que je vais aller ? Tous les biens lui appartiennent, je n’ai nulle part où me réfugier.
- Venez au couvent. Je suis sure que sœur Jeanne serait d’accord. Ca serait un lieu neutre. Vous auriez le calme dont vous avez besoin pour vous reposer et réfléchir. »
Michelle releva ses yeux fatigués et regarda la religieuse avec gratitude. Lucille sut que c’était gagné, mais que, tant qu’elles étaient sur cette corniche, la situation restait délicate. Le GRIMP n’allait pas tarder à arriver. Il fallait patienter encore un peu tout sécurisant la situation au maximum.
« Si vous êtes d’accord nous allons remonter. »
Michelle opina de la tête.
« Très bien, reprit Lucille. Je ne peux pas vous aider toute seule. Si vous le permettez, nous allons attendre des pompiers spécialisés qui vont venir nous aider.
- Je comprends, c’est d’accord, dit Michelle.
- En attendant, est-ce que vous me permettez de m’approcher pour vous assurer ?
- Oui je veux bien. Je commence à fatiguer. »
Lucille s’avança et Michelle fit aussi un pas vers elle.
« Non ! fit Lucille. Ne bougez pas ! J’arrive ! »
Mais alors que la jeune femme était à portée de main, Michelle fit un autre pas. Son pied se mit en porte-à-faux sur une irrégularité de la corniche, et elle bascula dans le vide.
Lucille s’élança et la rattrapa de justesse par la ceinture du pantalon. La corde se retendit brusquement et l’infirmière eut l’impression que ses épaules se délitaient sous le choc. Mais elle ne lâcha pas prise. Une clameur sourde monta de la foule amassée dans la rue.
« Accrochez-vous à moi ! » souffla-elle, en saisissant Michelle sous la taille avec son bras libre.
La désespérée se redressa et agrippa ses bras autour du coup de l’infirmière.
« Lucille, Lucille ça va ? cria la voix angoissée de René.
- Oui, c’est bon ! Remontez-nous vite ! cria-t-elle du mieux qu’elle pouvait. »
Il n’était plus temps de tergiverser ! Elle compléta sa prise en serrant ses jambes autour de celles de Michelle pendant que les autres la remontaient. La jeune femme n’avait pas beaucoup de force et avait peur de lâcher. Elle eut l’impression, au bout de quelques secondes, que tous ses muscles se tétanisaient et que la remontée durait des heures. A un moment elle frôla le mur et quelque chose lui déchira la manche de sa veste.
Enfin elles arrivèrent en haut du clocher. Elle sentit le poids qu’elle portait s’alléger. Quelqu’un s’était saisi de Michelle et René aida Lucille à passer la balustrade.
Quand la jeune femme se retrouva sur la terre ferme, la tension nerveuse qui s’était accumulée retomba et elle sentit les jambes lui manquer. Elle s’assit le dos contre la pierre.
«Hé petite sœur ! Ca va ? fit René en s’accroupissant prés d’elle.
- Oui ça va ! Je reprends mon souffle.
- Alors j’avais pas raison ? Cette intervention, elle était vraiment dans nos cordes ! »
Chapitre 2
Esprit de feu
La route serpentait en pente douce mais, aujourd’hui, Lucille la trouvait un peu raide. En temps normal, elle aimait ce moment où elle remontait seule vers le couvent en pédalant à travers la campagne. Mais, après les émotions de la matinée, c’était un peu dur !
Ils avaient emmené Michelle aux urgences de l’hôpital le plus proche, celui de Montmirail à vingt-cinq kilomètres de là. Elle pourrait ainsi voir un médecin qui déciderait de son retour ou non à Vic. Physiquement elle allait bien, mais un traitement psychique serait nécessaire, peut-être a l’hôpital psychiatrique pour favoriser la coupure avec son milieu familial.
Un bref coup de klaxon tira la jeune femme de ses pensées :
« Alors terreur ? On a du mal !? Je te remonte ? »
C’était René qui, après avoir terminé son rapport à l’ordinateur et vérifié le matériel, remontait du centre.
« Je veux bien mais ça n’est pas ton chemin, rétorqua Lucille en s’arrêtant.
- Si ! J’ai un chantier à la maison des Anglais, alors je vais voir ce que font mes ouvriers. »
En effet, René était menuisier-charpentier et employait trois personnes. Le vélo fut prestement rangé à l’arrière de la camionnette et le Major démarra.
« Sacrée inter… commenta-t-il.
- Oui, heureusement que ça n’est pas tous les jours ! rétorqua Lucille.
- D’autres en aimeraient bien un peu plus ! répondit René en fronçant les sourcils. Tu sais, je suis inquiet au sujet de Louis.
- Tu as peur qu’il te fasse des problèmes par ce qu’il est le fils de l’adjoint du chef de centre ?
- Mais, je m’en fous de ça ! répondit-il avec véhémence. Il pourrait être le fils du colonel que je dirais quand même ma façon de penser ! C’est une tête brûlée ! Un jour, il risque de se blesser ou de blesser quelqu’un d’autre !
- Mais je suppose que tout les jeunes sont un peu tout-fous et ont du mal à prendre la mesure du danger. Il n’a que dix-huit ans, il a le temps de mûrir.
- Tu sais, répliqua René, ça fait trente ans que je suis pompier et j’en ai vu rentrer des jeunes. Ce qui m’embête avec lui c’est qu’il n’écoute rien, il s’entête dans ses erreurs.
- Touches-en un mot à Greg, quand il rentrera de vacances, suggéra Lucille.
- C’est bien ce que je compte faire ! Mais ce n’est pas la première fois que je lui parle de ça et il est pris entre deux feux. Jean-Luc est son adjoint et il n’est pas très à l’aise.
- Oui, mais c’est lui le chef de centre et c’est à lui de décider ce qu’il y a à faire.
- Je sais bien, soupira René. »
La camionnette s’arrêta devant le portail du couvent. Il descendit et aida Lucille a sortir son vélo du véhicule.
« Merci, René, fit la jeune femme
- Avec plaisir. A plus tard ! fit-il en remontant dans son engin. Hé Sister ! » la rappela-t-il.
Lucille qui poussait déjà son vélo vers le portail se retourna en l’interrogeant du regard.
« Pour l’inter… Bon boulot ! » dit-il en démarrant.
Elle sourit et repartit en traversant le jardin. Il y avait pas mal de sœurs dehors qui vaquaient à leurs occupations et qui la saluaient, l’air un peu curieux de savoir ce qui avait bien pu se passer. En général elle profitait de la récréation, après le repas de midi, pour leur raconter tout ce qu’elle pouvait sans trahir le secret professionnel. La discrétion était importante, surtout dans un petit village où tout le monde se connaissait.
En arrivant dans le cloître, elle croisa sœur Irène qui portait un grand tas de linge sale à la buanderie.
« Ah voilà notre petit pompier qui revient ! dit-elle un brin essoufflée.
- Oui, je suis là ! Vous voulez un coup de main ? proposa Lucille
- Non, non, ma petite fille. Vous voyez, ça fait trente ans que je m’occupe de cette lingerie, j’ai l’entraînement ! » fit-elle avec un sourire malicieux.
La jeune sœur n’insista pas, sachant bien qu’il est plus facile de proposer un service que de l’accepter. Elle se contenta de sourire et de lui ouvrir la porte de la buanderie.
Ensuite elle pressa le pas, parce qu’avec tout cela, elle n’était pas en avance ! Elle s’arrêta devant le bureau de la Mère et frappa.
« Entrez !», répondit une voix.
L’infirmière s’exécuta. Mère Jeanne était avec sœur Corinne son assistante.
« Ah, sœur Lucille! Alors cette intervention ?
- Ca s’est bien passé ! Par contre cela concernait Michelle, la cuisinière.
- Qu’est ce qui lui est arrivée ? Elle va bien ? s’inquiéta la supérieure.
- Pas trop mal ma Mère, elle avait juste un grand besoin de soutien.
- De soutien… Et elle a appelé les pompiers pour ça ?
- Je pense que ça n’est pas elle mais d’autres personnes qui nous ont appelés… Et puis finalement toute une équipe n’a pas été de trop pour la soutenir ! » ajouta Lucille en pensant à la suée qu’avaient pris les autres pour les remonter.
La Mère, qui n’était pas née de la dernière pluie, fronça les sourcils.
« J’ai parfois l’impression que vous ne me dites pas tout…
- On ne peut jamais tout dire ! Vous savez que nous avons un devoir de réserve…
- Oui… il a bon dos le devoir de réserve !…fit-elle avec un sourire en coin. Mais, sérieusement, promettez-moi de ne pas prendre de risques et de faire attention.
- Vous savez que je ne suis pas une tête brûlée et qu’on prend toujours un maximum de précautions.
- Je le sais et c’est pour cela que nous avons accepté votre engagement dans les pompiers… Il y a combien déjà ? Deux ans ?
- Deux ans et demi, ma mère.
- Oui c’est ça ! Le temps passe si vite… Bon a propos de temps, c’est celui de votre méditation, alors allez-y avant le repas. Ah, aussi il faut que je vous dise! En donnant les médicaments à sœur Gertrude je l’ai trouvée fatiguée. Allez la voir et faites le nécessaire. Ensuite, après la récréation vous irez rejoindre sœur Marie-Yves au jardin.
- A propos de cela, il faut que je vous dise…hésita Lucille, je crois que Sœur Marie-Yves ne tient pas vraiment à….
- Je sais ! coupa Mère Jeanne, mais elle a besoin d’aide alors continuez !
- D’accord ma Mère, mais je crois que ça va quelque peu grincer ! » fit la jeune sœur en sortant en sortant.
Mère Jeanne et sœur Corinne ne pure s’empêcher de se regarder en riant.
« Quel numéro celle-ci ! s’exclama la supérieure.
- C’est vrai que depuis qu’elle est là, la vie n’est pas monotone ! Mais, ma Mère, me permettez-vous une question ?
- Allez-y toujours.
- Pourquoi continuez-vous à l’envoyer au jardin ? A en croire sœur Marie-Yves, c’est une vraie calamité dans ce domaine ! »
La mère sourit et paru se recueillir avant de répondre. Sœur Corinne eut peur d’avoir été indiscrète. Mais la supérieure saisit un petit cadre sur son bureau et le tendit à son assistante.
« Que voyez-vous sur cette image ?
- C’est un feu stylisé… hésita la sœur, ne voyant pas du tout où son interlocutrice voulait en venir.
- Je garde ce feu là parce qu’il me fait penser à l’Esprit d’amour qui embrase nos cœurs et que nous avons à partager avec tout homme en détresse, selon notre vocation.
Mais, de plus en plus, quand je le regarde, je pense à sœur Lucille. Elle aussi a un esprit de feu. Un feu, voyez-vous, peut être joyeux, pétiller, partager sa chaleur aux autres, préserver la vie… s’il est bien canalisé. Mais, s’il n’est pas maîtrisé, nous savons tous les ravages qu’il peut causer !
Lucille est pareille. J’ai été sa maîtresse des novices et j’ai vu immédiatement qu’elle avait un caractère capable du meilleur comme du pire. Elle peut s’enthousiasmer pour un tas de choses et, en même temps n’aller au bout d’aucune. Elle va tout faire pour quelqu’un de malheureux mais se mettre en colère pour un rien. Elle a des tas de dons naturels mais, le danger c’est qu’elle devienne orgueilleuse.
Il y a aussi des choses qu’elle ne sait pas faire comme le jardin ou le ménage. Je veux qu’elle garde cela à l’esprit. Ca lui évite d’avoir les chevilles qui enflent ! » conclut malicieusement la Mère.
