Chapitre 1
Vol au-dessus d’un nid de gargouilles
La petite chapelle du couvent était silencieuse. Seul un petit souffle d’air, passant par une fenêtre ouverte, faisait bouger les pages des bréviaires et apportait avec lui l’odeur printanière des fleurs du jardin. Mère Jeanne jeta un regard autour d’elle. Les dix-huit sœurs étaient là, au complet, assises dans les stalles parfaitement ordonnées autour du chœur. L’horloge du cloître commença à sonner et, instantanément, les sœurs se levèrent et entamèrent l’office des Laudes.
Mère Jeanne aimait que la liturgie soit soignée. Les sœurs de La Miséricorde de saint Vincent de Paul avaient en effet pour vocation un équilibre entre une fervente vie contemplative et un service actif auprès de toute personne défavorisée. Après la mort de Priscille de Castelmauroux, la fondatrice, en 1852, la congrégation avait pris un tour très conventuel. Mais, après le concile, la communauté, en essayant de retrouver ses racines, avait retrouvée la notion de service. Un peu trop, à un certain moment, au détriment de la vie de prière. Tout était une question de juste dosage et la Mère Jeanne essayait de veiller au bon équilibre. C’est pour cela qu’elle faisait tout ce qu’elle pouvait pour que les offices soient beaux et intériorisés.
Ce matin, en tout cas, c’était bien parti. L’hymne du jour était particulièrement beau et l’âme s’élevait d’elle-même vers Dieu. Soudain une petite sonnerie lui fit l’effet d’un réveil matin et la ramena brutalement sur terre. Une sœur, en bout de rangée, lui jeta un coup d’œil et Mère Jeanne lui fit un signe affirmatif de la tête.
La sœur se leva discrètement et sortit. Arrivée dans le hall, elle se mit à courir laissant au passage sa cape de chœur sur le porte-manteau prévu à cet effet. Elle s’engagea à toute vitesse dans le cloître et, selon un rituel qui paraissait bien rodé, elle enleva son voile laissant apparaître des cheveux bruns de trentenaire. Arrivée à la porte elle retira rapidement sa robe de toile crème, découvrant un survêtement bleu marine, et sauta dans des baskets placés sous un banc. Elle pendit sa robe et posa son téléphone sur le banc, puis elle sortit et enfourcha un VTT qui se trouvait juste a coté de la porte, sous un auvent. Elle s’engagea directement dans la pente de la prairie bordant le couvent, tournant résolument le dos au chemin menant vers la route.
Une sirène retentit au loin. La jeune femme laissa rouler son vélo jusqu’à l’ancien mur de clôture et le sauta à l’endroit où il était à moitié effondré. Elle fila tout droit dans la pente qui descendait au village. A sa droite, la route qui serpentait était visible de temps à autre et le raccourci de la prairie semblait efficace bien qu’un peu raide pour quelqu’un de mal entraîné. Mais la sœur semblait parfaitement maîtriser son vélo et moins de trois minutes après son départ de la chapelle elle débouchait sur la route à l’endroit où était placé le panneau d’entrée de la commune : Vic-sur-Cère. Elle tourna alors à droite, s’engagea dans une petite rue en pente et s’arrêta devant le centre de secours des pompiers du village. Des voitures, garées dans le petit parking du centre, indiquaient à la jeune femme, que d’autres gars étaient déjà arrivés.
Cela lui fut confirmé quand elle ouvrit la porte du bâtiment et qu’elle se retrouva face à trois hommes :
« Tiens, Lucille, quand on parle du loup … » fit un jeune homme blond d’une vingtaine d’année.
- Qu’est ce qu’il y a Louis, c’est quoi ? répondit-elle.
- Un type qui veut se jeter du haut du clocher de l’église, on s’est dit que c’était doublement dans tes cordes ! s’exclama un grand gars taillé comme une armoire à glace et à la voix rocailleuse.
