Publié le 11/05/2007 à 12:00 par lesromansdelara
Chapitre 1
Vol au-dessus d’un nid de gargouilles
La petite chapelle du couvent était silencieuse. Seul un petit souffle d’air, passant par une fenêtre ouverte, faisait bouger les pages des bréviaires et apportait avec lui l’odeur printanière des fleurs du jardin. Mère Jeanne jeta un regard autour d’elle. Les dix-huit sœurs étaient là, au complet, assises dans les stalles parfaitement ordonnées autour du chœur. L’horloge du cloître commença à sonner et, instantanément, les sœurs se levèrent et entamèrent l’office des Laudes.
Mère Jeanne aimait que la liturgie soit soignée. Les sœurs de La Miséricorde de saint Vincent de Paul avaient en effet pour vocation un équilibre entre une fervente vie contemplative et un service actif auprès de toute personne défavorisée. Après la mort de Priscille de Castelmauroux, la fondatrice, en 1852, la congrégation avait pris un tour très conventuel. Mais, après le concile, la communauté, en essayant de retrouver ses racines, avait retrouvée la notion de service. Un peu trop, à un certain moment, au détriment de la vie de prière. Tout était une question de juste dosage et la Mère Jeanne essayait de veiller au bon équilibre. C’est pour cela qu’elle faisait tout ce qu’elle pouvait pour que les offices soient beaux et intériorisés.
Ce matin, en tout cas, c’était bien parti. L’hymne du jour était particulièrement beau et l’âme s’élevait d’elle-même vers Dieu. Soudain une petite sonnerie lui fit l’effet d’un réveil matin et la ramena brutalement sur terre. Une sœur, en bout de rangée, lui jeta un coup d’œil et Mère Jeanne lui fit un signe affirmatif de la tête.
La sœur se leva discrètement et sortit. Arrivée dans le hall, elle se mit à courir laissant au passage sa cape de chœur sur le porte-manteau prévu à cet effet. Elle s’engagea à toute vitesse dans le cloître et, selon un rituel qui paraissait bien rodé, elle enleva son voile laissant apparaître des cheveux bruns de trentenaire. Arrivée à la porte elle retira rapidement sa robe de toile crème, découvrant un survêtement bleu marine, et sauta dans des baskets placés sous un banc. Elle pendit sa robe et posa son téléphone sur le banc, puis elle sortit et enfourcha un VTT qui se trouvait juste a coté de la porte, sous un auvent. Elle s’engagea directement dans la pente de la prairie bordant le couvent, tournant résolument le dos au chemin menant vers la route.
Une sirène retentit au loin. La jeune femme laissa rouler son vélo jusqu’à l’ancien mur de clôture et le sauta à l’endroit où il était à moitié effondré. Elle fila tout droit dans la pente qui descendait au village. A sa droite, la route qui serpentait était visible de temps à autre et le raccourci de la prairie semblait efficace bien qu’un peu raide pour quelqu’un de mal entraîné. Mais la sœur semblait parfaitement maîtriser son vélo et moins de trois minutes après son départ de la chapelle elle débouchait sur la route à l’endroit où était placé le panneau d’entrée de la commune : Vic-sur-Cère. Elle tourna alors à droite, s’engagea dans une petite rue en pente et s’arrêta devant le centre de secours des pompiers du village. Des voitures, garées dans le petit parking du centre, indiquaient à la jeune femme, que d’autres gars étaient déjà arrivés.
Cela lui fut confirmé quand elle ouvrit la porte du bâtiment et qu’elle se retrouva face à trois hommes :
« Tiens, Lucille, quand on parle du loup … » fit un jeune homme blond d’une vingtaine d’année.
- Qu’est ce qu’il y a Louis, c’est quoi ? répondit-elle.
- Un type qui veut se jeter du haut du clocher de l’église, on s’est dit que c’était doublement dans tes cordes ! s’exclama un grand gars taillé comme une armoire à glace et à la voix rocailleuse.
- Mais c’est que tu va finir par devenir un grand spirituel ! » rit Lucille en s’engageant dans le vestiaire des femmes pendant que les autres s’esclaffaient.
Voir qualifier le grand René de spirituel, lui qui se faisait une gloire d’être le plus grand mécréant de l’histoire, il y avait de quoi rire !
Lucille ressortit une minute après, vêtue de la tenue réglementaire surmontée d’un gilet vert marqué : Infirmière Sapeur pompier. Elle s’élançait vers la voiture qui lui était réservée quand René la rappela.
« Eh sister ! Tu montes avec nous dans le VSAV! Le FPTL est déclenché aussi. » En effet quatre autres pompiers montaient dans le Fourgon Pompe Tonne Léger utilisé pour les feux urbains et les opérations diverses.
Lucille s’installa sur la banquette avant, à coté de Gilles, le conducteur, et René s’installa à sa droite. Quelqu’un monta à l’arrière et le Véhicule Sanitaire d’Aide aux Victimes démarra. La glace de séparation de la cellule arrière s’ouvrit et la jeune figure de Louis apparut :
« Eh René ! tu as déjà vu ça ? »
Mais René avait déjà prit le micro en main :
« CODIS ici VSAV Vic parlez »
La radio graillonna un instant puis une voix répondit :
« VSAB Vic ici le CODIS parlez.
- CODIS ici VSAV Vic qui part pour tentative de suicide, commune de Vic, à l’église du village. Effectif 1 dont une infirmière, 1, 2, parlez.
- Bien reçu pour le CODIS. » René se retourna et demanda :
« Vu quoi, Louis ?
- Eh ben ! Un type qui veut se suicider !
- Oui j’en ai déjà vu, et c’est le genre de situation que je n’aime pas…, soupira René. Gilles, ajouta-t-il à l’intention du conducteur, prend à droite vers le plan d’eau, ça va un peu balancer mais c’est plus court.
- Ben pourquoi ? reprit Louis un brin excité. Ca nous change des petites mémés qui font des malaises ou des clodos qui ont trop bu. Là au moins il va y avoir de l’action !
- Hé! Calme-toi un peu ! Je ne veux pas de têtes brûlées dans mon équipe ! Gilles doucement on n’est pas dans un rodéo ! Toutes les interventions sont importantes, l’essentiel c’est de rendre service à la population.
- Oui, renchérit Lucille, on est souvent le seul recours pour les gens âgés perdus au fond de la campagne et…
- On y est ! coupa Louis qui n’écoutait pas.
- CODIS ici VSAV Vic qui se présente à l’adresse indiquée.
- Bien reçu pour le CODIS. »
Ils descendirent du véhicule suivit de près par les hommes du FPTL. Un attroupement assez conséquent était massé au pied de l’église. Les gendarmes étaient déjà là. René se dirigea vers eux.
« Salut Emeric, vous avez fait vite.
- Oui, figure-toi que nous étions postés devant l’église pour faire des contrôles de vitesse, quand on nous a prévenus.
- C’est du bol ça ! Dis-moi, où est-il ?
- Apparemment il serait sur le renfoncement sous le clocher au bord de la corniche. De là on ne peut pas le voir.
- Peut-être en passant par le clocher…
- On y a pensé, coupa Emeric, mais c’est fermé, et on n’arrive pas à joindre le curé pour savoir où est la clef.
- Lucille le sait peut-être… Lucille, cria René en se retournant.
- Ne crie pas ! Je suis là, j’ai entendu ! fit la jeune sœur. Oui je sais où elle est, on y va ?
- Attends une minute. »
René fit signe à tous ses hommes de venir.
« Fred, Armand, Rémi et Geoffroy vous placez un périmètre de sécurité. Je ne veux personne sous cette église. Faites-vous aider de la gendarmerie au besoin. Fred tu prends le commandement.
- On s’en occupe ! répondit Fred un grand gars énergique d’une quarantaine d’année. Venez les gars ! »
Et les trois autres lui emboîtèrent le pas.
« Les autres vous montez au clocher. Essayez de rentrer en contact avec ce type en m’attendant. Louis et Gilles, prenez le lot de sauvetage au cas où ! Je vais contacter le CODIS pour le message d’ambiance
- Oui chef ! » Les deux hommes s’élancèrent vers le VSAV.
« Lucille, fit René en baissant la voix, tu me surveilles Louis. Je ne veux pas d’initiatives téméraires. Vous rentrez en contact avec le gars et vous m’attendez, compris ?
- Oui, ne t’inquiète pas ! répondit la jeune femme »
Louis et Gilles revinrent avec un sac jaune contenant des cordes, des poulies et un harnais de sécurité. Il entrèrent dans l’église qui était vide, à part un homme qui mettait un cierge dans une des chapelles latérales. Lucille les conduisit au fond de l’église et gravit l’escalier de la tribune. Arrivée en haut, elle se dirigea vers un recoin sombre et prit une clef dans une petite niche creusée dans le mur.
« Ah d’enfer la cachette ! ironisa Gilles
- Ouais, ben n’empêche que personne ne l’a trouvée tout à l’heure ! » répondit Lucille en essayant de tourner la clef de la porte de l’escalier menant au clocher. A sa grande surprise la clef força. Elle tira sur la porte qui s’ouvrit de suite.
« Ca alors ! s’exclama l’infirmière, elle était ouverte ! Les gendarmes ont dit qu’ils l’avaient trouvée fermée.
- Ils se sont trompés, d’ailleurs ce n'est pas possible ! Comment tu veux que ce type soit monté sur le toit ? C’est le seul chemin non ?
- C’est vrai tu as raison, je suis bête !
- Alors, on monte ? s’impatienta Louis.
- Oui mais doucement, fit Lucille, nous ne savons pas s’il nous entend. Inutile de l’effrayer. »
Ils gravirent en silence le clocher, ce qui n’était pas facile car leurs rangers étaient particulièrement bruyants. Ils arrivèrent en haut un peu essoufflés, surtout Gilles qui portait le lot de sauvetage.
Louis allait dire quelque chose mais Lucille mit son doigt sur sa bouche pour lui indiquer de se taire. Elle se pencha prudemment sur la balustrade de pierre et regarda.
Le désespéré était là en bas, au pied du clocher, en équilibre sur la corniche bordant le vide. Il s’appuyait sur le toit ce qui expliquait qu’on ne le voyait pas d’en bas. Il n’avait pas l’air de bouger.
Lucille se baissa : « Il est en bas, chuchota-t-elle. On lui parle ?
- Tu n'as qu’à y aller c’est toi l’infirmière ! En plus tu visite les malades à l’hôpital psychiatrique. Tu as l’habitude, dit Gilles.
- Ouais! Mais ça n’est pas tous les jours qu’il y a un qui essaye de se suicider, répondit Lucille
- Pourquoi est-ce qu'on ne va pas directement le chercher ? Cela serait plus simple ! intervint Louis
- C’est ça oui ! Et on fait comment, avec un parachute ? ironisa Gilles.
- On a le lot de sauvetage non ?
- Doucement, intervint Lucille, on commence par lui parler et on attend René.
- Ce gars se sera peut-être jeté en bas le temps que le chef arrive ! s’impatienta Louis
- Nous allons faire de notre mieux pour que ça n’arrive pas, répondit Lucille. J’y vais !
- Attends, fit Louis en la saisissant par le bras, je t’assure qu’on doit…
- Arrête ! répondit Lucille avec autorité. On suit les ordres : on établit le contact et on attend le major, c’est tout ! »
Et elle se dégagea, laissant Louis profondément vexé. Elle s’approcha de la balustrade en pierre et se pencha pour établir le contact visuel. Elle prit une profonde inspiration et se lança.
« N’ayez pas peur ! Nous sommes les pompiers ! Nous sommes là pour vous aider !
- Je n’ai besoin de personne ! Laissez-moi tranquille ! », répondit une voix féminine.
Lucille recula de surprise.
« Une femme ! C’est une femme ! » chuchota-t-elle à l’intention de ses équipiers.
Elle reprit plus haut :
« Madame, je m’appelle Lucille, je suis infirmière sapeur-pompier, je veux juste vous parler.
- Je vous dis que je n’ai besoin de personne! Je veux en finir ! » et elle fit un pas en direction de la corniche.
« Attendez ! répondit Lucille essayant de temporiser. Vous devez avoir de bonnes raisons pour en arriver là, mais nous pourrions en parler, si vous le désirez.
- Mais je reconnais votre voix ! s’exclama la femme. Vous êtes sœur Lucille !
- Oui, fit la jeune femme, surprise. Est-ce qu’on se connaît ?
- C’est Michelle. »
Lucille reconnut brusquement, Michelle Darrube, la personne qui aidait œur Myriam à la cuisine.
« Michelle, mais qu’est-ce qui se passe ?
- J’en peux plus ma sœur, j’en peux plus ! » fit-elle en éclatant en sanglots.
Lucille aurait eu envie de la prendre dans ses bras, mais une verticale de six mètres la séparait de cette pauvre femme.
C’est alors que René arriva.
« Alors on en est où ? demanda-t-il.
« C’est Michelle Darrube, répondit l’infirmière. Regarde, elle est juste là en-dessous.
- Mais bon Dieu, comment est-elle arrivée là ?
- Je ne sais pas, fit Gilles. La question est surtout de savoir comment on va la sortir de là !
- Qu’en pense-tu ? questionna le major.
- Qu’on n’arrivera à rien si on ne l’approche pas ! »
René poussa un grand soupir : « C’est bien ce que je redoutais ! J’ai déjà demandé le renfort du Groupe d’Intervention en Milieu Périlleux. Mais ils ne seront pas là avant trois quarts d’heure au moins.
- Mais elle a le temps de sauter vingt fois d’ici là ! s’exclama Gilles.
- Oui, et c’est pour ça qu’il faut garder un contact le plus continu possible, acquiesça René.
- Il faudrait être plus proche, s’empressa de dire Louis, reprenant l’argument de Gilles.
- Je crois qu’il n’a pas tort, fit Lucille, ça serait mieux si quelqu’un descendait en attendant le GRIMP… Au cas ou…
- Bon d’accord, assez perdu de temps ! coupa René. Lucille tu te prépares. Je vais lui parler en attendant.
- Pourquoi c’est elle qui irait ? protesta Louis. Je viens de faire la formation Lot de sauvetage alors qu’elle est infirmière et elle ne l’a pas faite ! Je suis plus apte qu’elle !
- Peut-être techniquement, mais Lucille connaît bien cette femme et relationnellement elle sait y faire.
- Mais…
- Il n’y a pas de mais, ni de si ! Lucille y va et puis c’est tout ! trancha le major. Toi tu te tiens tranquille et tu nous aide à préparer ou tu redescends de suite ! »
Louis se tût de mauvaise grâce et rejoignit Gilles qui préparait les cordes. Pendant ce temps, Lucille avait revêtu le harnais et avait repris le dialogue avec Michelle.
« Non je ne veux personne prés de moi ! s’exclamait celle-ci.
- Mais c’est juste pour venir vous écouter de près ! expliqua la jeune femme. Si vous désirez me partager vos problèmes, ce serait bien de pouvoir le faire sans que tout le village entende ce qu’on raconte !
- Bon… d’accord, fit la désespérée après un instant d’hésitation, mais s’il n’y a que vous et que vous vous teniez loin de moi. »
Après avoir vérifié la bonne position de tous les cordages, René lui donna le feu vert.
« Bon tu vas pouvoir y aller, fit-il.
- Tu es sur que c’est à moi de descendre ? répondit la jeune femme à voix basse. Est-ce que tu te souviens ce qui c’est passé à la manœuvre où vous m’avez appris à faire ça ? Je me suis retrouvée…
- …la tête en bas, je sais ! compléta René en riant. Mais, reprit-il sérieusement, tu la connais et tu es la plus à même de l’empêcher de sauter. Allez vas-y c’est un ordre !
- Tenez-vous prêt vous autre ! » ordonna-t-il à Gilles et Louis.
Lucille attendit que la corde soit tendue et enjamba la balustrade en pierre. Elle se tint dos au vide en attendant le signal de René :
« Quand tu veux », dit-il en lui tapant amicalement sur l’épaule.
Elle prit une grande inspiration et se lâcha. Les deux garçons laissaient filer la corde doucement, guidés par René. Lucille descendit lentement le long du clocher et, une minute après, elle prit pied sur le toit. Elle voyait Michelle, juste en dessous d’elle, en équilibre sur le bord du toit.
« J’arrive ! lui dit Lucille. Je cherche juste un appui solide. »
En fait, vu la façon dont la corde était tendue, elle avait déjà un bon appui mais elle cherchait un prétexte pour s’approcher. René le comprit et fit donner de la corde. « Bien, fit-il entre ses dents, très malin ça, petite sœur ! »
Elle descendit jusqu’au rebord et se débrouilla pour prendre pied sur la corniche et s’asseoir sur la gargouille la plus proche de Michelle.
« Voilà ! fit-elle avec un soulagement non feint et en s’efforçant de ne pas regarder en bas. Maintenant on va pouvoir discuter. Alors qu’est-ce… Mais qui vous a fait cela ? »s’exclama-t-elle en apercevant les nombreuses ecchymoses qui parsemaient le beau visage de Michelle :
« C’est Yves… je vis un enfer ! Je n’en peux plus ! » répondit-elle les yeux remplis de larmes.
Lucille n’en revenait pas. Michelle et son mari étaient mariés depuis plus de vingt-cinq ans et ils passaient pour un couple modèle.
« Est-ce que vous voulez m’expliquer ? » demanda la jeune sœur.
Pendant une demi-heure, Michelle déroula l’histoire cachée de son couple. Un mari dépressif qui buvait depuis longtemps, en cachette au début, à cause des enfants. Puis quand ceux-ci furent partis et que le couple se retrouva face à face, les choses empirèrent, de disputes en claques, pour aller, comme ce matin, jusqu’au tabassage en règle.
« Mais pourquoi n’avoir rien dit ? Vous avez des amis qui pourraient vous aider.
- Parce que c’est dur d’accuser l’homme que vous aimez. D’autant plus, qu’il est adorable quand il est à jeun, il se répand en pardons et je me dis à chaque fois que je vais lui donner une dernière chance. Et puis j’ai peur qu’on ne me croie pas…ajouta-t-elle en baisant les yeux.
- Comment ça ? demanda Lucille.
- Vous connaissez Yves, c’est M. Parfait pour tout le monde. Qui croirait-on ? Déjà que notre mariage a fait jaser… »
Lucille se souvenait en avoir entendu parler par sœur Myriam. C’est vrai qu’apparemment, au moment de leur rencontre, ces deux êtres n’avaient pas grand-chose en commun. Yves était issu de la plus riche famille du canton qui possédait la moitié des maisons du village. Il avait fait de hautes études mais avait choisi de revenir dans son village natal pour mettre ses compétences au service de son département. Il travaillait au conseil général comme responsable des aides au développement, et s’était mis aussi au service de sa commune comme conseiller municipal. Il faisait aussi partie d’un tas d’associations caritatives.
Michelle, au contraire, était quelqu’un qui était à la dérive quand elle rencontra Yves. Abandonnée par ses parents, elle avait traîné de familles d’accueil en foyers, pour finir dans la rue. La seule chose qu’elle aimait c’était la montagne. L’été, elle partait dans les Pyrénées et aimait faire de grandes marches dans la montagne, redescendant de temps à autre pour faire la manche et se trouver à manger. Elle adorait l’escalade et, comme elle n’avait pas de quoi s’acheter de matériel, elle montait les parois à mains nues et en sandales.
C’est au cours d’une de ces courses qu’ils se rencontrèrent. Fanatique de montagne, Yves avait fini par remarquer ce drôle de numéro de jeune femme qui grimpait des verticales impressionnantes, sans cordes ni crampons avec l’air de ne pas y toucher.
De fil en aiguille, ils finirent par se marier non sans résistances de la famille d’Yves. Le village non plus ne fut pas tendre pour Michelle. Les gens dirent tout de suite qu’elle s’était mariée par intérêt.
« Je sais que cela n’a pas été évident pour vous, reprit Lucille. Mais si vous voulez, je peux vous aider et toute la communauté avec moi. Vous jeter d’ici ne résoudrait rien et ce serait injuste… C’est à lui d’être puni pas à vous !
- Mais qu’est-ce que je vais faire ? Je n’ai plus la force… sanglota la pauvre femme.
- Pour l’instant rien. Prenez du recul, laissez décanter tout cela. Ensuite seulement vous verrez quelle est la meilleure solution pour vous. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, vous savez qu’on est là.
- Mais si je quitte Yves, où est-ce que je vais aller ? Tous les biens lui appartiennent, je n’ai nulle part où me réfugier.
- Venez au couvent. Je suis sure que sœur Jeanne serait d’accord. Ca serait un lieu neutre. Vous auriez le calme dont vous avez besoin pour vous reposer et réfléchir. »
Michelle releva ses yeux fatigués et regarda la religieuse avec gratitude. Lucille sut que c’était gagné, mais que, tant qu’elles étaient sur cette corniche, la situation restait délicate. Le GRIMP n’allait pas tarder à arriver. Il fallait patienter encore un peu tout sécurisant la situation au maximum.
« Si vous êtes d’accord nous allons remonter. »
Michelle opina de la tête.
« Très bien, reprit Lucille. Je ne peux pas vous aider toute seule. Si vous le permettez, nous allons attendre des pompiers spécialisés qui vont venir nous aider.
- Je comprends, c’est d’accord, dit Michelle.
- En attendant, est-ce que vous me permettez de m’approcher pour vous assurer ?
- Oui je veux bien. Je commence à fatiguer. »
Lucille s’avança et Michelle fit aussi un pas vers elle.
« Non ! fit Lucille. Ne bougez pas ! J’arrive ! »
Mais alors que la jeune femme était à portée de main, Michelle fit un autre pas. Son pied se mit en porte-à-faux sur une irrégularité de la corniche, et elle bascula dans le vide.
Lucille s’élança et la rattrapa de justesse par la ceinture du pantalon. La corde se retendit brusquement et l’infirmière eut l’impression que ses épaules se délitaient sous le choc. Mais elle ne lâcha pas prise. Une clameur sourde monta de la foule amassée dans la rue.
« Accrochez-vous à moi ! » souffla-elle, en saisissant Michelle sous la taille avec son bras libre.
La désespérée se redressa et agrippa ses bras autour du coup de l’infirmière.
« Lucille, Lucille ça va ? cria la voix angoissée de René.
- Oui, c’est bon ! Remontez-nous vite ! cria-t-elle du mieux qu’elle pouvait. »
Il n’était plus temps de tergiverser ! Elle compléta sa prise en serrant ses jambes autour de celles de Michelle pendant que les autres la remontaient. La jeune femme n’avait pas beaucoup de force et avait peur de lâcher. Elle eut l’impression, au bout de quelques secondes, que tous ses muscles se tétanisaient et que la remontée durait des heures. A un moment elle frôla le mur et quelque chose lui déchira la manche de sa veste.
Enfin elles arrivèrent en haut du clocher. Elle sentit le poids qu’elle portait s’alléger. Quelqu’un s’était saisi de Michelle et René aida Lucille à passer la balustrade.
Quand la jeune femme se retrouva sur la terre ferme, la tension nerveuse qui s’était accumulée retomba et elle sentit les jambes lui manquer. Elle s’assit le dos contre la pierre.
«Hé petite sœur ! Ca va ? fit René en s’accroupissant prés d’elle.
- Oui ça va ! Je reprends mon souffle.
- Alors j’avais pas raison ? Cette intervention, elle était vraiment dans nos cordes ! »
Chapitre 2
Esprit de feu
La route serpentait en pente douce mais, aujourd’hui, Lucille la trouvait un peu raide. En temps normal, elle aimait ce moment où elle remontait seule vers le couvent en pédalant à travers la campagne. Mais, après les émotions de la matinée, c’était un peu dur !
Ils avaient emmené Michelle aux urgences de l’hôpital le plus proche, celui de Montmirail à vingt-cinq kilomètres de là. Elle pourrait ainsi voir un médecin qui déciderait de son retour ou non à Vic. Physiquement elle allait bien, mais un traitement psychique serait nécessaire, peut-être a l’hôpital psychiatrique pour favoriser la coupure avec son milieu familial.
Un bref coup de klaxon tira la jeune femme de ses pensées :
« Alors terreur ? On a du mal !? Je te remonte ? »
C’était René qui, après avoir terminé son rapport à l’ordinateur et vérifié le matériel, remontait du centre.
« Je veux bien mais ça n’est pas ton chemin, rétorqua Lucille en s’arrêtant.
- Si ! J’ai un chantier à la maison des Anglais, alors je vais voir ce que font mes ouvriers. »
En effet, René était menuisier-charpentier et employait trois personnes. Le vélo fut prestement rangé à l’arrière de la camionnette et le Major démarra.
« Sacrée inter… commenta-t-il.
- Oui, heureusement que ça n’est pas tous les jours ! rétorqua Lucille.
- D’autres en aimeraient bien un peu plus ! répondit René en fronçant les sourcils. Tu sais, je suis inquiet au sujet de Louis.
- Tu as peur qu’il te fasse des problèmes par ce qu’il est le fils de l’adjoint du chef de centre ?
- Mais, je m’en fous de ça ! répondit-il avec véhémence. Il pourrait être le fils du colonel que je dirais quand même ma façon de penser ! C’est une tête brûlée ! Un jour, il risque de se blesser ou de blesser quelqu’un d’autre !
- Mais je suppose que tout les jeunes sont un peu tout-fous et ont du mal à prendre la mesure du danger. Il n’a que dix-huit ans, il a le temps de mûrir.
- Tu sais, répliqua René, ça fait trente ans que je suis pompier et j’en ai vu rentrer des jeunes. Ce qui m’embête avec lui c’est qu’il n’écoute rien, il s’entête dans ses erreurs.
- Touches-en un mot à Greg, quand il rentrera de vacances, suggéra Lucille.
- C’est bien ce que je compte faire ! Mais ce n’est pas la première fois que je lui parle de ça et il est pris entre deux feux. Jean-Luc est son adjoint et il n’est pas très à l’aise.
- Oui, mais c’est lui le chef de centre et c’est à lui de décider ce qu’il y a à faire.
- Je sais bien, soupira René. »
La camionnette s’arrêta devant le portail du couvent. Il descendit et aida Lucille a sortir son vélo du véhicule.
« Merci, René, fit la jeune femme
- Avec plaisir. A plus tard ! fit-il en remontant dans son engin. Hé Sister ! » la rappela-t-il.
Lucille qui poussait déjà son vélo vers le portail se retourna en l’interrogeant du regard.
« Pour l’inter… Bon boulot ! » dit-il en démarrant.
Elle sourit et repartit en traversant le jardin. Il y avait pas mal de sœurs dehors qui vaquaient à leurs occupations et qui la saluaient, l’air un peu curieux de savoir ce qui avait bien pu se passer. En général elle profitait de la récréation, après le repas de midi, pour leur raconter tout ce qu’elle pouvait sans trahir le secret professionnel. La discrétion était importante, surtout dans un petit village où tout le monde se connaissait.
En arrivant dans le cloître, elle croisa sœur Irène qui portait un grand tas de linge sale à la buanderie.
« Ah voilà notre petit pompier qui revient ! dit-elle un brin essoufflée.
- Oui, je suis là ! Vous voulez un coup de main ? proposa Lucille
- Non, non, ma petite fille. Vous voyez, ça fait trente ans que je m’occupe de cette lingerie, j’ai l’entraînement ! » fit-elle avec un sourire malicieux.
La jeune sœur n’insista pas, sachant bien qu’il est plus facile de proposer un service que de l’accepter. Elle se contenta de sourire et de lui ouvrir la porte de la buanderie.
Ensuite elle pressa le pas, parce qu’avec tout cela, elle n’était pas en avance ! Elle s’arrêta devant le bureau de la Mère et frappa.
« Entrez !», répondit une voix.
L’infirmière s’exécuta. Mère Jeanne était avec sœur Corinne son assistante.
« Ah, sœur Lucille! Alors cette intervention ?
- Ca s’est bien passé ! Par contre cela concernait Michelle, la cuisinière.
- Qu’est ce qui lui est arrivée ? Elle va bien ? s’inquiéta la supérieure.
- Pas trop mal ma Mère, elle avait juste un grand besoin de soutien.
- De soutien… Et elle a appelé les pompiers pour ça ?
- Je pense que ça n’est pas elle mais d’autres personnes qui nous ont appelés… Et puis finalement toute une équipe n’a pas été de trop pour la soutenir ! » ajouta Lucille en pensant à la suée qu’avaient pris les autres pour les remonter.
La Mère, qui n’était pas née de la dernière pluie, fronça les sourcils.
« J’ai parfois l’impression que vous ne me dites pas tout…
- On ne peut jamais tout dire ! Vous savez que nous avons un devoir de réserve…
- Oui… il a bon dos le devoir de réserve !…fit-elle avec un sourire en coin. Mais, sérieusement, promettez-moi de ne pas prendre de risques et de faire attention.
- Vous savez que je ne suis pas une tête brûlée et qu’on prend toujours un maximum de précautions.
- Je le sais et c’est pour cela que nous avons accepté votre engagement dans les pompiers… Il y a combien déjà ? Deux ans ?
- Deux ans et demi, ma mère.
- Oui c’est ça ! Le temps passe si vite… Bon a propos de temps, c’est celui de votre méditation, alors allez-y avant le repas. Ah, aussi il faut que je vous dise! En donnant les médicaments à sœur Gertrude je l’ai trouvée fatiguée. Allez la voir et faites le nécessaire. Ensuite, après la récréation vous irez rejoindre sœur Marie-Yves au jardin.
- A propos de cela, il faut que je vous dise…hésita Lucille, je crois que Sœur Marie-Yves ne tient pas vraiment à….
- Je sais ! coupa Mère Jeanne, mais elle a besoin d’aide alors continuez !
- D’accord ma Mère, mais je crois que ça va quelque peu grincer ! » fit la jeune sœur en sortant en sortant.
Mère Jeanne et sœur Corinne ne pure s’empêcher de se regarder en riant.
« Quel numéro celle-ci ! s’exclama la supérieure.
- C’est vrai que depuis qu’elle est là, la vie n’est pas monotone ! Mais, ma Mère, me permettez-vous une question ?
- Allez-y toujours.
- Pourquoi continuez-vous à l’envoyer au jardin ? A en croire sœur Marie-Yves, c’est une vraie calamité dans ce domaine ! »
La mère sourit et paru se recueillir avant de répondre. Sœur Corinne eut peur d’avoir été indiscrète. Mais la supérieure saisit un petit cadre sur son bureau et le tendit à son assistante.
« Que voyez-vous sur cette image ?
- C’est un feu stylisé… hésita la sœur, ne voyant pas du tout où son interlocutrice voulait en venir.
- Je garde ce feu là parce qu’il me fait penser à l’Esprit d’amour qui embrase nos cœurs et que nous avons à partager avec tout homme en détresse, selon notre vocation.
Mais, de plus en plus, quand je le regarde, je pense à sœur Lucille. Elle aussi a un esprit de feu. Un feu, voyez-vous, peut être joyeux, pétiller, partager sa chaleur aux autres, préserver la vie… s’il est bien canalisé. Mais, s’il n’est pas maîtrisé, nous savons tous les ravages qu’il peut causer !
Lucille est pareille. J’ai été sa maîtresse des novices et j’ai vu immédiatement qu’elle avait un caractère capable du meilleur comme du pire. Elle peut s’enthousiasmer pour un tas de choses et, en même temps n’aller au bout d’aucune. Elle va tout faire pour quelqu’un de malheureux mais se mettre en colère pour un rien. Elle a des tas de dons naturels mais, le danger c’est qu’elle devienne orgueilleuse.
Il y a aussi des choses qu’elle ne sait pas faire comme le jardin ou le ménage. Je veux qu’elle garde cela à l’esprit. Ca lui évite d’avoir les chevilles qui enflent ! » conclut malicieusement la Mère.
Le téléphone de la supérieure sonna et elle regarda l’écran de son mobile. Le chiffre « 3 » du poste de Lucille s’affichait. Seules trois personnes avaient un mobile interne : la Mère, son assistante et l’infirmière du couvent. Chacun portait un numéro qui servait à l’identifier et à l’appeler : « 1 » pour Mère Jeanne, « 2 » pour sœur Corinne et « 3 » pour sœur Lucille.
La supérieure décrocha :
« Allô ? .. Oui… A bon ? Combien a-t-elle ? .. Ah quand même! … Oui bien sûr… Est-ce qu'elle est couchée ? .. Bon, vous l’appelez et ensuite, allez faire votre méditation, vous avez juste le temps avant le repas… Ne vous inquiétez pas je le recevrais s’il vient de suite… Oui… Mais vous savez, vue l’heure qu’il est, il ne viendra qu’en début d’après midi… A tout à l’heure ! lança-t-elle en raccrochant.