Le téléphone de la supérieure sonna et elle regarda l’écran de son mobile. Le chiffre « 3 » du poste de Lucille s’affichait. Seules trois personnes avaient un mobile interne : la Mère, son assistante et l’infirmière du couvent. Chacun portait un numéro qui servait à l’identifier et à l’appeler : « 1 » pour Mère Jeanne, « 2 » pour sœur Corinne et « 3 » pour sœur Lucille.
La supérieure décrocha :
« Allô ? .. Oui… A bon ? Combien a-t-elle ? .. Ah quand même! … Oui bien sûr… Est-ce qu'elle est couchée ? .. Bon, vous l’appelez et ensuite, allez faire votre méditation, vous avez juste le temps avant le repas… Ne vous inquiétez pas je le recevrais s’il vient de suite… Oui… Mais vous savez, vue l’heure qu’il est, il ne viendra qu’en début d’après midi… A tout à l’heure ! lança-t-elle en raccrochant.
Sœur Gertrude a 39°5, expliqua-t-elle à l’intention de son assistante. Lucille me prévient qu’elle appelle le médecin. Bon allez ! Finissons-en avec ces comptes voulez-vous ? »
Et elles reprirent le travail interrompu par l’arrivée de la jeune sœur.
« Sœur Gertrude, vous avez à peine touché à votre repas ! déplora Lucille. Vous n’en voulez vraiment plus ?
- Non mon petit, aujourd’hui ça ne passe pas… », répondit la vieille sœur avec une voix fatiguée que Lucille ne lui connaissait pas. L’infirmière n’insista pas. Elle savait que cette ancienne missionnaire, qui avait bourlingué sur tous les continents et vécu des aventures incroyables (parfois un peu enjolivées d’accord…), n’était pas du genre à se plaindre pour un rien.
« Bon ! Mais prenez au moins un peu d’eau », fit la jeune sœur lui en proposant un verre.
Sœur Gertrude but, puis Lucille l’aida à se recoucher.
« Vous ne me racontez rien aujourd’hui sur votre intervention ? demanda la sœur aînée.
- Vous n’êtes pas bien aujourd’hui, je ne voulais pas vous fatiguer.
- Mais ma petite, au contraire ! Quand vous me parlez de ce que vous faites, je me sens rajeunir de vingt ans ! » s’anima la missionnaire.
Lucille rit et raconta en détail les évènements de la matinée. Gertrude était sa grande confidente. Avec elle, elle pouvait se permettre de tout dire car elle était discrète et de très bon conseil. Au fil du temps, une vraie complicité s’était tissée entre les deux sœurs. Malgré la différence d’age, elles avaient les mêmes façons de voir et de penser. La jeune profitait de l’écoute et de l’expérience de l’aînée. La plus âgée, quant à elle, pouvait raconter ses souvenirs et était dynamisée par la benjamine.
« Vous n’avez pas raconté cette histoire de cette manière à la Mère ? s’inquiéta sœur Gertrude.
- Non, j’ai suivi vos conseils : j’ai dit sans dire. Mais je n’ai pas trop de scrupules car la moitié du village était en bas à regarder ! Dés qu’elle va mettre le nez dehors, il y a une dizaine de personnes qui vont se faire une joie de tout lui raconter ! rit l’infirmière.
- Oui mais en « répété, déformé, amplifié » y avez-vous pensé ? objecta la vieille sœur.
- Justement ! De cette manière, quand je lui raconterai la façon dont les choses se sont vraiment passées, elle sera soulagée ! répliqua malicieusement la jeune femme.
- Mais où allez-vous chercher tout ça ? demanda la vieille sœur d’un air faussement scandalisé.
- C’est vous qui m’avez appris ! Allez, conclut Lucille, je vous laisse vous reposer. J’ai rendez-vous avec sœur Marie-Yves au jardin.
- Hou la la, ma pauvre petite! Vous n’avez pas fini la journée !
- Eh non ! ... soupira la jeune femme. Je reviendrais avec le médecin dans l’après-midi, ajouta-t-elle en sortant. »
Elle descendit l’escalier quatre à quatre et se rendit dans le jardin d’un pas décidé.
« Alors ? Sœur Attila est de retour ? interrogea sœur Marie Yves en la voyant arriver..
- Attila ? s’étonna Lucille.
- Ben oui ! Là où vous passez rien ne repousse, c’est bien connu !
- C’est un don qui peut aussi être utile ! Faites-moi donc arracher les mauvaises herbes ! proposa la jeune sœur.
- C’est ça ! ... Pour que vous décapitiez tous mes Dalias et que vous laissiez les mauvaises herbes comme la dernière fois ! Non, prenez plutôt la pelle-bêche et retournez-moi cette parcelle, il n’y a justement rien à sauver par-là ! »
Lucille s’employa du mieux qu’elle le put à retourner la terre. Elle n’aimait pas ça. Elle avait grandi en plein centre de Toulouse et les seules cultures qu’elle avait connues avant d’entrer en communauté étaient les géraniums que sa mère plantait sur le balcon. C’est pour cela que Marie-Yves l’appelait souvent :
« Fleur de pavé !
Lucille releva la tête.
- Avec quoi vous travaillez ?
- Ben, avec une pelle ! répondit la jeune femme.
- J’ai dit une pelle-bêche ! fit la jardinière en montrant un autre outil. Il faut vraiment que je parle à la Mère ! Cela ne peut plus durer ! Vous êtes vraiment bouchée !
- Oh allez-y ! s’énerva Lucille. Et j’espère que vous, elle vous écoutera ! »
Et la jeune sœur se remit de plus belle à bêcher pour se calmer : encore un truc que lui avait appris Sœur Gertrude. Tout a coup, elle sentit quelque chose céder sous son outil et un « scrouitch » peu engageant se fit entendre. Elle se baissa et vit qu’elle avait coupé en deux un énorme bulbe de quelque chose. Elle leva vivement la tête et vit Sœur Marie Yves de dos entrain de s’occuper des rosiers. Par chance la maniaque n’avait rien vu ! La jeune femme s’empressa de tout réenterrer en tassant bien et se remit au travail l’air de rien en poussant intérieurement un « ouf ! » de soulagement.
Soudain elle vit passer une silhouette familière sous le cloître :
« Le médecin arrive, je dois y aller ! fit-elle avec un enthousiasme non feint.
- Tant mieux ! fit la jardinière. Comme ça vous arrêterez de massacrer ces pauvres bulbes d’arôme ! »
La jeune sœur la regarda stupéfaite :
« Est-ce que vous auriez des yeux derrière la tête ?
- Non, mais des lunettes suffisamment larges pour me servir de rétroviseur !
- Je dois y aller ! … », dit l’infirmière précipitamment. Elle partit si vite qu’elle rattrapa le médecin en haut des escaliers.
« Bonjour ma sœur ! Alors ? Notre sœur Gertrude n’est pas bien ? demanda-t-il.
- Non Monsieur. Elle a 39°5 et elle tousse gras.
- Bon et bien on va voir ça, » dit-il en rentrant dans la chambre.
Lucille resta discrètement dehors et, un quart d’heure après, le médecin ressorti en hochant la tête.
« Bon ! Elle a une belle infection pulmonaire. Rien d’inquiétant, mais à quatre-vingt-douze ans il vaut mieux enrayer cela de suite. J’ai prescris des injections d’antibiotiques pendant sept jours. Voilà l’ordonnance et la feuille de soin. Au revoir ! »
Il avait dit tout cela presque dans un seul souffle. C’était le seul médecin du canton et il était toujours débordé ! Le temps que Lucille le réalise, il était déjà en bas de l’escalier. Elle passa voir sœur Gertrude pour s’assurer qu’elle avait bien compris ce qu’elle avait et quel serait le traitement, puis elle redescendit informer la Mère. Mais elle n’eut pas à aller jusqu’au bureau.
La supérieure était en conversation avec Sœur Marie-Yves et il paraissait y avoir de l’animation ! La jeune sœur n’avait pas de mal à deviner de quoi elles parlaient. Elle s’arrêta à bonne distance pour attendre de pouvoir parler à Mère Jeanne mais le vent lui amenait quelques bribes de conversation.
« …calamité, je vous dis…râlait la jardinière.
- … exagération… bonne volonté…répondait la Mère.
- … dangereuse…continua Marie-yves
- … y allez un peu fort…
- Ah bon ? fit la jardinière en haussant la voix. Et la fois où je lui ai dit d’aller ramasser de la mâche pour le repas? Elle m’a ramené tous les myosotis du jardin !
- …ressemblance… même famille de plante…plaidait la Mère.
- Oui, mais ils n’ont qu’un inconvénient : ils ne sont pas comestibles ! » conclut Marie-Yves en retournant à son jardin.
La Mère se retourna et, pendant une fraction de seconde, Lucille eut l’impression qu’elle faisait des efforts pour ne pas rire. Mais, quand elle releva la tête, la supérieure avait repris son habituel air paisible.
La jeune sœur vint à sa rencontre :
« Alors, qu’a dit le médecin ? demanda Mère Jeanne »
Lucille lui raconta la visite en détail et lui remit la feuille de soin :
« Il faut aller chercher les médicaments à la pharmacie. Est-ce que j’y vais ? demanda-t-elle espérant échapper au jardinage.
- Non je dois aller régler des choses à la banque. Je passerai prendre ce qu’il faut en même temps.
- Ah bon ? fit la jeune sœur un peu déçue. Alors, voilà l’ordonnance et sa carte vitale. Dites, il faut vraiment que je retourne au jardin ?
- Euh oui… A moins que vous ne préfériez faire un peu de ménage ? »
Sœur Lucille aidait Sœur Roselyne à entretenir les kilomètres de couloirs et les dizaines de pièces du couvent. Cette sœur était une maniaque du ménage et le faisait impeccablement. Malheureusement ce n’était pas le cas de la jeune femme dont le nettoyage, malgré tous ses efforts, restait très approximatif !
« Non… non ça ira ! Je retourne au jardin ! répondit-elle.
- C’était bien ce qu’il me semblait ! fit malicieusement la supérieure. Oh, Lucille ! D’ici ce soir il faudrait que vous voyiez sœur Brigitte. C’est elle qui prépare la messe et la prière de la semaine prochaine et elle voulait vous donner les partitions pour que vous l’accompagniez à l’harmonium.
Une dernière chose : n’oubliez pas que l’important dans ce qu’on fait, ça n’est pas le résultat. C’est de faire du mieux qu’on peut avec amour. »
Sur ces mots, la jeune sœur reprit son ouvrage avec ardeur, au grand désespoir de Marie-Yves.
Mère Jeanne poussa la porte de la pharmacie et elle salua les trois clientes qui la précédaient. Elles étaient en grande conversation et, à son arrivée, un grand silence se fit. Elles se jetèrent un regard entendu et une petite dame d’une soixantaine d’année se lança :
« Alors, votre jeune sœur a encore fait des merveilles ce matin ! fit-elle d’un air entendu.
- Ca n’était qu’une intervention ! répondit prudemment la supérieure.
- Pas banale quand même…intervint la personne la plus âgée des trois. Vous savez, de mon temps, les sœurs restaient dans leurs couvents ou dans les sacristies des églises. Elles n’avaient pas l’habitude de se balader à califourchon sur les gargouilles ! »
Malgré toute son habituelle maîtrise de soi, Mère Jeanne ne put s’empêcher d’écarquiller les yeux. Depuis que Lucille lui avait parlé de l’intervention de façon si énigmatique, elle se doutait bien qu’il y avait anguille sous roche. Cette jeune femme avait toujours le chic pour se mettre dans des situations impossibles…
« Mon Dieu qu’a-t-elle encore inventé ? » se demanda-t-elle. La suite confirma ses pires craintes.
C’était la troisième femme qui parlait maintenant :
« …et alors là, Michelle s’est jetée du toit, et votre jeune sœur a sauté, affirma-t-elle. Elle l’a rattrapée de justesse par la cheville !