- Mais c’est que tu va finir par devenir un grand spirituel ! » rit Lucille en s’engageant dans le vestiaire des femmes pendant que les autres s’esclaffaient.
Voir qualifier le grand René de spirituel, lui qui se faisait une gloire d’être le plus grand mécréant de l’histoire, il y avait de quoi rire !
Lucille ressortit une minute après, vêtue de la tenue réglementaire surmontée d’un gilet vert marqué : Infirmière Sapeur pompier. Elle s’élançait vers la voiture qui lui était réservée quand René la rappela.
« Eh sister ! Tu montes avec nous dans le VSAV! Le FPTL est déclenché aussi. » En effet quatre autres pompiers montaient dans le Fourgon Pompe Tonne Léger utilisé pour les feux urbains et les opérations diverses.
Lucille s’installa sur la banquette avant, à coté de Gilles, le conducteur, et René s’installa à sa droite. Quelqu’un monta à l’arrière et le Véhicule Sanitaire d’Aide aux Victimes démarra. La glace de séparation de la cellule arrière s’ouvrit et la jeune figure de Louis apparut :
« Eh René ! tu as déjà vu ça ? »
Mais René avait déjà prit le micro en main :
« CODIS ici VSAV Vic parlez »
La radio graillonna un instant puis une voix répondit :
« VSAB Vic ici le CODIS parlez.
- CODIS ici VSAV Vic qui part pour tentative de suicide, commune de Vic, à l’église du village. Effectif 1 dont une infirmière, 1, 2, parlez.
- Bien reçu pour le CODIS. » René se retourna et demanda :
« Vu quoi, Louis ?
- Eh ben ! Un type qui veut se suicider !
- Oui j’en ai déjà vu, et c’est le genre de situation que je n’aime pas…, soupira René. Gilles, ajouta-t-il à l’intention du conducteur, prend à droite vers le plan d’eau, ça va un peu balancer mais c’est plus court.
- Ben pourquoi ? reprit Louis un brin excité. Ca nous change des petites mémés qui font des malaises ou des clodos qui ont trop bu. Là au moins il va y avoir de l’action !
- Hé! Calme-toi un peu ! Je ne veux pas de têtes brûlées dans mon équipe ! Gilles doucement on n’est pas dans un rodéo ! Toutes les interventions sont importantes, l’essentiel c’est de rendre service à la population.
- Oui, renchérit Lucille, on est souvent le seul recours pour les gens âgés perdus au fond de la campagne et…
- On y est ! coupa Louis qui n’écoutait pas.
- CODIS ici VSAV Vic qui se présente à l’adresse indiquée.
- Bien reçu pour le CODIS. »
Ils descendirent du véhicule suivit de près par les hommes du FPTL. Un attroupement assez conséquent était massé au pied de l’église. Les gendarmes étaient déjà là. René se dirigea vers eux.
« Salut Emeric, vous avez fait vite.
- Oui, figure-toi que nous étions postés devant l’église pour faire des contrôles de vitesse, quand on nous a prévenus.
- C’est du bol ça ! Dis-moi, où est-il ?
- Apparemment il serait sur le renfoncement sous le clocher au bord de la corniche. De là on ne peut pas le voir.
- Peut-être en passant par le clocher…
- On y a pensé, coupa Emeric, mais c’est fermé, et on n’arrive pas à joindre le curé pour savoir où est la clef.
- Lucille le sait peut-être… Lucille, cria René en se retournant.
- Ne crie pas ! Je suis là, j’ai entendu ! fit la jeune sœur. Oui je sais où elle est, on y va ?
- Attends une minute. »
René fit signe à tous ses hommes de venir.
« Fred, Armand, Rémi et Geoffroy vous placez un périmètre de sécurité. Je ne veux personne sous cette église. Faites-vous aider de la gendarmerie au besoin. Fred tu prends le commandement.
- On s’en occupe ! répondit Fred un grand gars énergique d’une quarantaine d’année. Venez les gars ! »
Et les trois autres lui emboîtèrent le pas.