Sœur Gertrude a 39°5, expliqua-t-elle à l’intention de son assistante. Lucille me prévient qu’elle appelle le médecin. Bon allez ! Finissons-en avec ces comptes voulez-vous ? »
Et elles reprirent le travail interrompu par l’arrivée de la jeune sœur.
« Sœur Gertrude, vous avez à peine touché à votre repas ! déplora Lucille. Vous n’en voulez vraiment plus ?
- Non mon petit, aujourd’hui ça ne passe pas… », répondit la vieille sœur avec une voix fatiguée que Lucille ne lui connaissait pas. L’infirmière n’insista pas. Elle savait que cette ancienne missionnaire, qui avait bourlingué sur tous les continents et vécu des aventures incroyables (parfois un peu enjolivées d’accord…), n’était pas du genre à se plaindre pour un rien.
« Bon ! Mais prenez au moins un peu d’eau », fit la jeune sœur lui en proposant un verre.
Sœur Gertrude but, puis Lucille l’aida à se recoucher.
« Vous ne me racontez rien aujourd’hui sur votre intervention ? demanda la sœur aînée.
- Vous n’êtes pas bien aujourd’hui, je ne voulais pas vous fatiguer.
- Mais ma petite, au contraire ! Quand vous me parlez de ce que vous faites, je me sens rajeunir de vingt ans ! » s’anima la missionnaire.
Lucille rit et raconta en détail les évènements de la matinée. Gertrude était sa grande confidente. Avec elle, elle pouvait se permettre de tout dire car elle était discrète et de très bon conseil. Au fil du temps, une vraie complicité s’était tissée entre les deux sœurs. Malgré la différence d’age, elles avaient les mêmes façons de voir et de penser. La jeune profitait de l’écoute et de l’expérience de l’aînée. La plus âgée, quant à elle, pouvait raconter ses souvenirs et était dynamisée par la benjamine.
« Vous n’avez pas raconté cette histoire de cette manière à la Mère ? s’inquiéta sœur Gertrude.
- Non, j’ai suivi vos conseils : j’ai dit sans dire. Mais je n’ai pas trop de scrupules car la moitié du village était en bas à regarder ! Dés qu’elle va mettre le nez dehors, il y a une dizaine de personnes qui vont se faire une joie de tout lui raconter ! rit l’infirmière.
- Oui mais en « répété, déformé, amplifié » y avez-vous pensé ? objecta la vieille sœur.
- Justement ! De cette manière, quand je lui raconterai la façon dont les choses se sont vraiment passées, elle sera soulagée ! répliqua malicieusement la jeune femme.
- Mais où allez-vous chercher tout ça ? demanda la vieille sœur d’un air faussement scandalisé.
- C’est vous qui m’avez appris ! Allez, conclut Lucille, je vous laisse vous reposer. J’ai rendez-vous avec sœur Marie-Yves au jardin.
- Hou la la, ma pauvre petite! Vous n’avez pas fini la journée !
- Eh non ! ... soupira la jeune femme. Je reviendrais avec le médecin dans l’après-midi, ajouta-t-elle en sortant. »
Elle descendit l’escalier quatre à quatre et se rendit dans le jardin d’un pas décidé.
« Alors ? Sœur Attila est de retour ? interrogea sœur Marie Yves en la voyant arriver..
- Attila ? s’étonna Lucille.
- Ben oui ! Là où vous passez rien ne repousse, c’est bien connu !
- C’est un don qui peut aussi être utile ! Faites-moi donc arracher les mauvaises herbes ! proposa la jeune sœur.
- C’est ça ! ... Pour que vous décapitiez tous mes Dalias et que vous laissiez les mauvaises herbes comme la dernière fois ! Non, prenez plutôt la pelle-bêche et retournez-moi cette parcelle, il n’y a justement rien à sauver par-là ! »
Lucille s’employa du mieux qu’elle le put à retourner la terre. Elle n’aimait pas ça. Elle avait grandi en plein centre de Toulouse et les seules cultures qu’elle avait connues avant d’entrer en communauté étaient les géraniums que sa mère plantait sur le balcon. C’est pour cela que Marie-Yves l’appelait souvent :
« Fleur de pavé !
Lucille releva la tête.
- Avec quoi vous travaillez ?
- Ben, avec une pelle ! répondit la jeune femme.
- J’ai dit une pelle-bêche ! fit la jardinière en montrant un autre outil. Il faut vraiment que je parle à la Mère ! Cela ne peut plus durer ! Vous êtes vraiment bouchée !
- Oh allez-y ! s’énerva Lucille. Et j’espère que vous, elle vous écoutera ! »
Et la jeune sœur se remit de plus belle à bêcher pour se calmer : encore un truc que lui avait appris Sœur Gertrude. Tout a coup, elle sentit quelque chose céder sous son outil et un « scrouitch » peu engageant se fit entendre. Elle se baissa et vit qu’elle avait coupé en deux un énorme bulbe de quelque chose. Elle leva vivement la tête et vit Sœur Marie Yves de dos entrain de s’occuper des rosiers. Par chance la maniaque n’avait rien vu ! La jeune femme s’empressa de tout réenterrer en tassant bien et se remit au travail l’air de rien en poussant intérieurement un « ouf ! » de soulagement.
Soudain elle vit passer une silhouette familière sous le cloître :
« Le médecin arrive, je dois y aller ! fit-elle avec un enthousiasme non feint.
- Tant mieux ! fit la jardinière. Comme ça vous arrêterez de massacrer ces pauvres bulbes d’arôme ! »
La jeune sœur la regarda stupéfaite :
« Est-ce que vous auriez des yeux derrière la tête ?
- Non, mais des lunettes suffisamment larges pour me servir de rétroviseur !
- Je dois y aller ! … », dit l’infirmière précipitamment. Elle partit si vite qu’elle rattrapa le médecin en haut des escaliers.
« Bonjour ma sœur ! Alors ? Notre sœur Gertrude n’est pas bien ? demanda-t-il.
- Non Monsieur. Elle a 39°5 et elle tousse gras.
- Bon et bien on va voir ça, » dit-il en rentrant dans la chambre.
Lucille resta discrètement dehors et, un quart d’heure après, le médecin ressorti en hochant la tête.
« Bon ! Elle a une belle infection pulmonaire. Rien d’inquiétant, mais à quatre-vingt-douze ans il vaut mieux enrayer cela de suite. J’ai prescris des injections d’antibiotiques pendant sept jours. Voilà l’ordonnance et la feuille de soin. Au revoir ! »
Il avait dit tout cela presque dans un seul souffle. C’était le seul médecin du canton et il était toujours débordé ! Le temps que Lucille le réalise, il était déjà en bas de l’escalier. Elle passa voir sœur Gertrude pour s’assurer qu’elle avait bien compris ce qu’elle avait et quel serait le traitement, puis elle redescendit informer la Mère. Mais elle n’eut pas à aller jusqu’au bureau.
La supérieure était en conversation avec Sœur Marie-Yves et il paraissait y avoir de l’animation ! La jeune sœur n’avait pas de mal à deviner de quoi elles parlaient. Elle s’arrêta à bonne distance pour attendre de pouvoir parler à Mère Jeanne mais le vent lui amenait quelques bribes de conversation.
« …calamité, je vous dis…râlait la jardinière.
- … exagération… bonne volonté…répondait la Mère.
- … dangereuse…continua Marie-yves
- … y allez un peu fort…
- Ah bon ? fit la jardinière en haussant la voix. Et la fois où je lui ai dit d’aller ramasser de la mâche pour le repas? Elle m’a ramené tous les myosotis du jardin !
- …ressemblance… même famille de plante…plaidait la Mère.
- Oui, mais ils n’ont qu’un inconvénient : ils ne sont pas comestibles ! » conclut Marie-Yves en retournant à son jardin.
La Mère se retourna et, pendant une fraction de seconde, Lucille eut l’impression qu’elle faisait des efforts pour ne pas rire. Mais, quand elle releva la tête, la supérieure avait repris son habituel air paisible.
La jeune sœur vint à sa rencontre :
« Alors, qu’a dit le médecin ? demanda Mère Jeanne »
Lucille lui raconta la visite en détail et lui remit la feuille de soin :
« Il faut aller chercher les médicaments à la pharmacie. Est-ce que j’y vais ? demanda-t-elle espérant échapper au jardinage.
- Non je dois aller régler des choses à la banque. Je passerai prendre ce qu’il faut en même temps.
- Ah bon ? fit la jeune sœur un peu déçue. Alors, voilà l’ordonnance et sa carte vitale. Dites, il faut vraiment que je retourne au jardin ?
- Euh oui… A moins que vous ne préfériez faire un peu de ménage ? »
Sœur Lucille aidait Sœur Roselyne à entretenir les kilomètres de couloirs et les dizaines de pièces du couvent. Cette sœur était une maniaque du ménage et le faisait impeccablement. Malheureusement ce n’était pas le cas de la jeune femme dont le nettoyage, malgré tous ses efforts, restait très approximatif !
« Non… non ça ira ! Je retourne au jardin ! répondit-elle.
- C’était bien ce qu’il me semblait ! fit malicieusement la supérieure. Oh, Lucille ! D’ici ce soir il faudrait que vous voyiez sœur Brigitte. C’est elle qui prépare la messe et la prière de la semaine prochaine et elle voulait vous donner les partitions pour que vous l’accompagniez à l’harmonium.
Une dernière chose : n’oubliez pas que l’important dans ce qu’on fait, ça n’est pas le résultat. C’est de faire du mieux qu’on peut avec amour. »
Sur ces mots, la jeune sœur reprit son ouvrage avec ardeur, au grand désespoir de Marie-Yves.
Mère Jeanne poussa la porte de la pharmacie et elle salua les trois clientes qui la précédaient. Elles étaient en grande conversation et, à son arrivée, un grand silence se fit. Elles se jetèrent un regard entendu et une petite dame d’une soixantaine d’année se lança :
« Alors, votre jeune sœur a encore fait des merveilles ce matin ! fit-elle d’un air entendu.
- Ca n’était qu’une intervention ! répondit prudemment la supérieure.
- Pas banale quand même…intervint la personne la plus âgée des trois. Vous savez, de mon temps, les sœurs restaient dans leurs couvents ou dans les sacristies des églises. Elles n’avaient pas l’habitude de se balader à califourchon sur les gargouilles ! »
Malgré toute son habituelle maîtrise de soi, Mère Jeanne ne put s’empêcher d’écarquiller les yeux. Depuis que Lucille lui avait parlé de l’intervention de façon si énigmatique, elle se doutait bien qu’il y avait anguille sous roche. Cette jeune femme avait toujours le chic pour se mettre dans des situations impossibles…
« Mon Dieu qu’a-t-elle encore inventé ? » se demanda-t-elle. La suite confirma ses pires craintes.
C’était la troisième femme qui parlait maintenant :
« …et alors là, Michelle s’est jetée du toit, et votre jeune sœur a sauté, affirma-t-elle. Elle l’a rattrapée de justesse par la cheville !
- C’est vraiment ce que vous avez vu ? vérifia la Mère.
- Non, fit la dame un peu embarrassée, mais c’est comme si assura-t-elle… C’est Jeannette qui me l’a dit et elle le tenait de Paul qui l’a entendu raconté par le mari de Rose qui, elle, a tout vu !
- C’est en effet une information de première main ! » constata Mère Jeanne.
Elles furent interrompues par la vendeuse qui vint servir la supérieure.
Les trois dames avaient repris leur conversation entre elles :
« Si ! Je te dis qu’elle a fait ça parce que Yves la bat assura la première.
- Mais c’est impossible ! Un si gentil garçon… objecta la seconde.
- Ca ça ne veut rien dire ! Regarde certains tueurs en série, on leur donnerait le bon Dieu sans confession … démontra la troisième. Sauf votre respect ma sœur ! » ajouta-t-elle en jetant un bref regard à Mère Jeanne.
La vendeuse revint avec les médicaments de Sœur Gertrude.
« Quand même, on a toujours dit qu’elle l’avait épousé pour son argent, continuaient les pipelettes.
- Oui, mais après ils avaient l’air d’être très heureux ensemble.
- Comme quoi, il faut se méfier des couples et des gens trop parfaits... »
La Mère sortit en saluant tout le monde.
« Tout de même, se dit-elle, il faut que je parle à Lucille ! »
( à suivre Le 10 juin...)
Publié le 10/06/2007 à 12:00 par lesromansdelara
Chapitre 3
La sœur mène l’enquête
Lucille sortit de la chambre, pleine de compassion pour cette pauvre femme. Michelle avait été transférée dès la veille à l’hôpital psychiatrique. La jeune sœur visitait les malades de l’hôpital deux après-midi par semaine et, aujourd’hui, elle avait terminé son tour par Michelle, car elle désirait vraiment prendre du temps avec elle. Elle avait eu raison car la malheureuse s’était épanchée pendant une heure et demie. Lucille lui avait renouvelé sa proposition de séjourner au besoin au couvent après sa sortie de l’hôpital.
La jeune sœur se sentait d’autant plus libre de le faire qu’elle avait pu en parler avec Mère Jeanne la veille au soir. Celle-ci était revenue du village avec une drôle de tête et Lucille avait tout de suite deviné qu’elle avait dû entendre parler de l’intervention. Comme prévu, au véritable récit des événements, la supérieure avait eu l’air soulagé. Dieu sait ce qu’on avait dû lui raconter ! En tout cas, elle avait tout de suite approuvé le fait que Michelle passe un peu de temps au couvent si besoin. Mais la jeune femme tenait à avoir aussi l’accord du médecin.
Elles se renseigna auprès des infirmières qui l’invitèrent à attendre un peu car le psychiatre visitait une personne du service. À manière dont ses collègues la regardaient, elle devinait que la façon dont Michelle était arrivée là s’était largement répandue. Mais Lucille fit comme si de rien n’était.
Au bout de dix minutes le docteur entra dans le petit salon où elle patientait.
« Bonjour ma sœur, comment allez-vous ? » demanda-t-il. C’était un homme jeune d’une quarantaine d’années, grand, brun et à l’air très sympathique. La jeune sœur commençait à le connaître depuis cinq ans qu’elle faisait des visites dans ce service et elle savait que, si elle avait un problème, elle pouvait lui demander conseil.
« Bien, répondit Lucille. Je voudrais vous parler de Michelle Darrube.
- Ah oui, on m’a parlé de vos exploits ! Est-ce que vous êtes proche d’elle ? »
La jeune femme expliqua comment elle connaissait Michelle et elle parla de la proposition qu’elle lui avait faite. Il réfléchit un moment et acquiesça :
« Oui, ce pourrait être une bonne idée. Nous allons mettre un traitement place, mais il ne sera vraiment efficace que si elle coupe un moment avec son environnement familial. Elle pourrait rester ici bien sûr, mais votre couvent ferait aussi office d’endroit neutre. D’autant plus que son état ne nécessite pas une longue hospitalisation et que nous avons des demandes venant de tout le département.
- Est-ce que vous savez quand est-ce qu’elle sortirait ? demanda la jeune femme.
- C’est un peu tôt pour donner une date, mais je pense que d’ici une semaine, ça pourrait être envisageable, répondit le médecin.
- Je reviendrai prendre des nouvelles et, si elle est toujours d’accord, nous l’accueillerons, assura la sœur.
- Finalement, dans cette affaire, elle a la quand même de la chance ! constate le médecin. Elle a au moins deux personnes qui s’occupent activement d’elle !
- Deux personnes ? interrogea Lucille.
- Ben oui : vous et la personne qui l’a vue en haut de ce toit.
- Sauf que personne ne l’a vue ! s’exclama la jeune femme. Elle était placée de telle façon, qu’à moins de survoler l’église, on ne pouvait pas l’apercevoir !
- Enfin ma sœur ! rit le psychiatre. Je ne crois pas aux miracles et je pense que, si les secours sont arrivés, ce n’est pas par l’opération du Saint Esprit mais parce que quelqu’un l’a vue là-haut et a appelé ! »
La jeune sœur se força à rire en saluant le médecin mais elle était intriguée. Elle sortit du service et prit son vélo qu’elle avait laissé à l’extérieur du bâtiment. Elle ôta sa robe de religieuse, laissant apparaître son survêtement bleu marine. Elle retira ses sandales et les remplaça par des chaussures de tennis qu’elle prit dans un petit sac à dos. Puis elle fourra son habit religieux dans le sac et entreprit de rentrer au couvent.
L’hôpital psychiatrique se trouvait à onze kilomètres de Vic. Ce qui était bien au retour c’est qu’une longue descente de sept kilomètres faisait suite a la montée de cinq. Evidement, à l’allé, il fallait bien les monter les sept kilomètres ! Mais, comme disait la Mère, c’était bon pour la santé !
Pendant qu’elle pédalait, Lucille eut donc tout le temps de penser aux évènements qui s’étaient enchaînés depuis la veille. Elle désirait vraiment aider Michelle et, pour cela, elle voulait reconstituer la façon par laquelle cette femme en était arrivée à vouloir se suicider et comment elle s’y était prise. Etait-ce vraiment un désir d’en finir ou un appel à l’aide ? En effet, en y pensant bien elle aurait eu l’occasion de sauter des centaines de fois. Et puis pourquoi et comment avait-elle fini sur le toit ? Elle aurait pu aussi sauter directement du clocher. Cela aurait été plus rapide et plus radical. Lucille penchait donc plutôt pour un appel à l’aide. Mais, dans ce cas, pourquoi Michelle ne s’était-elle pas mise dans un endroit d’où tout le monde aurait pu la voir ?
L’infirmière ne se voyait pas poser toutes ces questions directement à l’intéressée. Elle pourrait penser que Lucille ne la croyait pas, alors qu’elle voulait juste comprendre pour mieux l’aider. C’est pourquoi, elle en vint à se dire que cela serait bien si elle pouvait parler à la personne qui a donné l’alerte. Elle était montée dans le clocher assez vite et n’avait pas eu le temps de voir qui c’était. Mais elle pensa que les gendarmes, qui étaient arrivés sur place en premier, avaient dû voir cette personne. Il était même probable que quelqu’un les ait prévenus directement et que ce soit eux qui aient donné l’alerte. Le mieux c’était de le leur demander. Comme la gendarmerie était sur sa route, elle décida de s’arrêter au passage.
Lucille passa alors devant la maison que René restaurait. Elle le vit au sommet du toit et risqua un bonjour de la main. Il lui répondit avec de grands signes et elle comprit qu’il voulait lui parler. Elle s’arrêta et descendit de vélo.
« Salut Sister, Jean-Luc t’a appelée ? »
Jean-Luc Barreau était l’adjoint au chef de centre et le père de Louis. La jeune sœur ne savait pas vraiment pourquoi mais il était habituellement très froid avec elle et ne lui parlait que par monosyllabe, voire pas du tout. Elle se mit à rire :
« Le jour où Jean-Luc compose mon numéro de téléphone il y aura une tempête !
- Peut-être qu’il va y en avoir une justement ! répondit le charpentier d’un air entendu. Il m’a appelé en début d’après-midi parce qu’il voulait me voir et toi aussi.
- Pourquoi ça ?
- Je ne sais pas mais, le connaissant, c’est pas pour nous payer le restaurant si tu vois ce que je veux dire ! dit-il en tordant sa moustache.
- Bon ben écoute, on verra bien s’il m’appelle.
- S’il le fait, essaye de faire comme si je ne t’avais rien dit, il vaut mieux.
- Oui je crois que tu as raison ! Allez, je dois te quitter. Bonne fin de journée ! »
Lucille repartit, le laissant remonter sur son toit. Moins d’une minute après, elle sonnait à l’interphone de la gendarmerie et se présenta. Une voix lui dit d’entrer et elle poussa la porte. Elle avait de la chance, c’était justement Emeric qui était de service, comme la veille. Il eut l’air surpris de la voir :
« Eh ben ! Cela n’est pas souvent qu’on voit une sœur dans nos murs ! s’exclama-t-il. Un problème ?
- Non, répondit la jeune sœur, juste une question par rapport à l’intervention d’hier. »
Un rire étouffé sorti de la pièce d’à côté.
« Ah non ! Tu ne vas pas t’y mettre toi aussi ! protesta le gendarme.
- A quoi ? demanda Lucille ahurie.
- Ben, à me demander pourquoi moi, grand et costaud je n’ai pas pu ouvrir une porte déverrouillée, que toi tu as ouverte sans mal ! Depuis, je suis la risée de mes collègues ! « L’enfonceur de porte ouverte », « costaud des batignoles », j’ai droit à tout !
- Mais de quelle porte parles-tu ? demanda la jeune femme qui n’y était plus du tout.
- De la porte du clocher tiens ! Quand on nous a prévenus, nous avons regardé de dehors mais nous n’avons rien vu. Alors nous avons voulu aller au clocher pour s’assurer que ça n’était pas une plaisanterie. Mais, arrivés à la porte, impossible de l’ouvrir.
- C’est du vieux bois, elle avait peut-être jouée et tu as cru que c’était fermé, suggéra la religieuse.
- Tu as forcé, toi, pour l’ouvrir ? demanda Emeric.
- Euh… non, répondit Lucille un peu à regret.
- Parce qu’elle était ouverte alors que, quand nous sommes arrivés, elle était fermée ! Quand j’ai vu qu’elle forçait j’ai même regardé la serrure avec ma lampe. La targette était fermée. Quoi qu’en pense tout le monde cette porte était verrouillée ! » affirma le gendarme.
La jeune sœur ne voulut pas le contredire, cela ne servait à rien, mais, en elle-même, elle se disait que cette porte ne pouvait pas être fermée à clef. Sinon comment Michelle serait-elle montée sur le toit, la clef étant restée à l’extérieur ? D’autre part, il y avait toujours du monde devant la porte de l’église. Avant l’alerte les gendarmes étaient là en train de contrôler les vitesses et, après, entre eux et les pompiers, personne n’aurait eu le temps de fermer puis d’ouvrir cette porte sans être vu. Et puis, pourquoi quelqu’un aurait-il fait cela ? Cela n’avait pas de sens.
Elle décida de changer de conversation :
« Dis, en fait c’était pour autre chose, que je suis venue. Je voulais te demander qui vous a prévenu du suicide ?
- Le CODIS bien sur ! répondit-il en écarquillant les yeux. Qui veux-tu que ce soit ?
- Ben je ne sais pas. Vous étiez sur place, la personne aurait pu vous prévenir directement.
- C’est vrai dans l’absolu mais, tu sais, parfois les gens ont peur de s’adresser à nous.
- Ah bon… Mais après, vous l’avez bien vu ? reprit Lucille après un court instant.
- Non pourquoi ? Où veux-tu en venir ? demanda Emeric.
- A rien… mais je trouve ça bizarre. En général quelqu’un qui donne l’alerte pour une intervention, se montre et raconte une bonne centaine de fois ce qui c’est passé à tous ceux qu’il rencontre, enfin tu vois…
- Eh ben là non ! Peut-être était-ce quelqu’un de particulièrement timide, finit par suggérer le gendarme.
- Peut-être oui… conclut Lucille pas très convaincue. Bon, je ne te fais pas perdre plus de temps ! Merci de ton aide !
- Avec plaisir, à bientôt ! »
Lucille sortit de la gendarmerie et regarda sa montre. Maintenant il ne fallait plus qu’elle traîne si elle voulait avoir le temps de travailler les partitions que lui avait données sœur Brigitte la veille. Et puis, elle avait hâte de savoir si elle avait un message téléphonique de Jean-Luc.
Elle fut bientôt fixée. Cinq minutes après, elle poussait la porte du couvent. Une sœur, installée dans un petit bureau vitré situé dans le hall d’entrée lui fit signe de venir. C’était sœur Patricia qui s’occupait de l’accueil téléphonique et ouvrait la porte aux personnes étrangères au couvent. La jeune sœur entra dans la petite pièce et salua la sœur qui lui dit, comme prévu :
« Sœur Lucille, vous avez un message » et elle lui indiqua le petit casier de bois où étaient rangés le courrier de chaque sœur et les petits post-it sur lequel la standardiste marquait les messages téléphoniques destinés a chacune. La jeune femme s’approcha du petit meuble composé de vingt casiers, un pour chaque sœur. Elle saisit un petit mot dans l’alvéole marquée à son nom. Elle lut sans surprise :
« 14h30 : Rappeler Jean-Luc Barreau dés que possible. »
Vraiment, le fait qu’il l’appelle chez elle n’augurait rien de bon et elle appréhendait de lui parler.
« Je lui ai dit que vous ne rentriez pas avant dix-sept heures, indiqua sœur Patricia.
- Merci beaucoup ! répondit Lucille en essayant de sourire. Je le rappelle tout de suite ! Je vais récupérer mon téléphone. »
La sœur sortit le téléphone mobile de la jeune femme d’un tiroir puis, celle-ci se dirigea vers sa chambre. De là, après avoir consulté le numéro, elle appela son chef :
« Bonjour Jean-Luc, c’est Lucille !
- Ah c’est toi ! Tu en as mis du temps à rappeler ! répondit-il impatienté.
- Je n’étais pas là de l’après-midi. Je t’ai appelé dès que j’ai su et…
- Peu importe ! coupa-t-il froidement. Il faut que je te voie. Demain dix heures ça irait ?
- Euh…oui, hésita la jeune sœur. Qu’est-ce qu’il y a ?
- Si je te le dis maintenant ça ne sert à rien que l’on se voit ! A demain ! »
Et il raccrocha assez sèchement.
« Et ben ça promet ! » se dit Lucille un peu déconcertée. Qu’est-ce que ça voulait dire ? Elle resta une minute à réfléchir et décida de ne plus y penser avant le lendemain. A part la faire stresser cela ne servait à rien. Pour l’instant, il serait plus utile de s’intéresser à ses partitions.
Pourtant, elle passa d’abord voir comment allait sœur Gertrude. Celle-ci était profondément endormie dans son fauteuil. La jeune femme sourit, referma doucement la porte et s’employa à travailler sa musique sur l’harmonium de la chapelle.
L’horloge sonna sept coups. Ils marquaient la fin de la méditation du soir et l’heure du repas. Les sœurs se dirigèrent en silence vers le réfectoire. Comme si c’était fait exprès le Bip de Lucille se mit à sonner. Les temps de silences et les moments où la jeune femme était sous la douche étaient les moments privilégiés que choisissait le bip pour appeler !
La Mère se retourna et lui fit signe de partir. Lucille ne se le fit par dire deux fois et sprinta dans le cloître. Elle se déshabilla, prit son vélo et après l’habituel trajet par la prairie, s’arrêta devant le centre de secours.
Elle courut à l’ordinateur et vit que c’était une personne âgée qui avait actionné sa télé alarme. Elle n’avait pas répondu au téléphone et une équipe était envoyée pour voir ce qu’il y avait. Quatre pompiers étaient déjà en train de se changer, et elle se prépara pour partir avec le Véhicule Léger Infirmier.
« Salut Lucille ! fit Armand qui sortait du vestiaire, tu viens avec nous ?
- Oui je vais prendre la voiture ! » répondit-elle, en ouvrant le garage
Les quatre pompiers montèrent dans le VSAV et l’infirmière s’installa au volant de sa voiture. Elle tourna la clef dans le contact mais rien ne se passa. Elle insista mais la voiture ne démarra pas.
« Et zut, c’est pas vrai ! » s’exclama-t-elle. Elle descendit de la voiture et en fit le tour.
« Un problème ? demanda Armand qui conduisait le VSAV.
- La voiture ne démarre pas ! Mais allez-y, ne perdez pas de temps ! J’attends votre bilan et, s’il y en a besoin, je viendrai avec le VTU, fit la jeune femme.
- D’accord ! » répondit le pompier en démarrant l’ambulance.
L’infirmière se rendit dans la salle de l’ordinateur, régla les détails nécessaires au départ des autres, ferma la porte du garage et s’assit près de la radio. Trois minutes après, ils annoncèrent qu’ils étaient bien arrivés. Après quelque instant la voix de Guy, le chef d’équipe, résonna à nouveau :
« CODIS ici VSAV Vic, parlez.
- VSAV Vic, ici le CODIS, parlez.
- Fausse alerte ! La personne a appuyé sur l’alarme par erreur en se couchant. Nous faisons notre retour sur le Centre, disponible radio. Bien reçu ?
- Bien reçu pour le CODIS. »
C’était aussi reçu cinq sur cinq pour Lucille. Elle partit se changer le temps que les autres rentrent. Elle ne se pressa pas trop car, de toute façon, elle devait les attendre. D’abord pour voir pour la voiture, ensuite parce qu’elle voulait en profiter pour parler avec Armand.
Elle ouvrit à nouveau la porte du garage et le VSAV rentra peu après. Les gars étaient hilares.
« Ca vous met de bonne humeur de sortir pour rien ! remarqua Lucille.
Ce n’est pas pour ça ! répondit Armand en riant. C’est parce qu’elle était au lit et on lui a fait peur la pauvre femme !
- Oui, renchérit Jacques. Du coup elle ne voulait pas nous ouvrir ! Elle nous a à peine répondu au travers de la porte. Mais je crois qu’elle ne nous a pas cru, et je me demande si elle n’a pas téléphoné aux flics !
- Si c’est ça ils vont nous bénir ! prédit la sœur. Dites, je ne voudrais pas vous embêter, mais s’il y en a un qui peut regarder la voiture, ça m’arrangerait bien ! Je n’y connais rien et s’il y a un départ cette nuit je vais être ennuyée.
- Ne t’inquiètes pas, je vais regarder», assura Armand.
Il prit la caisse à outils, ouvrit le capot et farfouilla une minute dans le moteur.
« Ca y est ! J’ai trouvé ! Regarde, c’est ce fil là qui mène à la batterie qui s’est débranché.
- A bon ? Comment est-ce arrivé ? demanda la jeune femme.
- Je ne sais pas. Les vibrations peut-être, ça arrive parfois. En tous cas, ce n’est pas grave, on va réparer ça de suite ! ajouta-t-il en saisissant une pince.
- Tant mieux, je te remercie beaucoup. Dis, reprit Lucille après un petit temps de silence, faut que je te demande un truc par rapport à hier.
- Mmmm ? …, marmonna le pompier.
- Est-ce que vous avez vu la personne qui nous a appelés ?
- Tu sais, répondit Armand, quand on a eu déterminé le périmètre de sécurité, on a eu pas mal de boulot pour le faire respecter. Il y avait toujours des petits malins qui voulaient passer ! Alors le gars qui a appelé est passé un peu inaperçu, tu vois ! Ca y est ! ajouta-t-il. Je pense que ça va aller. Essaye de démarrer. »
La jeune femme se mit au volant et tourna la clef de contact. La voiture démarra de suite. Elle remercia chaleureusement Armand et se rendit dans la salle de l’ordinateur. Guy était là et tapait le rapport d’intervention.
« Alors ça y est, il l’a réparé cette voiture ? s’enquit-il.
- Oui, il a réglé le problème en moins de deux minutes !
- Alors c’est vrai ? Il ne nous a pas menti toutes ces années ? Il est vraiment mécano ? » plaisanta-il.
Armand était mécanicien dans le garage de Jean-Luc. C’était d’ailleurs par son patron qu’il était rentré chez les pompiers.
« Dis, tu sais où est la feuille de l’intervention d’hier ?
- Dans le classeur comme les autres je suppose, répondit Guy. »
A chaque intervention le CODIS envoit une alerte qui arrive sur l’écran de l’ordinateur en déclenchant les Bips et la sirène. En même temps, une feuille s’imprime reprenant le véhicule déclenché, la nature et l’adresse de l’intervention.
Lucille ouvrit le classeur contenant ces feuilles et trouva facilement celle qu’elle cherchait. Elle comportait aussi le renseignement qu’elle voulait : le numéro de téléphone de la personne ayant prévenu les secours. En, l’occurrence s’était un numéro de portable. Elle le nota sur un papier qu’elle fourra dans sa poche.
« Bon, je vous laisse. Salut ! » fit-elle à la cantonade.
Et elle reprit le chemin du couvent, car il fallait qu’elle s’occupe de sœur Gertrude avant la nuit.
Quand elle entra dans la chambre de la sœur âgée, elle vit tout de suite que ça n’allait pas mieux. Elle était pâle et sa respiration était sifflante.
« Comment vous sentez-vous ? lui demanda Lucille
- Un peu fatiguée, mais ce n’est pas un petit rhume qui va m’arrêter, sourit la vieille sœur.
- Voulez-vous que je vous installe pour la nuit ? proposa l’infirmière.
- Je veux bien ma petite. Dites-moi, comment s’est passé cette journée ? »
La jeune sœur raconta ses visites à l’hôpital, les réflexions qu’elle s’était faites et le coup de téléphone de Jean-Luc.
« Vous avez bien fait de le rappeler de suite approuva l’aînée. Il vaut mieux affronter de suite ce que l’on craint.
- Oui, mais j’ai un peu peur pour demain. Ce type me fait perdre tous mes moyens.