- C’est vraiment ce que vous avez vu ? vérifia la Mère.
- Non, fit la dame un peu embarrassée, mais c’est comme si assura-t-elle… C’est Jeannette qui me l’a dit et elle le tenait de Paul qui l’a entendu raconté par le mari de Rose qui, elle, a tout vu !
- C’est en effet une information de première main ! » constata Mère Jeanne.
Elles furent interrompues par la vendeuse qui vint servir la supérieure.
Les trois dames avaient repris leur conversation entre elles :
« Si ! Je te dis qu’elle a fait ça parce que Yves la bat assura la première.
- Mais c’est impossible ! Un si gentil garçon… objecta la seconde.
- Ca ça ne veut rien dire ! Regarde certains tueurs en série, on leur donnerait le bon Dieu sans confession … démontra la troisième. Sauf votre respect ma sœur ! » ajouta-t-elle en jetant un bref regard à Mère Jeanne.
La vendeuse revint avec les médicaments de Sœur Gertrude.
« Quand même, on a toujours dit qu’elle l’avait épousé pour son argent, continuaient les pipelettes.
- Oui, mais après ils avaient l’air d’être très heureux ensemble.
- Comme quoi, il faut se méfier des couples et des gens trop parfaits... »
La Mère sortit en saluant tout le monde.
« Tout de même, se dit-elle, il faut que je parle à Lucille ! »
( à suivre Le 10 juin...)
Posté le 10.06.2007 par lesromansdelara
Chapitre 3
La sœur mène l’enquête
Lucille sortit de la chambre, pleine de compassion pour cette pauvre femme. Michelle avait été transférée dès la veille à l’hôpital psychiatrique. La jeune sœur visitait les malades de l’hôpital deux après-midi par semaine et, aujourd’hui, elle avait terminé son tour par Michelle, car elle désirait vraiment prendre du temps avec elle. Elle avait eu raison car la malheureuse s’était épanchée pendant une heure et demie. Lucille lui avait renouvelé sa proposition de séjourner au besoin au couvent après sa sortie de l’hôpital.
La jeune sœur se sentait d’autant plus libre de le faire qu’elle avait pu en parler avec Mère Jeanne la veille au soir. Celle-ci était revenue du village avec une drôle de tête et Lucille avait tout de suite deviné qu’elle avait dû entendre parler de l’intervention. Comme prévu, au véritable récit des événements, la supérieure avait eu l’air soulagé. Dieu sait ce qu’on avait dû lui raconter ! En tout cas, elle avait tout de suite approuvé le fait que Michelle passe un peu de temps au couvent si besoin. Mais la jeune femme tenait à avoir aussi l’accord du médecin.
Elles se renseigna auprès des infirmières qui l’invitèrent à attendre un peu car le psychiatre visitait une personne du service. À manière dont ses collègues la regardaient, elle devinait que la façon dont Michelle était arrivée là s’était largement répandue. Mais Lucille fit comme si de rien n’était.
Au bout de dix minutes le docteur entra dans le petit salon où elle patientait.
« Bonjour ma sœur, comment allez-vous ? » demanda-t-il. C’était un homme jeune d’une quarantaine d’années, grand, brun et à l’air très sympathique. La jeune sœur commençait à le connaître depuis cinq ans qu’elle faisait des visites dans ce service et elle savait que, si elle avait un problème, elle pouvait lui demander conseil.
« Bien, répondit Lucille. Je voudrais vous parler de Michelle Darrube.
- Ah oui, on m’a parlé de vos exploits ! Est-ce que vous êtes proche d’elle ? »
La jeune femme expliqua comment elle connaissait Michelle et elle parla de la proposition qu’elle lui avait faite. Il réfléchit un moment et acquiesça :
« Oui, ce pourrait être une bonne idée. Nous allons mettre un traitement place, mais il ne sera vraiment efficace que si elle coupe un moment avec son environnement familial. Elle pourrait rester ici bien sûr, mais votre couvent ferait aussi office d’endroit neutre. D’autant plus que son état ne nécessite pas une longue hospitalisation et que nous avons des demandes venant de tout le département.
- Est-ce que vous savez quand est-ce qu’elle sortirait ? demanda la jeune femme.
- C’est un peu tôt pour donner une date, mais je pense que d’ici une semaine, ça pourrait être envisageable, répondit le médecin.
- Je reviendrai prendre des nouvelles et, si elle est toujours d’accord, nous l’accueillerons, assura la sœur.
- Finalement, dans cette affaire, elle a la quand même de la chance ! constate le médecin. Elle a au moins deux personnes qui s’occupent activement d’elle !
- Deux personnes ? interrogea Lucille.
- Ben oui : vous et la personne qui l’a vue en haut de ce toit.
- Sauf que personne ne l’a vue ! s’exclama la jeune femme. Elle était placée de telle façon, qu’à moins de survoler l’église, on ne pouvait pas l’apercevoir !
- Enfin ma sœur ! rit le psychiatre. Je ne crois pas aux miracles et je pense que, si les secours sont arrivés, ce n’est pas par l’opération du Saint Esprit mais parce que quelqu’un l’a vue là-haut et a appelé ! »
La jeune sœur se força à rire en saluant le médecin mais elle était intriguée. Elle sortit du service et prit son vélo qu’elle avait laissé à l’extérieur du bâtiment. Elle ôta sa robe de religieuse, laissant apparaître son survêtement bleu marine. Elle retira ses sandales et les remplaça par des chaussures de tennis qu’elle prit dans un petit sac à dos. Puis elle fourra son habit religieux dans le sac et entreprit de rentrer au couvent.
L’hôpital psychiatrique se trouvait à onze kilomètres de Vic. Ce qui était bien au retour c’est qu’une longue descente de sept kilomètres faisait suite a la montée de cinq. Evidement, à l’allé, il fallait bien les monter les sept kilomètres ! Mais, comme disait la Mère, c’était bon pour la santé !
Pendant qu’elle pédalait, Lucille eut donc tout le temps de penser aux évènements qui s’étaient enchaînés depuis la veille. Elle désirait vraiment aider Michelle et, pour cela, elle voulait reconstituer la façon par laquelle cette femme en était arrivée à vouloir se suicider et comment elle s’y était prise. Etait-ce vraiment un désir d’en finir ou un appel à l’aide ? En effet, en y pensant bien elle aurait eu l’occasion de sauter des centaines de fois. Et puis pourquoi et comment avait-elle fini sur le toit ? Elle aurait pu aussi sauter directement du clocher. Cela aurait été plus rapide et plus radical. Lucille penchait donc plutôt pour un appel à l’aide. Mais, dans ce cas, pourquoi Michelle ne s’était-elle pas mise dans un endroit d’où tout le monde aurait pu la voir ?
L’infirmière ne se voyait pas poser toutes ces questions directement à l’intéressée. Elle pourrait penser que Lucille ne la croyait pas, alors qu’elle voulait juste comprendre pour mieux l’aider. C’est pourquoi, elle en vint à se dire que cela serait bien si elle pouvait parler à la personne qui a donné l’alerte. Elle était montée dans le clocher assez vite et n’avait pas eu le temps de voir qui c’était. Mais elle pensa que les gendarmes, qui étaient arrivés sur place en premier, avaient dû voir cette personne. Il était même probable que quelqu’un les ait prévenus directement et que ce soit eux qui aient donné l’alerte. Le mieux c’était de le leur demander. Comme la gendarmerie était sur sa route, elle décida de s’arrêter au passage.
Lucille passa alors devant la maison que René restaurait. Elle le vit au sommet du toit et risqua un bonjour de la main. Il lui répondit avec de grands signes et elle comprit qu’il voulait lui parler. Elle s’arrêta et descendit de vélo.
« Salut Sister, Jean-Luc t’a appelée ? »
Jean-Luc Barreau était l’adjoint au chef de centre et le père de Louis. La jeune sœur ne savait pas vraiment pourquoi mais il était habituellement très froid avec elle et ne lui parlait que par monosyllabe, voire pas du tout. Elle se mit à rire :
« Le jour où Jean-Luc compose mon numéro de téléphone il y aura une tempête !
- Peut-être qu’il va y en avoir une justement ! répondit le charpentier d’un air entendu. Il m’a appelé en début d’après-midi parce qu’il voulait me voir et toi aussi.
- Pourquoi ça ?
- Je ne sais pas mais, le connaissant, c’est pas pour nous payer le restaurant si tu vois ce que je veux dire ! dit-il en tordant sa moustache.
- Bon ben écoute, on verra bien s’il m’appelle.
- S’il le fait, essaye de faire comme si je ne t’avais rien dit, il vaut mieux.
- Oui je crois que tu as raison ! Allez, je dois te quitter. Bonne fin de journée ! »
Lucille repartit, le laissant remonter sur son toit. Moins d’une minute après, elle sonnait à l’interphone de la gendarmerie et se présenta. Une voix lui dit d’entrer et elle poussa la porte. Elle avait de la chance, c’était justement Emeric qui était de service, comme la veille. Il eut l’air surpris de la voir :
« Eh ben ! Cela n’est pas souvent qu’on voit une sœur dans nos murs ! s’exclama-t-il. Un problème ?
- Non, répondit la jeune sœur, juste une question par rapport à l’intervention d’hier. »
Un rire étouffé sorti de la pièce d’à côté.
« Ah non ! Tu ne vas pas t’y mettre toi aussi ! protesta le gendarme.
- A quoi ? demanda Lucille ahurie.
- Ben, à me demander pourquoi moi, grand et costaud je n’ai pas pu ouvrir une porte déverrouillée, que toi tu as ouverte sans mal ! Depuis, je suis la risée de mes collègues ! « L’enfonceur de porte ouverte », « costaud des batignoles », j’ai droit à tout !
- Mais de quelle porte parles-tu ? demanda la jeune femme qui n’y était plus du tout.
- De la porte du clocher tiens ! Quand on nous a prévenus, nous avons regardé de dehors mais nous n’avons rien vu. Alors nous avons voulu aller au clocher pour s’assurer que ça n’était pas une plaisanterie. Mais, arrivés à la porte, impossible de l’ouvrir.
- C’est du vieux bois, elle avait peut-être jouée et tu as cru que c’était fermé, suggéra la religieuse.
- Tu as forcé, toi, pour l’ouvrir ? demanda Emeric.
- Euh… non, répondit Lucille un peu à regret.
- Parce qu’elle était ouverte alors que, quand nous sommes arrivés, elle était fermée ! Quand j’ai vu qu’elle forçait j’ai même regardé la serrure avec ma lampe. La targette était fermée. Quoi qu’en pense tout le monde cette porte était verrouillée ! » affirma le gendarme.
La jeune sœur ne voulut pas le contredire, cela ne servait à rien, mais, en elle-même, elle se disait que cette porte ne pouvait pas être fermée à clef. Sinon comment Michelle serait-elle montée sur le toit, la clef étant restée à l’extérieur ? D’autre part, il y avait toujours du monde devant la porte de l’église. Avant l’alerte les gendarmes étaient là en train de contrôler les vitesses et, après, entre eux et les pompiers, personne n’aurait eu le temps de fermer puis d’ouvrir cette porte sans être vu. Et puis, pourquoi quelqu’un aurait-il fait cela ? Cela n’avait pas de sens.
Elle décida de changer de conversation :
« Dis, en fait c’était pour autre chose, que je suis venue. Je voulais te demander qui vous a prévenu du suicide ?
- Le CODIS bien sur ! répondit-il en écarquillant les yeux. Qui veux-tu que ce soit ?
- Ben je ne sais pas. Vous étiez sur place, la personne aurait pu vous prévenir directement.
- C’est vrai dans l’absolu mais, tu sais, parfois les gens ont peur de s’adresser à nous.
- Ah bon… Mais après, vous l’avez bien vu ? reprit Lucille après un court instant.