« Les autres vous montez au clocher. Essayez de rentrer en contact avec ce type en m’attendant. Louis et Gilles, prenez le lot de sauvetage au cas où ! Je vais contacter le CODIS pour le message d’ambiance
- Oui chef ! » Les deux hommes s’élancèrent vers le VSAV.
« Lucille, fit René en baissant la voix, tu me surveilles Louis. Je ne veux pas d’initiatives téméraires. Vous rentrez en contact avec le gars et vous m’attendez, compris ?
- Oui, ne t’inquiète pas ! répondit la jeune femme »
Louis et Gilles revinrent avec un sac jaune contenant des cordes, des poulies et un harnais de sécurité. Il entrèrent dans l’église qui était vide, à part un homme qui mettait un cierge dans une des chapelles latérales. Lucille les conduisit au fond de l’église et gravit l’escalier de la tribune. Arrivée en haut, elle se dirigea vers un recoin sombre et prit une clef dans une petite niche creusée dans le mur.
« Ah d’enfer la cachette ! ironisa Gilles
- Ouais, ben n’empêche que personne ne l’a trouvée tout à l’heure ! » répondit Lucille en essayant de tourner la clef de la porte de l’escalier menant au clocher. A sa grande surprise la clef força. Elle tira sur la porte qui s’ouvrit de suite.
« Ca alors ! s’exclama l’infirmière, elle était ouverte ! Les gendarmes ont dit qu’ils l’avaient trouvée fermée.
- Ils se sont trompés, d’ailleurs ce n'est pas possible ! Comment tu veux que ce type soit monté sur le toit ? C’est le seul chemin non ?
- C’est vrai tu as raison, je suis bête !
- Alors, on monte ? s’impatienta Louis.
- Oui mais doucement, fit Lucille, nous ne savons pas s’il nous entend. Inutile de l’effrayer. »
Ils gravirent en silence le clocher, ce qui n’était pas facile car leurs rangers étaient particulièrement bruyants. Ils arrivèrent en haut un peu essoufflés, surtout Gilles qui portait le lot de sauvetage.
Louis allait dire quelque chose mais Lucille mit son doigt sur sa bouche pour lui indiquer de se taire. Elle se pencha prudemment sur la balustrade de pierre et regarda.
Le désespéré était là en bas, au pied du clocher, en équilibre sur la corniche bordant le vide. Il s’appuyait sur le toit ce qui expliquait qu’on ne le voyait pas d’en bas. Il n’avait pas l’air de bouger.
Lucille se baissa : « Il est en bas, chuchota-t-elle. On lui parle ?
- Tu n'as qu’à y aller c’est toi l’infirmière ! En plus tu visite les malades à l’hôpital psychiatrique. Tu as l’habitude, dit Gilles.
- Ouais! Mais ça n’est pas tous les jours qu’il y a un qui essaye de se suicider, répondit Lucille
- Pourquoi est-ce qu'on ne va pas directement le chercher ? Cela serait plus simple ! intervint Louis
- C’est ça oui ! Et on fait comment, avec un parachute ? ironisa Gilles.
- On a le lot de sauvetage non ?
- Doucement, intervint Lucille, on commence par lui parler et on attend René.
- Ce gars se sera peut-être jeté en bas le temps que le chef arrive ! s’impatienta Louis
- Nous allons faire de notre mieux pour que ça n’arrive pas, répondit Lucille. J’y vais !
- Attends, fit Louis en la saisissant par le bras, je t’assure qu’on doit…
- Arrête ! répondit Lucille avec autorité. On suit les ordres : on établit le contact et on attend le major, c’est tout ! »
Et elle se dégagea, laissant Louis profondément vexé. Elle s’approcha de la balustrade en pierre et se pencha pour établir le contact visuel. Elle prit une profonde inspiration et se lança.
« N’ayez pas peur ! Nous sommes les pompiers ! Nous sommes là pour vous aider !