- Pourquoi ? Parce qu’il ne vous aime pas ? demanda Gertrude.
- Oui, il ne sait pas me parler normalement, répondit Lucille.
- C’est parce que, mine de rien, cet homme se sent mal à l’aise avec vous. Devant ce genre de problème un seul remède existe : la vérité, fit la sœur âgée, les yeux pétillants.
- La vérité ? répondit Lucille en fronçant les sourcils.
- Oui. Commencez à être vraie avec vous-même et avec lui. Alors, peut-être sera-t-il à même de l’être avec vous.
- Parfois vous êtes aussi énigmatique que le sphinx… Mais je vous promets que j’essaierai. Allez, vous pâlissez à vue d’œil il est temps de vous reposer maintenant ! »
Et l’infirmière fit le nécessaire pour que la malade soit le mieux installée possible pour le repas. Puis elle quitta la chambre car c’était l’heure de la messe.
« Lucille ! »
Le dîner venait juste de se terminer et les sœurs se dirigeaient vers la salle de communauté. La jeune femme se retourna et attendit la Mère.
« Comment va sœur Gertrude ? demanda la supérieure.
- Pas terrible ! Elle est très essoufflée et je surveille qu’elle ne décompense pas au plan cardiaque. C’est le risque. Mais, d’un autre coté, le traitement n’est pas commencé depuis assez longtemps pour pouvoir voir une amélioration.
- Bon. Est-ce qu’elle a mangé un peu ?
- Pas trop. Mais elle boit bien, ce qui est l’essentiel, répondit l’infirmière. Euh, si vous me le permettez, j’aimerais monter me coucher de suite, je suis un peu fatiguée.
- Oui pas de problèmes allez-y ! sourit la supérieure. Bonne nuit !
- Bonne nuit ma Mère ! salua la jeune sœur. Oh ! Est-ce qu’avant, je peux faire une petite recherche sur Internet ? C’est pour aider Michelle.
- Oui bien sur ! Mais ne faîtes rien d’inconsidéré, n’est-ce pas ?
- Oh non ma mère ! Vous me connaissez ! protesta Lucille.
- Oui justement ! » soupira la Mère Jeanne en se dirigeant vers la télévision.
Lucille monta de suite dans sa chambre et elle reprit le numéro de téléphone qu’elle avait trouvé sur la feuille d’intervention au centre. Puis elle redescendit dans la bibliothèque et alluma l’ordinateur. Elle se connecta sur Internet et alla sur un site d’annuaire électronique. Elle choisit l’annuaire inversé qui donne le nom et l’adresse de quelqu’un à partir de son numéro. Elle tapa les chiffres, valida et attendit la réponse.
« Ce numéro ne peut pas être recherché, pour plus d’information allez dans l’aide. »
Elle se reporta à l’index de l’aide et rechercha la notice. Le problème c’est qu’elle recherchait un numéro de portable et le service ne concernait que les téléphones fixes.
« Et flutte ! » marmonna-t-elle en coupant la connexion.
Que faire maintenant ? Lucille pouvait toujours appeler le numéro. Mais que dirait-elle ? Si cette personne ne s’était pas signalée c’est qu’elle avait une raison. Peut-être avait-elle quelque chose à se reprocher. Ou bien elle ne devait pas être à cet endroit à ce moment là, ou autre… Si elle abordait la question de front, le témoin raccrocherait et elle serait bien avancée. Il valait mieux biaiser pour lui faire dire au moins son nom. La jeune femme réfléchit un moment à ce qu’elle allait dire et, prenant son courage à deux mains, elle composa le numéro. Après trois sonneries quelqu’un décrocha.
« Allô ? fit une voix masculine
- Bonjour Albert, c’est Louise, comment vas-tu ? répondit Lucille d’une voix qu’elle essaya de rendre la plus enjouée possible.
- Désolé, je crois que vous vous trompez !
- Oh pardon ! Je ne suis pas chez Albert Durand ?
- Ah non pas du tout !
- Mais, insista la jeune sœur, c’est le numéro que je fais à chaque fois ! J’espère que ce n’est pas encore une stupide blague d’Albert. Je suis bien au… » et elle lui épela le numéro en changeant un chiffre.
- « Voilà le problème, vous vous êtes trompée, répondit l’homme. Moi c’est 46 a la fin et pas 56.
- Oh ! Je suis désolée de vous avoir dérangé Monsieur…
- Ceven, Charles Ceven » fit la voix qui commençait s’impatienter. Il fallait faire vite avant de se faire raccrocher au nez. Elle joua le tout pour le tout.
« Oh ça c’est drôle ! Je connais des Ceven à Paris vous ne seriez pas apparenté ?
- Non pas du tout ! J’habite un petit bled dans l’Ardèche, j’y suis tranquille et j’aimerais bien le rester ! Au revoir ! » Et il raccrocha.
Elle avait quand même un peu avancé. Elle savait que cet homme habitait dans le département et qu’il s’appelait Ceven.
Elle rebrancha l’ordinateur et reprit ses recherches. Peut-être qu’il n’avait pas donné son vrai nom et qu’elle n’arriverait à rien. Mais elle pouvait toujours essayer. Elle rentra ces renseignements et attendit. Si cet homme avait dit vrai et avait un téléphone fixe peut-être qu’elle avait une chance.
Finalement, il y avait trois personnes nommées Ceven, en Ardèche, mais aucune ne s’appelait Charles. Décidément, rien n’allait ce soir… Par contre, elle s’aperçut que l’une d’elle habitait à Vic. Mais c’était une femme. Elle se dit, en remontant se coucher, qu’elle pourrait quand même aller voir quand elle aurait un moment, on ne sait jamais…
Chapitre 4
Inimitié
Le lendemain matin, Lucille posait son vélo contre le mur du centre de secours alors que l’horloge de l’église sonnait l’heure. Elle se força à marcher d’un pas décidé. Elle n’était pas tranquille et pensa que l’entretien avec Jean-Luc ne promettait rien de bon. La voiture de René était déjà là ce qui la rassurait un peu. Au moins ils seraient deux à affronter le lieutenant !
Elle s’était demandé depuis la veille ce qu’il pouvait bien y avoir et elle en avait déduit que cela concernait sûrement l’intervention de l’avant-veille. Peut-être Louis s’était-il plaint ou autre chose… Elle se disait aussi qu’elle dramatisait sûrement un peu trop à l’avance. Sœur Gertrude disait souvent qu’on se faisait plus de mal à redouter quelque chose qu’à le vivre en réalité. Souvent, les évènements se révélaient moins difficiles qu’ils ne le paraissaient de prime abord. En tous cas le suspens allait être bientôt levé. Elle respira un grand coup avant de monter au bureau et de frapper.
« Entrez ! », répondit une voix peu aimable.
Lucille obtempéra et se retrouva face à Jean-Luc qui était derrière le bureau et à René assis à coté d’une chaise vide.
« Notre infirmière nous fait enfin l’amabilité d’arriver. Assieds-toi qu’on en finisse ! » ajouta l’adjoint au chef de centre un peu sèchement.
Tout en obéissant la jeune femme vérifia l’heure du coin de l’œil. Dix heures. C’était bien ce qu’elle pensait. Elle n’était pas en retard mais elle jugea que cela n’était pas le moment de le faire remarquer...
« Bon, commença le lieutenant, je vous ai demandé de venir tous les deux parce que je voudrais des explications par rapport à cette intervention d’avant-hier. Qu’est-ce que c’est que cette gestion de m... René ? » questionna-t-il brusquement en se tournant vers le major.
Celui-ci écarquilla les yeux, un peu ahurit :
« Qu’est-ce que tu veux dire ? Je trouve qu’on s’est bien débrouillés. La victime est saine et sauve et…
- Bien sûr ! coupa Jean-Luc d’une colère contenue. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes… »
Il avait l’air d’une cocotte minute sous pression.
« Laisse-moi résumer ce que tu appelles ‘’bien se débrouiller’’, reprit-il. Premièrement tu laisses une équipe seule dans le clocher en confiant le commandement à une infirmière qui, je te le rappelle, n’a aucunement le droit de l’assumer. En plus, fit-il en fixant Lucille d’un air glacial, celle-ci se permet d’empêcher les autres d’agir efficacement.
Ensuite, tu demandes le GRIMP en renfort et tu laisses descendre quelqu’un sans expérience alors que tu as des pompiers formés sous la main. Non content de cela vous réglez la situation comme des grands et toi, René, tu ne décommandes pas le GRIMP. Figure-toi que, depuis, j’ai le Capitaine Greandjean sur le dos !
Mais à quoi pensez-vous ? Les déranger pour leur dire à leur arrivée que ça n’est plus la peine…
- Attends un peu ! protesta René en essayant de se contenir. Cela ne s’est pas passé comme ça !
- Ah bon ? reprit Jean Luc. Lucille ce n’est pas toi qui es descendue ?
- Euh, si… répondit Lucille.
- La victime n’était pas récupérée quand le GRIMP est arrivé ?
- Si mais… commença le major.
- Pas de « mais », ni de « si », coupa le lieutenant. Des faits. Quand Louis a voulu descendre, tu ne l’as pas empêché Lucille ? De quel droit ?
- Ah ! Mais ne t’en prends pas à la petite ! s’échauffa René, elle n’exécutait que mes ordres !
- Ne me parles pas sur ce ton là ! explosa l’adjoint. Je ne m’en prends à personne ! J’essaye simplement de vous faire prendre conscience de vos agissements irresponsables !
- Ecoute, fit l’infirmière en essayant de calmer le jeu. Je t’assure que moi ou René, ainsi que toute l’équipe, avons essayé de faire au mieux dans l’intérêt de cette personne. C’est vrai qu’on a dérangé le GRIMP pour rien, mais c’était un enchaînement de circonstances. On voulait que ce soit eux qui s’occupent du sauvetage.
- Mais bien sûr ! ironisa Jean-Luc. Et c’est pour les laisser faire que tu descends et que tu récupères la victime, sans aucune formation pour agir ?
- Non. Je suis descendue pour temporiser, le temps que l’équipe spécialisée arrive. Je n’avais pas l’intention de remonter avec la personne. C’est parce qu’elle a glissé et…
- Mais on aura tout entendu ! soupira le lieutenant. Je vais te dire le fond de ma pensée, reprit-il en regardant la jeune femme droit dans les yeux. Il y a quelques années, quand on a décidé de recruter des femmes pompiers je me suis dit que c’était le début des problèmes. Ensuite, les infirmières sont arrivées et j’ai pensé que c’était vraiment jeter l’argent par les fenêtres. Mais, quand Greg nous a annoncé qu’on recrutait une sœur, là, franchement, je crois qu’on ne pouvait pas tomber plus bas ! termina-t-il sourdement.
- A non ! intervint René. Là, tu va trop loin !
- A bon ? répondit l’adjoint d’une voix ironique. Regarde-moi dans les yeux et dis-moi que tu ne l’as pas pensé, comme tous les gars du centre… »
Le major baissa les yeux, gêné.
« Euh… Oui… c’est vrai, bredouilla-t-il un peu décontenancé. Mais, continua-t-il d’une voix ferme en relevant la tête, quinze jours après l’arrivée de Lucille on avait tous changés d’avis ! Sauf toi, parce qu’il n’y a que les imbéciles qui n’en changent pas ! tempêta-t-il.
- Bon d’accord, je rajoute ‘’ insulte à un supérieur’’ dans mon rapport, nota le lieutenant.
- Un rapport ? s’étonna la jeune sœur.
- Oui, un rapport disciplinaire que j’envoie dès demain à la direction départementale. Puisque nous ne pouvons pas régler cette affaire entre nous, nous allons demander l’arbitrage du Colonel. Croyez-moi, il y a un moment que je voulais le faire ! Si ça n’a pas été le cas jusqu’à maintenant c’est seulement dû à la faiblesse de Greg.
- Tu profites du fait que le chef a le dos tourné pour nous charger ! répliqua René.
- Mais pas du tout ! Je prends juste mes responsabilités et, s’il ne m’en n’avait pas empêché, dès ton premier dérapage, Lucille, tu aurais été virée !
- Quel dérapage ? demanda-t-elle étonnée.
- Tu ne t’en souviens pas ? Il faut que je te rafraîchisse la mémoire ? Tu sais ce gamin asthmatique que tu as emmené au mépris de toute procédure l’an dernier. C’était un cas flagrant de désobéissance et ça aurait amplement justifié un renvoi !
- Quoi ? Mais… »
Lucille était atterrée. Bien sûr qu’elle se souvenait de ce cas. D’ailleurs, elle s’en souviendrait toute sa vie. Cela avait eu lieu deux ans avant à peu près à la même époque.
Les écoliers du département n’avaient classe que quatre jours par semaine et rattrapaient les onze jours manquant au programme en mordant sur les vacances scolaires. A Vic, la cantine était commune avec celle du collège attenant à l’école. Mais, pendant les jours de rattrapage, les cuisines du collège étant fermées, les élèves étaient accueillis pour le repas de midi dans la grande salle du couvent, transformée en réfectoire pour l’occasion. Durant la dernière année scolaire il y avait un enfant, Martin, qui était allergique à l’arachide. S’il en mangeait ne serait-ce qu’un peu, cela lui déclenchait des crises d’asthme très importantes. Sœur Myriam, la cuisinière, lui faisait des plats à part en faisant extrêmement attention qu’il n’y ait pas la plus petite trace de cet aliment.
Ce jour-là, Lucille avait donné un coup de main pour servir les enfants. Comme ils en étaient au dessert, elle était descendue aider sœur Louise à la vaisselle. Soudain, sœur Roseline, qui faisait le service, surgit dans la pièce :
« Sœur Lucille, vite ! Il y a un enfant qui s’étouffe ! »
L’infirmière courut au réfectoire et vit Martin, assis contre le mur, cherchant son souffle. L’air sortait en sifflant fortement de ses poumons et il suait à grosses gouttes. Lucille constata que ses ongles et ses lèvres bleuissaient un peu, ce qui était le signe qu’il commençait à s’asphyxier.
« Martin tu as ta Ventoline avec toi ? » demanda-t-elle en s’efforçant de parler calmement. L’enfant fit un signe affirmatif de la tête et montra l’aérosol qu’il tenait dans sa main gauche.
« Il en a pris plusieurs fois et ça ne lui a rien fait » pleura Maeva, la petite sœur de Martin.
Lucille comprit que l’enfant était dans un état de mal asthmatique, forme extrêmement aiguë de la maladie qui pouvait le conduire à la mort par étouffement en très peu de temps. Il fallait agir sans perdre une minute. La Mère Jeanne que l’on avait prévenue arriva.
« Ma Mère, lui dit l’infirmière, il est en état de mal asthmatique ! Appelez les pompiers ! Je l’emmène à la caserne pour commencer le traitement. »
Pendant que la mère téléphonait, la jeune femme prit Martin dans ses bras et courut à la voiture de la communauté. Elle installa l’enfant et se mettait au volant quand la supérieure la rattrapa.
« Lucille, le CODIS vous fait dire d’attendre là l’arrivée des pompiers et de ne pas déplacer l’enfant ! »
L’infirmière n’hésita pas. Elle gagnerait dix bonnes minutes en l’emmenant de suite et, dans un cas comme celui-là, cela pouvait être la différence entre la vie et la mort.
« Rappelez-les ! Dites que je suis au centre en train de commencer ! Si le SAMU est déclenché qu’il nous rejoigne là-bas. »
Puis elle démarra en pensant qu’ils étaient complètement givrés de donner de tels ordres ! Pendant les quelques minutes de trajet elle parla à Martin en essayant de le rassurer. Il fut très courageux. Il se sentait étouffer mais, en même temps, il avait confiance en Lucille et savait qu’elle allait faire quelque chose très vite pour le soulager. Cependant, au fur et à mesure, il devenait de plus en plus bleuâtre et de moins en moins conscient.
Arrivée au centre elle pila, sorti l’enfant et, sans regarder autour d’elle, elle fonça au VSAV, prit l’oxygène, prépara l’aérosol médicamenteux, conformément a son protocole d’urgence et mit le masque sur le nez de Martin qui était maintenant inconscient. Elle le maintenait dans ses bras en position demi-assise pour qu’il puisse respirer. Il n’avait plus de réaction et Lucille ne sentait presque plus son pouls.
« C’est trop tard ! Je n’ai pas fait assez vite… » pensa-t-elle au bord des larmes. Deux minutes se passèrent qui lui semblèrent durer des heures. Puis, soudain, l’enfant tressailli et pris deux grandes inspirations. Au fur et à mesure qu’il respirait l’aérosol, les sifflements diminuaient quand il rejetait l’air. Peu à peu il reprit conscience.
« Respire calmement, profondément » lui dit doucement Lucille en le berçant.
Après quelques minutes, il reprit une couleur plus normale. Le danger était passé. L’infirmière s’aperçut alors de la présence des autres pompiers qui la regardaient, angoissé. Ils étaient tous pères de famille et les interventions concernant des enfants les touchaient plus que d’autres.
« C’est bon les gars ! dit-elle aussitôt. Je crois qu’il est tiré d’affaire. On passe un bilan au CODIS et on attend le SAMU. »
L’équipe médicale arriva peu après, constatant la fin de la crise.
« Bon travail, Messieurs Dames ! » avait dit le médecin.
Martin était resté trois jours à l’hôpital en observation pour faire des examens qui ne révélèrent pas d’autres allergies que celle à l’arachide. Ses parents portèrent donc plainte contre la congrégation pour empoisonnement.
Finalement, l’enquête révéla qu’un des composants de la crème dessert qu’avaient mangé les enfants, avait un profil moléculaire proche de l’arachide. C’était à cela que le petit garçon avait réagi. Les parents avaient retiré leur plainte et Lucille n’avait plus entendu parler de cette affaire.
C’est pourquoi elle était surprise d’entendre Jean-Luc y refaire allusion un an après.
« Ne fais pas cette tête là ! reprit le lieutenant. Tu ne vas pas me dire que tu ne savais pas qu’on t’avait donné l’ordre de laisser cet enfant sur place ?
- Si mais il y avait urgence, un peu plus il y passait… essaya d’expliquer la jeune femme.
- Si tu l’avais laissé tranquille et un peu moins secoué, il n’aurait pas été dans cet état ! coupa autoritairement le chef.
- Mais ça n’a rien à voir ! intervint René. Lucille est infirmière elle sait ce qu’elle a à faire et elle est indépendante dans le cadre de ses soins.
- Quand elle est en intervention, oui. Mais là elle n’était pas déclenchée comme infirmière sapeur-pompier et n’avait rien à faire dans le centre ! Elle aurait dû faire ce que le CODIS lui disait et attendre le VSAV. »
Pour une fois, René resta sans voix. Tant de mauvaise foi le désarçonnait. La jeune sœur se dit que cela ne serrait pas constructif de continuer à discuter pour le moment. Elle n’insista donc pas.
« Je vais envoyer ce rapport dès demain et vous aurez des nouvelles dans les prochains jours. Je crois qu’on s’est tout dit pour le moment » conclut Jean-Luc. Il leur fit signe de sortir sans les saluer.
Le major, qui s’était repris, était sur le point de répliquer vertement mais Lucille lui prit le bras pour l’en empêcher. Ils sortirent donc en silence.
Arrivé dehors il demanda :
« Pourquoi m’as-tu empêché de parler ? Je lui aurais rivé son clou à celui-là !
- Et alors ? Cela n’aurait fait qu’envenimer la situation, expliqua la jeune sœur. Je te rappelle que, même s’il est un peu dur, il est notre supérieur hiérarchique.
- Ben moi, je dis qu’un type comme ça n’a pas l’étoffe d’un chef ! Il est borné et plein de préjugés ! Comment tu veux qu’il soit juste ?
- Ecoute, nous n’avons pas à juger de cela. Et puis, quelque part, c’est bien qu’il demande l’arbitrage du colonel. C’est la seule façon de s’expliquer devant quelqu’un de neutre.
- Je crois que tu te fais des illusions fillette, fit le major. Même s’il juge qu’on a raison, le colonel ne le dira pas pour ne pas désavouer un lieutenant face à des pompiers moins gradés, crois-en mon expérience.
- Peut-être, mais je pense que c’est un homme juste quand même. J’ai confiance » ajouta-t-elle en souriant.
René la regarda un moment avec un drôle d’air.
« Qu’est-ce que tu as ? demanda la sœur.
- Tu sais Sister, ça n’est pas un blâme qu’on devrait te donner c’est une médaille !
- Toujours en train d’exagérer ! Surtout qu’apparemment tu n’as pas toujours pensé cela, dit-elle d’un air taquin.
- De quoi parles-tu ?
- Ben oui ! Une bonne femme embêtante, doublée d’une infirmière inutile, triplée d’une bonne sœur, ça en fait des handicaps dans une caserne ! »
Devant l’air ahuri de René, Lucille partit à rire d’un rire clair et communicatif.
« Mais ce que t’es bête ! » marmonna-t-il en levant les yeux au ciel.
Il se saluèrent réconfortés l’un et l’autre de leur amitié et de leur estime réciproque. La jeune femme prit son vélo et s’élança sur la route menant au couvent.
Dès son retour, Lucille mit la Mère au courant de la situation. Celle-ci conseilla à la jeune sœur de continuer à rester calme et à s’expliquer le mieux possible. Après un temps de pause elle ajouta :
« L’obéissance est un savant dosage entre prise d’initiatives et écoute du supérieur. Cela n’est pas facile et cet événement peut vous aider à y réfléchir, même si en l’occurrence je ne crois pas que vous ayez agit inconsidérément. Continuez surtout de respecter chaque personne dans cette affaire. Faites au mieux, et, si vous avez besoin de conseils venez me voir, vous savez que je suis toujours là pour cela, finit-elle un bon sourire. Quoi qu’il en soit, tenez-moi au courant !
- Merci ma Mère, fit la jeune sœur avec gratitude.
- Bon c’est bientôt l’heure de la récréation communautaire. J’ai une bonne nouvelle à vous apprendre à toutes. Il faudra que je vous revoie juste après, pour vous demander quelque chose.
- D’accord, répondit Lucille un peu intriguée »
Elle sortit du bureau de la Mère et monta en vitesse voir comment allait sœur Gertrude avant de retrouver les autres. Elle n’allait pas mieux et l’infirmière se demandait s’il n’allait pas bientôt falloir rappeler le médecin.
Puis, elle courut vers la salle commune. Tout le monde était déjà là. Elle s’excusa pour le retard mais personne ne l’en blâma car les autres savaient bien où elle était.
« Bien, commença la Mère, puisque nous sommes au complet, je dois vous annoncer une grande nouvelle. La maison mère nous envoie deux jeunes filles qui vont passer un an avec nous. Elles viennent voir quelle est notre vie et, à la fin de cette année, nous déciderons avec elles si elles rentrent dans notre communauté. »
Un murmure de joie passa parmi l’assemblée. La Mère laissa aux sœurs le temps de commenter la nouvelle, puis elle reprit :
« C’est une joie d’accueillir ces postulantes. Mais c’est aussi une grande responsabilité pour nous. Bien sûr, il y aura une sœur qui sera particulièrement chargée de leur première formation, mais tout le monde doit s’en sentir responsable. Elles doivent avoir une vue d’ensemble réaliste de notre vie afin qu’elles puissent discerner si elles veulent et peuvent s’engager dans notre congrégation.
Donc il est important que nous vivions notre vocation le mieux possible, mais sans jouer la comédie. Il ne servirait à rien qu’elles se fassent une idée idéalisée de la vie communautaire. En résumé, restons vraies avec nos qualités et nos failles. »
La supérieure se tut et laissa les sœurs réagir et poser des questions. Elles apprirent ainsi que ces jeunes femmes avaient respectivement vingt-trois et trente-trois ans et s’appelaient Sarah et Maylis. La plus jeune avait fini des études d’infirmière et l’autre était professeur de français dans un lycée.
« Bon, conclut sœur Jeanne, il est temps de reprendre nos occupations. » Les sœurs se levèrent sauf Lucille et sœur Corinne. Quand toutes les autres furent sorties, la supérieure se retourna et paru se recueillir un moment. L’instant paraissait important et la jeune sœur eut le pressentiment que quelque chose allait lui tomber dessus. La Mère interrompit le silence :
« Dites-moi, que dites-vous de la venue de ces postulantes ?
- Et bien, je crois que c’est une bonne nouvelle car il y a longtemps que nous n’en avons pas reçu, répondit la jeune sœur en se demandant où sœur Jeanne voulait en venir.
- C’est vrai et je suis d’autant plus contente pour vous que ça va vous faire deux compagnes de votre âge. La seconde n’a qu’un an de plus que vous. C’est important d’avoir d’autres jeunes avec vous.
- Le fait que les autres sœurs soient plus âgée ne m’a jamais gêné beaucoup ! protesta Lucille.
- Je sais bien ! rit sœur Jeanne. Mais les différences d’âges sont parfois la source d’incompréhensions réciproques, n’est-ce pas ? »
La jeune sœur se souvint, entre autres, de la discussion qui s’était élevée dans la communauté quand il avait été question d’acheter un ordinateur et de s’équiper d’internet. Certaines trouvaient qu’un papier et un crayon étaient suffisant pour communiquer, faire ses comptes ou écrire un rapport. Bref, tout pour remplacer avantageusement un ordinateur ! …
« C’est vrai, reprit Lucille en souriant à ce souvenir, mais on a toujours su trouver des compromis !
- Tout à fait et je compte bien que cela continu de cette manière ! Vous êtes jeune, mais assez ancienne dans la congrégation pour avoir une expérience suffisante des joies et des difficultés de la vie communautaire. D’autre part vous êtes suffisamment enracinée dans l’esprit de la communauté pour pouvoir guider les deux jeunes dans leur découverte du couvent. »
Lucille n’était pas très sure de vouloir comprendre la demande de sa supérieure.
« Les guider… Vous voulez que je leur fasse visiter les locaux c’est ça ? tenta-t-elle en jetant un regard suppliant à sœur Corinne qui réprima un rire.
- Cela peut-être une première étape, en effet, fit malicieusement la Mère. Mais ce que je voudrais surtout, fit-elle d’une voix pénétrante, c’est que vous soyez leur maîtresse de postulat. »
Un long silence suivit la proposition. Sous l’effet du choc Lucille resta bouche bée. Petit à petit, l’idée s’insinua dans son esprit et elle paniqua franchement.
« Mais… mais… ce n’est pas possible, je peux pas… Cela ne fait que neufs ans que je suis dans la communauté et je n’ai même pas fini ma propre formation ! protesta la jeune femme.
- Vous savez, on n’a jamais fini d’apprendre. Et puis, croyez en mon expérience, c’est très formateur de former les autres ! Regardez Sainte Thérèse de Lisieux : quatre ans après son entrée dans la communauté elle était nommée maîtresse des novices à dix-neuf ans.
- Sauf que moi, je ne suis pas Thérèse de Lisieux ! Je ne saurais pas … insista Lucille.
- Tout ce que vous aurez à faire, c’est leur présenter notre vie, la leur expliquer au fur et à mesure de façon théorique et dans le concret. Elles sont là pour discerner un appel. Vous les aiderez sous ma responsabilité.
- Ce que vous me demandez est au-dessus de mes capacités.
- C’est au-dessus de celles de tout le monde… Dieu sera leur premier formateur. Vous n’aurez qu’à lui favoriser le chemin. Qu’en dites-vous ? »
La jeune sœur ne savait plus que dire. Elle se trouvait au pied du mur, à la veille d’un formidable défit. Elle finit par se décider.
« Bon je veux bien essayer, mais faîtes-moi une faveur : si au bout de quelque temps vous constatez que je suis à côté de la plaque, remplacez-moi. Je ne serais pas vexée, soyez-en sure !
- Je vous le promets, fit sœur Jeanne avec un bon sourire. Préparez un projet et je vous assure que s’il n’est pas bon nous reverrons cela.
- Merci ma Mère, fit Lucille avec soulagement.
- Je vous libère, allez vous occuper de sœur Gertrude. »
La jeune sœur ne se le fit pas dire deux fois et alla voir la vieille sœur.
(... a suivre, la suite le 17 Juin )
Publié le 16/06/2007 à 12:00 par lesromansdelara
CHAPITRE 5
SALE JOURNEE
« Mais ce n’est qu’une tendinite, c’est quand même pas la fin du monde ! » protestait sœur Brigitte
C’était la sœur préposée aux achats et elle faisait le marché comme personne. Tout les commerçants du village la connaissaient et se plaisaient à lui faire des prix, lui donner les invendus etc.… Bref, elle savait acheter des marchandises de qualité à moindre coût. Le problème était qu’elle ressentait depuis quelques jours une forte douleur à l’avant-bras. Lucille, sur la demande de la Mère, avait dû la traîner chez le médecin.
« La fin du monde, certainement pas ! sourit la supérieure. Mais, selon les recommandations du médecin, il va vous falloir arrêter de porter du poids pendant quelque temps. Donc, arrêter le marché par exemple…
- Mais ma Mère, ce n’est pas possible ! Ne m’enlevez pas ça, s’il vous plaît » supplia l’intendante.
La supérieure parut réfléchir un moment et le silence s’installa. Lucille, qui assistait à l’entretien, se permit de soumettre une idée.
« Ma Mère, j’aurais peut-être une solution. Je pourrais accompagner sœur Brigitte au marché. Comme cela elle pourra faire les achats et je lui porterai ses paniers.
- Oui, pourquoi pas ? approuva sœur Jeanne. Etes-vous d’accord ? demanda-t-elle en se tournant vers l’intendante.
- Oui, bien sur ! répondit-elle en regardant la jeune sœur avec gratitude. Merci, merci beaucoup. Et puis, pour la suite, je pourrais demander au petit Lalande s’il ne veut pas me livrer. Sa mère m’a dit qu’il cherche du travail pour se faire de l’argent de poche.
- Bon, et bien c’est d’accord ! conclut la supérieure. Vous vous arrangerez entre vous pour les modalités pratiques. »
Les deux sœurs sortirent du bureau. Elles décidèrent de sortir en début d’après-midi pour faire les courses pour la semaine.
Ensuite, Lucille monta rendre visite à sœur Gertrude. Elle la trouva très pâle et très essoufflée. Sa tension n’était pas bonne et son cœur paraissait se fatiguer. Le traitement était terminé depuis deux jours. En sortant de la chambre, l’infirmière téléphona à la supérieure pour la prévenir qu’elle rappelait le médecin.
Puis, elle fonça au réfectoire car c’était l’heure du repas.
La vieille 4L de la communauté s’arrêta sur la place du village. Lucille et sœur Brigitte en sortirent, la jeune sœur se saisissant du panier. Elles se dirigèrent vers la rue commerçante et la jeune femme s’amusait beaucoup de voir la façon qu’avait l’intendante de baratiner tout le monde pour avoir le meilleur prix ! Au bout d’une demi-heure, le panier était rempli.
« Je vais poser tout cela à la voiture et je reviens, fit Lucille, vous n’avez qu’à continuer pendant ce temps. Je reviendrais ensuite récupérer les affaires que vous aurez achetées.
- D’accord, je vais chez le boucher. »
Lucille prit un raccourci par une petite rue afin de revenir plus vite auprès de sa compagne. Machinalement, elle observa les maisons, les noms de rue qui défilaient. L’une d’elle lui rappela confusément quelque chose mais elle ne savait plus quoi. Ca l’agaça un peu mais, comme elle arrivait à la voiture, elle rangea les denrées dans un cageot prévu à cet effet. Puis elle pris le chemin du retour.
Soudain elle se souvint. Cette rue était celle où habitait Madame Ceven, la dame qui portait apparemment le même nom que l’inconnu qui avait prévenu les pompiers du suicide de Michèle. Elle hésita à aller voir la maison car elle ne voulait pas faire attendre sœur Brigitte. Mais elle se décida en se disant que cela ne prendrait qu’une minute. Lucille se rendit donc résolument vers la maison où habitait cette dame. Peut-être, après tout, avait-elle un fils qui habitait avec elle et n’avait qu’un portable. Ce qui expliquerait qu’il n’apparaissait pas sur l’annuaire électronique. Par contre, à ce moment là, il aurait son nom sur la boite aux lettres.
Elle arriva bientôt devant la maison. C’était une habitation à deux étages, elle poussa la porte du hall d’entrée. Quatre boites aux lettres étaient alignées. Une d’entre elle était au nom de Jeanne Ceven mais aucune au nom de Charles. Elle hésita un moment à monter et à sonner pour demander. Mais elle se sentit bête et y renonça. Après tout, peu importe si elle ne retrouvait pas le témoin, elle se débrouillerait autrement pour aider Michelle. Elle rejoignit donc sœur Brigitte qui venait de finir d’acheter ce qui lui fallait pour la semaine et elles rentrèrent au couvent.