- Non pourquoi ? Où veux-tu en venir ? demanda Emeric.
- A rien… mais je trouve ça bizarre. En général quelqu’un qui donne l’alerte pour une intervention, se montre et raconte une bonne centaine de fois ce qui c’est passé à tous ceux qu’il rencontre, enfin tu vois…
- Eh ben là non ! Peut-être était-ce quelqu’un de particulièrement timide, finit par suggérer le gendarme.
- Peut-être oui… conclut Lucille pas très convaincue. Bon, je ne te fais pas perdre plus de temps ! Merci de ton aide !
- Avec plaisir, à bientôt ! »
Lucille sortit de la gendarmerie et regarda sa montre. Maintenant il ne fallait plus qu’elle traîne si elle voulait avoir le temps de travailler les partitions que lui avait données sœur Brigitte la veille. Et puis, elle avait hâte de savoir si elle avait un message téléphonique de Jean-Luc.
Elle fut bientôt fixée. Cinq minutes après, elle poussait la porte du couvent. Une sœur, installée dans un petit bureau vitré situé dans le hall d’entrée lui fit signe de venir. C’était sœur Patricia qui s’occupait de l’accueil téléphonique et ouvrait la porte aux personnes étrangères au couvent. La jeune sœur entra dans la petite pièce et salua la sœur qui lui dit, comme prévu :
« Sœur Lucille, vous avez un message » et elle lui indiqua le petit casier de bois où étaient rangés le courrier de chaque sœur et les petits post-it sur lequel la standardiste marquait les messages téléphoniques destinés a chacune. La jeune femme s’approcha du petit meuble composé de vingt casiers, un pour chaque sœur. Elle saisit un petit mot dans l’alvéole marquée à son nom. Elle lut sans surprise :
« 14h30 : Rappeler Jean-Luc Barreau dés que possible. »
Vraiment, le fait qu’il l’appelle chez elle n’augurait rien de bon et elle appréhendait de lui parler.
« Je lui ai dit que vous ne rentriez pas avant dix-sept heures, indiqua sœur Patricia.
- Merci beaucoup ! répondit Lucille en essayant de sourire. Je le rappelle tout de suite ! Je vais récupérer mon téléphone. »
La sœur sortit le téléphone mobile de la jeune femme d’un tiroir puis, celle-ci se dirigea vers sa chambre. De là, après avoir consulté le numéro, elle appela son chef :
« Bonjour Jean-Luc, c’est Lucille !
- Ah c’est toi ! Tu en as mis du temps à rappeler ! répondit-il impatienté.
- Je n’étais pas là de l’après-midi. Je t’ai appelé dès que j’ai su et…
- Peu importe ! coupa-t-il froidement. Il faut que je te voie. Demain dix heures ça irait ?
- Euh…oui, hésita la jeune sœur. Qu’est-ce qu’il y a ?
- Si je te le dis maintenant ça ne sert à rien que l’on se voit ! A demain ! »
Et il raccrocha assez sèchement.
« Et ben ça promet ! » se dit Lucille un peu déconcertée. Qu’est-ce que ça voulait dire ? Elle resta une minute à réfléchir et décida de ne plus y penser avant le lendemain. A part la faire stresser cela ne servait à rien. Pour l’instant, il serait plus utile de s’intéresser à ses partitions.
Pourtant, elle passa d’abord voir comment allait sœur Gertrude. Celle-ci était profondément endormie dans son fauteuil. La jeune femme sourit, referma doucement la porte et s’employa à travailler sa musique sur l’harmonium de la chapelle.
L’horloge sonna sept coups. Ils marquaient la fin de la méditation du soir et l’heure du repas. Les sœurs se dirigèrent en silence vers le réfectoire. Comme si c’était fait exprès le Bip de Lucille se mit à sonner. Les temps de silences et les moments où la jeune femme était sous la douche étaient les moments privilégiés que choisissait le bip pour appeler !
La Mère se retourna et lui fit signe de partir. Lucille ne se le fit par dire deux fois et sprinta dans le cloître. Elle se déshabilla, prit son vélo et après l’habituel trajet par la prairie, s’arrêta devant le centre de secours.
Elle courut à l’ordinateur et vit que c’était une personne âgée qui avait actionné sa télé alarme. Elle n’avait pas répondu au téléphone et une équipe était envoyée pour voir ce qu’il y avait. Quatre pompiers étaient déjà en train de se changer, et elle se prépara pour partir avec le Véhicule Léger Infirmier.
« Salut Lucille ! fit Armand qui sortait du vestiaire, tu viens avec nous ?
- Oui je vais prendre la voiture ! » répondit-elle, en ouvrant le garage
Les quatre pompiers montèrent dans le VSAV et l’infirmière s’installa au volant de sa voiture. Elle tourna la clef dans le contact mais rien ne se passa. Elle insista mais la voiture ne démarra pas.
« Et zut, c’est pas vrai ! » s’exclama-t-elle. Elle descendit de la voiture et en fit le tour.
« Un problème ? demanda Armand qui conduisait le VSAV.
- La voiture ne démarre pas ! Mais allez-y, ne perdez pas de temps ! J’attends votre bilan et, s’il y en a besoin, je viendrai avec le VTU, fit la jeune femme.
- D’accord ! » répondit le pompier en démarrant l’ambulance.
L’infirmière se rendit dans la salle de l’ordinateur, régla les détails nécessaires au départ des autres, ferma la porte du garage et s’assit près de la radio. Trois minutes après, ils annoncèrent qu’ils étaient bien arrivés. Après quelque instant la voix de Guy, le chef d’équipe, résonna à nouveau :
« CODIS ici VSAV Vic, parlez.
- VSAV Vic, ici le CODIS, parlez.
- Fausse alerte ! La personne a appuyé sur l’alarme par erreur en se couchant. Nous faisons notre retour sur le Centre, disponible radio. Bien reçu ?
- Bien reçu pour le CODIS. »
C’était aussi reçu cinq sur cinq pour Lucille. Elle partit se changer le temps que les autres rentrent. Elle ne se pressa pas trop car, de toute façon, elle devait les attendre. D’abord pour voir pour la voiture, ensuite parce qu’elle voulait en profiter pour parler avec Armand.
Elle ouvrit à nouveau la porte du garage et le VSAV rentra peu après. Les gars étaient hilares.
« Ca vous met de bonne humeur de sortir pour rien ! remarqua Lucille.
Ce n’est pas pour ça ! répondit Armand en riant. C’est parce qu’elle était au lit et on lui a fait peur la pauvre femme !
- Oui, renchérit Jacques. Du coup elle ne voulait pas nous ouvrir ! Elle nous a à peine répondu au travers de la porte. Mais je crois qu’elle ne nous a pas cru, et je me demande si elle n’a pas téléphoné aux flics !
- Si c’est ça ils vont nous bénir ! prédit la sœur. Dites, je ne voudrais pas vous embêter, mais s’il y en a un qui peut regarder la voiture, ça m’arrangerait bien ! Je n’y connais rien et s’il y a un départ cette nuit je vais être ennuyée.
- Ne t’inquiètes pas, je vais regarder», assura Armand.
Il prit la caisse à outils, ouvrit le capot et farfouilla une minute dans le moteur.
« Ca y est ! J’ai trouvé ! Regarde, c’est ce fil là qui mène à la batterie qui s’est débranché.
- A bon ? Comment est-ce arrivé ? demanda la jeune femme.
- Je ne sais pas. Les vibrations peut-être, ça arrive parfois. En tous cas, ce n’est pas grave, on va réparer ça de suite ! ajouta-t-il en saisissant une pince.
- Tant mieux, je te remercie beaucoup. Dis, reprit Lucille après un petit temps de silence, faut que je te demande un truc par rapport à hier.
- Mmmm ? …, marmonna le pompier.
- Est-ce que vous avez vu la personne qui nous a appelés ?
- Tu sais, répondit Armand, quand on a eu déterminé le périmètre de sécurité, on a eu pas mal de boulot pour le faire respecter. Il y avait toujours des petits malins qui voulaient passer ! Alors le gars qui a appelé est passé un peu inaperçu, tu vois ! Ca y est ! ajouta-t-il. Je pense que ça va aller. Essaye de démarrer. »
La jeune femme se mit au volant et tourna la clef de contact. La voiture démarra de suite. Elle remercia chaleureusement Armand et se rendit dans la salle de l’ordinateur. Guy était là et tapait le rapport d’intervention.
« Alors ça y est, il l’a réparé cette voiture ? s’enquit-il.
- Oui, il a réglé le problème en moins de deux minutes !
- Alors c’est vrai ? Il ne nous a pas menti toutes ces années ? Il est vraiment mécano ? » plaisanta-il.
Armand était mécanicien dans le garage de Jean-Luc. C’était d’ailleurs par son patron qu’il était rentré chez les pompiers.
« Dis, tu sais où est la feuille de l’intervention d’hier ?
- Dans le classeur comme les autres je suppose, répondit Guy. »
A chaque intervention le CODIS envoit une alerte qui arrive sur l’écran de l’ordinateur en déclenchant les Bips et la sirène. En même temps, une feuille s’imprime reprenant le véhicule déclenché, la nature et l’adresse de l’intervention.
Lucille ouvrit le classeur contenant ces feuilles et trouva facilement celle qu’elle cherchait. Elle comportait aussi le renseignement qu’elle voulait : le numéro de téléphone de la personne ayant prévenu les secours. En, l’occurrence s’était un numéro de portable. Elle le nota sur un papier qu’elle fourra dans sa poche.
« Bon, je vous laisse. Salut ! » fit-elle à la cantonade.
Et elle reprit le chemin du couvent, car il fallait qu’elle s’occupe de sœur Gertrude avant la nuit.
Quand elle entra dans la chambre de la sœur âgée, elle vit tout de suite que ça n’allait pas mieux. Elle était pâle et sa respiration était sifflante.
« Comment vous sentez-vous ? lui demanda Lucille
- Un peu fatiguée, mais ce n’est pas un petit rhume qui va m’arrêter, sourit la vieille sœur.
- Voulez-vous que je vous installe pour la nuit ? proposa l’infirmière.
- Je veux bien ma petite. Dites-moi, comment s’est passé cette journée ? »
La jeune sœur raconta ses visites à l’hôpital, les réflexions qu’elle s’était faites et le coup de téléphone de Jean-Luc.
« Vous avez bien fait de le rappeler de suite approuva l’aînée. Il vaut mieux affronter de suite ce que l’on craint.
- Oui, mais j’ai un peu peur pour demain. Ce type me fait perdre tous mes moyens.
- Pourquoi ? Parce qu’il ne vous aime pas ? demanda Gertrude.
- Oui, il ne sait pas me parler normalement, répondit Lucille.
- C’est parce que, mine de rien, cet homme se sent mal à l’aise avec vous. Devant ce genre de problème un seul remède existe : la vérité, fit la sœur âgée, les yeux pétillants.
- La vérité ? répondit Lucille en fronçant les sourcils.
- Oui. Commencez à être vraie avec vous-même et avec lui. Alors, peut-être sera-t-il à même de l’être avec vous.
- Parfois vous êtes aussi énigmatique que le sphinx… Mais je vous promets que j’essaierai. Allez, vous pâlissez à vue d’œil il est temps de vous reposer maintenant ! »
Et l’infirmière fit le nécessaire pour que la malade soit le mieux installée possible pour le repas. Puis elle quitta la chambre car c’était l’heure de la messe.
« Lucille ! »
Le dîner venait juste de se terminer et les sœurs se dirigeaient vers la salle de communauté. La jeune femme se retourna et attendit la Mère.
« Comment va sœur Gertrude ? demanda la supérieure.
- Pas terrible ! Elle est très essoufflée et je surveille qu’elle ne décompense pas au plan cardiaque. C’est le risque. Mais, d’un autre coté, le traitement n’est pas commencé depuis assez longtemps pour pouvoir voir une amélioration.