- Je n’ai besoin de personne ! Laissez-moi tranquille ! », répondit une voix féminine.
Lucille recula de surprise.
« Une femme ! C’est une femme ! » chuchota-t-elle à l’intention de ses équipiers.
Elle reprit plus haut :
« Madame, je m’appelle Lucille, je suis infirmière sapeur-pompier, je veux juste vous parler.
- Je vous dis que je n’ai besoin de personne! Je veux en finir ! » et elle fit un pas en direction de la corniche.
« Attendez ! répondit Lucille essayant de temporiser. Vous devez avoir de bonnes raisons pour en arriver là, mais nous pourrions en parler, si vous le désirez.
- Mais je reconnais votre voix ! s’exclama la femme. Vous êtes sœur Lucille !
- Oui, fit la jeune femme, surprise. Est-ce qu’on se connaît ?
- C’est Michelle. »
Lucille reconnut brusquement, Michelle Darrube, la personne qui aidait œur Myriam à la cuisine.
« Michelle, mais qu’est-ce qui se passe ?
- J’en peux plus ma sœur, j’en peux plus ! » fit-elle en éclatant en sanglots.
Lucille aurait eu envie de la prendre dans ses bras, mais une verticale de six mètres la séparait de cette pauvre femme.
C’est alors que René arriva.
« Alors on en est où ? demanda-t-il.
« C’est Michelle Darrube, répondit l’infirmière. Regarde, elle est juste là en-dessous.
- Mais bon Dieu, comment est-elle arrivée là ?
- Je ne sais pas, fit Gilles. La question est surtout de savoir comment on va la sortir de là !
- Qu’en pense-tu ? questionna le major.
- Qu’on n’arrivera à rien si on ne l’approche pas ! »
René poussa un grand soupir : « C’est bien ce que je redoutais ! J’ai déjà demandé le renfort du Groupe d’Intervention en Milieu Périlleux. Mais ils ne seront pas là avant trois quarts d’heure au moins.
- Mais elle a le temps de sauter vingt fois d’ici là ! s’exclama Gilles.
- Oui, et c’est pour ça qu’il faut garder un contact le plus continu possible, acquiesça René.
- Il faudrait être plus proche, s’empressa de dire Louis, reprenant l’argument de Gilles.
- Je crois qu’il n’a pas tort, fit Lucille, ça serait mieux si quelqu’un descendait en attendant le GRIMP… Au cas ou…
- Bon d’accord, assez perdu de temps ! coupa René. Lucille tu te prépares. Je vais lui parler en attendant.
- Pourquoi c’est elle qui irait ? protesta Louis. Je viens de faire la formation Lot de sauvetage alors qu’elle est infirmière et elle ne l’a pas faite ! Je suis plus apte qu’elle !
- Peut-être techniquement, mais Lucille connaît bien cette femme et relationnellement elle sait y faire.
- Mais…
- Il n’y a pas de mais, ni de si ! Lucille y va et puis c’est tout ! trancha le major. Toi tu te tiens tranquille et tu nous aide à préparer ou tu redescends de suite ! »
Louis se tût de mauvaise grâce et rejoignit Gilles qui préparait les cordes. Pendant ce temps, Lucille avait revêtu le harnais et avait repris le dialogue avec Michelle.
« Non je ne veux personne prés de moi ! s’exclamait celle-ci.
- Mais c’est juste pour venir vous écouter de près ! expliqua la jeune femme. Si vous désirez me partager vos problèmes, ce serait bien de pouvoir le faire sans que tout le village entende ce qu’on raconte !
- Bon… d’accord, fit la désespérée après un instant d’hésitation, mais s’il n’y a que vous et que vous vous teniez loin de moi. »
Après avoir vérifié la bonne position de tous les cordages, René lui donna le feu vert.
« Bon tu vas pouvoir y aller, fit-il.