En garant la voiture dans le parking, elle vit un autre véhicule. C’était celui du médecin. Lucille aida sœur Brigitte à porter les provisions dans la cuisine, et monta prestement vers la chambre de sœur Gertrude. Le docteur et sœur Jeanne parlait à voix basse devant la porte, l’air grave. Quand ils virent arriver l’infirmière ils s’interrompirent, le médecin salua et parti.
« Qu’est-ce qui se passe ? s’inquiéta la jeune sœur.
- Le médecin vient de voir sœur Gertrude, répondit la Mère. Venez à l’infirmerie, je vais vous raconter. »
Elles s’assirent dans le local et la supérieure expliqua :
« L’infection l’a fatiguée et son cœur est usé. Vous savez, elle n’a plus vingt ans. En plus elle s’est plus ou moins mise en insuffisance rénale…
- Mais il va l’hospitaliser alors ? demanda Lucille.
- Non. Il pense que cela ne servirait à rien. Sœur Gertrude ne le souhaite pas non plus. Nous avons décidé de respecter sa volonté.
- Mais enfin il faut faire quelque chose ! répliqua l’infirmière au bord des larmes.
- Lucille, il n’y a plus rien à faire…» fit doucement la Mère.
La jeune femme eut l’impression que son cœur s’arrêtait de battre. L’idée que Gertrude puisse s’en aller si vite lui était insupportable.
« Non, souffla-t-elle, non ce n’est pas possible ! On ne peut pas la laisser comme cela ! »
Elle se leva brusquement et se dirigea vers la chambre de la malade. La supérieure voulut l’arrêter mais en vain.
La jeune femme rentra dans la pièce et s’approcha du lit.
« Comment vous sentez-vous ? » demanda-t-elle afin de se donner une contenance.
La vieille sœur sourit paisiblement.
« Asseyez-vous, près de moi » fit-elle.
Lucille s’exécuta et la malade lui prit la main.
« Nous ne nous sommes jamais raconté d’histoire toutes les deux n’est-ce pas ? » commença Gertrude.
La jeune sœur sentit sa gorge se nouer et ne pût que faire un signe de tête négatif.
« Voyez-vous, je crois que le temps de me retrouver face à face avec notre créateur s’approche à grands pas. »
Lucille voulut protester mais elle l’en empêcha.
« Non, je le sais. Même si le médecin n’avait rien dit, je le sens. Je suis au bout de ma course sur terre.
- Mais en vous hospitalisant, on pourrait peut-être faire quelque chose, tenta la jeune femme.
- Et quoi ? M’empêcher de m’éteindre dans ce couvent ? Me laisser partir seule, au lieu d’être entourée par mes sœurs ? Non, je ne le souhaite pas, ne permettez pas cela » supplia Gertrude.
Lucille comprit alors et dût bien se rendre à l’évidence. Elle aimait beaucoup sa vieille sœur et souhaitait plus que tout respecter sa volonté mais son esprit se refusait à accepter l’inévitable.
« Mais vous ne pouvez pas nous quitter si vite ! protesta-t-elle.
- Si vite… Vous en avez de bonnes ! J’ai déjà passé quatre-vingt-six ans sur cette terre. Il y a beaucoup de gens qui ne peuvent pas en dire autant. Et puis, surtout, j’ai eu une vie pleine et heureuse. Franchement, ma petite, que demander de plus au bon Dieu ? »
Quoi en effet ?
Lucille ne put s’empêcher de sourire au travers de ses larmes. Elle se surprit à penser qu’elle aussi, au moment de mourir, elle aimerait bien avoir le sentiment d’une vie aussi accomplie. Pourtant, sœur Gertrude n’avait jamais rien fait d’extraordinaire. Elle avait passé sa vie en mission à l’étranger, puis, au moment de la retraite elle était revenue à Vic, au service de la communauté et des personnes isolées du canton. Ca n’était pas tellement ce qu’elle faisait qui était important, mais la façon dont elle le faisait. Jusqu’à sa façon d’appréhender sa propre mort qui était une leçon de vie et de foi…
La jeune femme se dit que cela serait vraiment très égoïste de sa part d’insister et de vouloir s’acharner à la retenir inutilement. Elle serra la main à la malade et se promit de faire tout ce qu’elle pourrait pour adoucir les derniers jours de la vieille sœur. Qu’au moins elle ne souffre pas… Elle se leva en silence car sœur Gertrude avait commencé à somnoler.
Elle trouva sœur Jeanne sur le pallier.
« Ca va ? demanda la supérieure.
- Oui, ma Mère… Je… Je m’excuse pour tout à l’heure. Ma réaction n’a pas été très correcte envers vous.
- Votre esprit a toujours été très réactif… Mais souvenez-vous de ce que je vous disais au noviciat : nous ne sommes pas responsables du premier mouvement d’humeur, mais du second….
- Merci ma Mère. Est-ce que le docteur a laissé une prescription ?
- Oui, des anti-douleurs et de quoi la perfuser pour qu’elle ne se déshydrate pas.
- Bon, et bien je vais m’en occuper de suite. »
L’infirmière prit l’ordonnance et se chargea de l’emmener à la pharmacie. Elle avait besoin de prendre l’air.
Comme elle en revenait, elle fut arrêtée par sœur Patricia à la porte.
« Vous avez un message téléphonique ». Lucille prit le post-it dans son casier :
« De la part de Greg, le chef de centre des pompiers. Rappelle-moi dès que tu peux. Très important. »
La jeune femme s’appuya au mur et soupira. Il ne manquait plus que cela ! En rentrant de vacances il avait dû prendre connaissance de la plainte de Jean-Luc et il allait demander des explications. Peut-être avait-il même la convocation du conseil de discipline ?
Elle se sentit vidée et totalement incapable de soutenir cette épreuve aujourd’hui. Mais d’un autre côté, Greg avait toujours été très gentil et pouvait être un allié dans cette affaire. A moins qu’il juge que son adjoint avait raison…
Elle prit son courage à deux mains et rappela son chef de centre.
« Alors ces vacances ? demanda la jeune femme, après les présentations d’usage.
- Bien, très bien ! J’ai passé deux semaines de rêve à la montagne, au calme, en ne pensant à rien d’autre. Heureusement d’ailleurs, car le retour est plutôt difficile… Je suppose que tu sais de quoi je veux te parler ? ajouta-t-il plus gravement.
- De la plainte de Jean-Luc je suppose.
- Oui. J’ai reçu un coup de téléphone du colonel ce matin. Il avait reçu le rapport et voulait des explications. Comme je suis rentré hier soir très tard, je n’étais pas au courant de l’affaire. Inutile de te dire que je suis un peu passé pour un imbécile… Enfin ! Toujours est-il que le colonel m’a expliqué et j’ai essayé de parler à René mais il n’est pas là aujourd’hui. Par contre, j’ai eu l’explication de Jean-Luc. J’aimerais maintenant avoir ta version de l’affaire. Tu peux venir ce soir à vingt heures avant la manœuvre ?
- La manœuvre ? s’étonna Lucille.
- Tu as oublié ? Il y a manœuvre de secours routier ce soir.
- Oh c’est vrai ! Avec tout cela, elle m’était complètement sortie de l’esprit ! fit la jeune femme en secouant la tête. Mais je viendrais, il n’y a pas de problème.
- Bon alors à ce soir ! salua Greg »
Quand Lucille raccrocha, elle sentit qu’elle avait besoin de faire le point et de se calmer. Elle s’occupa donc en premier de sœur Gertrude, puis se dirigea vers la chapelle afin de reprendre force et courage dans la prière. Une heure après, elle sortit calme et déterminée : elle irait s’expliquer avec Greg le plus honnêtement possible et elle verrait bien ensuite à quoi s’en tenir. Et elle partit prévenir sœur Jeanne avant que la messe ne commence.
L’horloge du village sonnait le premier coup de huit heures quand Lucille arrêta son vélo devant le centre de secours. Le bureau du chef était déjà allumé et elle y monta prestement. Elle frappa à la porte et entra à l’invitation du lieutenant. Il se leva à son arrivée et la salua chaleureusement.
Lucille essaya de répondre aux questions de Greg en reprenant les faits dès le début et en expliquant chaque geste effectué, le plus honnêtement possible. Elle passa par contre assez rapidement sur la réunion qu’elle avait eu avec René et Jean-Luc le soir où il leur avait appris son intention de faire le rapport. Elle sentait en effet qu’elle ne pourrait pas le raconter en détail sans être acerbe envers Jean-Luc.
Quand la jeune femme eu fini, un silence s’installa. Elle se sentait plutôt mieux. Maintenant qu’elle s’était expliquée, elle était comme libérée d’un poids. Elle avait essayé de faire au mieux. C’était maintenant à Greg de décider quoi faire et au colonel de trancher. Quoi qu’il soit décidé, elle avait la conscience tranquille.
Le chef de centre, lui, avait l’air franchement plus embarrassé. Sa position n’était pas facile. Il comprenait bien que son adjoint s’acharnait de façon injuste sur l’infirmière et le major. D’autre part, il ne pouvait que difficilement le désavouer publiquement. Malgré ses préjugés et son caractère emporté, Jean-Luc était un excellent pompier et une aide précieuse pour la gestion du centre.
Il lui fallait trouver une solution qui puisse respecter à la fois la justice et la susceptibilité de son adjoint.
« Ecoute, reprit-il après un moment, je vais essayer de parler à Jean-Luc. Tu sais comment il est, il s’emporte facilement, mais c’est aussi quelqu’un qui a un cœur d’or. Nous devons essayer de régler cela entre nous.
- Tu ne crois pas que c’est trop tard ? objecta Lucille. Le rapport est déjà entre les mains du colonel.
- C’est vrai mais, tu sais, dans ce genre d’affaires, plus les centres se débrouillent à l’amiable, plus ils apprécient en haut, fit le lieutenant en souriant. Il y a tellement de choses plus importantes à régler pour eux… Le colonel m’a dit qu’il allait temporiser un peu pour me laisser l’occasion de tenter une médiation. Tu serais d’accord si on en reparlait ensemble, avec Jean-Luc et René ?
- Bien sur, si tu crois qu’il y a une chance d’arranger les choses, répondit la jeune sœur.
- Oui, je le pense. Je vais essayer de parler à René et je te tiendrais au courant. D’accord ?
- D’accord.
- Bon allez, vas te mettre en tenue d’intervention, les autres ne vont pas tarder à arriver, dit le lieutenant.
- J’y vais de suite » fit Lucille en se levant.
Tout en s’habillant, la jeune sœur pensait qu’elle n’aimerait pas être à la place de son chef de centre et avoir à régler ce genre de problèmes.
Une demi-heure après, l’effectif du centre étant au complet, la réunion d’organisation commença :
« Je vous raconte le scénario de la manœuvre de ce soir, commença Fred, l’instructeur du centre. On va aller à la carrière de Giaco à trois kilomètres d’ici. On a mis la voiture contre la paroi et on imagine que le conducteur ayant perdu le contrôle l’a fortement percutée. Il est incarcéré dedans. On va engager une équipe VSAV avec Gérard qui sera chef d’agrée, Florian et Lucille équipiers, et Gilles en conducteur.
L’équipe secours routier sera : Jean-Yves chef d’agrée, Ilal et Bertrand équipiers.
Greg sera là en tant que chef de site.
On va partir en premier à la carrière avec ceux qui ne sont pas dans les équipes. Vous regarderez et vous relèverez les points forts et les points faibles de la manœuvre.
Les autres vous restez là, sur la fréquence tactique douze. Je jouerais le rôle du CODIS. Tout le monde est d’accord ? »
Un murmure d’approbation parcouru le groupe.
« Bon alors chacun se prépare. On y va et je vous appelle. »
Chaque équipe vérifia son matériel et monta dans son engin respectif. Lucille fut surprise de voir que Jean-Luc se comportait comme si de rien n'était. Puis ils attendirent que Fred les appelle.
« Alors l’équipe de choc, vous êtes prêts ? demanda Gérard en s’installa sur son siège.
- Oui, on va arracher ! s’exclama Florian un jeune homme blond au regard pétillant qui était monté à l’arrière. Surtout qu’on a notre pilote préféré ! Alors Gilles en forme ? Il paraît que tu as encore fait des merveilles ce week-end ? »
Gilles était menuisier, mais sa vraie passion c’était les voitures. Il passait toutes ses vacances et son temps libre sur les pistes de rallye. Deux ans avant il avait fait le Paris-Dakar et avait finit 98ème. Cette année il s’était mis aux rallyes de vitesse nationaux et avait l’air de bien se débrouiller. Il se faisait pas mal charrier car il avait parfois tendance, en partant en intervention, à mener le VSAV de la même façon que ses voitures de course !
Mais c’était un excellent conducteur qui savait aussi conduire sans secousses quand il transportait un blessé. C’est pour cela qu’il était souvent désigné comme chauffeur en intervention.
« VSAV Vic, ici CODIS, parlez », graillonna la radio portative. C’était Fred. La manœuvre allait commencer.
« CODIS ici VSAV Vic, parlez, répondit Gérard.
- VSAV Vic, vous partez pour accident avec incarcéré, lieu dit carrière de Giaco, commune de Valun. Parlez.
- Bien reçu, conclu-t-il en reposant la radio. Allez Gilles on y va ! Tout le monde boucle sa ceinture. » Et le VSAV démarra, suivi de près par le Véhicule de Secours Routier qui avait reçu le même message.
Le village de Vic était situé dans un vallon et il fallait, pour en sortir, monter une petite route en colimaçon qui redescendait en pente assez raide vers la carrière. La nuit était tombée et Gilles avait fait la montée à vive allure.
« Eh Fangio, fait doucement, protesta le chef d’équipe. Florian va être plein de bleus et Lucille est déjà toute blanche ! » En effet la jeune femme avait tendance à avoir mal au cœur en voiture. Le VSAV bascula en haut de la côte et il ne restait plus que deux kilomètres avant l’arrivée à la carrière.
« C’est bon, dit l’infirmière en essayant de sourire, on est bientôt arrivés de toute façon. Ca va derrière ?
- Oui, répondit Florian, mais c’est vrai que ce serait bien si tu ralentissais un peu.
- Oui Gilles. Pour la dernière fois ralentis, c’est un ordre maintenant ! » fit Gérard en haussant le ton.
Mais le conducteur ne répondit pas. Il paraissait anormalement concentré.
« Gilles ?… Gilles, qu’est-ce qu’il y a ? demanda Lucille avec inquiétude.
- Je n’ai pas une bonne nouvelle pour vous : je ne peux pas ralentir, répondit le chauffeur.
- Comment ça tu ne peux pas ? Mais freine ! s’exclama l’adjudant.
- Gérard… il n’y a plus de frein, répondit Gilles froidement.
- Quoi !?… Bon Dieu ! »
L’ambulance descendait la pente et passait les virages à toute vitesse mais Gilles semblait en garder le contrôle pour l’instant.
« Florian couche-toi par terre et accroche-toi ! Lucille vérifie ta ceinture ! ordonna le chef d’équipe. Qu’est-ce que tu pense faire ? demanda-t-il au conducteur.
- Je crois qu’on peut atteindre la carrière. Au fond il y a un chemin qui remonte sec. Avec un peu de bol, en visant bien, on peut l’atteindre.
- C’est un peu risqué non ? On ne pourrait pas descendre jusqu’au bout ? objecta l’adjudant.
- Si, on pourrait, mais l’embêtant c’est l’épingle à cheveux avant le pont. On va arriver trop vite dessus pour pouvoir la négocier. On va se retrouver dans le Cère aussi sec…
- Bon fait au mieux ! fit Gérard en saisissant la radio portative.
- Urgent, urgent, urgent ! lança-t-il sur les ondes. Le VSAV n’a plus de freins ! On arrive à fond sur le site. Faites de la place ! Plus personne sur le site ! Je répète, plus personne sur le site ! »
Une embardée plus forte que les autres les secoua. L’ambulance prenait de la vitesse et devenait très difficile à maîtriser.
« Florian, ça va toujours derrière ?
- Ouais, t’inquiètes ! répondit le jeune homme. »
La radio les interrompit :
« Gérard de Greg, qu’est-ce qui se passe ?
- On n’a plus de freins ! On arrive à toute vitesse sur vous ! Fait dégager tout le monde, on va se diriger sur le chemin du fond !
- Mais t’es fou ! Il est trop étroit ! Si vous le loupez vous allez foncer dans la paroi ! »
Il était trop tard. Ils distinguaient déjà l’entrée de la carrière et Gilles s’y engouffra. Il faisait déjà noir et on n’y voyait pas grand chose. Lucille eut juste le temps d’apercevoir de vagues silhouettes mais reconnaissait très bien les hautes falaises blanches qui les entouraient. Gilles essayait de donner des coups de volants afin de freiner un peu mais le terrain était glissant et instable. Il n’insista pas trop car ils risquaient de se retourner.
« Tu vois le chemin de sortie ? demanda Gérard.
- Oui, regarde, répondit le conducteur, c’est par là. »
Lucille devina, au bout de la cuvette que formait la carrière, un minuscule chemin qui s’ouvrait entre les deux. Elle se dit qu’il était complètement cinglé de vouloir passer par là ! A la vitesse où ils allaient et dans le noir, ils avaient peu de chance de ne pas se prendre le mur !
De toute façon, maintenant, ils ne pouvaient plus faire demi-tour. La brèche était juste devant eux et ils s’y engouffrèrent à toute vitesse.
« Accrochez-vous !" cria Gilles.
Lucille ferma les yeux. Le VSAV fit de telles embardées qu’elle crut qu’ils s’étaient renversés.
« Attention ! » hurla Gérard.
Elle se sentit saisie par le cou et son visage se retrouva plaqué contre les genoux du chef. Elle eut à peine le temps d’esquisser un geste de surprise qu’un grand bruit se fit entendre et qu’une pluie de petits cubes lui tomba sur le dos.
Il y eut encore quelques secousses, puis plus rien…
(... à suivre le samedi 23 Juin)[/FONT]
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Publié le 21/06/2007 à 12:00 par lesromansdelara
Chapitre 6
Mystères et réflexion
La chapelle du couvent était pleine, comme pour chaque messe dominicale. Les paroissiens aimaient bien y assister car la liturgie était vivante et que les sœurs essayaient de faire participer tout le monde. Ainsi les enfants étaient pris en charge par sœur Patricia pendant la première partie de la messe leur pour expliquer les lectures par des jeux et des desseins. Sœur Jeanne se chargeait des adolescents. Elle leur donnait des textes à lire, et organisait avec eux la procession des offrandes.
Lucille, quant à elle, jouait de l’harmonium pendant que Marie-Yves dirigeait les chants. La sœur âgée était une grande musicienne et elle avait du mal à ne pas s’agacer sur le jeu plus instinctif que construit de la jeune sœur.
Aujourd’hui, d’ailleurs, c’était pire que les autres jours. Lucille avait peu et mal dormi et les évènements de la veille la parasitait. Elle essayait vainement de se concentrer sur sa partition alors que les images du VSAV dévalant la pente à toute vitesse lui repassaient devant les yeux.
Marie-Yves faisait de grands gestes pour capter son attention. Elle mit trente secondes à comprendre qu’elle avait commencé à jouer la prière universelle alors qu’on en était à la demande de pardon. « Faites un peu attention ! », protesta le chef de chant à voix basse. Elle en avait de bonne ! Comme si c’était facile ! Pendant un moment Lucille réussit à jouer à peu près correctement.
Pendant le sermon, le brusque arrêt du VSAV lui revint en mémoire. Quand elle avait relevé la tête un épais nuage de poussière blanche entourait l’engin. Le pare-brise avait éclaté en heurtant une grosse branche et ils avaient des bouts de verre partout.
« Ca va ? » avait demandé Gérard. Le temps de déboucler sa ceinture pour pouvoir bouger, la jeune femme constata qu’elle n’avait rien. Par contre, en se tournant vers Gilles, elle vit qu’il saignait de l’arcade sourcilière. Un éclat de verre l’avait heurté car, en conduisant, il n’avait pas pu assez se protéger le visage.
« Florian, Florian tu va bien ? s’inquiéta le chef.
- Oui c’est bon, répondit la voix du jeune homme qui venait de la cellule arrière. Je vais avoir quelques bleus mais c’est tout.
- Et toi Gérard, tu n’as rien ? demanda l’infirmière.
- Non, je ne crois pas. Et ben, on s’en est bien tiré ! Bravo Gilles ! »
Le conducteur n’eut pas le temps de répondre. Des bruits de pas et de voix se firent entendre.
« Il y a de la casse là-dedans ? »
C’était Greg qui, montant sur le marche-pied du VSAV, montrait sa tête à la fenêtre.
« Non, répondit l’adjudant, grâce à Gilles ! Mon vieux, ajouta-t-il en donnant une grande claque dans le dos du conducteur, je ne rigolerai plus jamais de tes talents de rallyman !
- Allez descendez de là qu’on fasse un bilan des dégâts» demanda le lieutenant.
« Lucille, LU-CIL-LE ! »
La jeune femme sortit brusquement de sa rêverie. Il y avait un grand silence dans la chapelle et tout le monde la regardait. La sœur Marie-Yves lui jetait des regards courroucés. Elle devinait bien qu’il fallait qu’elle joue mais elle n’avait malheureusement aucune idée du point de la messe auquel on en était !
« Sanctus » chuchota-t-on à son oreille. C’était Mère Jeanne qui venait à son secours. La jeune sœur se saisit prestement de la bonne partition, se mit à jouer et le reste de la messe se passa sans incident.
Comme elle rangeait sa musique, à la fin de la cérémonie, sœur Marie-Yves lui tomba dessus.
« Non mais ça ne va pas non ? D’habitude ce n’est déjà pas facile de vous suivre parce que le ton et le rythme d’un morceau vous dépassent ! Mais là, en plus, vous jouez n’importe quoi et vous rêvassez ! Maintenant ça suffit ou vous faîtes les choses bien ou je me passe de vos services ! C’est déjà assez de vous avoir sur le dos toute la semaine au jardin, je ne vais pas en plus continuer à m’énerver le dimanche ! »
La moutarde monta au nez de la jeune femme. La fatigue nerveuse accumulée ces derniers jours au fil des problèmes, des peines et de la peur se transforma soudain en colère. Elle se tourna brusquement face à sœur Marie-Yves :
« Et bien, vous voulez que je vous dise ? Je démissionne ! Trouvez-vous quelqu’un d’autre à qui casser les pieds, je m’en fou ! De toute façon il n’y a que vous qui faîtes les choses bien, alors faîtes-les vous-même ! »
La jeune femme lui fourra les partitions dans les bras et la planta là. Elle marcha rapidement vers la sortie de la chapelle en ressentant un curieux mélange de soulagement et de culpabilité. Elle s’était défoulée, certes, mais en blessant une de ses sœurs.
« Lucille ! »
Elle s’arrêta. C’était Greg, son chef de centre. Il venait à la messe régulièrement le dimanche. C’était d’ailleurs de cette façon qu’il l’avait repérée et lui avait demandé de faire partie du centre de secours.
« Alors comment vas-tu ? Tu avais la tête ailleurs aujourd’hui, hein ?
- Heu oui, tu sais… dans une certaine carrière… répondit-elle malicieusement.
- Je m’en doutais un peu… J’ai téléphoné à Gilles ce matin.
- Alors ?
- Il s’en sort avec cinq points de sutures. Sinon il va bien. »
L’infirmière lui avait fait, la veille, un rapide pansement puis, René l’avait conduit aux urgences. Comme la fiancée du conducteur les avait rejoint, René était reparti seul et on n’avait pas eu d’autres nouvelles.
« Bon, tant mieux ! On a eu beaucoup de chance ! constata la jeune sœur.
- Oui ! Heureusement que c’était l’as du volant qui conduisait ! Quand j’ai vu arriver le VSAV à cette vitesse, je vous voyais déjà en morceaux.
- C’est vrai que je n’ai pas assez remercié Gilles, hier soir. Tu sais, il mériterait quelque chose de plus officiel.
- Oui, j’y ai pensé. Je verrai ce que je pourrais faire.
- En tout cas, côté mécanique, on n’a pas de bol en ce moment ! constata Lucille en riant.
- Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda le lieutenant en faisant une drôle de tête.
- Rien, ne t’inquiètes pas ! C’est juste que la semaine dernière je n’ai pas pu démarrer la VL infirmière pour une intervention… »
La nouvelle, qui paraissait anodine à Lucille, eut l’air de faire l’effet d’une bombe sur le chef de centre.
« Quoi ? fit-il en prenant le bras de Lucille pour l’entraîner à l’écart. Pourquoi ne m’a-t-on rien dit ? reprit-t-il en baissant la voix.
- Parce que tu étais en vacances et qu’il n’y avait rien de grave ! expliqua la jeune femme, surprise. Armand a vite réparé ça et on n’y a plus pensé c’est tout.
- Qu’est-ce que c’était qui clochait ?
- Il faut lui demander. Moi je n’y connais rien, mais, d’après ce qu’il m’a dit, c’était un fil qui était débranché sur la batterie. Il paraît que ça arrive des fois avec les vibrations.
- Oui je connais, mais il faut de sacrées vibrations alors ! marmonna-t-il plus pour lui que pour Lucille. Dis-moi, reprit-il sur un ton normal, as-tu récemment sorti la VL sur des routes non carrossables ?
- Euh, non… Mais pourquoi tu me demandes ça ? Où veux-tu en venir ? fit la jeune femme un peu inquiète par le ton anormalement grave du lieutenant.
- Rien, répondit-il en essayant de paraître détendu. Mais c’est normal que je sache ce qui se passe, pas vrai ? Par contre, si tu remarques d’autres choses du même genre, tu me le dis de suite et tu n’en parles qu’à moi, à personne d’autre, compris ?
- Oui… oui, bien sûr.
- Bon à plus tard, salua Greg
- Attends un peu, fit la jeune sœur en le rattrapant. Qu’est-ce qui se passe voyons ?
- Ecoute, fais ce que je te dis et ne me pose pas de questions ! Pour l’instant je ne peux rien te dire. Je t’en ai un peu parlé parce que je peux te faire confiance et que je sais que tu es discrète. Alors fais-moi confiance toi aussi et dis-moi si tu remarques quelque chose.
- D’accord, je te le promets » répondit la jeune femme un peu désarçonnée.
Elle le suivit du regard jusqu’à ce qu’il soit sorti, en se demandant à quoi rimait tout cela. Sa réflexion fut interrompue car elle vit sœur Marie-Yves sortir de la chapelle.
Lucille prit son courage à deux mains et se dirigea vers elle. Il fallait le faire de suite car, après, elle n’aurait plus le cran de lui parler.
« Ma sœur ! Je … Je suis désolée pour tout à l’heure… Je n’avais pas à vous parler de cette façon.
- En effet, fit la sœur d’un air un peu pincé.
- Ecoutez, en ce moment je suis fatiguée et il y a pleins de choses qui me tracassent. Tout ce que je voulais vous demander c’est d’être un peu plus patiente que d’habitude pour mes étourderies. C’est possible ?
- Oui, c’est possible, marmonna la sœur. En résumé vous me demandez de vous lâcher un peu, comme disent les jeunes ?
- C’est çà ! Je suis désolée de vous l’avoir dit sur ce ton là tout à l’heure.
- Bon ça va ! Ca peut arriver à tout le monde, concéda sœur Marie-Yves. Allez n’y pensez plus !
- Merci ma sœur ! fit Lucille
La jeune femme s’éloigna le cœur plus léger et se dirigea vers le réfectoire car c’était déjà l’heure d’aller manger.
Une heure après, l’infirmière s’apprêtait à monter faire les soins à sœur Gertrude quand elle fut arrêtée par la supérieure.
« Lucille, je voudrais vous parler, pouvez-vous venir dans mon bureau ?
- Oui, bien sur. »
Elles se dirigèrent vers le bureau de la Mère. Celle-ci prit une chaise et la mit à côté de celle qui était devant son bureau. Elle faisait cela quand elle voulait parler sérieusement mais fraternellement.
« Alors Lucille, comment allez-vous en ce moment ? » commença-t-elle.
Des images furtives passèrent en vrac dans la tête de la jeune sœur. Les larmes de Michelle, l’air inquiet de Greg, le VSAV et ses embardées, le visage courroucé de Jean-Luc et celui émacié de sœur Gertrude se bousculèrent un peu dans son esprit. La Mère lui laissait patiemment le temps de répondre.
« Ca pourrait aller mieux, je crois, fit la jeune sœur honnêtement. En ce moment ça commence à faire beaucoup de choses.
- C’est bien ce qui me semblait, répondit sœur Jeanne. Je suppose que c’est ce qui explique ce qui s’est passé avec sœur Marie-Yves à la sortie de la messe.
- Euh oui…rougit Lucille. Mais je me suis excusée ensuite.
- Mais je le sais, c’est pourquoi je ne vous le reproche pas. Si je vous en parle c’est plus parce que ce fait reflète une grande tension nerveuse chez vous.
- C’est vrai qu’il y a eu pas mal d’évènements récents qui ne sont pas évident à gérer, admit la jeune sœur.
- C’est ce que je constate, sourit la Mère. Et je trouve qu’encore vous encaissez tout cela assez bien. Mais je crois qu’il ne faut pas tirer sur la ficèle et que vous avez besoin de vous détendre un peu.
- Oui peut-être que cela me ferait du bien.
- Je crois çà n’est pas « peut-être », c’est sur ! Si vous voulez durer dans votre apostolat et dans tout ce que vous ferez dans le futur, il faut savoir vous ménager. Je vous propose donc que cette après-midi et dorénavant, tous les dimanches après-midi, soient libre pour vous. Vous ferez ce que vous voudrez à condition que cela ne soit pas du travail. Qu’en dites-vous ?
- Je suis d’accord, bien sûr, hésita Lucille, mais j’avais pas mal de choses de prévues.
- Comme quoi ? demanda la Mère.
- Eh bien, il y a sœur Gertrude et je suis très en retard dans mon travail sur Saint Vincent pour la prochaine rencontre des jeunes sœurs de la congrégation.
- Alors ce que je vous propose c’est de m’occuper de sœur Gertrude cette après-midi. Quant à votre travail, peut-être pourra-t-on trouver du temps dans la semaine. Qu’en pensez-vous ?
- Cela me parait très bien ! sourit Lucille.
- Avez-vous une idée de ce que vous allez faire de votre temps libre ?
- Euh.. oui, je crois que je vais aller faire un tour de vélo dans la campagne.
- Excellente idée ! Allez, ajouta la Mère en se levant, changez-vous les idées !
- Avec plaisir ma Mère ! fit Lucille »
En sortant du bureau la jeune sœur fit un saut dans sa chambre pour se changer. Elle mit son survêtement bleu marine et saisit un sac à dos. Puis, elle passa à la cuisine et prit une bouteille d’eau dans la réserve. En sortant, elle se heurta à sœur Myriam qui remontait de la vaisselle.
« Eh bien où allez-vous si vite ?
- Faire du vélo ! Je vous ai pris une bouteille d’eau, répondit la jeune femme.
- Vous avez bien fait, ma fille. Vous en avez assez ? Vous avez quelque chose à manger ? Non ? Venez ! »
La cuisinière l’entraîna dans la cuisine et lui fourra un paquet de gâteaux dans les mains.
« Merci beaucoup ! » fit Lucille en riant. Et elle sortit prendre son vélo. Elle réfléchit un instant et choisit de prendre la direction de Vic. En traversant le village elle pouvait remonter et faire le tour par une ligne de crêtes dont le paysage était magnifique.
Elle se lança donc sur la route qui descendait en virages serrés vers le village. Elle aimait bien la vitesse et la sensation du vent sur son visage. Le printemps était bien avancé maintenant et l’air commençait à chauffer. Elle freina pourtant car la route était passante et qu’elle voulait bien tenir sa droite pour ne pas risquer de se faire accrocher par une voiture. Elle eut tôt fait d’atteindre le bourg et de le traverser par la rue principale. Arrivée à la zone artisanale un petit faux plat la fit ralentir. En passant devant le garage de Jean-Luc, elle eut la surprise de voir qu’il était ouvert. Elle essaya d’accélérer car elle ne tenait pas du tout à voir le lieutenant. Mais c’est Armand qu’elle aperçut. Comme il avait l’air seul et qu’il l’avait vue, elle s’arrêta pour le saluer.
« Alors tu es au boulot un dimanche ? s’étonna-t-elle.
- Oui, on s’est occupé du VSAV, expliqua le mécano, le patron vient juste de partir le ramener à la caserne.
- Alors, c’était grave ? s’enquit la jeune femme.
- Ben des freins qui lâchent ce n’est jamais anodin ! Non seulement on y a passé la matinée, mais je me suis pris une ramonée…
- A bon ? Pourquoi ?