- Bon. Est-ce qu’elle a mangé un peu ?
- Pas trop. Mais elle boit bien, ce qui est l’essentiel, répondit l’infirmière. Euh, si vous me le permettez, j’aimerais monter me coucher de suite, je suis un peu fatiguée.
- Oui pas de problèmes allez-y ! sourit la supérieure. Bonne nuit !
- Bonne nuit ma Mère ! salua la jeune sœur. Oh ! Est-ce qu’avant, je peux faire une petite recherche sur Internet ? C’est pour aider Michelle.
- Oui bien sur ! Mais ne faîtes rien d’inconsidéré, n’est-ce pas ?
- Oh non ma mère ! Vous me connaissez ! protesta Lucille.
- Oui justement ! » soupira la Mère Jeanne en se dirigeant vers la télévision.
Lucille monta de suite dans sa chambre et elle reprit le numéro de téléphone qu’elle avait trouvé sur la feuille d’intervention au centre. Puis elle redescendit dans la bibliothèque et alluma l’ordinateur. Elle se connecta sur Internet et alla sur un site d’annuaire électronique. Elle choisit l’annuaire inversé qui donne le nom et l’adresse de quelqu’un à partir de son numéro. Elle tapa les chiffres, valida et attendit la réponse.
« Ce numéro ne peut pas être recherché, pour plus d’information allez dans l’aide. »
Elle se reporta à l’index de l’aide et rechercha la notice. Le problème c’est qu’elle recherchait un numéro de portable et le service ne concernait que les téléphones fixes.
« Et flutte ! » marmonna-t-elle en coupant la connexion.
Que faire maintenant ? Lucille pouvait toujours appeler le numéro. Mais que dirait-elle ? Si cette personne ne s’était pas signalée c’est qu’elle avait une raison. Peut-être avait-elle quelque chose à se reprocher. Ou bien elle ne devait pas être à cet endroit à ce moment là, ou autre… Si elle abordait la question de front, le témoin raccrocherait et elle serait bien avancée. Il valait mieux biaiser pour lui faire dire au moins son nom. La jeune femme réfléchit un moment à ce qu’elle allait dire et, prenant son courage à deux mains, elle composa le numéro. Après trois sonneries quelqu’un décrocha.
« Allô ? fit une voix masculine
- Bonjour Albert, c’est Louise, comment vas-tu ? répondit Lucille d’une voix qu’elle essaya de rendre la plus enjouée possible.
- Désolé, je crois que vous vous trompez !
- Oh pardon ! Je ne suis pas chez Albert Durand ?
- Ah non pas du tout !
- Mais, insista la jeune sœur, c’est le numéro que je fais à chaque fois ! J’espère que ce n’est pas encore une stupide blague d’Albert. Je suis bien au… » et elle lui épela le numéro en changeant un chiffre.
- « Voilà le problème, vous vous êtes trompée, répondit l’homme. Moi c’est 46 a la fin et pas 56.
- Oh ! Je suis désolée de vous avoir dérangé Monsieur…
- Ceven, Charles Ceven » fit la voix qui commençait s’impatienter. Il fallait faire vite avant de se faire raccrocher au nez. Elle joua le tout pour le tout.
« Oh ça c’est drôle ! Je connais des Ceven à Paris vous ne seriez pas apparenté ?
- Non pas du tout ! J’habite un petit bled dans l’Ardèche, j’y suis tranquille et j’aimerais bien le rester ! Au revoir ! » Et il raccrocha.
Elle avait quand même un peu avancé. Elle savait que cet homme habitait dans le département et qu’il s’appelait Ceven.
Elle rebrancha l’ordinateur et reprit ses recherches. Peut-être qu’il n’avait pas donné son vrai nom et qu’elle n’arriverait à rien. Mais elle pouvait toujours essayer. Elle rentra ces renseignements et attendit. Si cet homme avait dit vrai et avait un téléphone fixe peut-être qu’elle avait une chance.
Finalement, il y avait trois personnes nommées Ceven, en Ardèche, mais aucune ne s’appelait Charles. Décidément, rien n’allait ce soir… Par contre, elle s’aperçut que l’une d’elle habitait à Vic. Mais c’était une femme. Elle se dit, en remontant se coucher, qu’elle pourrait quand même aller voir quand elle aurait un moment, on ne sait jamais…
Chapitre 4
Inimitié
Le lendemain matin, Lucille posait son vélo contre le mur du centre de secours alors que l’horloge de l’église sonnait l’heure. Elle se força à marcher d’un pas décidé. Elle n’était pas tranquille et pensa que l’entretien avec Jean-Luc ne promettait rien de bon. La voiture de René était déjà là ce qui la rassurait un peu. Au moins ils seraient deux à affronter le lieutenant !
Elle s’était demandé depuis la veille ce qu’il pouvait bien y avoir et elle en avait déduit que cela concernait sûrement l’intervention de l’avant-veille. Peut-être Louis s’était-il plaint ou autre chose… Elle se disait aussi qu’elle dramatisait sûrement un peu trop à l’avance. Sœur Gertrude disait souvent qu’on se faisait plus de mal à redouter quelque chose qu’à le vivre en réalité. Souvent, les évènements se révélaient moins difficiles qu’ils ne le paraissaient de prime abord. En tous cas le suspens allait être bientôt levé. Elle respira un grand coup avant de monter au bureau et de frapper.
« Entrez ! », répondit une voix peu aimable.
Lucille obtempéra et se retrouva face à Jean-Luc qui était derrière le bureau et à René assis à coté d’une chaise vide.
« Notre infirmière nous fait enfin l’amabilité d’arriver. Assieds-toi qu’on en finisse ! » ajouta l’adjoint au chef de centre un peu sèchement.
Tout en obéissant la jeune femme vérifia l’heure du coin de l’œil. Dix heures. C’était bien ce qu’elle pensait. Elle n’était pas en retard mais elle jugea que cela n’était pas le moment de le faire remarquer...
« Bon, commença le lieutenant, je vous ai demandé de venir tous les deux parce que je voudrais des explications par rapport à cette intervention d’avant-hier. Qu’est-ce que c’est que cette gestion de m... René ? » questionna-t-il brusquement en se tournant vers le major.
Celui-ci écarquilla les yeux, un peu ahurit :
« Qu’est-ce que tu veux dire ? Je trouve qu’on s’est bien débrouillés. La victime est saine et sauve et…
- Bien sûr ! coupa Jean-Luc d’une colère contenue. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes… »
Il avait l’air d’une cocotte minute sous pression.
« Laisse-moi résumer ce que tu appelles ‘’bien se débrouiller’’, reprit-il. Premièrement tu laisses une équipe seule dans le clocher en confiant le commandement à une infirmière qui, je te le rappelle, n’a aucunement le droit de l’assumer. En plus, fit-il en fixant Lucille d’un air glacial, celle-ci se permet d’empêcher les autres d’agir efficacement.
Ensuite, tu demandes le GRIMP en renfort et tu laisses descendre quelqu’un sans expérience alors que tu as des pompiers formés sous la main. Non content de cela vous réglez la situation comme des grands et toi, René, tu ne décommandes pas le GRIMP. Figure-toi que, depuis, j’ai le Capitaine Greandjean sur le dos !
Mais à quoi pensez-vous ? Les déranger pour leur dire à leur arrivée que ça n’est plus la peine…
- Attends un peu ! protesta René en essayant de se contenir. Cela ne s’est pas passé comme ça !
- Ah bon ? reprit Jean Luc. Lucille ce n’est pas toi qui es descendue ?
- Euh, si… répondit Lucille.
- La victime n’était pas récupérée quand le GRIMP est arrivé ?
- Si mais… commença le major.
- Pas de « mais », ni de « si », coupa le lieutenant. Des faits. Quand Louis a voulu descendre, tu ne l’as pas empêché Lucille ? De quel droit ?
- Ah ! Mais ne t’en prends pas à la petite ! s’échauffa René, elle n’exécutait que mes ordres !
- Ne me parles pas sur ce ton là ! explosa l’adjoint. Je ne m’en prends à personne ! J’essaye simplement de vous faire prendre conscience de vos agissements irresponsables !
- Ecoute, fit l’infirmière en essayant de calmer le jeu. Je t’assure que moi ou René, ainsi que toute l’équipe, avons essayé de faire au mieux dans l’intérêt de cette personne. C’est vrai qu’on a dérangé le GRIMP pour rien, mais c’était un enchaînement de circonstances. On voulait que ce soit eux qui s’occupent du sauvetage.
- Mais bien sûr ! ironisa Jean-Luc. Et c’est pour les laisser faire que tu descends et que tu récupères la victime, sans aucune formation pour agir ?
- Non. Je suis descendue pour temporiser, le temps que l’équipe spécialisée arrive. Je n’avais pas l’intention de remonter avec la personne. C’est parce qu’elle a glissé et…
- Mais on aura tout entendu ! soupira le lieutenant. Je vais te dire le fond de ma pensée, reprit-il en regardant la jeune femme droit dans les yeux. Il y a quelques années, quand on a décidé de recruter des femmes pompiers je me suis dit que c’était le début des problèmes. Ensuite, les infirmières sont arrivées et j’ai pensé que c’était vraiment jeter l’argent par les fenêtres. Mais, quand Greg nous a annoncé qu’on recrutait une sœur, là, franchement, je crois qu’on ne pouvait pas tomber plus bas ! termina-t-il sourdement.
- A non ! intervint René. Là, tu va trop loin !
- A bon ? répondit l’adjoint d’une voix ironique. Regarde-moi dans les yeux et dis-moi que tu ne l’as pas pensé, comme tous les gars du centre… »
Le major baissa les yeux, gêné.
« Euh… Oui… c’est vrai, bredouilla-t-il un peu décontenancé. Mais, continua-t-il d’une voix ferme en relevant la tête, quinze jours après l’arrivée de Lucille on avait tous changés d’avis ! Sauf toi, parce qu’il n’y a que les imbéciles qui n’en changent pas ! tempêta-t-il.
- Bon d’accord, je rajoute ‘’ insulte à un supérieur’’ dans mon rapport, nota le lieutenant.
- Un rapport ? s’étonna la jeune sœur.
- Oui, un rapport disciplinaire que j’envoie dès demain à la direction départementale. Puisque nous ne pouvons pas régler cette affaire entre nous, nous allons demander l’arbitrage du Colonel. Croyez-moi, il y a un moment que je voulais le faire ! Si ça n’a pas été le cas jusqu’à maintenant c’est seulement dû à la faiblesse de Greg.
- Tu profites du fait que le chef a le dos tourné pour nous charger ! répliqua René.
- Mais pas du tout ! Je prends juste mes responsabilités et, s’il ne m’en n’avait pas empêché, dès ton premier dérapage, Lucille, tu aurais été virée !
- Quel dérapage ? demanda-t-elle étonnée.
- Tu ne t’en souviens pas ? Il faut que je te rafraîchisse la mémoire ? Tu sais ce gamin asthmatique que tu as emmené au mépris de toute procédure l’an dernier. C’était un cas flagrant de désobéissance et ça aurait amplement justifié un renvoi !
- Quoi ? Mais… »
Lucille était atterrée. Bien sûr qu’elle se souvenait de ce cas. D’ailleurs, elle s’en souviendrait toute sa vie. Cela avait eu lieu deux ans avant à peu près à la même époque.
Les écoliers du département n’avaient classe que quatre jours par semaine et rattrapaient les onze jours manquant au programme en mordant sur les vacances scolaires. A Vic, la cantine était commune avec celle du collège attenant à l’école. Mais, pendant les jours de rattrapage, les cuisines du collège étant fermées, les élèves étaient accueillis pour le repas de midi dans la grande salle du couvent, transformée en réfectoire pour l’occasion. Durant la dernière année scolaire il y avait un enfant, Martin, qui était allergique à l’arachide. S’il en mangeait ne serait-ce qu’un peu, cela lui déclenchait des crises d’asthme très importantes. Sœur Myriam, la cuisinière, lui faisait des plats à part en faisant extrêmement attention qu’il n’y ait pas la plus petite trace de cet aliment.