- Tu es sur que c’est à moi de descendre ? répondit la jeune femme à voix basse. Est-ce que tu te souviens ce qui c’est passé à la manœuvre où vous m’avez appris à faire ça ? Je me suis retrouvée…
- …la tête en bas, je sais ! compléta René en riant. Mais, reprit-il sérieusement, tu la connais et tu es la plus à même de l’empêcher de sauter. Allez vas-y c’est un ordre !
- Tenez-vous prêt vous autre ! » ordonna-t-il à Gilles et Louis.
Lucille attendit que la corde soit tendue et enjamba la balustrade en pierre. Elle se tint dos au vide en attendant le signal de René :
« Quand tu veux », dit-il en lui tapant amicalement sur l’épaule.
Elle prit une grande inspiration et se lâcha. Les deux garçons laissaient filer la corde doucement, guidés par René. Lucille descendit lentement le long du clocher et, une minute après, elle prit pied sur le toit. Elle voyait Michelle, juste en dessous d’elle, en équilibre sur le bord du toit.
« J’arrive ! lui dit Lucille. Je cherche juste un appui solide. »
En fait, vu la façon dont la corde était tendue, elle avait déjà un bon appui mais elle cherchait un prétexte pour s’approcher. René le comprit et fit donner de la corde. « Bien, fit-il entre ses dents, très malin ça, petite sœur ! »
Elle descendit jusqu’au rebord et se débrouilla pour prendre pied sur la corniche et s’asseoir sur la gargouille la plus proche de Michelle.
« Voilà ! fit-elle avec un soulagement non feint et en s’efforçant de ne pas regarder en bas. Maintenant on va pouvoir discuter. Alors qu’est-ce… Mais qui vous a fait cela ? »s’exclama-t-elle en apercevant les nombreuses ecchymoses qui parsemaient le beau visage de Michelle :
« C’est Yves… je vis un enfer ! Je n’en peux plus ! » répondit-elle les yeux remplis de larmes.
Lucille n’en revenait pas. Michelle et son mari étaient mariés depuis plus de vingt-cinq ans et ils passaient pour un couple modèle.
« Est-ce que vous voulez m’expliquer ? » demanda la jeune sœur.
Pendant une demi-heure, Michelle déroula l’histoire cachée de son couple. Un mari dépressif qui buvait depuis longtemps, en cachette au début, à cause des enfants. Puis quand ceux-ci furent partis et que le couple se retrouva face à face, les choses empirèrent, de disputes en claques, pour aller, comme ce matin, jusqu’au tabassage en règle.
« Mais pourquoi n’avoir rien dit ? Vous avez des amis qui pourraient vous aider.
- Parce que c’est dur d’accuser l’homme que vous aimez. D’autant plus, qu’il est adorable quand il est à jeun, il se répand en pardons et je me dis à chaque fois que je vais lui donner une dernière chance. Et puis j’ai peur qu’on ne me croie pas…ajouta-t-elle en baisant les yeux.
- Comment ça ? demanda Lucille.
- Vous connaissez Yves, c’est M. Parfait pour tout le monde. Qui croirait-on ? Déjà que notre mariage a fait jaser… »
Lucille se souvenait en avoir entendu parler par sœur Myriam. C’est vrai qu’apparemment, au moment de leur rencontre, ces deux êtres n’avaient pas grand-chose en commun. Yves était issu de la plus riche famille du canton qui possédait la moitié des maisons du village. Il avait fait de hautes études mais avait choisi de revenir dans son village natal pour mettre ses compétences au service de son département. Il travaillait au conseil général comme responsable des aides au développement, et s’était mis aussi au service de sa commune comme conseiller municipal. Il faisait aussi partie d’un tas d’associations caritatives.