- Parce qu’il venait de sortir de révision et que c’est moi qui l’avais faite. Tu imagines l’état du patron ? Je me suis fait traiter d’irresponsable et accusé d’avoir bâclé mon travail et de ne pas avoir vérifié les freins.
- Mais ils auraient pu s’user depuis ou lâcher brusquement sans raison, objecta la jeune sœur.
- L’embêtant c’est que tu te doutes bien que des freins ne lâchent pas aussi facilement. Il faut une usure extrême et pour que cela aille si vite, un gros manque de lubrification ou quelque chose comme ça… Bref ils devaient être déjà très abîmés il y a un mois quand il est passé à la révision. Sauf que moi je n’ai rien vu…conclut Armand.
- Tu veux dire que tu es passé à côté ?
- Non, je suis sur que non ! Tu vas peut-être penser comme le patron, que je veux me justifier, mais quand je les ai vérifiés, ils étaient en parfait état.
- Mais tu viens de me dire que ça n’était pas possible…
- Non c’est pas possible et pourtant c’est vrai ! Il y a un mois ils fonctionnaient très bien et hier ils ont lâchés sans raison. Ca parait fou, mais c’est comme ça ! »
Lucille était perplexe. Soit le mécano inventait une histoire pour se justifier d’une faute professionnelle qui aurait de graves conséquences pour lui, soit il disait vrai et c’était plus que bizarre. Suffisamment étrange en tout cas pour en parler à Greg puis qu’il lui avait demandé de lui signaler tout évènement sortant de l’ordinaire. Mais, comme il lui avait aussi recommandé la discrétion, elle essaya de dédramatiser la situation. C’est pourquoi elle répondit au jeune homme :
« Il y a sûrement une explication et comme tu es un bon mécano je suis certaine que tu trouveras.
- Merci de me faire confiance, fit Armand d’un air piteux. Tu es la première depuis ce matin ! »
La jeune sœur lui fit un bon sourire et lui donna une tape sur l’épaule en guise d’encouragement. Puis, après l’avoir salué, elle reprit sa route. Comme elle avait coupé son effort, elle trouva le début de la montée un peu difficile mais après quelque temps elle se sentit mieux. Elle força même un peu pour se défouler et détendre ses nerfs
Arrivée en haut de la côte elle n’avait plus qu’à suivre le chemin de crête. Parfois il passait sous les pins et, à certains moments il serpentait en terrain découvert. A ces moments- là elle avait un splendide point de vue sur l’ensemble de Vic, ainsi que sur le couvent qui lui faisait face. Elle comptait le rejoindre en faisant le tour de la cuvette. Elle pédala ainsi, tranquillement pendant une heure et demie. Puis, comme elle était presque arrivée et qu’elle avait encore du temps, elle s’arrêta à un endroit d’où elle avait un de ces panoramas surplombant le village qu’elle aimait tant. Elle s’assit à l’ombre dans l’herbe et sorti les gâteaux et l’eau.
C’était vraiment très agréable. L’air était doux, les oiseaux s’égosillaient et le bourdonnement des abeilles complétait le tableau champêtre. Tout en mangeant, elle se mit à penser à Armand et à la position qu’il allait avoir. Selon ce qui s’était vraiment passé, il avait plus ou moins intérêt à ce que la vérité se sache. S’il n’avait pas fait d’erreur il lui valait mieux le prouver parce que, sur un coup comme cela, il pourrait perdre son travail. Par contre, s’il avait été négligeant, il ne serait pas bon pour lui qu’on en soit sûr. Lucille pensa que cela serait étonnant qu’il soit en faute. Habituellement, c’était un garçon sérieux et consciencieux. En intervention en tout cas on pouvait compter sur lui les yeux fermés.
Elle se demanda alors, si on écartait l’hypothèse de l’erreur humaine, ce qui pouvait faire que des freins en bon état cèdent soudain sans prévenir. Apparemment, durant tout le début du trajet, Gilles n’avait pas eu de problèmes pour ralentir, ça n’avait été que dans la descente vers la carrière qu’ils avaient lâchés. Ce qui voulait dire qu’ils étaient suffisamment en état pour une utilisation normale, mais pas assez pour un freinage intensif comme celui qui avait été nécessaire la veille.
Soudain une idée lui vint qui lui parut tellement farfelue et impensable qu’elle l’écarta d’abord. Mais cette pensée devint persistante et, en y réfléchissant, elle expliquerait beaucoup de choses.
Et si quelqu’un avait saboté les freins juste ce qu’il faut pour qu’ils cèdent au bon moment ? C’est peut-être quelque chose comme cela que Greg soupçonnait pour être si grave ce matin. A ce moment-là, le fait que Gilles soit le conducteur n’aurait peut-être pas été le fruit du hasard mais faisait partie du plan. Lui seul dans le centre était capable de maîtriser le VSAV dans ces conditions.
Mais comment être sûr que ce soit lui qui conduise ? Les manœuvres étaient préparées à l’avance et seuls les gradés savaient les postes de chacun. Donc cela ne pouvait être que l’un d’eux.
D’autre part, pour saboter des freins de cette façon, il fallait sacrément s’y connaître en mécanique. En effet si Lucille avait voulu le faire, elle aurait été embêtée car elle ne savait même pas par où passaient les câbles ! Bien sûr, en général, les hommes s’y connaissaient plus ou moins bien. Mais pour doser le sabotage si précisément il valait mieux s’y connaître vraiment très bien. Il y avait trois hommes dans le centre qui étaient dans ce cas : Armand et Jean-Luc, bien sur mais aussi Gilles. En tant que pilote de rallye il était bien obligé d’avoir des compétences dans ce domaine.
Si, elle réunissait les deux conditions : être au courant des détails de la manœuvre donc être un officier, et bien s’y connaître en mécanique il ne restait qu’une personne possible : Jean-Luc.
Mais quel intérêt aurait-il eu de faire cela ? Ce n’était pas dans celui de la réputation de son garage en tous cas ! En effet un véhicule qui sort de la révision et qui fait des blagues pareilles, n’était pas un gage de fiabilité pour ceux qui ont effectué le travail.
Elle s’étira en se disant qu’elle délirait et que décidément le repos ne lui faisait pas du bien…Si c’était pour avoir des idées pareilles ensuite ! Elle résolut de téléphoner à Greg juste pour lui parler des freins sans rien lui dire de ses réflexions. Par contre, elle garderait quand même ses conclusions dans un coin de sa tête pour les confronter à la suite des faits.
L’après-midi s’avançait et elle avait encore un peu de route à faire, aussi rangea-t-elle le reste du paquet de gâteaux dans son sac et, reprenant son vélo, elle redescendit vers le couvent.
( à suivre le samedi 30 JUIN)
Publié le 29/06/2007 à 12:00 par lesromansdelara
Chapitre 7
Yves
La prière du matin venait de se terminer. Lucille était descendue dans le jardin car c’était le moment d’aider sœur Marie-Yves. Il faisait beau, l’air était doux et les fleurs fraîchement écloses lui donnaient un doux parfum. La jeune sœur se dit que, dans ces moments-là, elle aimait presque le jardinage !
Elle rejoint la jardinière dans la remise à outil :
« Bonjour, ma sœur ! Belle journée n’est-ce pas ? salua Lucille.
- Bonjour ! Ah, vous allez l’air d’aller mieux aujourd’hui ? » répondit Marie-Yves en faisant un effort pour sourire. Elle était un peu bourrue, mais c’était une brave femme et, au fond, même si elle s’en serait défendue mille fois, elle aimait bien Lucille.
« Aujourd’hui, nous allons tailler les rosiers en commençant par le rosier grimpant annonça-t-elle.
- Mais ça n’est pas la saison ! On l’a déjà fait en mars non ? s’étonna la jeune femme.
- Ah bien ! Vous commencez à retenir les choses ! Vous avez raison, mais on taille aussi les fleurs fanées au fur et à mesure pour que la plante puisse refleurir ensuite. Ce rosier là est précoce et a beaucoup donné cette année. On va le débarrasser de ses fleurs jaunes, comme cela, d’ici un mois il fera une seconde floraison. »
Elle avait donné son explication d’un ton si plaisant que Lucille se dit qu’elle pourrait se disputer plus souvent avec elle. Ca avait vraiment des effets bénéfiques ensuite !
Elles se dirigèrent vers le rosier grimpant qui était sur la façade du couvent. Il partait d’un massif où il y avait d’autres plantes et s’élevait assez haut sur le mur. Il était magnifique.
Tout l’art consistait à mettre l’échelle assez près du mur, mais pas trop pour avoir la place de bouger, et tout cela sans écraser une autre plante du massif. Rien que pour trouver le bon endroit elles mirent un moment. Par contre l’échelle n’était pas très stable.
« Bon, ça ira quant même ! décréta sœur Marie-Yves. Vous allez me tenir l’échelle pendant que je taillerai les roses. D’accord ?
- Vous ne préférez pas que je monte ? Elle est un peu bancale quand même.
- C’est ça oui ! Pour que vous me massacriez ce pauvre rosier qui n’a rien demandé… Je connais votre façon de tailler… »
Lucille se mit donc en position sous l’échelle en essayant de la tenir fermement. La sœur monta et commença son travail. Elle coupait largement certaines branches pour alléger la plante. Les végétaux tombaient sur le sol et, pour une grande partie, sur la tête de Lucille.
« Aïe ! Attention ça pique ! protesta-t-elle.
- Poussez-vous donc un peu ! » conseilla la jardinière.
La jeune sœur essaya mais, comme elle devait tenir l’échelle ce n’était pas évident. Soudain, juste au-dessus de sa tête, une grosse branche munie de grosses épines acérées se détacha. Par un geste réflexe elle s’écarta brusquement laissant l’échelle sans appuie. Manque de chance elle accrocha sa robe dans les rosiers qui étaient derrière elle, s’empêtra et se retrouva par terre avant de comprendre ce qui s’était passé !
Pendant ce temps, en haut de l’échelle, sœur Marie-Yves avait un peu tangué, puis s’était rétablie et râlait maintenant copieusement !
« Mais c’est pas vrai ! Ca ne va pas non ? Même cela vous n’êtes pas capable de le faire correctement ! Qu’est-ce qu’on va faire de vous ? »
Pour l’instant Lucille ne savait même pas quoi faire d’elle-même. Elle était tellement empêtrée dans les épines qu’elle avait du mal à se relever sans se piquer, déchirer sa robe ou abîmer les plantes. Soudain elle sentit qu’une main l’aidait à se dépêtrer de la situation. Surprise, elle se retourna. C’était sœur Patricia qui avait la mine plutôt rieuse.
« Alors ? Plutôt attachantes ces plantes-là non ? plaisanta-t-elle, en tirant sur une des branches accrochées à la robe de Lucille.
- Euh oui… c’est une activité qui ne manque pas de piquant finalement ! répondit Lucille sur le même ton en retirant une épine de sa main.
- Bon, vous allez me laisser là-haut toute la journée? grogna Marie-Yves.
- Non, non, ne vous impatientez pas j’arrive ! fit Patricia en riant.
- Je vais m’en occuper si vous voulez, fit Lucille qui finissait de se relever.
- Oh non ! Ne la laissez pas faire ! Je n’ai pas envie de me casser le cou ! protesta la jardinière.
- D’autant plus que je venais de vous dire que vous aviez un coup de téléphone sœur Lucille, dit Patricia.
- Oh, merci ! J’y vais vite ! » s’exclama la jeune sœur, ravie d’avoir un prétexte pour fuir la situation.
Elle s’élança vers le téléphone et saisit le combiné.
« Allô ? fit-elle un peu essoufflée.
- Bonjour sœur Lucille, c’est le docteur Fargèse.
- Bonjour Monsieur. »
C’était le psychiatre qui s’occupait de Michelle. Il lui annonça qu’elle était sortante le lendemain.
« Etes-vous toujours décidée à la prendre chez vous ? demanda-t-il.
- Oui bien sur ! Il n’y a pas de problèmes.
- Bon, c’est entendu alors, répondit le médecin. Vous pouvez venir la chercher vers quatorze heures. Nous nous verrons à ce moment-là pour régler les derniers détails.
- Très bien, alors à demain, conclut Lucille.
- A demain ma sœur. »
Elle raccrocha, heureuse, et partit prévenir la Mère.
Le lendemain, à l’heure dite, elle entrait dans le service. Michelle l’attendait dans le hall d’entrée.
« Merci de m’accueillir, fit-elle en embrassant la jeune sœur.
- Mais c’est un plaisir », répondit sincèrement Lucille.
Elles se dirigèrent vers l’office des infirmières et la jeune sœur demanda le médecin. Une infirmière les conduisit dans son bureau.
« Bonjour, fit-il en se levant pour leur serrer la main. Alors ça y est, c’est le grand jour ?
- Oui, dit Michelle en souriant. Non pas que l’on soit mal dans votre service ! Non, tout le monde à été très gentil mais…
- On est mieux dehors, pas vrai ? compléta le psychiatre en riant. Mais ne vous inquiétez pas je comprends très bien !
Le temps que vous avez passé ici a été très fructueux et nous vous autorisons à sortir. Mais attention ! Cette hospitalisation n’était qu’un début de soin. Vous serez sous traitement, dont voici l’ordonnance, et nous nous reverrons régulièrement en consultation. C’est d’accord ?
- Oui, oui bien sur !
- D’autre part, et c’est très important, il faudrait vraiment que vous teniez vos distances avec votre mari. Vous êtes encore fragile et le rencontrer trop vite, risquerait de vous faire craquer. En attendant, les sœurs sont d’accord pour vous accueillir. Est-ce que cet arrangement vous va toujours ?
- Tout à fait ! approuva Michelle.
- Bon, alors je crois que nous sommes d’accord. Est-ce que vous avez des questions ?
- Oui, intervint Lucille. Si elle a un problème avec son traitement ou si elle ne se sent pas bien est-ce qu’elle pourra vous appeler ?
- Oui, bien sur ! Vous pouvez appeler le service à tout moment et, soit on vous conseillera, soit vous pourrez me parler selon ce dont vous aurez besoin.
- Très bien, je crois que ça ira très bien comme cela ! fit la jeune sœur.
- Bon, eh bien si vous n’avez plus de questions, je pense que vous pouvez partir » conclut le docteur.
Elle se levèrent et prirent congé. Elles firent le tour du service car Michelle voulait saluer tout le monde, puis, elle prirent le chemin du couvent.
Lucille se dirigea vers le hall d’entrée. Elle venait d’installer Michelle dans sa chambre et l’avait conduite à sœur Jeanne qui voulait lui souhaiter la bienvenue et parler un peu avec elle.
Sœur Patricia lui avait dit qu’elle avait un message et elle allait en prendre connaissance maintenant qu’elle avait un peu de temps.
« Alors ? demanda la standardiste, est-ce que notre invitée est installée ?
- Oui, ça y est ! Elle est ravie de sa chambre !
- Tant mieux ! Vous venez voir votre message ?
- Oui », répondit la jeune femme en se dirigeant vers son casier.
C’était René qui avait appelé. Il voulait lui parler mais ne serait pas là avant le soir. Elle devrait donc attendre pour savoir ce qu’il voulait, bien qu’elle en ait une petite idée.
Soudain la sonnette de la porte d’entrée retentit.
« Entrez », répondit Patricia à l’aide de l’interphone. Personne ne lui répondit, ni ne poussa la porte du hall. Elle répéta, mais rien ne se passa.
« Zut ! ralla-t-elle, cet interphone est encore détraqué ! Il faudra vraiment que j’en parle à Mère Jeanne ! »
La sonnette retentit à nouveau.
« Ne bougez pas, j’y vais ! fit Lucille en riant. Rien ne vaut la bonne vieille méthode : appuyer sur la poignée ! »
Elle alla ouvrir la porte et se trouva face à face… avec le mari de Michelle.
« Oh, euh… bonjour ! fit-elle un peu décontenancée.
- Je veux voir ma femme ! dit-il d’un ton péremptoire.
- Mais c’est que ça ne va pas être possible, répondit Lucille en essayant d’être à la fois aimable et ferme.
- Ecoutez, je sais qu’elle est là alors appelez-la de suite ! fit-il en s’échauffant.
- Bon, je vais demander à Mère Jeanne de venir pour qu’elle vous explique, dit-elle en haussant le ton pour que sœur Patricia entende.
- Je ne veux pas parler à votre supérieure mais à Michelle ! Alors arrêtez de discuter et appelez-la ! C’est compris ?
- Mais le médecin vous a parlé, n’est-ce pas ? Il vous a bien expliqué que…
- Je m’en fou de ce toubib de m… ! Personne n’a le droit de m’empêcher de voir ma femme ! Personne vous m’entendez !? Laissez-moi passer maintenant ! » et il essaya de franchir la porte.
Lucille tenta de la refermer, mais il était plus fort qu’elle et réussit à entrer.
Il était méconnaissable. Cet homme si gentil, si distingué d’habitude était déformé par la fureur. La jeune sœur comprit soudain que, quand il était dans cet état là, il était sûrement capable de battre sa femme.
Il fallait gagner du temps et elle essaya de lui barrer le passage pour pouvoir renouer le dialogue.
« Attendez un peu, que je vous explique…
- Rien du tout ! coupa-t-il, vous allez me laisser passer ! »
Comme Lucille ne bougeait pas, il la saisit par le col et la plaqua contre le mur en la soulevant du sol.
« Où est ma femme !? » hurla-t-il, hors de lui.
Ce n’était pas vraiment la bonne méthode pour faire parler quelqu’un ! Même si elle avait voulu répondre, entre le fait qu’elle étouffait et qu’elle avait une trouille bleue, Lucille n’en n’aurait pas été capable ! Elle essaya tout de même de dire quelque chose mais le manque d’air l’en empêcha. Elle commençait à avoir la tête qui tournait et M. Darrube ne lâchait pas sa poigne, au contraire.
« Lâchez-la immédiatement ! » fit une voix glaciale que Lucille ne reconnut pas de suite.
Immédiatement, l’étreinte se relâcha et la jeune femme se retrouva par terre. Elle releva la tête et vit Mère Jeanne plantée devant le mari de Michelle :
« Mais où te crois-tu, Yves ? » l’interpella la supérieure. La jeune sœur fut surprise d’entendre sœur Jeanne le tutoyer.
« Lucille ça va ? demanda-t-elle.
- Oui, pas de problème ! », répondit-elle en se relevant.
Elle se plaça à côté de la Mère, un peu en retrait. M. Darrube, quant à lui, paraissait un peu déconfit. Devant la supérieure il paraissait être comme un petit garçon pris en faute.
« Alors, continua-t-elle fermement, je peux savoir à quoi rime ce comportement ?
- Je… je veux voir ma femme, répondit-il en hésitant.
- Tu sais que ce n’est pas possible pour le moment, expliqua calmement la Mère. Ta femme est en traitement et, pour l’instant, il faut qu’elle se repose.
- Loin de moi, c’est ça ?…fit Yves d’un air piteux.
- Pour l’instant oui mais ça ne durera pas, ne t’inquiètes pas.
- Mais je voudrais tellement qu’elle m’explique… essayer de comprendre…dit-il, les larmes aux yeux.
- De comprendre quoi ? s’étonna Mère Jeanne.
- Pourquoi… Pourquoi ce suicide… et tout le reste.
- Mais enfin, Yves c’est toi qui demande pourquoi ? Tu ne crois pas que, pour une femme, se faire battre est une raison suffisante pour déprimer ?
- Ma Mère, je vous supplie de me croire. Je ne l’ai jamais touchée !
- Yves arrête ! Pas avec moi…
- Mais je vous assure ! Aidez-moi, je vous en prie, s’effondra-t-il, vous êtes la seule à pouvoir le faire… »
Lucille et Mère Jeanne eurent du mal à le calmer. Ce ne fut qu’après une demi-heure et deux verres qu’il se reprit assez pour arriver à prononcer des phrases intelligibles. Ils étaient alors installés dans le bureau de la supérieure et Yves pleurait, la tête dans ses mains.
« Est-ce que ça va mieux ? demanda gentiment la jeune sœur.
- Oui, répondit M. Darrube en relevant la tête. Je ne sais comment vous remercier mes sœurs.
- Pourquoi nous remercier ? s’étonna la supérieure.
- Parce que, depuis quelque temps, vous êtes les premières personnes à accepter de m’écouter sans me regarder comme si j’étais un monstre…
- Il n’y a pas de raison de vous rejeter parce que vous avez fait une erreur, fit Lucille.
- Mais je n’ai pas fait d’erreur ! protesta-t-il.
- Tu nous disais tout à l’heure, que tu n’avais rien fait à Michelle ? demanda la Mère.
- Non, voyons, je ne l’ai jamais touchée ! assura-t-il. D’accord, depuis quelque temps ça n’allait plus vraiment entre nous. Nous nous disputions souvent mais jamais nous n’en sommes venus aux mains.
- Ce n’est pas pour vous contredire, mais juste pour essayer de comprendre, dit prudemment la jeune femme. Le jour où nous avons récupéré votre femme avec les pompiers, j’ai vu les marques de coup sur son visage…
- Justement ! C’est une des choses que je ne comprends pas et que je voudrais lui demander, répondit-il. Mais je n’ai jamais pu la revoir. »
Les deux sœurs gardèrent le silence, ne sachant pas trop quoi dire ou penser. Soit il disait vrai, soit c’était un sacré manipulateur…
« Vous ne me croyez pas, n’est-ce pas ? demanda-t-il tristement.
- Mets-toi à notre place, reprit la supérieure, c’est quand même une histoire difficile à avaler, surtout que toi-même, tu n’as pas d’explications à nous donner.
- Ecoutez ma Mère, supplia Yves, vous me connaissez depuis tout petit, vous savez très bien que je ne suis pas un violent, je serais incapable de faire du mal à qui que ce soit et encore moins à ma femme.
- Je ne veux pas t’accabler, dit la supérieure, mais essayes de comprendre que ton comportement de tout à l’heure ne plaide pas spécialement en ta faveur.
- Oui, c’est vrai, je ne sais comment m’excuser, fit-il en se tournant vers Lucille qui lui fit signe que c’était oublié. Ces derniers temps je vis un véritable cauchemar. Imaginez : j’étais aimé, respecté de tous depuis mon plus jeune âge et maintenant les gens me regardent comme un criminel ! Ma femme, que j’aime malgré les difficultés, ne veut plus me parler et, pour couronner le tout, les rumeurs ont gagnées mon lieu de travail et je risque de me retrouver au chômage bientôt… »
Il s’arrêta un instant et se passa la main sur le visage.
« Tout s’écroule autour de moi et mes nerfs commencent à lâcher. Je ne me reconnais plus. A certains moments, j’aurais envie de ne pas me lever le matin et, à d’autres, je me sens capable de casser la figure au monde entier.
- Si je comprends bien, aujourd’hui vous étiez dans une période faste ! fit Lucille en riant pour détendre l’atmosphère.
- Euh.. oui ! répondit-il en souriant pour la première fois depuis le début de l’entretien. Mais le pire de tout cela, c’est que je n’en comprends pas la raison ! Il n’y a que Michelle qui pourrait m’en donner la clef ! Vous comprenez pourquoi je tenais tellement à lui parler… S’il vous plaît, laissez-moi le faire… Que je sache au moins pourquoi. »
La Mère devint songeuse. Ca n’était pas une décision facile à prendre. Cet homme avait l’air sincère et, s’il disait vrai, c’était cruel de lui refuser de voir sa femme. Par contre, s’il les menait en bateau cela serait une grande erreur que d’accéder à sa demande. Ce serait trahir la confiance de Michelle et celle du médecin. Elle était venue trouver asile au couvent, ça n’était pas pour laisser son mari rentrer à la première occasion !
« Bon, écoutes-moi, nous ne demandons pas mieux que de vous aider tous les deux, assura Mère Jeanne. Tu peux avoir confiance en nous. Mais comprends que ta femme aussi compte sur nous, nous ne pouvons pas la décevoir non plus. Alors, voilà ce que je te propose : nous allons garder Michelle ici comme prévu et tu vas me promettre de ne plus chercher à la voir.
Attends ! fit-elle alors qu’Yves esquissait un mouvement de protestation. En échange, nous te promettons que nous ferons tout ce que nous pourrons pour rechercher et faire éclater la vérité… Quelle qu’elle soit, tu m’entends ?
- Oui, acquiesça-t-il. Je n’ai pas peur de la vérité, au contraire… »
La Mère se leva et parti raccompagner M. Darrube au portail. Lucille resta dans le bureau car la supérieure lui en avait discrètement donné l’ordre. Quand celle-ci revint, elle s’assied derrière son bureau et regarda la jeune sœur.
« Qu’en pensez-vous ? » demanda-t-elle de but en blanc.
La jeune femme la regarda, un peu embarrassée pour répondre.
« La même chose que moi, à ce que je vois, reprit la supérieure en souriant, vous ne savez que dire…
- En fait, je suis un peu partagée, hésita Lucille. Cet homme est très convainquant mais…
- Mais il nous raconte peut-être des histoires, n’est-ce pas, compléta Mère Jeanne ?
- Oui. Je suis désolée de dire cela parce que vous avez l’air de bien le connaître. »
La Mère sourit amusée.
« Vous voudriez savoir pourquoi je le tutoie ?
- Je sais que cela ne me regarde pas, mais la question m’a traversée l’esprit, rougit la jeune sœur.
- Ne vous inquiétez pas il n’y a rien d’indiscret ! la rassura la Mère. Je connais bien sa famille que nous avons eu l’occasion d’aider. Yves avait un frère aîné qui s’est noyé il y a quinze ans. Nous les avons accompagnés longtemps pour les aider à faire leur deuil. Il en est resté des liens d’amitié et de confiance, comme vous avez pu le constater.
- Il n’y a pas de doute qu’il compte sur nous, fit Lucille. Il est charmant mais me paraît avoir deux facettes. Quand il a sonné, il n’était pas le même homme.
- Oui, tu as raison, malgré ce qu’il dit, il est capable d’être violent, nous l’avons constaté. Heureusement que sœur Patricia m’a prévenue, sinon vous étiez en mauvaise posture !
- C’est vrai ! se souvint la jeune sœur. D’ailleurs je ne vous ais pas remerciée pour cela.
- Oh, et bien, vous savez, répondit malicieusement Mère Jeanne, malgré le fait que, selon sœur Marie-Yves vous avez manqué de nous empoisonner toutes une bonne douzaine de fois, nous tenons quand même à vous ! »
Les deux sœurs se mirent à rire. C’était bon de pouvoir le faire après la tension qui avait régnée ces dernières heures.
« Pour en revenir au problème qui nous préoccupe, reprit la supérieure, nous avons deux versions très différentes, l’une de l’autre.
- Oui, continua Lucille, d’un coté Michelle qui affirme être battue par son mari et tente de se suicider. J’ai vu les coups et sa détresse le jour où ça s’est produit ce qui tendrait à corroborer cela. Et puis pourquoi serait-elle aller inventer une histoire pareille ? Si elle ne s’entend plus avec son mari elle n’a qu’à le quitter et puis c’est tout !
- Vous oubliez, objecta la Mère, qu’elle n’a rien en propre. Si elle s’en va brusquement, elle n’aura plus rien pour vivre. Elle n’a même aucun diplôme pour trouver un emploi ensuite.
- Elle aurait inventé cela pour avoir les dommages et intérêts et obtenir un jugement de divorce pour faute ? fit Lucille peu convaincue.
- Ca pourrait être une possibilité, vous ne croyez pas ? D’autant plus qu’Yves a pour lui son excellente réputation depuis toujours et, à part aujourd’hui, je n’ai jamais entendu dire qu’il puisse être violent.
- Peut-être, mais justement il y a eu aujourd’hui ! En plus, Michelle nous a dit qu’il buvait. Même les meilleurs caractères se transforment sous l’effet de l’alcool. Certains hommes sont violents quand ils ont bu et adorables à jeun.
- Oui, c’est vrai aussi. Mais, dis-moi, est-ce que je me trompe ou tu es plus encline à croire Michelle ? demanda la supérieure.
- Maintenant qu’on a pu en parler calmement et récapituler, je dois avouer que oui ! fit Lucille.
- J’apprécie ton honnêteté et ta lucidité sur tes sentiments. Pour ma part, je pencherais plus vers la version d’Yves. Cependant, il ne faut pas que nous oublions que, quelles que soient nos opinions, ces deux personnes nous ont demandées de l’aide. Nous devons répondre à leur confiance le plus objectivement possible.
- Oui, mais il y en a forcement l’un des deux qui raconte des histoires et on ne peut pas l’occulter non plus ! protesta Lucille.
- Non et c’est pourquoi, tout en donnant notre aide, il faut rester prudentes et circonspectes. Ne prenons pas parti tant que nous n’en saurons pas plus.
- Ca ne va pas être facile car nous avons chacune notre opinion !
- Oui, mais ce fait ne doit pas interférer dans notre recherche de la vérité, sinon nous risquerions d’être injuste envers celui des deux qui dit la vérité. Bref, pour faire clair, tu peux avoir ton idée mais que cela ne se voit pas dans ta manière d’être avec l’un et l’autre. »
Lucille était en train de se dire qu’il faudrait jouer serré pour arriver à savoir le fin mot de cette histoire, quand elle entendit l’horloge commencer à sonner les douze coups de midi.
« Bon, allons-y ! fit la supérieure, c’est l’heure de la prière ! Ah Lucille ! ajouta-t-elle comme elles se dirigeaient vers la porte. Il est bien entendu que tout cela doit rester entre nous.
- Bien sur ma Mère » répondit Lucille en sortant de la pièce.
Et elles se dirigèrent vers la chapelle.
(... à suivre le samedi 7 juillet)
Publié le 06/07/2007 à 12:00 par lesromansdelara
Chapitre 8
Surprises
Lucille était en train de balayer le cloître, cette après-midi là. Une semaine était passée depuis la venue de M. Darrube. Michelle semblait progressivement prendre ses marques au couvent. Elle commençait même à oser sortir au village faire ses emplettes. La jeune sœur trouvait cette femme très courageuse.
Par contre aucun évènement, ni aucune parole n’était venue faire avancer l’enquête sur le couple. La jeune femme commençait à se demander s’il y avait vraiment quelque chose à découvrir. Finalement tout cela n’était peut-être qu’une simple histoire de dispute de couple qui aurait mal tourné.
A propos de mal tourné, il y avait d’autres choses dans le genre, comme l’affaire avec Jean-Luc, par exemple. Le soir de l’altercation avec le mari de Michelle, elle avait rappelé René. Il avait eu Greg et avait pu s’expliquer avec lui. Le chef de centre avait confirmé qu’il essayerait une médiation avec son adjoint. Hélas, il avait rappelé la jeune sœur dans la semaine. Apparemment, Jean-Luc n’avait rien voulu savoir et la discussion entre les deux hommes s’était envenimée rapidement. Greg avait essayé à nouveau de parler au colonel mais il ne savait pas ce que cela allait donner. Lucille se dit que ce n’était pas la peine de se faire du souci à l’avance. Elle aurait bien le temps ensuite…
Le problème du moment, pour la jeune femme, c’était plutôt sœur Gertrude. La vieille sœur était de plus en plus faible et de moins en moins consciente. Heureusement, elle ne souffrait pas grâce aux médicaments et à la perfusion. D’ailleurs, il faudrait qu’elle aille à la pharmacie aujourd’hui. En effet, le médecin était passé ce matin-là et avait fait une autre ordonnance. Il avait aussi confirmé qu’il n’y en avait pas pour longtemps, ce qui attristait l’infirmière. Elle avait beau savoir que c’était la fin, elle n’arrivait pas à s’y faire et espérait toujours.
Une main se posa sur son épaule et la fit sursauter.
« Oh, pardon, fit la voix de sœur Roselyne, je ne voulais pas vous faire peur. Ca fait trois fois que je vous appelle mais vous étiez tellement perdue dans vos pensées que vous ne m’avez pas entendue !
- Je… je m’excuse, bafouilla Lucille. C’est vrai que je pensais à autre chose.
- J’avais remarqué, répondit la responsable des locaux. Ceci explique cela.
- Pardon ?
- Dites-moi, vous aimez beaucoup les animaux n’est-ce pas ? »
Bien sur que la jeune femme les aimait. Ses parents étaient vétérinaires et, depuis son plus jeune âge, elle avait été en contact avec les bestioles les plus invraisemblables. A l’âge où les autres petites filles demandaient un petit chat, elle jouait avec des mygales ou des serpents.
Mais là, dans le contexte, elle ne voyait pas très bien, ce que ce fait venait faire là. C’est pourquoi elle ne put que répondre :
« Euh…oui…
- C’est bien ce qui me semblait ! fit sœur Roselyne. Et ne me regardez pas de cette manière ! Je ne deviens ni dingue, ni sénile ! Venez avec moi ! »
Elle entraîna la jeune femme à l’autre bout du cloître et s’arrêta soudain.