Ce jour-là, Lucille avait donné un coup de main pour servir les enfants. Comme ils en étaient au dessert, elle était descendue aider sœur Louise à la vaisselle. Soudain, sœur Roseline, qui faisait le service, surgit dans la pièce :
« Sœur Lucille, vite ! Il y a un enfant qui s’étouffe ! »
L’infirmière courut au réfectoire et vit Martin, assis contre le mur, cherchant son souffle. L’air sortait en sifflant fortement de ses poumons et il suait à grosses gouttes. Lucille constata que ses ongles et ses lèvres bleuissaient un peu, ce qui était le signe qu’il commençait à s’asphyxier.
« Martin tu as ta Ventoline avec toi ? » demanda-t-elle en s’efforçant de parler calmement. L’enfant fit un signe affirmatif de la tête et montra l’aérosol qu’il tenait dans sa main gauche.
« Il en a pris plusieurs fois et ça ne lui a rien fait » pleura Maeva, la petite sœur de Martin.
Lucille comprit que l’enfant était dans un état de mal asthmatique, forme extrêmement aiguë de la maladie qui pouvait le conduire à la mort par étouffement en très peu de temps. Il fallait agir sans perdre une minute. La Mère Jeanne que l’on avait prévenue arriva.
« Ma Mère, lui dit l’infirmière, il est en état de mal asthmatique ! Appelez les pompiers ! Je l’emmène à la caserne pour commencer le traitement. »
Pendant que la mère téléphonait, la jeune femme prit Martin dans ses bras et courut à la voiture de la communauté. Elle installa l’enfant et se mettait au volant quand la supérieure la rattrapa.
« Lucille, le CODIS vous fait dire d’attendre là l’arrivée des pompiers et de ne pas déplacer l’enfant ! »
L’infirmière n’hésita pas. Elle gagnerait dix bonnes minutes en l’emmenant de suite et, dans un cas comme celui-là, cela pouvait être la différence entre la vie et la mort.
« Rappelez-les ! Dites que je suis au centre en train de commencer ! Si le SAMU est déclenché qu’il nous rejoigne là-bas. »
Puis elle démarra en pensant qu’ils étaient complètement givrés de donner de tels ordres ! Pendant les quelques minutes de trajet elle parla à Martin en essayant de le rassurer. Il fut très courageux. Il se sentait étouffer mais, en même temps, il avait confiance en Lucille et savait qu’elle allait faire quelque chose très vite pour le soulager. Cependant, au fur et à mesure, il devenait de plus en plus bleuâtre et de moins en moins conscient.
Arrivée au centre elle pila, sorti l’enfant et, sans regarder autour d’elle, elle fonça au VSAV, prit l’oxygène, prépara l’aérosol médicamenteux, conformément a son protocole d’urgence et mit le masque sur le nez de Martin qui était maintenant inconscient. Elle le maintenait dans ses bras en position demi-assise pour qu’il puisse respirer. Il n’avait plus de réaction et Lucille ne sentait presque plus son pouls.
« C’est trop tard ! Je n’ai pas fait assez vite… » pensa-t-elle au bord des larmes. Deux minutes se passèrent qui lui semblèrent durer des heures. Puis, soudain, l’enfant tressailli et pris deux grandes inspirations. Au fur et à mesure qu’il respirait l’aérosol, les sifflements diminuaient quand il rejetait l’air. Peu à peu il reprit conscience.
« Respire calmement, profondément » lui dit doucement Lucille en le berçant.
Après quelques minutes, il reprit une couleur plus normale. Le danger était passé. L’infirmière s’aperçut alors de la présence des autres pompiers qui la regardaient, angoissé. Ils étaient tous pères de famille et les interventions concernant des enfants les touchaient plus que d’autres.
« C’est bon les gars ! dit-elle aussitôt. Je crois qu’il est tiré d’affaire. On passe un bilan au CODIS et on attend le SAMU. »
L’équipe médicale arriva peu après, constatant la fin de la crise.
« Bon travail, Messieurs Dames ! » avait dit le médecin.
Martin était resté trois jours à l’hôpital en observation pour faire des examens qui ne révélèrent pas d’autres allergies que celle à l’arachide. Ses parents portèrent donc plainte contre la congrégation pour empoisonnement.
Finalement, l’enquête révéla qu’un des composants de la crème dessert qu’avaient mangé les enfants, avait un profil moléculaire proche de l’arachide. C’était à cela que le petit garçon avait réagi. Les parents avaient retiré leur plainte et Lucille n’avait plus entendu parler de cette affaire.
C’est pourquoi elle était surprise d’entendre Jean-Luc y refaire allusion un an après.
« Ne fais pas cette tête là ! reprit le lieutenant. Tu ne vas pas me dire que tu ne savais pas qu’on t’avait donné l’ordre de laisser cet enfant sur place ?
- Si mais il y avait urgence, un peu plus il y passait… essaya d’expliquer la jeune femme.
- Si tu l’avais laissé tranquille et un peu moins secoué, il n’aurait pas été dans cet état ! coupa autoritairement le chef.
- Mais ça n’a rien à voir ! intervint René. Lucille est infirmière elle sait ce qu’elle a à faire et elle est indépendante dans le cadre de ses soins.
- Quand elle est en intervention, oui. Mais là elle n’était pas déclenchée comme infirmière sapeur-pompier et n’avait rien à faire dans le centre ! Elle aurait dû faire ce que le CODIS lui disait et attendre le VSAV. »
Pour une fois, René resta sans voix. Tant de mauvaise foi le désarçonnait. La jeune sœur se dit que cela ne serrait pas constructif de continuer à discuter pour le moment. Elle n’insista donc pas.
« Je vais envoyer ce rapport dès demain et vous aurez des nouvelles dans les prochains jours. Je crois qu’on s’est tout dit pour le moment » conclut Jean-Luc. Il leur fit signe de sortir sans les saluer.
Le major, qui s’était repris, était sur le point de répliquer vertement mais Lucille lui prit le bras pour l’en empêcher. Ils sortirent donc en silence.
Arrivé dehors il demanda :
« Pourquoi m’as-tu empêché de parler ? Je lui aurais rivé son clou à celui-là !
- Et alors ? Cela n’aurait fait qu’envenimer la situation, expliqua la jeune sœur. Je te rappelle que, même s’il est un peu dur, il est notre supérieur hiérarchique.
- Ben moi, je dis qu’un type comme ça n’a pas l’étoffe d’un chef ! Il est borné et plein de préjugés ! Comment tu veux qu’il soit juste ?
- Ecoute, nous n’avons pas à juger de cela. Et puis, quelque part, c’est bien qu’il demande l’arbitrage du colonel. C’est la seule façon de s’expliquer devant quelqu’un de neutre.
- Je crois que tu te fais des illusions fillette, fit le major. Même s’il juge qu’on a raison, le colonel ne le dira pas pour ne pas désavouer un lieutenant face à des pompiers moins gradés, crois-en mon expérience.
- Peut-être, mais je pense que c’est un homme juste quand même. J’ai confiance » ajouta-t-elle en souriant.
René la regarda un moment avec un drôle d’air.
« Qu’est-ce que tu as ? demanda la sœur.
- Tu sais Sister, ça n’est pas un blâme qu’on devrait te donner c’est une médaille !
- Toujours en train d’exagérer ! Surtout qu’apparemment tu n’as pas toujours pensé cela, dit-elle d’un air taquin.
- De quoi parles-tu ?
- Ben oui ! Une bonne femme embêtante, doublée d’une infirmière inutile, triplée d’une bonne sœur, ça en fait des handicaps dans une caserne ! »
Devant l’air ahuri de René, Lucille partit à rire d’un rire clair et communicatif.
« Mais ce que t’es bête ! » marmonna-t-il en levant les yeux au ciel.
Il se saluèrent réconfortés l’un et l’autre de leur amitié et de leur estime réciproque. La jeune femme prit son vélo et s’élança sur la route menant au couvent.
Dès son retour, Lucille mit la Mère au courant de la situation. Celle-ci conseilla à la jeune sœur de continuer à rester calme et à s’expliquer le mieux possible. Après un temps de pause elle ajouta :
« L’obéissance est un savant dosage entre prise d’initiatives et écoute du supérieur. Cela n’est pas facile et cet événement peut vous aider à y réfléchir, même si en l’occurrence je ne crois pas que vous ayez agit inconsidérément. Continuez surtout de respecter chaque personne dans cette affaire. Faites au mieux, et, si vous avez besoin de conseils venez me voir, vous savez que je suis toujours là pour cela, finit-elle un bon sourire. Quoi qu’il en soit, tenez-moi au courant !
- Merci ma Mère, fit la jeune sœur avec gratitude.
- Bon c’est bientôt l’heure de la récréation communautaire. J’ai une bonne nouvelle à vous apprendre à toutes. Il faudra que je vous revoie juste après, pour vous demander quelque chose.
- D’accord, répondit Lucille un peu intriguée »
Elle sortit du bureau de la Mère et monta en vitesse voir comment allait sœur Gertrude avant de retrouver les autres. Elle n’allait pas mieux et l’infirmière se demandait s’il n’allait pas bientôt falloir rappeler le médecin.
Puis, elle courut vers la salle commune. Tout le monde était déjà là. Elle s’excusa pour le retard mais personne ne l’en blâma car les autres savaient bien où elle était.
« Bien, commença la Mère, puisque nous sommes au complet, je dois vous annoncer une grande nouvelle. La maison mère nous envoie deux jeunes filles qui vont passer un an avec nous. Elles viennent voir quelle est notre vie et, à la fin de cette année, nous déciderons avec elles si elles rentrent dans notre communauté. »
Un murmure de joie passa parmi l’assemblée. La Mère laissa aux sœurs le temps de commenter la nouvelle, puis elle reprit :
« C’est une joie d’accueillir ces postulantes. Mais c’est aussi une grande responsabilité pour nous. Bien sûr, il y aura une sœur qui sera particulièrement chargée de leur première formation, mais tout le monde doit s’en sentir responsable. Elles doivent avoir une vue d’ensemble réaliste de notre vie afin qu’elles puissent discerner si elles veulent et peuvent s’engager dans notre congrégation.
Donc il est important que nous vivions notre vocation le mieux possible, mais sans jouer la comédie. Il ne servirait à rien qu’elles se fassent une idée idéalisée de la vie communautaire. En résumé, restons vraies avec nos qualités et nos failles. »
La supérieure se tut et laissa les sœurs réagir et poser des questions. Elles apprirent ainsi que ces jeunes femmes avaient respectivement vingt-trois et trente-trois ans et s’appelaient Sarah et Maylis. La plus jeune avait fini des études d’infirmière et l’autre était professeur de français dans un lycée.
« Bon, conclut sœur Jeanne, il est temps de reprendre nos occupations. » Les sœurs se levèrent sauf Lucille et sœur Corinne. Quand toutes les autres furent sorties, la supérieure se retourna et paru se recueillir un moment. L’instant paraissait important et la jeune sœur eut le pressentiment que quelque chose allait lui tomber dessus. La Mère interrompit le silence :
« Dites-moi, que dites-vous de la venue de ces postulantes ?
- Et bien, je crois que c’est une bonne nouvelle car il y a longtemps que nous n’en avons pas reçu, répondit la jeune sœur en se demandant où sœur Jeanne voulait en venir.
- C’est vrai et je suis d’autant plus contente pour vous que ça va vous faire deux compagnes de votre âge. La seconde n’a qu’un an de plus que vous. C’est important d’avoir d’autres jeunes avec vous.