Michelle, au contraire, était quelqu’un qui était à la dérive quand elle rencontra Yves. Abandonnée par ses parents, elle avait traîné de familles d’accueil en foyers, pour finir dans la rue. La seule chose qu’elle aimait c’était la montagne. L’été, elle partait dans les Pyrénées et aimait faire de grandes marches dans la montagne, redescendant de temps à autre pour faire la manche et se trouver à manger. Elle adorait l’escalade et, comme elle n’avait pas de quoi s’acheter de matériel, elle montait les parois à mains nues et en sandales.
C’est au cours d’une de ces courses qu’ils se rencontrèrent. Fanatique de montagne, Yves avait fini par remarquer ce drôle de numéro de jeune femme qui grimpait des verticales impressionnantes, sans cordes ni crampons avec l’air de ne pas y toucher.
De fil en aiguille, ils finirent par se marier non sans résistances de la famille d’Yves. Le village non plus ne fut pas tendre pour Michelle. Les gens dirent tout de suite qu’elle s’était mariée par intérêt.
« Je sais que cela n’a pas été évident pour vous, reprit Lucille. Mais si vous voulez, je peux vous aider et toute la communauté avec moi. Vous jeter d’ici ne résoudrait rien et ce serait injuste… C’est à lui d’être puni pas à vous !
- Mais qu’est-ce que je vais faire ? Je n’ai plus la force… sanglota la pauvre femme.
- Pour l’instant rien. Prenez du recul, laissez décanter tout cela. Ensuite seulement vous verrez quelle est la meilleure solution pour vous. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, vous savez qu’on est là.
- Mais si je quitte Yves, où est-ce que je vais aller ? Tous les biens lui appartiennent, je n’ai nulle part où me réfugier.
- Venez au couvent. Je suis sure que sœur Jeanne serait d’accord. Ca serait un lieu neutre. Vous auriez le calme dont vous avez besoin pour vous reposer et réfléchir. »
Michelle releva ses yeux fatigués et regarda la religieuse avec gratitude. Lucille sut que c’était gagné, mais que, tant qu’elles étaient sur cette corniche, la situation restait délicate. Le GRIMP n’allait pas tarder à arriver. Il fallait patienter encore un peu tout sécurisant la situation au maximum.
« Si vous êtes d’accord nous allons remonter. »
Michelle opina de la tête.
« Très bien, reprit Lucille. Je ne peux pas vous aider toute seule. Si vous le permettez, nous allons attendre des pompiers spécialisés qui vont venir nous aider.
- Je comprends, c’est d’accord, dit Michelle.
- En attendant, est-ce que vous me permettez de m’approcher pour vous assurer ?
- Oui je veux bien. Je commence à fatiguer. »
Lucille s’avança et Michelle fit aussi un pas vers elle.
« Non ! fit Lucille. Ne bougez pas ! J’arrive ! »
Mais alors que la jeune femme était à portée de main, Michelle fit un autre pas. Son pied se mit en porte-à-faux sur une irrégularité de la corniche, et elle bascula dans le vide.
Lucille s’élança et la rattrapa de justesse par la ceinture du pantalon. La corde se retendit brusquement et l’infirmière eut l’impression que ses épaules se délitaient sous le choc. Mais elle ne lâcha pas prise. Une clameur sourde monta de la foule amassée dans la rue.
« Accrochez-vous à moi ! » souffla-elle, en saisissant Michelle sous la taille avec son bras libre.
La désespérée se redressa et agrippa ses bras autour du coup de l’infirmière.
« Lucille, Lucille ça va ? cria la voix angoissée de René.
- Oui, c’est bon ! Remontez-nous vite ! cria-t-elle du mieux qu’elle pouvait. »
Il n’était plus temps de tergiverser ! Elle compléta sa prise en serrant ses jambes autour de celles de Michelle pendant que les autres la remontaient. La jeune femme n’avait pas beaucoup de force et avait peur de lâcher. Elle eut l’impression, au bout de quelques secondes, que tous ses muscles se tétanisaient et que la remontée durait des heures. A un moment elle frôla le mur et quelque chose lui déchira la manche de sa veste.