« Dites-moi, vous qui êtes toujours en formation, reprit la sœur, est-ce que Saint Vincent n’interdisait pas que les sœurs aient des animaux domestique ?
- Si… répondit Lucille qui ne voyait pas du tout où elle voulait en venir.
- Alors expliquez-moi pourquoi vous vous permettez de faire un élevage dans ce couvent.
- Un élevage !? Mais…commença la jeune sœur.
- Levez la tête » ordonna sœur Roselyne.
La jeune femme s’exécuta et vit de grosses toiles d’araignées.
« Alors qu’est-ce que je disais ? Un véritable élevage ! Dites, si vous ne pensiez pas à autre chose quand vous balayez, vous apprendriez à lever la tête et à les enlever. Il y a en tout le tour du cloître et celle-là est la plus petite ! Alors mettez vous-y avant qu’elles fassent d’autres petits !
- Oui ma sœur, pas de problème ! » fit la jeune femme en riant.
Et elle commença à nettoyer le plafond.
Deux heures après, une fois changée, elle partait tranquillement pour le village afin de récupérer les médicaments de sœur Gertrude. Elle se gara le plus proche possible de la pharmacie car les poches de perfusions étaient assez lourdes à porter.
Il y avait pas mal de monde et Lucille dû attendre une demi-heure avec pleins de gens qui faisaient mine de lui demander des nouvelles de Michelle pour avoir des renseignements. Elle essayait de répondre aimablement mais succinctement. La réserve de la jeune femme vexait certaines personnes mais elle se devait de respecter le silence par respect pour ce couple qui leur faisait confiance.
La jeune sœur fut soulagée de pouvoir repartir après avoir été servie. Elle mit le paquet dans le coffre et allait rentrer quand elle aperçut Michelle au fond de la rue. Elle se dit que si elle avait fini aussi, elle pourrait la ramener au couvent. Cela lui éviterait de prendre le bus.
Lucille sortit donc de la voiture et appela, mais sans succès. Elle était trop loin. Elle s’élança donc à sa poursuite mais, quand elle arriva au bout de la rue, elle l’avait perdue de vue. Elle tourna à gauche un peu au hasard et la vit furtivement, rentrer dans une maison au milieu d’une petite rue. Le cœur de Lucille se mit à battre plus fort dans sa poitrine.
« Non, c’est pas possible ! » murmura-t-elle en s’approchant.
Pourtant, c’était bien ce qui lui avait semblé : c’était la maison qu’elle avait visitée quand elle cherchait la personne qui avait prévenu les secours lors du suicide de Michelle. La jeune femme rentra et monta l’escalier jusqu’au palier de l’appartement de Mme Ceven. Elle tendit l’oreille et entendit des voix à l’intérieur qui se rapprochèrent bientôt. Elle monta prestement un étage en essayant de ne pas faire de bruit.
Il était temps. Lucille entendit deux personnes sortir :
« Bon, fit une voix d’homme, maintenant vas-y et ne reviens pas. Tu n’es pas prudente.
- Je sais mais il fallait que je te voie, répondit Michelle, tu m’as tellement manqué.
- Allez encore un peu de patience et nous serons libres de nous voir autant que nous voulons. Vas vite maintenant.
- Au revoir. »
La jeune sœur n’entendait plus rien, ni Michelle qui descendait, ni la porte se refermer. Intriguée elle se pencha un peu et ce qu’elle vit la cloua sur place. Ils étaient en train de s’embrasser.
Elle ne savait d’ailleurs pas pourquoi elle était surprise. Après tout ce fait collait bien dans le tableau. Si Michelle avait des problèmes dans son ménage, pas étonnant qu’elle ait cherché du réconfort ailleurs. C’était à lui qu’elle avait téléphoné quand elle avait voulu sauter et il avait prévenu les secours. Mais, il n’avait pas intérêt à se faire connaître car il aurait dû expliquer comme il avait su, et avouer la véritable nature de leurs relations. A ce moment-là, Michelle n’aurait plus eu aucune chance de garder quoi que ce soit en cas de divorce. Beaucoup de choses s’expliquaient ainsi.
Lucille resta sur son palier pendant cinq minutes après le départ de Michelle pour ne pas risquer d’être vue. Puis elle descendit prudemment sans faire de bruit et sorti. Elle essaya de prendre un air dégagé et se mit à marcher vers la voiture. Elle espérait de toutes ses forces ne pas rencontrer Michelle car elle aurait du mal à faire immédiatement comme si de rien n’était. Mais, heureusement, elle put arriver à la voiture et repartir sans la voir.
Dès qu’elle arriva au couvent, la jeune sœur alla tout raconter à sa supérieure en incluant les conclusions qu’elle en avait tirées. Quand elle eut fini de parler, Mère Jeanne la regarda et :
« C’est vrai que les faits peuvent s’expliquer ainsi, mais avez-vous pensé qu’on pouvait en donner une autre interprétation ? demanda-t-elle.
- Non. Vous en auriez une autre ? s’étonna Lucille.
- Peut-être. Ce n’est pas une affirmation, c’est simplement une autre possibilité. Imaginez que Michelle, ayant rencontré quelqu’un d’autre, ait décidé de quitter Yves. Mais, si elle partait d’elle-même, elle se retrouvait sans un sou. Alors, ils imaginèrent de monter cette histoire. Ainsi, en divorçant de cette manière elle avait des chances de pouvoir partir avec des ressources et de pouvoir reconstruire sa vie avec cet homme.
- Mais alors, dans ce cas, pourquoi n’a t’elle pas porté plainte contre son mari ? objecta la jeune sœur. Normalement c’est ce qu’elle aurait du faire pour avoir gain de cause devant un tribunal.
- Oui, normalement, fit la Mère. Mais essayer de se suicider devant une bonne partie du village vaut bien une plainte.
- Bon, si je comprends bien ce fait ne prouve rien, ni dans un sens ni dans un autre.
- C’est exactement ce que je voulais dire » répondit la supérieure en souriant.
Elles furent interrompues par quelqu’un qui frappait à la porte.
La personne entra à l’invitation de Mère Jeanne. C’était sœur Corinne qui faisait la tournée du courrier. Elle déposa un tas assez conséquent sur le bureau de la Mère.
« Tenez Lucille, tant que j’y suis » et elle lui donna une lettre marquée du logo du SDISS.
« Oups, fit la jeune femme, si vous le permettez je crois que je vais l’ouvrir devant vous ma Mère. Je pense savoir ce que c’est. »
Elle fendit l’enveloppe et en sortit un papier officiel. C’était bien ce qu’elle craignait.
« Je suis convoquée devant le colonel et un conseil de discipline dans cinq jours… En ce moment tout tourne mal… C’est vraiment la loi des séries !
- Allons Lucille, ne vous découragez pas, fit la supérieure. Vous n’avez vraiment rien à vous reprocher dans cette histoire. Je pense que c’est même plutôt bien que vous puissiez vous expliquer officiellement.
- Vous avez raison, je ferais mieux d’aller m’occuper de sœur Gertrude, j’ai ses médicaments dans la voiture. »
Elle se leva et prit congé des deux sœurs.
Deux jours après, elle s’escrimait à travailler aux cours d’histoire de la congrégation qu’elle devrait commencer à donner aux postulantes dans moins de deux semaines. Le temps passait vraiment vite et elle avait du mal à réaliser qu’elles seraient là si vite. Elle avait décidé, avec la Mère, des activités qu’elles feraient pendant l’année et elle devait finaliser leur emploi du temps avant leur arrivée. Cela ne l’empêchait pas d’essayer de préparer sa défense pour le conseil de discipline. Pourtant, elle avait du mal à se justifier à l’avance et avait finit par laisser tomber. Elle se laisserait inspirer sur place.
Soudain, son téléphone la tira de son travail. C’était sœur Roselyne. En emmenant son goûter à sœur Gertrude elle ne l’avait pas trouvée bien du tout.
« J’arrive ! » répondit Lucille . Elle prit le temps d’éteindre l’ordinateur et monta tranquillement. Que sœur Gertrude aille mal, ce n’était pas un scoop. Il y avait déjà trois semaines qu’elle était fatiguée. Les calmants l’endormaient aussi un peu ce qui pouvait impressionner des personnes qui n’avaient pas l’habitude.
Pourtant, quand elle rentra dans la chambre, elle comprit que, cette fois-ci, ce n’était pas une fausse alerte. Gertrude était blanche, oppressée et quelques gouttes de sueurs perlaient sur son front.
« Non… Pas déjà !… pensa l’infirmière. »
Elle s’occupa de redresser la malade pour l’aider à reprendre souffle et lui essuya le front. La sœur se mit à respirer un peu mieux et ouvrit les yeux.
« Cette fois-ci ça y est, c’est le moment, souffla-t-elle.
- Peut-être pas. ce n’est qu’un mauvais moment, répondit Lucille autant pour elle-même que pour la vieille sœur.
- Non, je le sens, je vais aller à la rencontre de mon Dieu…
- Je vais prévenir Mère Jeanne, fit l’infirmière.
- Attendez… demanda Gertrude. Oui, je veux partir entourée de toutes mes sœurs, mais je veux vous parler auparavant. »
Lucille qui s’était déjà dirigée vers la porte fit demi-tour et demanda à sœur Roselyne d’aller prévenir la supérieure. Puis, elle s’assit sur le lit en lui prenant la main.
« J’aimerai que vous restiez comme cela tout à l’heure, fit la malade.
- Mais… protesta la jeune sœur.
- Je sais, c’est d’habitude la place de la Mère. Mais, Lucille, vous avez été la lumière de mes dernières années et vous m’avez soignée remarquablement bien. Je voudrais que ce soit vous qui me teniez la main quand je partirais. Mère Jeanne le comprendra.
- Oh Gertrude, vous allez tellement me manquer, gémit la jeune sœur, la gorge serrée.
- Mais, mon petit, je ne vous quitte pas. Je serai toujours avec vous. Et puis pensez que je vais retrouver Celui à qui j’ai donné ma vie. C’est un grand jour pour moi.
- Oui, oui c’est vrai, répondit Lucille en essayant de sourire. Je suis égoïste de pleurer… Dites, vous continuerez de me guider de la-haut ?
- Bien sur. Regardez le ciel ces prochains jours, quand vous verrez un arc-en-ciel, vous saurez que je suis auprès de Dieu, prête à vous aider… »
Elles furent interrompues par la Mère suivie de quelques sœurs.
« Alors sœur Gertrude ? dit doucement la supérieure.
- C’est le moment de se quitter, souffla la malade qui s’était beaucoup affaiblit en parlant à Lucille.
- Nous allons prier avec vous, les autres arrivent.
- Oui… Prions… Est-ce que sœur Lucille peut rester là ?» fit-elle dans un dernier effort, en serrant la main de la jeune femme.
La Mère comprit de suite le sens de la question et acquiesça en souriant. La communauté était maintenant au complet dans la chambre, réunie autour du lit de Gertrude qui semblait dormir.
Elles commencèrent à prier doucement pour accompagner leur sœur jusqu’à la grande rencontre. Celle-ci remuait ses lèvres ce qui prouvait qu’elle était consciente. Au bout de dix minutes, à la faveur d’un silence, Gertrude ouvrit soudain les yeux. Elle se redressa en serrant plus fort la main de Lucille et son visage parut se détendre et s’illuminer.
« Oh, c’est beau ! fit-elle d’une voix assurée, que c’est beau ! »
Tout le monde la regarda avec un mélange de surprise et d’admiration. Sa figure avait perdu toute trace de fatigue et paraissait beaucoup plus jeune. Elle semblait fixer un point situé dans un coin de la pièce. Lucille essaya de deviner ce que c’était mais elle ne vit rien de spécial. En tout cas ce devait être très agréable car Gertrude avait l’air extrêmement heureuse. L’infirmière était contente pour elle. Cet état dura une minute puis Gertrude retomba doucement sur l’oreiller, accompagné du bras de Lucille. Elle avait rendu son dernier souffle.
Un silence parfait s’abattit sur la chambre. Puis la jeune sœur se mit à entonner le Magnificat, cantique de joie et d’allégresse chanté par la Vierge Marie. Ca n’était pas le genre de chant que l’on prenait pour ces circonstances. En général, il était d’usage de prendre des psaumes qui demandait l’aide Dieu pour la personne défunte ou qui exprimait la peine de la séparation. La jeune femme aurait dû avoir le cœur déchiré, mais, inexplicablement elle se sentait en paix et heureuse pour cette sœur qui avait su vivre et mourir avec une telle beauté.
Après le chant, les sœurs passèrent l’une après l’autre devant le lit de la défunte pour la bénir avant de sortir de la chambre. Seules la supérieure et l’infirmière restèrent. En silence elles habillèrent Gertrude avec son habit de communauté. Ce n’était pas un silence lourd, mais respectueux et, en faisant ces gestes Lucille avait le sentiment d’accompagner encore un peu celle qui avait été sa meilleure amie sur terre.
Quand elles eurent fini, elles se recueillirent encore un peu devant leur sœur. Elle était belle maintenant, et semblait dormir en souriant. Elle avait gardé son aspect de rajeunissement qui s’était encore accentué. Puis, elle sortirent de la chambre.
« Lucille, fit la Mère. Je vais prévenir les pompes funèbres. Est-ce que vous voudrez vous occuper des veillées de prière et de la messe d’enterrement avec sœur Vivianne ? »
La jeune sœur accepta avec gratitude. Elle connaissait bien les goûts de Gertrude et savait quels textes et quels chants choisir pour lui rendre hommage. Elle partit donc voir sœur Viviane pour préparer tout cela.
Deux jours après, les funérailles de la sœur âgée étaient célébrées dans la chapelle du couvent, pleine à craquer. Elle n’avait pas de famille, car elle avait été élevée dans un orphelinat, mais nombreux étaient les gens du village qui avaient été aidés d’une manière ou d’une autre par Gertrude. Celle-ci avait passé plus de vingt-cinq ans à Vic depuis son retour de l’étranger et, jusqu’à deux ans auparavant elle avait eu plein d’activités au service de la population. Les gens n’oubliaient pas et exprimaient leur reconnaissance en étant présent pour lui dire au revoir.
La veille au soir avait eu lieu la veillée de prière et, là aussi, il y avait affluence. La mise en bière avait été faite dans l’après-midi mais sans fermer le cercueil. Les sœurs étaient ensuite parties en procession emmener sœur Gertrude à la chapelle et, depuis, elles se relayaient pour qu’il y ait toujours quelqu’un qui prie auprès de leur sœur. Il en serait ainsi jusqu’à l’enterrement.
La fermeture du cercueil eut lieu juste avant la messe qui fut belle et émouvante, mais pas triste, tout à fait à l’image de celle qui était partie. Puis, sous un ciel de plomb, tout le monde se rassembla dans le petit cimetière du couvent situé sur une petite butte, à l’arrière du bâtiment. Là fut enterrée sœur Gertrude qui avait vécu comme une vraie Fille de la Miséricorde.
Après tout cela, il y eut une petite réception pour remercier tous les gens du village. Cela tombait bien car la pluie se mit à tomber, bienfaisante pour la terre à cette époque là de l’année. A ce moment-là Lucille aurait aimé se recueillir un peu seule mais c’était impossible. Il fallait accueillir les gens et ensuite faire le nettoyage puis, ce fut l’heure des vêpres et le repas. Cela ne fut qu’après les informations qu’elle put enfin s’éclipser et aller seule sur la tombe de Gertrude.
Il avait beaucoup plut après l’enterrement, mais maintenant le temps était redevenu clair. Le soleil baissait sur l’horizon et le paysage prenait une teinte rougeâtre. Quand Lucille arriva en haut de la colline elle vit que le grain s’éloignait et qu’il pleuvait au loin. Elle s’approcha du caveau des sœurs et s’assied sur le coin de la pierre.
Cela lui faisait du bien d’être enfin là, au calme, et de pouvoir penser tranquillement. Les moments vécus avec sœur Gertrude lui repassaient devant les yeux depuis le jour où la jeune femme était arrivée au couvent, jusqu’au départ de la vieille sœur l’avant-veille. Sept ans d’amitié, de rire, mais aussi de moments difficiles que la jeune femme avait surmontés grâce à cette sœur.
A propos de moments difficiles, Lucille se souvint soudain que c’était le lendemain qu’elle devait passer devant le conseil de discipline. Elle n’avait plus envie d’y aller. Face à cette perte, tout lui semblait relatif maintenant. Après tout à quoi bon se battre ? Même si elle et René arrivaient à prouver qu’ils n’étaient coupables de rien, cela ne calmerait pas Jean-Luc. Il continuerait plus que jamais à leur rendre la vie impossible et la jeune femme ne se sentait pas de soutenir cela en ce moment.
Finalement la solution ne serait-elle pas de prouver leur innocence pour que René soit tranquille, puis de démissionner ? Elle ne savait plus très bien où elle en était et regrettait déjà de ne plus pouvoir en discuter avec Gertrude.
« Pourquoi, m’avoir laissée en ce moment ? J’ai tant besoin de vous… » murmura-t-elle en mettant sa main sur la tombe.
Elle aperçut alors une ombre se profiler devant elle.
« Je savais que je vous retrouverais là ! », fit la voix de la Mère. Lucille se retourna et lui sourit.
« Oui, j’avais besoin de me retrouver un peu seule, pour réfléchir.
- Oh, je vois, répondit la supérieure. En ce cas peut-être préférez-vous que je vous laisse ?
- Non, s’il vous plaît ! Je crois que j’en suis arrivée à tourner en rond, à force de réfléchir dans le vide.
- Si vous me disiez ce qui vous tracasse ? proposa Mère Jeanne.
- Demain c’est le conseil de discipline et je me demande s’il va en sortir quelque chose de bon. Qu’on gagne ou qu’on perde je ne crois pas que le lieutenant se calmera, au contraire. Dès fois je me dis que la solution, si j’étais la seule en cause çà serait de perdre. Mais…
- Vous ne pouvez pas à cause de René, n’est-ce pas ? compléta la Mère.
- Non, admit la jeune femme.
- De plus c’est une question de justice. Vous devez expliquer honnêtement ce que vous avez fait et pourquoi. Après, cela n’est pas à vous de juger de la suite.
- Oui, mais rien n’empêchera Jean-Luc de continuer à être désagréable ensuite, soupira la jeune sœur et je ne sais pas si je pourrais le supporter en ce moment.
- Vous me faites penser à quelqu’un qui grimpe sur une montagne et qui s’arrête dès le début parce qu’il aperçoit le sommet et qu’il lui paraît trop haut. Vous réagissez de cette façon parce que vous voyez la somme des problèmes au lieu de les traiter les uns après les autres. »
Lucille se mit à rire doucement. La mère la regarda, surprise.
« Excusez-moi, expliqua la jeune femme, mais vous parlez comme sœur Gertrude.
- Ca ne m’étonne pas ! Vous croyez être la seule qui lui demandait des conseils ? »
La jeune femme la regarda la bouche ouverte de stupéfaction, puis elle rit à nouveau avec sa supérieure. Elle regarda le paysage et vit au loin un magnifique double arc-en-ciel qui se détachait avec netteté sur le ciel orange. Sœur Gertrude riait avec elle. Quoi qu’il arrive maintenant, elle savait qu’elle serait toujours avec elle. Cette certitude lui redonna confiance et elle releva la tête, calme et déterminée.
(... à suivre le samedi 14 Juillet)
Publié le 13/07/2007 à 12:00 par lesromansdelara
Chapitre 9
Conseil
Lucille choisit une place de parking près du fleuve pour garer la voiture. L’eau scintillait au soleil et l’atmosphère avait un air joyeux qui tranchait terriblement avec l’état d’esprit de la jeune femme. Mais elle se sentait beaucoup plus forte aujourd’hui, bien qu’un peu nerveuse. C’est pour cela qu’elle s’était garée loin du bâtiment afin de pourvoir marcher un peu pour se calmer avant d’affronter les membres du conseil.
Quand elle sortit de la voiture, elle rencontra une vieille dame qui portait un sac un peu lourd et cherchait la perception. Comme c’était sur sa route, Lucille l’accompagna en lui portant ses affaires. La dame eut le temps de lui raconter tous ses problèmes financiers et de santé. Quand elle la quitta finalement, la jeune sœur était contente d’avoir pu écouter cette femme, ce qui lui avait fait penser à autre chose.
Elle se retrouva bientôt devant le grand bâtiment du Service Départemental d’incendie et de Secours. Il était impressionnant et lui avait toujours paru froid avec sa façade de verre, mais aujourd’hui, c’était pire.
« Bon, allez ce n’est pas le moment de reculer maintenant ».
Elle prit une grande inspiration et poussa la porte vitrée. Le hall d’entrée était désert et elle se présenta à la secrétaire :
« Bonjour, je suis Lucille Vallan, j’ai rendez-vous, avec le colonel.
- Ah, répondit-elle avec un air un peu revêche, c’est pour le conseil de discipline… Attendez un peu là. Ils n’ont pas fini avec l’autre. »
« L’autre » c’était surement René. Il avait été convoqué juste avant elle. Apparemment, dans la journée tout le monde y était passé : Jean-Yves en premier, puis Greg, l’équipe qui étaient à l’intervention de Michelle et celle d’il y a un an pour Martin. Cela faisait un paquet de monde et ils devaient en avoir un peu assez d’écouter. Ce n’était pas forcement un bon point pour elle.
Soudain, elle entendit une porte s’ouvrir, et René sortit, accompagné du colonel Rimfart, le directeur départemental. Quand il vit la jeune femme, le major esquissa un geste vers elle mais le colonel lui fit signe de sortir de suite. Il sembla obéir à regret, mais ce n’était pas le moment de faire des vagues.
Le Directeur fit signe à Lucille de venir. Elle se leva et le suivit dans une pièce. Une chaise unique était posée devant un bureau. En face, de chaque côté, étaient assis deux hommes de part et d’autre d’un fauteuil vide. C’était le comandant Verfeuil, responsable du CODIS et le commandant Réjoulais le médecin chef du département. La jeune femme était un peu surprise car, d’après ce qu’on lui avait dit, un conseil de discipline comptaient minimum sept à huit personnes. Elle leur serra la main et s’asseya sur la chaise.
Le colonel s’installa dans le fauteuil vide et saisit un dossier qu’il ouvrit devant lui.
« Bon, commença-t-il, je pense que vous savez pourquoi vous êtes là ?
- Oui, mon colonel, répondit Lucille.
- Je voudrais d’abord vous préciser certains points, continua-t-il. Comme vous le constatez, nous sommes en nombre réduit afin de pouvoir enquêter rapidement et discrètement. D’autre part nous essayons de savoir comment exactement les faits qui vous sont reprochés à vous et au major Soclard se sont passé. A partir de cette base nous jugerons s’il y a eu effectivement des erreurs de votre part ou de sa part dans la gestion de deux interventions. Nous sommes d’accord ?
- Oui, mon colonel, fit Lucille en essayant d’affermir sa voix. Mon intention est de vous aider à y voir clair.
- Très bien, fit le colonel. Avant d’entrer dans le vif du sujet nous allons vous demander de jurer sur l’honneur de dire la vérité sur les faits tels que vous les avez vécus.
- Je le jure, déclara simplement Lucille.
- Bon, eh bien je pense que nous pouvons commencer. Racontez-nous cette intervention du six juin deux mille quatre concernant un jeune garçon dix ans en détresse respiratoire. »
Lucille essaya de dérouler le récit de façon la plus précise et la plus véridique possible. Les trois hommes prenaient des notes au fur et à mesure qu’elle parlait mais ils ne laissaient rien paraître. Quand elle eut finit, elle se tut et attendit en se demandant ce qui allait se passer maintenant.
Le colonel se tourna vers ses collègues et demanda :
« Messieurs, avez-vous des questions sur ce qui vient d’être dit ?
- Oui, répondit le commandant Verfeuil. Mademoiselle, vous avez dit que vous aviez bien reçu le message de l’opérateur du CODIS, vous demandant de laisser l’enfant sur place. Vous confirmez ?
- Oui mon commandant, fit l’infirmière.
- Est-ce que, dans ces conditions, reprit-il un peu sèchement, le fait de l’emmener au centre de secours, qui plus est dans une voiture privée vous semble conforme à l’ordre que vous avez reçu et au plus élémentaire respect de la procédure.
- Non Monsieur » fit la jeune femme sans se démonter.
Les trois hommes semblèrent surpris de cette franchise. En général, dans ces cas-là les gens avaient plutôt tendance à essayer de se justifier au-delà du raisonnable et n’avouaient pas une faute dès la première question. Ou s’ils le faisaient, ils étaient tremblants et effondrés, ce qui ne semblait pas être le cas de cette jeune femme. Il n’y avait pas non plus de bravade dans son comportement, c’est pour quoi le colonel demanda, étonné :
« Mais alors pourquoi avoir agit ainsi ?
- Par ce que ce garçon souffrait d’un asthme allergique chronique et qu’il était en détresse respiratoire aiguë, répondit simplement l’infirmière.
- Quels étaient les signes en présence ? demanda le médecin chef .
- Il avait un sifflement à l’expiration au début, puis s’est carrément bloqué en inspiration, un fort tirage, des sueurs profuses et les lèvres, les ongles et les lobes des oreilles cyanosés.
- Dans un cas comme cela, qu’est-ce que çà changeait de l’emmener plutôt que de le laisser sur place ? repris le commandant Verfeuil. Vous avez gagné au plus cinq minutes !
- C’était un cas flagrant de mal asthmatique, donc une urgence vitale, expliqua calmement Lucille. Seul le manque d’oxygène tue, et là çà pouvait aller très vite. D’ailleurs, quand je suis arrivée au centre de secours et que j’ai commencé le traitement, le malade était déjà inconscient. C’est rare, mais je suis sure qu’on était non seulement à cinq minutes mais à une minute près. »
Il y eut un bref coup d’œil entre le médecin et le responsable du CODIS. Le docteur Réjoulais semblait dire au comandant : « Tu vois, je te l’avais bien dit ». La jeune femme comprit soudain qu’il y avait dû y avoir une discussion sérieuse entre les deux hommes qui devaient avoir des avis différents sur le sujet.
Le colonel jugea plus prudent de réorienter la conversation vers l’intervention la plus récente. Il procéda de la même manière en demandant à la jeune sœur d’expliquer comment s’était déroulé l’intervention qui s’était terminée par le sauvetage de Michelle. Les questions furent à peu près les mêmes que dans le bureau de Jean-Yves sauf que là, elle put s’expliquer jusqu’au bout. Mais, il était difficile de savoir ce que les personnes qui lui faisaient face en pensaient. En tout cas il était assez net que, si l’enquête autour de la première intervention se concentrait sur Lucille, celle de la seconde prenait plutôt pour cible les décisions de René. La jeune femme était cependant à l’aise car elle était vraiment persuadée que le major n’avait pas fait d’erreurs. Elle put donc répondre aux questions honnêtement tout en défendant son ami.
« Bon, conclu le colonel, je crois que nous en avons fini. Je tiens à vous remercier pour la simplicité et la clarté de vos réponses. Avant de vous laisser partir, je voudrais vous poser une dernière question, plus personnelle. Je tiens à souligner que, contrairement aux autres, vous n’êtes pas obligée d’y répondre, c’est juste pour mieux vous comprendre.
Le lieutenant Barreau nous à tracé un portrait peu élogieux de vous. Vous êtes, pour lui quelqu’un d’incontrôlable et de dangereux. Pour le major Réjoulais, au contraire, vous êtes si courageuse que vous méritez une médaille. Où vous situez-vous ? »
Malgré la gravité de la situation, Lucille ne pu s’empêcher de rire. Ces deux avis étaient si caricaturaux et si contrasté que c’était vraiment drôle.
« Excusez-moi ce sourire, messieurs, mais ces deux réactions reflètent bien le caractère passionné de ces deux hommes ! Plus sérieusement, je crois que je ne suis ni nulle, ni exeptionelle. Je suis juste un pompier comme les autres qui essaie de faire son boulot le mieux possible, c’est tout. »
Les trois hommes se regardèrent et, comme personne ne semblait avoir rien à ajouter, le colonel leva la séance.
Lucille serra la main à tout le monde et s’empressa de sortir. Elle se sentait plus légère et avait envie de profiter un peu du soleil avant de repartir vers Vic. Elle s’acheta une chocolatine et s’installa sur l’herbe prés du fleuve pour la déguster. Elle écoutait les oiseaux et regardait l’eau qui semblait s’amuser avec le soleil.
« Alors, on recharge les accus ? »
La jeune femme sursauta, se retourna et se retrouva face au colonel. Elle esquissa le geste de se mettre debout mais il l’arrêta.
« Ne bougez pas » fit-il en s’asseyant près d’elle.
L’infirmière ne savait plus que penser. C’était vraiment la dernière personne qu’elle s’attendait à rencontrer là. Où alors peut-être l’avait-il suivit pour poursuivre l’interrogatoire de manière moins formelle. Elle se dit qu’il valait mieux faire attention à ce qu’elle allait dire.
« Ne vous inquiétez pas, ma voiture est garée prés d’ici, c’est un hasard si je vous ai vu. N’ayez pas l’air si surprise, vous ne savez pas cacher vos sentiments, on lit en vous comme dans un livre !
- Excusez-moi, fit Lucille franchement, mais je suis un peu à cran ces temps-ci, je crois que je finis par me méfier de tout le monde.
- Ne vous inquiétez pas, après tout cela c’est normal d’être un peu nerveuse, répondit le colonel en souriant. Je ne peux pas vous donner les résultats de l’enquête car nous n’avons pas encore délibéré, mais ce que je peux vous dire, c’est que vous pouvez dormir tranquille.
- Et le major ? osa la jeune femme.
- Aussi. Mais je n’ai rien dit, ajouta-t-il aussitôt. Par contre si je suis là c’est parce que je tenais à vous dire quelque chose pour la suite.
- La suite ?
- Oui, la suite de votre engagement dans le corps départemental. Vous savez, s’il y a une procédure à suivre en intervention, çà n’est pas pour faire joli, mais parce qu’elle est le fruit de longues années d’expérience. Elle est destinée, non pas à embêter le monde mais à être plus efficace ensemble. Est-ce que c’est dans cette optique là que vous la comprenez ?
- Euh, oui… je pense, répondit Lucille.
- Pourquoi cette hésitation ? demanda le colonel qui n’avait pas l’air trop surpris de la réaction de la jeune femme.
- Eh bien je pense comme vous, bien sur, mais la procédure ne prévoit pas toutes les situations, et parfois, quand la vie des personnes que l’on secourt en dépend, je pense qu’on peut prendre certaines initiatives pour les aménager.
- Les aménager ? dit le colonel en riant, vous avez des mots bien a vous pour appeler les choses ! Mais je comprends ce que vous voulez dire. Vous voyez, pour paraphraser Molières, je dirais que la procédure est faite pour l’homme, pas l’homme pour la procédure. Elle est un moyen, pas un but, comprenez-vous ?
- Oui, je crois que cette fois-ci, je suis complètement d’accord, approuva la jeune sœur.
- Tant mieux, fit-il en se levant suivit par Lucille. Mais attention, les entorses à la procédure ne doivent être qu’exceptionnelles, n’en abusez pas.
- Oui, Monsieur. »
Il lui tendit la main et elle la serra chaleureusement.
« Ah… une dernière chose, ajouta-t-il. Il est bien entendu…
- … que cette conversation n’a jamais eu lieu, acheva la jeune femme.
- Exactement, fit le colonel, je crois que nous sommes sur la même longueur d’ondes. Je saurais m’en souvenir. »
Il s’éloigna sur cette dernière phrase qui apparaissait assez énigmatique à Lucille. Elle ne le savait pas alors mais ces simples mots annonçaient encore bien des émotions pour la jeune sœur.
« … et puis, j’ai repris le chemin du retour, soulagée, comme je ne l’avais pas été depuis longtemps. »
La jeune femme était dans le bureau de sa supérieure et achevait le récit de cette après-midi d’audience au SDIS.
« Bon, et bien je suis ravie que cela se soit passé de cette manière. Vous savez j’ai prié toute la journée pour vous, fit Mère Jeanne.
- Avec les bras au ciel ? plaisanta Lucille. Comme Moïse qui priait pour le peuple alors qu’il combattait ?
- Non, moi je n’avais personne pour me tenir les bras quand j’aurais été fatiguée, répondit la sœur sur le même ton. Alors je me suis contentée de prier en moi-même.
- Et bien même de cette façon, çà a été efficace ! pouffa la jeune sœur.
- Bon alors maintenant que vous êtes libérée de tout cela, il faut que je vous parle sérieusement à propos des postulantes.
- Oh la, la ! Je n’aime pas quand vous prenez cet air, s’inquiéta Lucille.
- Quel air ? s’étonna la Mère.