- Le fait que les autres sœurs soient plus âgée ne m’a jamais gêné beaucoup ! protesta Lucille.
- Je sais bien ! rit sœur Jeanne. Mais les différences d’âges sont parfois la source d’incompréhensions réciproques, n’est-ce pas ? »
La jeune sœur se souvint, entre autres, de la discussion qui s’était élevée dans la communauté quand il avait été question d’acheter un ordinateur et de s’équiper d’internet. Certaines trouvaient qu’un papier et un crayon étaient suffisant pour communiquer, faire ses comptes ou écrire un rapport. Bref, tout pour remplacer avantageusement un ordinateur ! …
« C’est vrai, reprit Lucille en souriant à ce souvenir, mais on a toujours su trouver des compromis !
- Tout à fait et je compte bien que cela continu de cette manière ! Vous êtes jeune, mais assez ancienne dans la congrégation pour avoir une expérience suffisante des joies et des difficultés de la vie communautaire. D’autre part vous êtes suffisamment enracinée dans l’esprit de la communauté pour pouvoir guider les deux jeunes dans leur découverte du couvent. »
Lucille n’était pas très sure de vouloir comprendre la demande de sa supérieure.
« Les guider… Vous voulez que je leur fasse visiter les locaux c’est ça ? tenta-t-elle en jetant un regard suppliant à sœur Corinne qui réprima un rire.
- Cela peut-être une première étape, en effet, fit malicieusement la Mère. Mais ce que je voudrais surtout, fit-elle d’une voix pénétrante, c’est que vous soyez leur maîtresse de postulat. »
Un long silence suivit la proposition. Sous l’effet du choc Lucille resta bouche bée. Petit à petit, l’idée s’insinua dans son esprit et elle paniqua franchement.
« Mais… mais… ce n’est pas possible, je peux pas… Cela ne fait que neufs ans que je suis dans la communauté et je n’ai même pas fini ma propre formation ! protesta la jeune femme.
- Vous savez, on n’a jamais fini d’apprendre. Et puis, croyez en mon expérience, c’est très formateur de former les autres ! Regardez Sainte Thérèse de Lisieux : quatre ans après son entrée dans la communauté elle était nommée maîtresse des novices à dix-neuf ans.
- Sauf que moi, je ne suis pas Thérèse de Lisieux ! Je ne saurais pas … insista Lucille.
- Tout ce que vous aurez à faire, c’est leur présenter notre vie, la leur expliquer au fur et à mesure de façon théorique et dans le concret. Elles sont là pour discerner un appel. Vous les aiderez sous ma responsabilité.
- Ce que vous me demandez est au-dessus de mes capacités.
- C’est au-dessus de celles de tout le monde… Dieu sera leur premier formateur. Vous n’aurez qu’à lui favoriser le chemin. Qu’en dites-vous ? »
La jeune sœur ne savait plus que dire. Elle se trouvait au pied du mur, à la veille d’un formidable défit. Elle finit par se décider.
« Bon je veux bien essayer, mais faîtes-moi une faveur : si au bout de quelque temps vous constatez que je suis à côté de la plaque, remplacez-moi. Je ne serais pas vexée, soyez-en sure !
- Je vous le promets, fit sœur Jeanne avec un bon sourire. Préparez un projet et je vous assure que s’il n’est pas bon nous reverrons cela.
- Merci ma Mère, fit Lucille avec soulagement.
- Je vous libère, allez vous occuper de sœur Gertrude. »
La jeune sœur ne se le fit pas dire deux fois et alla voir la vieille sœur.
(... a suivre, la suite le 17 Juin )
Posté le 16.06.2007 par lesromansdelara
CHAPITRE 5
SALE JOURNEE
« Mais ce n’est qu’une tendinite, c’est quand même pas la fin du monde ! » protestait sœur Brigitte
C’était la sœur préposée aux achats et elle faisait le marché comme personne. Tout les commerçants du village la connaissaient et se plaisaient à lui faire des prix, lui donner les invendus etc.… Bref, elle savait acheter des marchandises de qualité à moindre coût. Le problème était qu’elle ressentait depuis quelques jours une forte douleur à l’avant-bras. Lucille, sur la demande de la Mère, avait dû la traîner chez le médecin.
« La fin du monde, certainement pas ! sourit la supérieure. Mais, selon les recommandations du médecin, il va vous falloir arrêter de porter du poids pendant quelque temps. Donc, arrêter le marché par exemple…
- Mais ma Mère, ce n’est pas possible ! Ne m’enlevez pas ça, s’il vous plaît » supplia l’intendante.
La supérieure parut réfléchir un moment et le silence s’installa. Lucille, qui assistait à l’entretien, se permit de soumettre une idée.
« Ma Mère, j’aurais peut-être une solution. Je pourrais accompagner sœur Brigitte au marché. Comme cela elle pourra faire les achats et je lui porterai ses paniers.
- Oui, pourquoi pas ? approuva sœur Jeanne. Etes-vous d’accord ? demanda-t-elle en se tournant vers l’intendante.
- Oui, bien sur ! répondit-elle en regardant la jeune sœur avec gratitude. Merci, merci beaucoup. Et puis, pour la suite, je pourrais demander au petit Lalande s’il ne veut pas me livrer. Sa mère m’a dit qu’il cherche du travail pour se faire de l’argent de poche.
- Bon, et bien c’est d’accord ! conclut la supérieure. Vous vous arrangerez entre vous pour les modalités pratiques. »
Les deux sœurs sortirent du bureau. Elles décidèrent de sortir en début d’après-midi pour faire les courses pour la semaine.
Ensuite, Lucille monta rendre visite à sœur Gertrude. Elle la trouva très pâle et très essoufflée. Sa tension n’était pas bonne et son cœur paraissait se fatiguer. Le traitement était terminé depuis deux jours. En sortant de la chambre, l’infirmière téléphona à la supérieure pour la prévenir qu’elle rappelait le médecin.
Puis, elle fonça au réfectoire car c’était l’heure du repas.
La vieille 4L de la communauté s’arrêta sur la place du village. Lucille et sœur Brigitte en sortirent, la jeune sœur se saisissant du panier. Elles se dirigèrent vers la rue commerçante et la jeune femme s’amusait beaucoup de voir la façon qu’avait l’intendante de baratiner tout le monde pour avoir le meilleur prix ! Au bout d’une demi-heure, le panier était rempli.
« Je vais poser tout cela à la voiture et je reviens, fit Lucille, vous n’avez qu’à continuer pendant ce temps. Je reviendrais ensuite récupérer les affaires que vous aurez achetées.
- D’accord, je vais chez le boucher. »
Lucille prit un raccourci par une petite rue afin de revenir plus vite auprès de sa compagne. Machinalement, elle observa les maisons, les noms de rue qui défilaient. L’une d’elle lui rappela confusément quelque chose mais elle ne savait plus quoi. Ca l’agaça un peu mais, comme elle arrivait à la voiture, elle rangea les denrées dans un cageot prévu à cet effet. Puis elle pris le chemin du retour.
Soudain elle se souvint. Cette rue était celle où habitait Madame Ceven, la dame qui portait apparemment le même nom que l’inconnu qui avait prévenu les pompiers du suicide de Michèle. Elle hésita à aller voir la maison car elle ne voulait pas faire attendre sœur Brigitte. Mais elle se décida en se disant que cela ne prendrait qu’une minute. Lucille se rendit donc résolument vers la maison où habitait cette dame. Peut-être, après tout, avait-elle un fils qui habitait avec elle et n’avait qu’un portable. Ce qui expliquerait qu’il n’apparaissait pas sur l’annuaire électronique. Par contre, à ce moment là, il aurait son nom sur la boite aux lettres.
Elle arriva bientôt devant la maison. C’était une habitation à deux étages, elle poussa la porte du hall d’entrée. Quatre boites aux lettres étaient alignées. Une d’entre elle était au nom de Jeanne Ceven mais aucune au nom de Charles. Elle hésita un moment à monter et à sonner pour demander. Mais elle se sentit bête et y renonça. Après tout, peu importe si elle ne retrouvait pas le témoin, elle se débrouillerait autrement pour aider Michelle. Elle rejoignit donc sœur Brigitte qui venait de finir d’acheter ce qui lui fallait pour la semaine et elles rentrèrent au couvent.
En garant la voiture dans le parking, elle vit un autre véhicule. C’était celui du médecin. Lucille aida sœur Brigitte à porter les provisions dans la cuisine, et monta prestement vers la chambre de sœur Gertrude. Le docteur et sœur Jeanne parlait à voix basse devant la porte, l’air grave. Quand ils virent arriver l’infirmière ils s’interrompirent, le médecin salua et parti.
« Qu’est-ce qui se passe ? s’inquiéta la jeune sœur.
- Le médecin vient de voir sœur Gertrude, répondit la Mère. Venez à l’infirmerie, je vais vous raconter. »
Elles s’assirent dans le local et la supérieure expliqua :
« L’infection l’a fatiguée et son cœur est usé. Vous savez, elle n’a plus vingt ans. En plus elle s’est plus ou moins mise en insuffisance rénale…
- Mais il va l’hospitaliser alors ? demanda Lucille.
- Non. Il pense que cela ne servirait à rien. Sœur Gertrude ne le souhaite pas non plus. Nous avons décidé de respecter sa volonté.
- Mais enfin il faut faire quelque chose ! répliqua l’infirmière au bord des larmes.
- Lucille, il n’y a plus rien à faire…» fit doucement la Mère.
La jeune femme eut l’impression que son cœur s’arrêtait de battre. L’idée que Gertrude puisse s’en aller si vite lui était insupportable.
« Non, souffla-t-elle, non ce n’est pas possible ! On ne peut pas la laisser comme cela ! »
Elle se leva brusquement et se dirigea vers la chambre de la malade. La supérieure voulut l’arrêter mais en vain.
La jeune femme rentra dans la pièce et s’approcha du lit.
« Comment vous sentez-vous ? » demanda-t-elle afin de se donner une contenance.
La vieille sœur sourit paisiblement.
« Asseyez-vous, près de moi » fit-elle.
Lucille s’exécuta et la malade lui prit la main.
« Nous ne nous sommes jamais raconté d’histoire toutes les deux n’est-ce pas ? » commença Gertrude.
La jeune sœur sentit sa gorge se nouer et ne pût que faire un signe de tête négatif.
« Voyez-vous, je crois que le temps de me retrouver face à face avec notre créateur s’approche à grands pas. »
Lucille voulut protester mais elle l’en empêcha.
« Non, je le sais. Même si le médecin n’avait rien dit, je le sens. Je suis au bout de ma course sur terre.
- Mais en vous hospitalisant, on pourrait peut-être faire quelque chose, tenta la jeune femme.
- Et quoi ? M’empêcher de m’éteindre dans ce couvent ? Me laisser partir seule, au lieu d’être entourée par mes sœurs ? Non, je ne le souhaite pas, ne permettez pas cela » supplia Gertrude.
Lucille comprit alors et dût bien se rendre à l’évidence. Elle aimait beaucoup sa vieille sœur et souhaitait plus que tout respecter sa volonté mais son esprit se refusait à accepter l’inévitable.
« Mais vous ne pouvez pas nous quitter si vite ! protesta-t-elle.
- Si vite… Vous en avez de bonnes ! J’ai déjà passé quatre-vingt-six ans sur cette terre. Il y a beaucoup de gens qui ne peuvent pas en dire autant. Et puis, surtout, j’ai eu une vie pleine et heureuse. Franchement, ma petite, que demander de plus au bon Dieu ? »
Quoi en effet ?
Lucille ne put s’empêcher de sourire au travers de ses larmes. Elle se surprit à penser qu’elle aussi, au moment de mourir, elle aimerait bien avoir le sentiment d’une vie aussi accomplie. Pourtant, sœur Gertrude n’avait jamais rien fait d’extraordinaire. Elle avait passé sa vie en mission à l’étranger, puis, au moment de la retraite elle était revenue à Vic, au service de la communauté et des personnes isolées du canton. Ca n’était pas tellement ce qu’elle faisait qui était important, mais la façon dont elle le faisait. Jusqu’à sa façon d’appréhender sa propre mort qui était une leçon de vie et de foi…
La jeune femme se dit que cela serait vraiment très égoïste de sa part d’insister et de vouloir s’acharner à la retenir inutilement. Elle serra la main à la malade et se promit de faire tout ce qu’elle pourrait pour adoucir les derniers jours de la vieille sœur. Qu’au moins elle ne souffre pas… Elle se leva en silence car sœur Gertrude avait commencé à somnoler.
Elle trouva sœur Jeanne sur le pallier.
« Ca va ? demanda la supérieure.
- Oui, ma Mère… Je… Je m’excuse pour tout à l’heure. Ma réaction n’a pas été très correcte envers vous.
- Votre esprit a toujours été très réactif… Mais souvenez-vous de ce que je vous disais au noviciat : nous ne sommes pas responsables du premier mouvement d’humeur, mais du second….
- Merci ma Mère. Est-ce que le docteur a laissé une prescription ?
- Oui, des anti-douleurs et de quoi la perfuser pour qu’elle ne se déshydrate pas.
- Bon, et bien je vais m’en occuper de suite. »
L’infirmière prit l’ordonnance et se chargea de l’emmener à la pharmacie. Elle avait besoin de prendre l’air.
Comme elle en revenait, elle fut arrêtée par sœur Patricia à la porte.
« Vous avez un message téléphonique ». Lucille prit le post-it dans son casier :
« De la part de Greg, le chef de centre des pompiers. Rappelle-moi dès que tu peux. Très important. »
La jeune femme s’appuya au mur et soupira. Il ne manquait plus que cela ! En rentrant de vacances il avait dû prendre connaissance de la plainte de Jean-Luc et il allait demander des explications. Peut-être avait-il même la convocation du conseil de discipline ?
Elle se sentit vidée et totalement incapable de soutenir cette épreuve aujourd’hui. Mais d’un autre côté, Greg avait toujours été très gentil et pouvait être un allié dans cette affaire. A moins qu’il juge que son adjoint avait raison…
Elle prit son courage à deux mains et rappela son chef de centre.
« Alors ces vacances ? demanda la jeune femme, après les présentations d’usage.
- Bien, très bien ! J’ai passé deux semaines de rêve à la montagne, au calme, en ne pensant à rien d’autre. Heureusement d’ailleurs, car le retour est plutôt difficile… Je suppose que tu sais de quoi je veux te parler ? ajouta-t-il plus gravement.
- De la plainte de Jean-Luc je suppose.
- Oui. J’ai reçu un coup de téléphone du colonel ce matin. Il avait reçu le rapport et voulait des explications. Comme je suis rentré hier soir très tard, je n’étais pas au courant de l’affaire. Inutile de te dire que je suis un peu passé pour un imbécile… Enfin ! Toujours est-il que le colonel m’a expliqué et j’ai essayé de parler à René mais il n’est pas là aujourd’hui. Par contre, j’ai eu l’explication de Jean-Luc. J’aimerais maintenant avoir ta version de l’affaire. Tu peux venir ce soir à vingt heures avant la manœuvre ?
- La manœuvre ? s’étonna Lucille.
- Tu as oublié ? Il y a manœuvre de secours routier ce soir.
- Oh c’est vrai ! Avec tout cela, elle m’était complètement sortie de l’esprit ! fit la jeune femme en secouant la tête. Mais je viendrais, il n’y a pas de problème.
- Bon alors à ce soir ! salua Greg »
Quand Lucille raccrocha, elle sentit qu’elle avait besoin de faire le point et de se calmer. Elle s’occupa donc en premier de sœur Gertrude, puis se dirigea vers la chapelle afin de reprendre force et courage dans la prière. Une heure après, elle sortit calme et déterminée : elle irait s’expliquer avec Greg le plus honnêtement possible et elle verrait bien ensuite à quoi s’en tenir. Et elle partit prévenir sœur Jeanne avant que la messe ne commence.
L’horloge du village sonnait le premier coup de huit heures quand Lucille arrêta son vélo devant le centre de secours. Le bureau du chef était déjà allumé et elle y monta prestement. Elle frappa à la porte et entra à l’invitation du lieutenant. Il se leva à son arrivée et la salua chaleureusement.
Lucille essaya de répondre aux questions de Greg en reprenant les faits dès le début et en expliquant chaque geste effectué, le plus honnêtement possible. Elle passa par contre assez rapidement sur la réunion qu’elle avait eu avec René et Jean-Luc le soir où il leur avait appris son intention de faire le rapport. Elle sentait en effet qu’elle ne pourrait pas le raconter en détail sans être acerbe envers Jean-Luc.
Quand la jeune femme eu fini, un silence s’installa. Elle se sentait plutôt mieux. Maintenant qu’elle s’était expliquée, elle était comme libérée d’un poids. Elle avait essayé de faire au mieux. C’était maintenant à Greg de décider quoi faire et au colonel de trancher. Quoi qu’il soit décidé, elle avait la conscience tranquille.
Le chef de centre, lui, avait l’air franchement plus embarrassé. Sa position n’était pas facile. Il comprenait bien que son adjoint s’acharnait de façon injuste sur l’infirmière et le major. D’autre part, il ne pouvait que difficilement le désavouer publiquement. Malgré ses préjugés et son caractère emporté, Jean-Luc était un excellent pompier et une aide précieuse pour la gestion du centre.
Il lui fallait trouver une solution qui puisse respecter à la fois la justice et la susceptibilité de son adjoint.
« Ecoute, reprit-il après un moment, je vais essayer de parler à Jean-Luc. Tu sais comment il est, il s’emporte facilement, mais c’est aussi quelqu’un qui a un cœur d’or. Nous devons essayer de régler cela entre nous.
- Tu ne crois pas que c’est trop tard ? objecta Lucille. Le rapport est déjà entre les mains du colonel.
- C’est vrai mais, tu sais, dans ce genre d’affaires, plus les centres se débrouillent à l’amiable, plus ils apprécient en haut, fit le lieutenant en souriant. Il y a tellement de choses plus importantes à régler pour eux… Le colonel m’a dit qu’il allait temporiser un peu pour me laisser l’occasion de tenter une médiation. Tu serais d’accord si on en reparlait ensemble, avec Jean-Luc et René ?
- Bien sur, si tu crois qu’il y a une chance d’arranger les choses, répondit la jeune sœur.
- Oui, je le pense. Je vais essayer de parler à René et je te tiendrais au courant. D’accord ?
- D’accord.
- Bon allez, vas te mettre en tenue d’intervention, les autres ne vont pas tarder à arriver, dit le lieutenant.
- J’y vais de suite » fit Lucille en se levant.
Tout en s’habillant, la jeune sœur pensait qu’elle n’aimerait pas être à la place de son chef de centre et avoir à régler ce genre de problèmes.
Une demi-heure après, l’effectif du centre étant au complet, la réunion d’organisation commença :
« Je vous raconte le scénario de la manœuvre de ce soir, commença Fred, l’instructeur du centre. On va aller à la carrière de Giaco à trois kilomètres d’ici. On a mis la voiture contre la paroi et on imagine que le conducteur ayant perdu le contrôle l’a fortement percutée. Il est incarcéré dedans. On va engager une équipe VSAV avec Gérard qui sera chef d’agrée, Florian et Lucille équipiers, et Gilles en conducteur.
L’équipe secours routier sera : Jean-Yves chef d’agrée, Ilal et Bertrand équipiers.
Greg sera là en tant que chef de site.
On va partir en premier à la carrière avec ceux qui ne sont pas dans les équipes. Vous regarderez et vous relèverez les points forts et les points faibles de la manœuvre.
Les autres vous restez là, sur la fréquence tactique douze. Je jouerais le rôle du CODIS. Tout le monde est d’accord ? »
Un murmure d’approbation parcouru le groupe.
« Bon alors chacun se prépare. On y va et je vous appelle. »
Chaque équipe vérifia son matériel et monta dans son engin respectif. Lucille fut surprise de voir que Jean-Luc se comportait comme si de rien n'était. Puis ils attendirent que Fred les appelle.
« Alors l’équipe de choc, vous êtes prêts ? demanda Gérard en s’installa sur son siège.
- Oui, on va arracher ! s’exclama Florian un jeune homme blond au regard pétillant qui était monté à l’arrière. Surtout qu’on a notre pilote préféré ! Alors Gilles en forme ? Il paraît que tu as encore fait des merveilles ce week-end ? »
Gilles était menuisier, mais sa vraie passion c’était les voitures. Il passait toutes ses vacances et son temps libre sur les pistes de rallye. Deux ans avant il avait fait le Paris-Dakar et avait finit 98ème. Cette année il s’était mis aux rallyes de vitesse nationaux et avait l’air de bien se débrouiller. Il se faisait pas mal charrier car il avait parfois tendance, en partant en intervention, à mener le VSAV de la même façon que ses voitures de course !
Mais c’était un excellent conducteur qui savait aussi conduire sans secousses quand il transportait un blessé. C’est pour cela qu’il était souvent désigné comme chauffeur en intervention.
« VSAV Vic, ici CODIS, parlez », graillonna la radio portative. C’était Fred. La manœuvre allait commencer.
« CODIS ici VSAV Vic, parlez, répondit Gérard.
- VSAV Vic, vous partez pour accident avec incarcéré, lieu dit carrière de Giaco, commune de Valun. Parlez.
- Bien reçu, conclu-t-il en reposant la radio. Allez Gilles on y va ! Tout le monde boucle sa ceinture. » Et le VSAV démarra, suivi de près par le Véhicule de Secours Routier qui avait reçu le même message.
Le village de Vic était situé dans un vallon et il fallait, pour en sortir, monter une petite route en colimaçon qui redescendait en pente assez raide vers la carrière. La nuit était tombée et Gilles avait fait la montée à vive allure.
« Eh Fangio, fait doucement, protesta le chef d’équipe. Florian va être plein de bleus et Lucille est déjà toute blanche ! » En effet la jeune femme avait tendance à avoir mal au cœur en voiture. Le VSAV bascula en haut de la côte et il ne restait plus que deux kilomètres avant l’arrivée à la carrière.
« C’est bon, dit l’infirmière en essayant de sourire, on est bientôt arrivés de toute façon. Ca va derrière ?
- Oui, répondit Florian, mais c’est vrai que ce serait bien si tu ralentissais un peu.
- Oui Gilles. Pour la dernière fois ralentis, c’est un ordre maintenant ! » fit Gérard en haussant le ton.
Mais le conducteur ne répondit pas. Il paraissait anormalement concentré.
« Gilles ?… Gilles, qu’est-ce qu’il y a ? demanda Lucille avec inquiétude.
- Je n’ai pas une bonne nouvelle pour vous : je ne peux pas ralentir, répondit le chauffeur.
- Comment ça tu ne peux pas ? Mais freine ! s’exclama l’adjudant.
- Gérard… il n’y a plus de frein, répondit Gilles froidement.
- Quoi !?… Bon Dieu ! »
L’ambulance descendait la pente et passait les virages à toute vitesse mais Gilles semblait en garder le contrôle pour l’instant.
« Florian couche-toi par terre et accroche-toi ! Lucille vérifie ta ceinture ! ordonna le chef d’équipe. Qu’est-ce que tu pense faire ? demanda-t-il au conducteur.
- Je crois qu’on peut atteindre la carrière. Au fond il y a un chemin qui remont