- Celui que vous avez en ce moment :sérieux et vaguement ennuyé. En général il est annonciateur de problèmes !
- Des ennuis, je ne sais pas mais un accroissement de vigilance oui.
- Quel est le souci ? demanda la jeune femme.
- C’est au sujet de Sarah. Comme vous le savez elle a vingt trois ans et est infirmière. Mais le souci, c’est qu’elle présenterait des troubles mentaux.
- Graves ?
- Je ne sais pas exactement, répondit Mère Jeanne, la Mère générale à été plutôt vague. Il semblerait qu’elle ait parfois des crises un peu bizarres
- De quelle nature sont-elles ?
- Et bien, apparemment, elle se figerait soudain sans raison au milieu de ses activités. Cela dure deux à trois secondes et elle revient à elle.
- La description ressemble à des crises d’épilepsies ou quelque chose comme cela, fit Lucille.
- C’est ce que nous avons pensé mais elle a emmené dans son dossier médical un avis de neurologue qui ne trouve aucune anomalie de ce coté là. Nous avons demandé un deuxième avis qui confirme le diagnostique. Il a été fait des examens complémentaires qui ne révèlent rien de physique. C’est pourquoi nous en concluons qu’il y a sûrement un problème mental.
- Je comprends, dit la jeune sœur. Et son comportement général, à quoi ressemble-t-il ?
- C’est cela qui est le plus bizarre, expliqua Mère Jeanne. Il est tout à fait normal la plupart du temps.
- La plupart du temps ?
- Eh bien, c’est apparemment une jeune femme plutôt gaie, un peu timide mais qui, en dehors de ses crises semblerait tout à fait équilibrée. Par contre, il apparaîtrait qu’après chacune de ses absences, elle ait du mal à reprendre pied dans la réalité.
- C’est à dire ?
- En fait elle aurait tendance pendant les heures suivantes à aborder certaines personnes même inconnues et à leur dire des choses sans queue ni tête. Je n’en sais pas plus.
- En effet, c’est plutôt étrange, réfléchit l’infirmière. Et donc en dehors de cela elle a un comportement tout à fait normal ?
- Oui, c’est pour cette raison, que, dans le discernement, il faudra évaluer ces troubles et voir s’ils sont compatibles ou non avec notre style de vie. S’ils sont trop prégnants il sera peut-être nécessaire de la montrer à un psychiatre. Nous en jugerons au fur et à mesure.
- C’est parce que je travaille en psychiatrie que vous m’avez demandé de m’occuper des postulantes ? s’enquit la jeune sœur.
- C’est une des raisons en effet, acquiesça la Mère. C’est même pour cela que la Mère générale les envoie ici. Mais les raisons que je vous ai déjà données en premier sont vraies aussi.
- Ah… Bon… Eh ben heureusement que c’était facile et qu’il n’y avait qu’a leur montrer ce qu’on vivait ! s’exclama Lucille en riant. Mais, sérieusement, vous pensez que je suis à la hauteur pour mener à bien cette tache ?
- Ecoutez, comme je vous l’ai déjà dit nous allons être plusieurs à juger de cela et je serais là dès que vous aurez un doute sur quelque chose. Etes-vous toujours d’accord pour vous en occuper ?
- Oui… Mais c’est aussi toujours entendu que si vous voyez que je ne fais pas l’affaire, vous me remplacez ?
- Bien sûr, fit la Mère en se levant. Allez maintenant, partons sinon nous allons arriver en retard à la messe. »
Lucille sortit et la supérieure la regarda partir.
« M’est avis ma fille que tu pourrais être surprise de voir de quoi tu es capable », se dit-elle en souriant.
Le soir même Lucille se dirigeait vers le cimetière du couvent. Le lieu était calme, idéal pour s’apaiser l’esprit avant d’aller dormir. Le temps était doux et le soleil ne s’était pas encore caché. En arrivant, elle fut surprise de voir Michelle mettre des fleurs sur la tombe de sœur Gertrude.
« Bonsoir, fit la jeune sœur.
- Bonsoir. Comme elle va me manquer, elle est partie si vite, répondit-elle tristement.
- Je ne savais pas que vous connaissiez bien sœur Gertrude.
- Oh si… Figurez-vous que, quand je suis arrivée ici pour me marier, elle a été la première à ne pas me traiter comme une moins que rien. C’est elle qui m’a recommandée pour le travail à la cuisine. Sans elle, je crois que je n’aurais pas tenu le coup très longtemps dans ce village.
- Je comprends, fit la jeune femme. Et comment vous sentez-vous en ce moment ?
- Bien, très bien, répondit Michelle. Je crois que je me reconstruis petit à petit. Le médecin dit qu’il y a beaucoup de progrès. Peut-être que je vais pouvoir commencer à faire des projets d’avenir plus vite que prévu.
- Tant mieux, je suis contente que vous vous sentiez mieux.
- Bon, eh bien je crois que je vais vous laisser, j’ai encore besoin de sommeil.
- Bonne nuit » salua la jeune sœur.
Elles s’embrassèrent et Lucille la regarda partir. Michelle était touchante dans ces moments là et la jeune femme se reprocha d’avoir douté de sa parole. Avec tout ce qu’elle avait vécu depuis qu’elle était installée là, il n’était pas étonnant que, si en plus son mari la battait, elle ait pensé à en finir.
Quoi de plus radical que de se balancer d’un clocher ? La jeune sœur se demanda à nouveau pourquoi elle ne s’était pas simplement jetée d’en haut et pour quelle raison elle était descendue sur le toit. Elle s’était donnée bien du mal pour pas grand chose. En effet qu’elle ait vraiment voulu en finir ou que ce ne soit qu’un appel au secours, dans les deux cas, elle aurait été aussi efficace depuis le haut. Même plus radical, le clocher étant plus visible et plus en hauteur.
A bien y penser c’était même bête de se mettre là pour être vu, car le lieu n’était pas visible d’en bas. D’autre part, en cas de suicide effectif, Michelle aurait eu cent fois l’occasion de sauter avant qu’ils arrivent. Et puis comment était-elle descendue là ? Michelle faisait beaucoup d’escalade étant jeune, elle était même extrêmement forte à ce jeu là. Mais même pour quelqu’un de très fort, descendre un mur complètement lisse sans corde c’était impossible. A moins qu’elle ne soit descendue avec une corde. Mais, à ce moment-là, on l’aurait retrouvée quelque part et cela n’avait pas été le cas.
Lucille continua à réfléchir et finit par conclure qu’il y avait certainement des prises dans le mur du clocher, cela ne pouvait pas être autrement. Elle résolut d’aller le dimanche suivant vérifier cette hypothèse. Puis, elle se leva et reprit le chemin du couvent.
(à suivre le 21 juillet)
Publié le 20/07/2007 à 12:00 par lesromansdelara
Chapitre 10
Intervention mouvementée
Lucille descendait en vélo vers le village en se disant qu’elle avait beaucoup de chance. Il faisait à nouveau très beau pour son jour de repos. Bien sur, elle était de garde chez les pompiers, mais cela ne l’empêchait pas de se détendre. Elle avait décidé d’aller enquêter dans le clocher, puis de flâner un peu dans les rues de Vic.
Elle se dirigea vers l’église et posa son vélo contre le mur. Puis elle rentra dans l’église par la petite porte de côté. Elle en profita pour prier un peu puis, elle essaya de se mettre dans la peau de Michelle ce fameux matin.
« Bon alors voilà. Je viens de me faire battre par mon mari et je suis désespérée. Je viens ici, je monte à la tribune… » Lucille joignait au fur et à mesure le geste à la parole. « Ensuite, je prends la clef. Oui, elle sait où elle est, elle aide suffisamment à la paroisse. J’ouvre, la porte et je monte… Euh non…Je ne veux pas attirer l’attention donc je remets la clef où elle était, voilà… et ensuite je referme la porte… »
La jeune femme essaya de tirer la porte depuis l’intérieur, mais c’était impossible. Il n’y avait plus de poignée. Si on la fermait, pour rouvrir, il fallait la clef. Alors comment avait-elle fermé puis que la clef se trouvait dans sa cachette quand les gendarmes étaient arrivés ? Lucille se souvenait très bien avoir vu cette porte close, et même tellement bien fermée que le gendarme avait cru qu’elle était verrouillée. D’ailleurs, à ce propos… La jeune sœur ressortit et essaya de pousser la porte de l’extérieur, ce qu’elle fit facilement car il y avait un jeu d’au moins un centimètre entre le seuil et la porte. Donc il fallait exclure le fait qu’elle se soit coincée ce jour-là. Si Emeric n’avait pas pu l’ouvrir c’est qu’elle était bien fermée à clef. Mais comment alors la clef était-elle revenue à sa place dans la petite niche ?
Lucille, quant à elle laissa la porte ouverte et monta en haut du clocher en réfléchissant. Impossible sauf si… Une idée lui traversa l’esprit si brusquement qu’elle faillit louper une marche. Sauf si Michelle n’était pas seule ce jour-là. Pas seule, mais avec qui ? Peut-être ce Ceven…
« N’importe quoi… je délire» se dit la jeune femme . En effet pourquoi aurait-il aidé sa maîtresse à se jeter du haut du clocher pour appeler à l’aide aussitôt ? C’était stupide…
La sœur arriva en haut des escaliers et se pencha sur la balustrade. Le mur était impeccablement plat. Pourtant elle se souvenait d’avoir eu la veste déchirée par quelque chose en remontant Michelle. En se déplaçant, quelque chose de brillant fiché à mi-chemin dans la paroi attira son regard. C’était un piton. Peut-être l’avait-elle fiché là pour avoir une prise. Mais où était les autres ? Elle se pencha mais ne vit ni pitons, ni trous où ils auraient pu être encastrés avant d’être retirés. Le fait qu’il soit à mi-chemin faisait penser à un piton d’arrimage pour assurer quelqu’un. Il était en effet trop loin de la balustrade en haut et du toit en bas pour être un point d’appuie pour un grimpeur sans corde.
Donc si on admettait qu’il y avait eu une corde où était-elle maintenant ? Il n’y avait aucun endroit pour la cacher même provisoirement sans que personne ne l’ait vue. Par contre s’il y avait eu une seconde personne qui l’ait faite descendre puis qui ait prit la corde, là ce serait logique.
Lucille avait déjà assisté à des manœuvres où l’on faisait descendre quelqu’un. En plus d’un système pour arrêter la corde en cas de chute il y avait toujours un point fixe quelque part qui assure le tout. Elle se souvenait que, l’autre jour ses collègues l’avait placé autour de la balustrade à l’opposé. Peut-être que si sa théorie était bonne la mystérieuse personne avait pris le même. Elle alla vers cette balustrade et s’agenouilla. Il y avait bien des traces de corde jaune comme celle des pompiers mais rien d’autre.
« Non, c’est pas ça, murmura la jeune femme. Je me joue des films et en plus je soupçonne quelqu’un qui me fait confiance, je suis en dessous de tout ».
Comme elle était prête à se donner des claques son bip se mit à sonner.
« Ho, la, la ! Sauve qui peut !» se dit-elle en partant à toute vitesse. L’urgence de partir en intervention n’était pas la seule cause de sa précipitation. En effet la sirène se trouvait dans le clocher juste au-dessus de sa tête. Il valait mieux qu’elle prenne le large avant de finir complètement sourde. Et heureusement, qu’elle s’était décidée vite car elle était aux dernières marches quand la sonnerie commença à retentir faisant un vacarme assourdissant.
Lucille rit toute seule en sortant de l’église. Elle saisit son vélo et fonça vers le centre de secours. Une minute après elle rentrait dans son vestiaire. C’était un accident de la route et une personne se trouvait incarcérée dans sa voiture à cinq kilomètres de là. Le VSAV et le Véhicule de Secours Routier étaient demandés.
Comme c’était dimanche, il y avait assez de monde pour armer tous les véhicules. L’infirmière se dirigea donc vers sa voiture et démarra derrière les autres. L’intervention était sous la direction de René, le plus haut gradé, et, dans l’équipe de secours routier se trouvait Louis. La jeune femme espérait qu’il n’y aurait pas d’autres problèmes entre les deux hommes. En dehors du fait que c’était toujours ennuyeux de se disputer, une intervention comme celle-là demandait une bonne coordination, donc une bonne entente. Il fallait en effet être efficace rapidement.
C’était d’autant plus vrai dans ce cas là car, quand ils arrivèrent, ils virent de suite que l’intervention allait être compliquée : la voiture était dans le fossé sur le flanc droit. Elle avait été arrêtée par un arbre qui la bloquait au niveau du toit et qui menaçait de finir de tomber. Le conducteur était coincé à l’intérieur et il était difficile de voir dans quel état il était.
René analysa la situation instantanément et organisa rapidement l’opération :
« Allez, dit-il aux hommes du VSR, vous sécurisez cet arbre d’abord, ensuite vous calez la voiture. Les autres vous essayez de faire un premier bilan de la victime dès que l’arbre est attaché. Par contre tant que la voiture n’est pas calée vous ne touchez à rien. »
Les pompiers du VSR se dirigèrent vers l’engin pour prendre les cordes, pendant que ceux du VSAV essayaient de voir où en était la victime. Seul Louis restait là.
« Qu’est ce que t’attends, lui demanda René, que l’arbre se replante ?
- Non répondit-il d’un air assuré. Mais je me disais que, comme la voiture l’a tapé en venant de la route, il n'y a aucun risque qu’il lui tombe dessus. S’il cède, il tombera dans la prairie. Pourquoi perd-on du temps à le caler ?
- Ecoute, là, c’est toi qui nous retardes. Dans un cas comme cela on prend un maximum de précautions alors…
- René, le coupa Lucille qui était près de la voiture, le conducteur a une hémorragie au niveau de la cuisse, il faudrait la stopper le plus vite possible.
- D’accord, fit-il en se dirigeant immédiatement vers elle. Les gars vous tenez la voiture. Louis, tu arrimes cet arbre. Lucille tu es la plus légère, tu seras l’écureuil. Grimpe et passe par la vitre avant elle est ouverte. »
L’infirmière se plaça dans le fossé à la hauteur de la roue avant et regarda René.
« Tout le monde est prêt ? demanda-t-il
- Prêts, répondit l’équipe d’une seule voix
- Bon allez, vas-y doucement» ordonna-t-il à la jeune femme.
Elle grimpa avec précaution sur le flanc de la voiture, prit appuie sur les montants et se glissa dans l’ouverture de la vitre avant. Elle positionna ses pieds avec précaution sur l’appuie tête et l’accoudoir du siège passager pour ne pas tomber sur le conducteur. Puis elle essaya de s’installer assez confortablement pour pouvoir durer dans la position et rester efficace. Elle finit par caler ses pieds sur le bas de la portière avant gauche qui lui servait de plancher, ses jambes passant sous celles de l’homme. Elle annonça :
« C’est bon j’y suis ! »
Puis elle prit des ciseaux dans sa veste et coupa promptement la jambe droite du pantalon de l’homme. Quand elle arriva au milieu de la cuisse, un jet de sang la manqua de peu, la faisant un peu reculer. Lucille appuya de toutes ses forces sur la plaie les bras tendus ce qui stoppa l’hémorragie.
« Ca va ? demanda René de l’extérieur.
- Oui, répondit-elle, c’est bon l’hémorragie est enrayée. Pas besoin de point de compression. Je vais faire le relais par un pansement compressif et le perfuser.
- OK, mais pas de mouvements brusques. L’arbre est attaché mais la voiture n’est pas encore calée.
- D’accord, je ne bouge pas » fit Lucille .
Elle sortit un carré de mousse entouré d’élastiques de sa veste avec sa main droite, la main gauche restant plaquée sur la cuisse de la victime. Elle appliqua le carré sur la plaie et le fixa en serrant le plus fort possible. Elle sortait de ses poches de quoi perfuser l’homme quand elle crut entendre un craquement. Elle s’arrêta pour écouter. Mais elle n’entendit plus que ses collègues qui se préparaient à découper. Il n’était par rare quand on était dans la voiture d’entendre tout un tas de bruits étranges. C’est pourquoi elle continua sa tâche.
Soudain elle entendit un grand craquement et simultanément elle sentit la voiture basculer sur ses roues contre le remblai du fossé. Puis, dans un vacarme assourdissant, elle vit avec horreur le toit se plier. C’était étrange car tout se passait au ralenti mais de façon inexorable. Le toit descendait et allait bientôt toucher la tête du conducteur. Lucille prit ses ciseaux, découpa la ceinture de sécurité de l’homme. Puis elle monta sur le siège passager et le fit basculer la victime à plat dos sur le plancher de la voiture sous le volant. Il était temps car le toit avait déjà écrasé les appuis-tête et continuait à descendre. Elle se coucha à plat ventre sur les banquettes. Elle hésita un quart de seconde. Elle serait plus en sécurité sur le plancher avec la victime mais, pour cela, elle devrait remuer de nouveau le conducteur et risquer d’aggraver ses blessures. C’était un quart de seconde de trop. Comme le toit appuyait sur le dossier, la banquette remonta et Lucille se retrouve coincée contre le toit qui continuait à descendre. Soudain, tout s’immobilisa.
« Lucille ! Lucille, ça va ? Cria René d’une voix angoissée.
- Tout va bien, répondit aussitôt Lucille. Mais je ne peux plus bouger et je ne vois plus la victime. Je ne sais pas où en est le pansement compressif et je n’ai pas pu perfuser.
- T’inquiète pas, on va vous sortir de là le plus vite possible.
- O.K., occupez-vous du conducteur en premier, pour que le SAMU puisse le prendre en charge dés qu’ils seront là.
- On va voir ce qu’on peut faire. Bouge pas on arrive. »
Justement, elle entendit la sirène de la voiture du SAMU qui arrivait. Maintenant qu’elle était immobile et réduite à l’inactivité, elle se rendait compte de tout ce qui se passait autour d’elle. Une discussion s’élevait entre deux hommes et elle crut reconnaître les voix de René et de Louis.
« Mais enfin, disait René, qu’est-ce que t’as foutu ? Ou c’est que tu as appris à faire un arrimage ?
- C’est pas ma faute, répondit piteusement le jeune homme, je pensais vraiment qu'il tomberait de l’autre coté.
- Et c’est pour çà que non seulement tu n’obéis pas à mes ordres, mais, en plus de ne rien faire, tu t’appuies sur cet arbre ?
- Mais j’avais une crampe ! protesta Louis.
- Une crampe, une crampe… Et pour une crampe tu mets en danger la victime et tes collègues ?! explosa le major. Bon, disparais de ma vue, on en reparlera ! Je vais demander des renforts et prévenir Greg. »
Puis elle entendit le médecin du Samu, râler qu’on le dérangeait pour rien et Rémi le chef du VSR qui lui expliquait qu’il faudrait qu’il attende un peu et qu’ils ne pouvaient pas faire plus vite. Ensuite, la voix de René se refit entendre.
« Lucille, à cause de l’arbre qui est dessus on ne peut pas enlever le toit, alors on va casser le pare-brise et récupérer le monsieur en découpant la porte. Ensuite on s’occupera de toi, ça va toujours ?
- Oui, très bien.
- Bon, si tu as le moindre problème tu cries, recommanda le Major.
- D’accord ! Ne t’inquiètes pas ! répondit la jeune femme. »
Peu après, elle les entendit scier le pare brise, puis une série de bruits de moteurs et cisailles l’informa que la pince hydraulique était en train d’attaquer la porte. La voiture grinça, vibra mais, parfaitement calée, ne se déplaça pas. C’est alors que la voix de Greg lui parvint aux oreilles.
« Et petite sœur, tu vas bien ?
- Oui, t’es déjà là ? s’étonna l’infirmière.
- Tu sais quand on m’a dit ce qui s’était passé, j’ai pas traîné ! s’exclama le chef de centre.
- Dis, à ce propos, il faudra que tu calmes René. Il est furieux contre Louis.
- Ah bon pourquoi ?
- Tu lui demanderas de t’expliquer. Dis, où en sont-ils?
- Ils ont découpé la porte et ils mettent le vérin hydraulique pour repousser le tableau de bord, fit Greg après être allé demander. Surtout tu le dis si tu sens que ça bouge. »
Elle ne sentit rien au début puis quelque chose lui appuya sur les jambes.
« Stop ! cria-t-elle.
- Stop ! » répercuta le lieutenant.
Immédiatement, le mouvement cessa.
« Qu’est ce qu’il y a ? demanda-t-il.
- Quelque chose m’appuie sur les mollets. Pour l’instant ça fait pas mal mais il ne faudrait pas que la pression augmente.
- D’accord, on va voir ce qui se passe. »
Deux minutes après il revint et informa Lucille.
« Bon on croit savoir ce que c’est, on a déplacé le vérin. On va reprendre et tu dis si ça va. »
Ca allait bien cette fois-ci et la jeune femme ne sentit plus rien bouger.
« Ca y est, on le voit, dit René à son tour. Le pansement a bien tenu. Le Samu s’occupe de lui avant qu’on le sorte de là. Tu tiens le coup ?
- Oui, ça va mais ce serait bien que cela ne dure pas trop ! Je suis un peu à l’étroit pour respirer ici !
- On va faire notre possible, sister . »
Cela prit dix minutes. Elle les entendait faire les manœuvres et c’était comme si elle les voyait hisser le conducteur sur la planche en bois prévue à cet effet puis le mettre sur le matelas et dans l’ambulance. Puis elle entendit le VSAV démarrer.
« Bon, ça y est ! On va pouvoir s’occuper de toi ! annonça Greg.
- Comment allait-il ? s’inquiéta Lucille.
- Pas trop mal, répondit le chef de centre. Un peu faible, bien sur mais le médecin pense qu’il ne devrait pas y avoir de problème. »
Il fut interrompu par un bruit de sirène qui approchait.
« Qu’est-ce que c’est ? demanda l’infirmière.
- Le VSAV de Trenac qui arrive. René l’a demandé en renfort.
- Ah bon pourquoi ? Pour moi ?!.. Mais je vais bien ! s’exclama-t-elle.
- Ben on ne sait jamais…
- T’as le chic pour remonter le moral de quelqu’un toi !…
- Arrêtes de râler et ne t’agites pas ! C’est mauvais pour le souffle ! »
Il plaisantait, mais en fait c’était un peu vrai. Lucille commençait un peu à en manquer et elle résolut de ne parler dorénavant que si c’était vraiment nécessaire.
Peu après, René revint lui expliquer qu’ils allaient essayer de l’atteindre en passant par le haillon arrière. Ils comptaient procéder de la même manière que pour le pare brise et ensuite il suffirait de découper le fauteuil pour la décoincer.
Tout marcha comme prévu et Lucille entendit René donner les ordres :
« Allez, attention, on coupe le siège. »
La jeune femme sentit les vibrations de la pince, puis une série de craquements se fit entendre.
« Tenez-le… doucement… voilà c’est bien, commanda le major. Bon, Lucille, on va le basculer lentement et tu dis si tu as mal. »
Elle sentit le siège bouger et la compression diminua. Elle prit une grande bouffée d’air. Ouf ! Ca faisait du bien de pouvoir respirer librement ! Il était temps car elle commençait à se sentir un peu bizarre. Soudain elle prit conscience que Greg était à coté d’elle.
« Heureux de te voir ! fit-il.
- Et moi donc ! répondit l’infirmière.
« Ne bouges pas, recommanda Greg qui s’était glissé jusqu’à elle. Je vais regarder si tout va bien. Bon je vais commencer par les jambes. Tu peux bouger ?
- Oui, je peux. »
Il fit ainsi un bilan de tout le corps. A un moment Louis intervint lourdement :
« Eh Greg, n’en profites pas !
- Toi, fit René, tu la ramènes encore une fois et tu prends ma main dans la figure !
- Oh ça va, si on peut plus plaisanter…
- Tu sais, coupa froidement Rémi, je serais dans ton cas je la mettrai en veilleuse et me ferai tout petit. »
La remarque fit de l’effet à Louis car Rémi avait toujours été un de ceux qui était le plus proche de lui dans la caserne. Il se mit alors dans un coin pour bouder tranquillement.
Pendant ce temps Greg avait finit d’examiner Lucille et tout allait miraculeusement bien.
« Et ben, t’as eu du bol ! conclut-il. Bon, si on sortait de là maintenant ?
- Avec plaisir, répondit la jeune sœur. Aides-moi à me glisser, s’il te plait. »
Ils se traînèrent jusqu’à la plage arrière.
« Rémi, fit René, mets des couvertures pour protéger le haillon, que personne ne se coupe. »
Rémi s’exécuta et Greg sortit bientôt suivi de Lucille qui se traînait un peu difficilement car elle commençait à avoir des fourmillements dans les jambes et ne pouvait que très peu y appuyer dessus.
« Alors Sister, t’as passé un bon moment là-dessous ?
- Mémorable… Je m’en souviendrais de celui-là ! Aïe, fit-elle en posant le pied par terre.
- Qu’est-ce que tu as ? As-tu mal quelque part ? s’inquiéta le major.
- C’est rien, juste des fourmis dans les jambes.
- Ha, je vois…
- Hé ! s’exclama-t-elle alors que le major la saisissait dans ses bras, mais qu’est-ce que tu fais ?
- Les fourmis ça vit dans la nature ! plaisanta-t-il en la déposant plus loin sous un arbre. Et puis, je préfère qu’on s’éloigne de cette voiture de malheur ! » ajouta-t-il alors que la jeune femme retirait ses rangers pour se masser les pieds.
Puis, semblant soudain se souvenir de quelque chose, il se leva d’un coup.
« Bon, maintenant que tout le monde est en sécurité, on va régler nos comptes ! »
Et il se dirigea à grandes enjambées vers Louis. Lucille l’avait rarement vu aussi en colère et elle eut peur que ça tourne mal. Elle essaya de se lever mais ses jambes n’avaient pas repris tout à fait leur mobilité et elle manqua de tomber.
Heureusement, Greg, qui avait vu, s’interposa :
« René, pas maintenant, ce n'est pas le moment !
- Laisse-moi régler son compte à ce petit c…, rugit le major.
- Non, répondit fermement le lieutenant, on fera plutôt un débriefing quand tout le monde sera un peu plus calme. Pour l’instant on range tout et on verra au centre, tranquillement assis autour d’une table.
- Mais… commença René.
- Il n’y a pas de mais, c’est un ordre, ne m’obliges pas à hausser le ton.
- C’est toujours pareil ! protesta le major, tu le protèges parce que c’est le fils de Jean-Yves !
- Mais non, tempéra Greg, tu sais bien que ce n’est pas vrai. Je te promets qu’on va y réfléchir objectivement sans tarder. Mais ça n’est pas quand on est très énervé qu’on peut en parler calmement. Tu comprends ?
- Mouais ! D’accord… on range alors. »
René s’éloigna pour aider les autres à remiser le matériel. Pendant ce temps, Lucille s’était relevée et expliquait à l’équipe du VSAV de Trenac que tout allait bien et qu’ils pouvaient partir.
« Oui les gars, avec tout cela j’ai oublié de vous dire que c’était bon pour vous. Désolé de vous avoir dérangé pour rien, s’excusa le lieutenant.
- Ne t’inquiètes pas Greg, le rassura le chef d’équipe, dans ces cas-là on aime autant se déplacer pour des clous. Salut ! »
Ils se serrèrent la main et quand tout fut en ordre, Lucille remonta dans la voiture. Rémi se mit au volant à la demande de Greg. Le lieutenant et le major, qui avaient besoin de se parler seul à seul, prirent la voiture de commandement, et les deux hommes restant ramenèrent le VSR.
Lucille remontait à vive allure vers le couvent. Avec tout cela elle allait finir par être en retard à la prière du soir.
La réunion avait mis un peu de temps à démarrer car il fallait attendre que le VSAV revienne de l’hôpital.
Finalement, le débriefing eut lieu, et l’attente avait eu l’avantage de calmer René qui arriva à reconstituer la situation assez calmement. Tout le monde était d’accord sur la chronologie des évènements, par contre, les responsabilités étaient contestées par le seul qui s’avérait être en cause. Pour Louis, il était évident que cet arbre ne devait pas tomber et il ne pouvait pas deviner que s’appuyer dessus était dangereux. De plus, il avait essayé, pendant que les autres calaient la voiture, d’arrimer le tronc mais il soutenait que c’était impossible.
« Comment cela impossible ? s’étonna Rémi.
- Oui, je voulais un point d’ancrage et je n’en ai pas trouvé.
- Comment cela ? demanda René. Et l’arbre de derrière ?
- Il n’était pas placé comme je voulais, fit Louis de mauvaise foi.
- Pas placé comme tu voulais ?!… » s’énerva René.
Greg lui plaça la main sur le bras. Cela devait être un signe convenu entre eux car il se produisit assez souvent ce soir-là et, à chaque fois, le major se taisait et laissait parler le lieutenant.
Lucille, quant à elle, en les écoutant commençait à penser, qu’en effet Louis était un peu dangereux. Pas tellement par ses gestes mais par son attitude inconséquente et son entêtement à croire que lui seul avait raison. Puisqu’il ne voulait rien entendre, Greg résolut d’en reparler au conseil de centre pour en tirer les conséquences.
Après la réunion, Lucille demanda à René des précisions sur les points d’ancrages. Elle avait cru comprendre qu’il y avait plusieurs moyens d’arrimer quelqu’un ou quelque chose. Elle lui demanda, en prenant exemple sur le sauvetage de Michelle, où il aurait placé la corde dans le clocher, si la balustrade d’en face avait été inabordable. Le major réfléchit un instant et répondit que les poutres du dessus auraient aussi pû bien faire l’affaire.
Après l’avoir remercié et prit congé de tout le monde elle retourna dans le clocher et vérifia poutres. Des petits bouts de fils rouges y étaient incrustés. Aucunes des cordes des pompiers n’étaient rouges et les traces étaient relativement fraîches. Michelle avait donc utilisé une corde et quelqu’un l’avait aidée à descendre du clocher sur le toit. Mais pourquoi ? Elle n’arrivait pas à trouver d’explications qui se tiennent.
Sur le chemin du retour elle croisa Yves, le mari de Michelle. Elle s’arrêta pour lui parler un peu car, quelque part, il lui faisait de la peine. Comble de malchance, le pauvre homme venait de se faire cambrioler. Heureusement pour lui, les voleurs avaient dû être dérangés et n’avaient rien eu le temps d’emporter. Quand elle arriva au couvent, elle n’eut que le temps de se changer, de remettre sa robe, sa cape de cœur et d’entrer dans la chapelle pour la prière.
(... à suivre le samedi 28 juillet)
Publié le 27/07/2007 à 12:00 par lesromansdelara
Chapitre 11
Les postulantes
Une semaine après ces évènements, la communauté s’apprêtait à recevoir les postulantes. Elles devaient arriver dans l’après-midi, accompagnées de la Mère générale. Il régnait dans le couvent une ambiance de joyeuse effervescence.
Lucille, elle, avait le trac comme jamais. Et si elle ne s’en sortait pas ? Si les postulantes percevaient mal la communauté par sa faute. Et est-ce qu’elle saurait convenablement les aider, en particulier Sarah ?
Jusqu’à aujourd’hui elle n’y avait pas trop pensé tellement elle était préoccupée par ce qu’elle avait découvert dans le clocher. Elle en avait parlé à la mère dès le dimanche soir et celle-ci l’avait écouté très attentivement.
« Je pressentais quelque chose comme cela, fit-elle quand la jeune sœur eu finit. Michelle n’avait pas d’autres moyens pour divorcer à son avantage. Alors, ils ont monté cette petite comédie pour discréditer Yves.
- Je comprends à peu près la chronologie des évènements, reprit Lucille, mais un petit détail me chiffonne. Pourquoi cette porte de clocher était-elle fermée à clef ?
- J’y ai pensé moi aussi et j’ai peut-être trouvé une explication : et s’ils s’étaient fait prendre de vitesse ?
- Comment ça ? demanda la jeune femme.
- Et bien, quand Michelle à été en place, expliqua la supérieure, Charles a appelé les secours depuis le clocher. Il avait pensé avoir largement le temps de redescendre. Mais, ce qu’il n’avait pas prévu, c’est que les gendarmes soient juste en bas et arrivent si vite. Le couple avait refermé la porte à clef pour ne pas être dérangés et comme les gendarmes ne savaient pas où se trouvait la clef, ils n’ont pas remarqué qu’elle n’était pas à sa place.
- Oui, s’exclama la jeune sœur, et il a dû être sacrément surpris de les voir essayer de monter si vite ! Quand il a pû sortir du clocher, dans la panique, il n’a pas pris le temps de refermer. Il a juste poussé la porte, posé la clef et il est descendu.
- Le seul problème est de savoir comment il est ressorti sans que vous le voyiez, objecta la supérieure.
- A bien y penser, je crois qu’il n’était pas ressorti, fit la jeune femme. Quand nous sommes rentrés dans l’église je me souviens avoir vu un homme mettre un cierge dans une chapelle latérale. Je m’en souviens parce qu’il est plus courant de voir des femmes faire cela.
- Oui c’est possible, approuva Mère Jeanne. Ensuite il a profité de ce que tout le monde fixait le clocher pour sortir sans être remarqué. Tout cela est très logique. Mais il y a une dernière chose que je ne comprends pas.
- Laissez-moi deviner : pourquoi ce drôle de point d’ancrage sur la poutre ?
- Oui. Votre ami, René, avait l’air de dire que le plus évident était celui de la balustrade. Alors pour quelle raison a-t-il choisi celui-là ?
- Pour la même raison qui les a fait choisir ce côté du clocher pour descendre : pour ne pas être vus, expliqua Lucille. Cette face est difficilement visible d’en bas, l’autre, par contre, est très exposée. En arrimant de l’autre côté, il prenait le risque d’être vu. C’est aussi pour cette raison qu’ils ont fait le coup assez tôt le matin. Il y a beaucoup moins de passage à cette heure là. Cela réduisait les risques.
- Ils avaient vraiment bien préparé leur complot, dit la Mère. C’est une stratégie imparable.
- Il faut prévenir la gendarmerie et leur dire ce que l’on sait, fit la jeune sœur.
- Doucement, nous n’avons pas de preuves pour étayer nos dires, tempéra la supérieure.
- Et le bout de corde sur la poutre ? suggéra Lucille.
- Ca ne prouve rien du tout voyons ! Non, je pense qu’il vaut mieux attendre encore un peu. Nous avons l’avantage de savoir ce qu’ils ont fait, sans qu’ils s’en doutent. Ils sont sûrs d’eux et se croient à l’abri. Ils feront des erreurs et nous pourrons avoir nos preuves. »
La jeune femme n’avait rien répondu. Elle savait que la mère avait raison mais son tempérament avait du mal à se plier à l’attente pure et simple. De plus cette situation entre Michelle et son mari était assez malsaine et elle avait du mal à accepter que cela s’éternise. Elle avait l’impression que laisser s’envenimer les choses pouvaient finir par être dangereux. Elle ne savait pas à quel point elle avait raison.
Mais, comme elle avait pris la ferme résolution d’aborder un problème après l’autre, elle n’avait pas réalisé que les postulantes arrivaient si vite. Elle fut presque surprise, ce matin-là en se réveillant, de se dire qu’elles seraient là dans l’après-midi. C’est à partir de ce moment-là qu’elle sentit le trac s’insinuer en elle.
Une heure avant l’arrivée des jeunes femmes, Lucille se rendit sur la tombe de sœur Gertrude.
« Aidez-moi, guidez-moi et demandez à Dieu de m’inspirer. Il n’y a que Lui qui puisse me sortir de là… »
Elle fut tirée de sa prière par la cloche du couvent qui sonnait le rassemblement à toute volée. Mon Dieu elles étaient déjà là ! La jeune femme descendit la colline à toutes jambes et ne ralentit qu’au moment de ressortir du côté du parking. Heureusement, elle n’était pas la seule à être en retard. Les sœurs arrivaient de tous côtés.
La Mère générale parlait avec Mère Jeanne et près d’elle se trouvaient les deux jeunes femmes ainsi qu’une autre sœur que Lucille ne connaissait pas. Mère Sylvie était une femme impressionnante. C’était une grande et forte femme de soixante ans qui faisait penser aux généraux qu’on voyait dans les films. Mais sa bonté et son sens de l’écoute attirait l’estime dès qu’on la connaissait un peu.
Après les premiers contacts tout le monde était rentré dans la salle de communauté. Sœur Myriam y avait préparé un goûter avec des gâteaux et des jus d’oranges. Les deux postulantes commençaient à se détendre un peu. Elles arrivaient dans un lieu inconnu où elles devraient passer un an au moins. De plus ce couvent serait le lieu du discernement sur leur engagement. Il y avait de quoi être intimidé.
Les dix-huit sœurs s’étaient rangées par ordre d’âge et années de vocation. L’infirmière était de toute façon la dernière, étant la plus jeune à tous les abords. De plus, elle avait demandé à sa supérieure de ne pas la présenter tout de suite comme la maîtresse des postulantes. Elle voulait d’abord les observer au naturel sans le poids de la relation dirigeante-dirigées.
Mère Jeanne commença donc les présentations de chacune dans l’ordre naturel des âges. Sœur Louise et sœur Irma, les plus âgées depuis que Gertrude était partie, puis sœur Myriam qui s’occupait de la cuisine et sœur Irène la lingère qui étaient de la même année. Ensuite venaient sœur Marie-Yves la jardinière, sœur Roselyne pour le réfectoire, sœur Claire l’archiviste, sœur Frida et sœur Pierrette qui s’occupaient de la librairie. Après venaient les quatre sœurs qui s’occupaient de fabriquer et de vendre les hosties produites par le couvent : sœur Josette, sœur Fabienne, sœur Vivianne et sœur Nicole. Puis ce fut le tour de sœur Brigitte l’intendante et de sœur Patricia qui tenait la porte. Enfin, sœur Corinne l’assistante et la comptable, et Lucille l’infirmière.
Pendant les présentations et les heures qui suivirent, celle-ci eut toute latitude pour observer les deux jeunes femmes. Elles lui semblaient très différentes l’une de l’autre ce qui pouvait être à la fois une richesse mais aussi une difficulté.
Maylis, la plus âgée, avait un an de plus que Lucille. Grande, blonde aux yeux bleus, vive et extériorisée, elle paraissait ne pas avoir froid aux yeux. Par contre, elle semblait avoir conscience qu’elle était bourrée de qualité et elle avait tendance à regarder les autres avec une légère commisération.
Sarah, quant à elle, paraissait timide, ce qui lui donnait un aspect général beaucoup plus sur le recul. Elle était brune aux yeux bruns et ses cheveux formaient de drôles de boucles indisciplinées encadrant son visage encore très enfant. Mais elle parlait volontiers quand on lui adressait la parole et avait une conversation très agréable. En tout cas, pour l’instant, rien ne laissait voir dans son attitude le moindre trouble psychique.
Ce premier contact terminé, sœur Corinne emmena les jeunes femmes dans leurs chambres pour qu’elles puissent s’installer pendant que la Mère générale demanda à Lucille et à Mère Jeanne de la suivre dans le bureau de la supérieure.
« Bon, commença-t-elle quand elles se furent assises, je suis très heureuse d’être là avec vous pour vivre les premiers moments de ces jeunes femmes dans notre congrégation.
- Inutile de vous dire à quel point nous sommes heureuses de les accueillir, fit Mère Jeanne avec enthousiasme.
- Et vous ma chère sœur Lucille. Comment avez-vous vécu ces premières minutes ?
- Pour être sincère… je suis un peu partagée », hésita un peu la jeune femme. Elle voulait à la fois exposer ses difficultés, mais, en même temps, son état d’esprit tranchait tellement avec le climat général d’allégresse général, qu’elle avait l’impression de réagir de travers.
La Mère générale devinait ce qui se passait dans la tête de la jeune sœur et elle voulut la rassurer de suite :
« Dites simplement ce que vous pensez, n’ayez pas peur, fit-elle avec bonté.
- Merci, ma Mère. Je ne voudrais pas casser l’ambiance de fête mais je n’arrive pas à être totalement joyeuse. Je suis à la fois très contente de leur arrivée, mais, en même temps, je me sens un peu nerveuse à l’idée que je ne serais peut-être pas à la hauteur de la responsabilité que vous m’avez confiée.
- Vous avez le droit de ressentir cela, répondit Mère Sylvie. Vous savez, vous avez un rôle vis à vis des postulantes que n’auront pas vos sœurs. Si vous n’étiez pas du tout anxieuse, c’est moi qui m’inquièterais ! Au moins, cela prouve que vous êtes consciente de vos responsabilités. Mais ne vous angoissez pas outre mesure. Mère Jeanne vous épaulera et vous pouvez toujours me joindre si vous rencontrez le moindre problème.
Mais maintenant, dites-moi, qu’avez-vous perçu au premier abord au sujet de ces jeunes femmes ? »
Lucille réfléchit un peu avant de répondre puis se lança franchement :
« Il est difficile de dire quelque chose après une heure passée ensemble, car je ne veux pas les enfermer d’emblée dans des a-prioris. Mais je pense, sans trop m’avancer, qu’elles sont très différentes l’une de l’autre. Autant je crois qu’il faudra rassurer Sarah et l’aider à s’affirmer, autant il faudra peut-être que je ne me laisse pas trop marcher sur les pieds par Maylis. »
Les deux supérieures se regardèrent d’un air assez satisfait de la réponse.
« C’est bien observé, approuva la supérieure générale. Vous avez raison de ne pas vouloir les évaluer trop vite pour prendre le temps de mieux les connaître. Sœur Jeanne vous a parlé des réserves que nous avons vis à vis de Sarah. Qu’en pensez-vous dans un premier temps ?
- Et bien, répondit l’infirmière, pour l’instant, il n’y a rien dans son comportement qui laisse entrevoir un désordre psychique, mais il est encore trop tôt pour dire quoi que ce soit.
- C’est vrai, intervint Mère Jeanne, que je m’attendais à trouver quelqu’un de moins discret.
- Oui elle est, en effet, étonnante, fit Mère Sylvie. Mais il faut la voir au moment de ses crises et après celles-ci. C’est une autre personne. L’essentiel est de savoir si cela influe dans le discernement qui nous intéresse. Attention toutefois de ne pas délaisser Maylis. Vous devez les guider chacune selon ses besoins.
- J’essaierai de faire au mieux. »
La réunion fut interrompue par le téléphone. C’était sœur Corinne qui avait terminé de montrer leurs chambres aux postulantes. Comme c’était bientôt l’heure de la messe, elles se séparèrent.
Lucille avait un peu de mal à trouver le sommeil. La soirée s’était pourtant terminée très agréablement par une petite veillée qui permit à chaque sœur de présenter la mission qui lui était confiée. Ensuite, chaque postulante exposa le parcours qui l’avait conduite à la communauté. Demain elle serait présentée aux postulantes comme leur guide pour cette année et elle se demandait comment ça allait se passer.
Au bout d’un moment, elle en eut assez de se tourner dans son lit et elle décida d’aller prendre une tisane pour se changer les idées. La jeune sœur se leva et descendit à la cuisine en pantoufles pour ne réveiller personne. Quand elle arriva des bruits de voix lui firent deviner qu’elle n’était pas la seule à ne pas dormir. C’était les deux postulantes qui échangeaient leurs premières impressions de la journée.
« … quand même très grand, finissait de dire Sarah.
- C’est vrai, répondit Maylis. Je me demande ce qu’on va nous donner à faire.
- Comme je suis infirmière, peut-être que je pourrais aller à l’infirmerie.
- Sauf qu’il n’y a personne là-bas. L’infirmière doit se tourner les pouces ici. Ca m’étonnerais qu’elle te demande de l’aider à ne rien faire !
- Je me demande quel âge elle a, elle fait si jeune ! s’exclama Sarah.
- Oui, c’est vrai. Elle ne doit pas être tellement plus vieille que toi. Je savais qu’il y avait une jeune sœur et j’aurais aimé qu’elle soit un peu plus âgée pour pouvoir partager avec elle.
- Pourquoi ? Tu ne peux pas avec les plus jeunes ?
- Si, mais quand on a trente ans on n’a pas les mêmes préoccupations qu’à vingt, fit Maylis d’un air docte. Et puis elle a l’air très gamine. Vraiment être pompier… ça fait rêve d’adolescente attardée.
- Je ne suis pas d’accord ! C’est au contraire un service qui doit demander de l’initiative et un très grand sens de la responsabilité.
- Tu dis ça parce que tu es jeune. Mais tu verras, quand tu auras mon âge et un minimum d’expérience, que certains engagements sont bons quand on est jeune, mais pas plus tard. En tout cas cette fille me paraît insignifiante, conclu autoritairement Maylis.
- Dis, qui tu crois que ce sera la maîtresse de postulat ? interrogea Sarah.
- Je pensais à la Mère. Il paraît qu’avant elle était maîtresse des novices.
- Tu crois ? En tous cas j’espère que ce ne se sera pas la sœur qui s’occupe du jardin. Elle a l’air sévère et me fait un peu peur. »
Lucille n’entendit pas la réponse de Maylis car elle s’était éloignée un peu honteuse d’avoir écouté en cachette. D’autre part, après ce qui avait été dit, elle ne se voyait pas rentrer dans la pièce et dire qu’elle avait entendu. Elle ne voulait pas qu’elles croient qu’elle était fâchée et qu’elles soient gênées dans leurs relations futures.
En remontant dans sa chambre elle réfléchit à ce qu’elle avait entendu. Paradoxalement, elle était rassurée de savoir à quoi s’en tenir et elle n’en voulait pas du tout à Maylis. Bien sur, la jeune sœur se disait qu’elle allait avoir du mal à se faire reconnaître en tant que guide, mais d’un autre coté ce serait à elle de gagner leur confiance. Ce défit ne lui déplaisait pas. Elle garda donc pour elle ce qu’elle avait entendu et s’endormit presque immédiatement.
Le lendemain matin après la prière, Mère Sylvie prit congé en souhaitant bon courage à tout le monde. Mère Jeanne, quant à elle, invita les postulantes à venir dans son bureau. Elle leur demanda leurs premières impressions et les écouta.
« C’est très bien, fit-elle avec un bon sourire quand elles eurent terminé. Alors maintenant que nous avons pris contact je vais vous expliquer comment nous allons nous organiser durant cette année. Mais, pour cela, il faut que j’appelle celle qui sera votre maîtresse de postulat.
- Oh ! s’exclama Maylis, ce ne sera pas vous ?
- Non. La conduite de la communauté me prend déjà beaucoup de temps. J’ai donc délégué à une sœur la tâche de vous guider durant cette année. Mais je reste bien sur disponible quand vous voulez en cas de besoin. Excusez-moi, je vais lui dire de venir. »
La Mère composa un numéro sur son téléphone mobile.
« Oui, c’est moi. Vous pouvez venir… Elle arrive tout de suite » ajouta-t-elle pour les jeunes femmes.
Celles-ci se regardèrent avec anxiété, surtout Sarah qui n’arrêtait pas de se répéter : « Surtout pas Marie-Yves, surtout pas Marie-Yves… » Maylis, elle, se demandait qui, à part la supérieure, serait à la hauteur pour les encadrer. Elle se remémora les présentations de la veille et pensa, qu’à la rigueur, sœur Corinne pourrait faire l’affaire.
L’attente fut de courte durée car quelqu’un frappa à la porte et entra dans la pièce à l’invitation de la supérieure. Sarah, qui comprit la première ouvrit de grands yeux, pendant que Maylis trouvait Lucille très indiscrète de les déranger dans un moment aussi important pour elles. Elle se dit que la jeune sœur allait sûrement se faire renvoyer sur-le-champ pour les laisser avec la sœur qui allait les accompagner durant cette année et qui n’allait pas tarder à arriver. Mais, à sa grande surprise, la Mère sourit et invita l’infirmière à s’asseoir.
« Mesdemoiselles, je ne vous présente pas sœur Lucille. Elle sera votre maîtresse de postulat cette année. »
Sarah, un peu revenue de sa surprise, se contenta de sourire. Quant à Maylis, l’annonce avait du mal à passer de ses oreilles à son cerveau. Elle avait bien entendu les mots mais leur signification lui échappaient :
« Qu… Quoi ?… bafouilla-t-elle. C’est ça notre maîtresse de postulat ?…poursuivit-elle d’un air dédaigneux. Mais elle n’a même pas mon âge…
- Mais oui Mademoiselle, pouffa Lucille, ça n’est que ça !… »
Mère Jeanne, elle ne rigolait pas. Elle se tut un moment, le temps de laisser l’émotion passer puis enchaîna en fusillant Maylis du regard.
« Je mettrais cette réaction sur le compte de la fatigue et de l’émotion, Mademoiselle. Mais c’est la dernière fois que je tolérerais de tels propos vis à vis de sœur Lucille. Elle a certes un an de moins que vous en âge, mais je vous pris de vous rappeler qu’elle a neuf ans de plus de vocation. Elle est, de plus, la déléguée de la congrégation pour votre formation première. A ce titre vous lui devrez le respect en toute occasion. J’espère que je n’aurais pas à vous le rappeler.
Ceci dit, continua-t-elle d’une voix plus neutre, je vais laisser sœur Lucille vous parler plus en détail de votre emploi du temps.
- Comme vous êtes ici pour découvrir la vie de la communauté, et pour discerner si c’est à cela que vous êtes appelées, commença la jeune sœur d’une voix qu’elle essayait de rendre la plus ferme possible, nous avons décidé de vous faire vivre le même rythme que celui de la communauté.»
La jeune femme leur distribua les emplois du temps.
« Comme vous le constatez, poursuivit-elle, vous suivrez donc les horaires communs de prières qui sont 8h, 12h30 et 19h, la messe étant à 18h. Le dimanche elle est à 11h et vous pourrez, si vous en avez besoin, faire la grasse matinée. »
Sarah, qui était un vrai loir, fit un geste de satisfaction. Maylis, quant à elle était en train de penser qu’elles n’étaient quand même pas venues là pour dormir, mais n’osa rien laisser paraître. Après la remontée de bretelles de tout à l’heure, elle n’avait pas envie de se distinguer à nouveau.
Pendant ce temps Lucille continuait :
« Nous aurons des temps de cours en début d’après-midi qui seront un temps de découverte de l’histoire de la congrégation et de nos règles de vies. Le samedi, je vous recevrais l’une après l’autre pour que nous puissions parler de votre cheminement et de votre ressenti.
Le matin et en milieu d’après-midi vous avez un temps de travail. Pour Sarah, ce sera de l’aide à l’infirmerie et du jardinage avec sœur Marie-Yves. »
Le visage de la jeune postulante se décomposa.
« Il y a quelque chose qui ne va pas ? interrogea Lucille.
- Non, ce n’est rien… hésita la jeune fille. C’est juste que sœur Marie-Yves m’impressionne un peu. »
L’infirmière avait une furieuse envie de la rassurer par un : « Ne t’inquiètes pas, moi aussi. » Mère Jeanne qui savait ce qui se passait dans la tête de la jeune sœur eut soudain un urgent besoin de ramasser quelque chose derrière son bureau…
Mais la maîtresse des postulantes resta imperturbable.
« Ne vous fiez pas aux apparences, répondit-elle d’une voix douce. Sœur Marie-Yves est excellente et saura vous apprendre plein de choses. Quant à vous, Maylis vous irez à la fabrication d’hosties, sauf le mercredi matin où vous aurez toutes les deux un groupe de catéchisme à la paroisse. Vous aiderez aussi sœur Roselyne pour l’entretien du couvent.
- En quoi consiste cet entretien du couvent ? demanda l’ intéressée avec étonnement.
- Pour faire plus simple c’est le ménage, expliqua la Mère.
- Le ménage ? Parce que ce sont les sœurs qui le font ? On ne peut pas payer quelqu’un pour ça ?
- Non, on ne paye pas quelqu’un pour nettoyer derrière nous, répondit Lucille que l’attitude de Maylis commençait à agacer. Ca ne fait pas précisément partie de l’esprit de la congrégation.
- Bon, fit la Mère pour calmer le jeu, si vous leur faisiez visiter le couvent ce serait une bonne entrée en matière.
- Tout à fait. Allez mesdemoiselles, allez vous préparer ! Nous commencerons dans un quart d’heure. Rendez-vous dans le parking.»
Les deux jeunes femmes partirent et la supérieure fit signe à Lucille de rester.
« Alors qu’en pensez-vous ? demanda-t-elle.
- Que je ne sais pas si je serais de taille à tenir tête à une personnalité telle que celle de Maylis, répondit honnêtement la jeune sœur
- Laissez-moi vous donner un conseil. Positionnez-vous d’emblée. Vous avez presque le même âge mais vous n’êtes ni une copine, ni une inférieure. Je sais bien que parfois vous avez du mal à être sure de vous, mais là votre rôle est légitime et il va falloir le remplir avec assurance.
D’autre part, elles ont besoin d’être guidées avec la même attention et le même soin. Ne laissez pas vos sentiments personnels favoriser l’une plutôt que l’autre. Vous aurez des sympathies et des antipathies pour l’une ou pour l’autre, c’est inévitable mais, surtout, n’en laissez rien paraître.
- Que c’est difficile ! s’exclama la jeune sœur. Je crois que c’est au-dessus de mes capacités.
- Ne vous en faites pas. Le premier formateur c’est Lui, répondit Mère Jeanne en montrant son image du Saint Esprit en forme de feu. Alors laissez-le agir. Quant à vous, vous n’avez qu’a Lui préparer le chemin, c’est tout.
- C’est tout ! Une simple promenade de santé à vous entendre !
- Mais je vous avais dit que former les autres c’était très formateur » fit la supérieure en riant.
Lucille sortit du bureau en se disant que vraiment les choses n’étaient pas gagnées.
« Bon, pria-t-elle en son cœur, Tu m’as choisie pour cette tâche alors maintenant débrouille-Toi pour que ça marche ! »
Et elle s’avança d’un pas décidé vers le lieu de rendez-vous.
( ... à suivre Mercredi 1 août )
Publié le 01/08/2007 à 12:00 par lesromansdelara
Chapitre 12
Un ménage mal fait
Quand Lucille arriva sur le parking, les postulantes étaient déjà là et la visite commença par un bref rappel historique. Elle leur raconta comment leur fondatrice, Priscille de Castelmauroux, avait choisi ce couvent pour fonder sa communauté.
« Mais, demanda Sarah, si c’est le couvent fondateur, pourquoi la maison-mère est-elle à Rome ?
- Parce que, quand la communauté à été reconnue par l’Eglise, son siège a dû être transféré à Rome, expliqua Lucille. C’est comme cela pour toutes les congrégations. »
Puis elles se rendirent à peu près partout, de la cave au grenier en passant par l’infirmerie, la buanderie, la fabrique d’hosties et même le cimetière. En rentrant vers le couvent, Lucille s’aperçut que Sarah n’était plus avec elles. Elle se retourna et vit la jeune fille en arrêt devant la tombe de sœur Gertrude. Elle l’appela plusieurs fois et dû aller lui taper sur l’épaule pour qu’elle réagisse.
« Ca va Sarah ? demanda-t-elle
- Oui, répondit la postulante en sursautant, je m’excuse j’étais plongée dans mes pensées.
- Je vois bien, fit Lucille en riant. Aurais-je affaire à une rêveuse ?
- Oui, un peu » répondit la jeune fille en rougissant.
Elles continuèrent ensuite par la cuisine. Comme elles y descendaient Maylis s’exclama :
« C’est vraiment une grande maison !
- Oui, renchérit Sarah, c’est un vrai labyrinthe !
- Ne vous inquiétez pas, fit la Maîtresse, vous vous habituerez vite ! »
En arrivant dans la cuisine, elles rencontrèrent les cuisinières en pleine action pour la préparation du repas de midi.
« Oh, sœur Lucille ! dit sœur Myriam. Michelle a une bonne nouvelle à vous annoncer !
- Ah bon ? Qu’est-ce qui se passe ? demanda la jeune sœur.
- Eh bien, à ma dernière consultation, nous avons eu une entrevue avec Yves, et le psychiatre m’a autorisée à le revoir. Nous avons décidé d’essayer de retenter la vie commune.
- Ah bon ? fit l’infirmière un peu étonnée. Vous êtes sûre de ce que vous faîtes ?
- Oui, j’ai bien réfléchi et nous avons passé un contrat avec Yves. S’il n’a ne serait-ce qu’un geste violent, je pars et il ne me revoit pas. Vous savez, cela n’est pas facile de jeter à la poubelle vingt ans de mariage. Je pense que cela vaut la peine de tenter le coup.
- Vous avez raison d’essayer, répondit Lucille pour se donner une contenance. Quand est-ce que vous partez ?
- Dès ce début d’après-midi, je pense. Autant ne pas traîner maintenant que c’est décidé.
- Bon, eh bien je vous souhaite bonne chance ! dit la jeune sœur. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez pas.
- Oui, je sais que je peux compter sur vous. Je ne pourrais jamais assez vous remercier pour ce que vous avez fait pour moi. »
Et Michelle embrassa Lucille qui essayait de sourire pour ne pas laisser paraître son malaise. Et si elle s’était trompée du tout au tout ? Le fait que cette femme rentre chez elle maintenant, ne cadrait pas du tout avec la théorie qu’elle avait échafaudée. Elle ne voulait pas quitter son mari, sinon elle n’aurait pas décidé de revenir auprès de lui ! Lucille se disait qu’elle s’était laissée influencée par le charme d’Yves qui l’avait complètement embrouillée. Finalement, elle avait fini par douter de cette femme qui se faisait battre et à qui elle avait promis de l’aide ! Du coup, après tout cela, geste spontané de reconnaissance de Michelle avait engendré en elle un fort sentiment de culpabilité.
Heureusement la visite finissait et l’heure de la prière sonnait ce qui donnait un échappatoire à la jeune sœur. Elles se quittèrent donc en très bons termes et Lucille se dit qu’il fallait qu’elle parle de tout cela avec Mère Jeanne.
L’après-midi était assez avancée. La jeune sœur avait montré aux postulantes leurs lieux de travail. Sarah avait pris contact avec Marie-Yves. Elle lui avait expliqué qu’elle ne savait rien sur le jardinage et avait tout à apprendre. La jardinière avait eu un sourire en coin et avait répondu en regardant Lucille :
« Ce n’est pas grave. J’ai l’habitude des cas désespérés ! De toute façon, cela ne peut pas être pire que certaines ! »
Puis ce fut au tour de Maylis qui fut prise en charge par sœur Josette pour la fabrication des hosties. La postulante semblait être assez contente de ce travail et avait commencé son ouvrage avec ardeur.
Après cela, Lucille se mit à aider au ménage. Elle nettoya la chambre que Michelle avait laissé une heure plus tôt. La jeune sœur trouva un pyjama oublié. Elle se dit qu’elle irait le lui porter après le repas du soir, parce elle n’aurait pas le temps de le faire avant la messe. Elle avait parlé du comportement de Michelle avec la Mère qui ne comprenait pas plus qu’elle à quoi cela rimait. Elles se félicitèrent de n’avoir rien dit de leurs soupçons car elles seraient passées pour des imbéciles maintenant !
C’est dans cet état d’esprit que Lucille prit son vélo le soir même et descendit au village pour voir Michelle. Le pyjama lui donnait une bonne excuse pour vérifier que tout allait bien pour le couple. En passant dans le cloître, elle croisa sœur Roselyne qui vérifiait le ménage de la chambre et était un peu agacée par ce qu’elle découvrait.
« Dites-donc ! Quand vous faîtes une chambre à fond, il faudrait apprendre à tirer les meubles ! Vous avez laissé des moutons partout derrière !
- Je m’en excuse, fit la jeune sœur. Je finirai demain.
- Non, laissez tomber ! Je vais le faire, ça ira plus vite ! »
La jeune femme s’éclipsa rapidement pour ne pas s’énerver. C’était quand même désolant le ménage ! Elle essayait toujours de faire de son mieux mais elle oubliait toujours quelque chose. En plus le pire avec le ménage c’est qu’on ne le remarque que quand c’est mal fait ! Sur ces bonnes pensées, elle enfourcha son vélo et fila vers le village.
Elle mit à peine cinq minutes pour aller du couvent à la maison du couple Darrube. Elle se saisit du sac dans lequel elle avait mis le pyjama de Michelle et, passant le portail grand ouvert, elle s’avança dans l’allée. C’était une maison magnifique avec un grand parc bordé d’arbres centenaires et de magnifiques massifs de fleurs. La jeune femme se dit que ce serait le paradis de sœur Marie-Yves de s’occuper d’un tel jardin !
Elle longea successivement le cours de tennis, puis la piscine, avant d’arriver au perron. Elle posa son vélo contre la façade, gravit vivement les trois marches et sonna à la porte. Rien ne se passa. Elle se dit qu’elle n’avait pas enfoncé le bouton assez fort et recommença. Aucune sonnerie ne retentit.
Pourtant il y avait de la lumière à l’intérieur et elle entendait parler. Elle tenta alors de frapper, mais à peine avait-elle touché la porte qu’elle s’ouvrit toute seule.
La jeune sœur, surprise, ne savait trop quoi faire. Elle ne pouvait pas quand même entrer comme cela chez les gens ! Comme elle entendait des gens discuter, elle appela :
« Michelle !… »
Personne ne répondit.
« M. Darrube !… »
Toujours rien. Pourtant la personne qui parlait, continuait. Elle rentra alors mais tout doucement. Elle pourrait ainsi voir discrètement où ils étaient, puis annoncer directement sa présence en faisant du bruit pour ne pas leur faire peur. A tous les coups leur sonnette était en panne et ils avaient oublié de fermer la porte !
Lucille se guida sur la voix pour avancer. Elle entendait de plus en plus distinctement. Après le vestibule, elle laissa le hall d’entrée et s’engagea dans un couloir. A sa droite se trouvait une magnifique salle à manger mais elle continua car le son venait de plus loin. Elle déboucha dans une autre pièce aménagée en salon. C’était de là que venaient les voix. En fait c’était un poste de télévision dont le son avait été monté à fond qui donnait l’illusion d’une conversation en cours.
« Pas étonnant qu’ils n’entendent rien, entre l’immensité de la maison et la télé à fond !… » pensa Lucille.
Elle se sentit soudain honteuse d’être entré chez des gens en catimini à cette heure-là. Il n’y avait quand même pas urgence à rendre un pyjama ! Elle avait donc résolu de rebrousser chemin quand un doute affreux l’arrêta net. Et si le son de cette télévision avait été monté volontairement pour masquer des cris, par exemple ? Peut-être qu’Yves était, en ce moment-même, en passe de mettre une raclée à sa femme. Si c’était le cas et qu’elle s’en allait maintenant, Lucille ne se le pardonnerait jamais !
La jeune femme traversa alors le salon et se retrouva au pied d’un grand escalier en bois. Elle monta lentement en essayant de ne pas faire craquer les marches. En arrivant sur un long palier la sœur tendit l’oreille pour essayer de percevoir quelque chose d’autre que la télévision. Il lui sembla distinguer des sons de voix qui avaient une conversation assez houleuse.
« Flutte, se dit-elle, j’en étais sure ! Ils se disputent déjà et ça risque de mal finir !»
Elle essaya de s’approcher quand, soudain, elle entendit une porte s’ouvrir à l’autre bout de l’étage. Elle entra alors vivement dans la première pièce qui était à sa portée et repoussa la porte derrière elle. Son cœur battait fortement dans sa poitrine et elle avait l’impression de n’entendre que lui. Entre ça et les hurlements de la télé il lui était difficile d’entendre autre chose. Il lui sembla quand même qu’au moins deux personnes passaient et se parlaient, non pas en criant mais sur un ton assez dur. Elle les entendit s’éloigner et descendre les marches.
La jeune sœur sortit alors de sa cachette et les suivit. Elle se pencha prudemment sur la rampe et vit des ombres qui venaient du salon. Ils étaient donc là. Elle redescendit doucement dans le but de faire le tour de la pièce par le couloir pour avoir l’air de venir de dehors.
Elle était au milieu de l’escalier quand le son de la télévision s’arrêta brusquement. Elle resta en arrêt, se demandant ce qui se passait. En tous cas, cela n’arrangeait pas ses affaires, car maintenant elle n’avait pas intérêt à faire le moindre bruit. Elle se demanda ce qui était le mieux : continuer, remonter, ou simplement signaler sa présence en expliquant comment elle était arrivée là. Elle penchait plus pour cette dernière solution quand elle entendit à nouveau une conversation venant du salon. Elle descendit encore un peu et distingua nettement les voix du couple.
« Mais enfin c’est stupide ! Pourquoi ne pas simplement divorcer ! disait Yves.
- Maintenant je suis bête ! s’exclama Michelle. J’en ai plus qu’assez, tu m’as toujours traitée plus bas que terre !
- Mais enfin je t’ai tout donné : un nom, une fortune, une renommée…
- Ouais une renommée de profiteuse oui ! coupa-t-elle. Tu es content ? Tu as fait une bonne action ? Tu as sorti une pauvre fille du ruisseau, une moins que rien et tu lui as donné quoi ? La chance de vivre dans un bled paumé c’est tout !
- Voyons, tu vis bien, dans une magnifique maison…
- Qui est à toi ! Comme tout le reste d’ailleurs ! Tu ne m’as jamais rien donné ! J’ai vécu ici pendant vingt ans et tu crois que je vais laisser tout cela ? »
... à Suivre Samedi 4 août)