Enfin elles arrivèrent en haut du clocher. Elle sentit le poids qu’elle portait s’alléger. Quelqu’un s’était saisi de Michelle et René aida Lucille à passer la balustrade.
Quand la jeune femme se retrouva sur la terre ferme, la tension nerveuse qui s’était accumulée retomba et elle sentit les jambes lui manquer. Elle s’assit le dos contre la pierre.
«Hé petite sœur ! Ca va ? fit René en s’accroupissant prés d’elle.
- Oui ça va ! Je reprends mon souffle.
- Alors j’avais pas raison ? Cette intervention, elle était vraiment dans nos cordes ! »
Chapitre 2
Esprit de feu
La route serpentait en pente douce mais, aujourd’hui, Lucille la trouvait un peu raide. En temps normal, elle aimait ce moment où elle remontait seule vers le couvent en pédalant à travers la campagne. Mais, après les émotions de la matinée, c’était un peu dur !
Ils avaient emmené Michelle aux urgences de l’hôpital le plus proche, celui de Montmirail à vingt-cinq kilomètres de là. Elle pourrait ainsi voir un médecin qui déciderait de son retour ou non à Vic. Physiquement elle allait bien, mais un traitement psychique serait nécessaire, peut-être a l’hôpital psychiatrique pour favoriser la coupure avec son milieu familial.
Un bref coup de klaxon tira la jeune femme de ses pensées :
« Alors terreur ? On a du mal !? Je te remonte ? »
C’était René qui, après avoir terminé son rapport à l’ordinateur et vérifié le matériel, remontait du centre.
« Je veux bien mais ça n’est pas ton chemin, rétorqua Lucille en s’arrêtant.
- Si ! J’ai un chantier à la maison des Anglais, alors je vais voir ce que font mes ouvriers. »
En effet, René était menuisier-charpentier et employait trois personnes. Le vélo fut prestement rangé à l’arrière de la camionnette et le Major démarra.
« Sacrée inter… commenta-t-il.
- Oui, heureusement que ça n’est pas tous les jours ! rétorqua Lucille.
- D’autres en aimeraient bien un peu plus ! répondit René en fronçant les sourcils. Tu sais, je suis inquiet au sujet de Louis.
- Tu as peur qu’il te fasse des problèmes par ce qu’il est le fils de l’adjoint du chef de centre ?
- Mais, je m’en fous de ça ! répondit-il avec véhémence. Il pourrait être le fils du colonel que je dirais quand même ma façon de penser ! C’est une tête brûlée ! Un jour, il risque de se blesser ou de blesser quelqu’un d’autre !
- Mais je suppose que tout les jeunes sont un peu tout-fous et ont du mal à prendre la mesure du danger. Il n’a que dix-huit ans, il a le temps de mûrir.
- Tu sais, répliqua René, ça fait trente ans que je suis pompier et j’en ai vu rentrer des jeunes. Ce qui m’embête avec lui c’est qu’il n’écoute rien, il s’entête dans ses erreurs.
- Touches-en un mot à Greg, quand il rentrera de vacances, suggéra Lucille.
- C’est bien ce que je compte faire ! Mais ce n’est pas la première fois que je lui parle de ça et il est pris entre deux feux. Jean-Luc est son adjoint et il n’est pas très à l’aise.
- Oui, mais c’est lui le chef de centre et c’est à lui de décider ce qu’il y a à faire.
- Je sais bien, soupira René. »
La camionnette s’arrêta devant le portail du couvent. Il descendit et aida Lucille a sortir son vélo du véhicule.
« Merci, René, fit la jeune femme
- Avec plaisir. A plus tard ! fit-il en remontant dans son engin. Hé Sister ! » la rappela-t-il.
Lucille qui poussait déjà son vélo vers le portail se retourna en l’interrogeant du regard.
« Pour l’inter… Bon boulot ! » dit-il en démarrant.
Elle sourit et repartit en traversant le jardin. Il y avait pas mal de sœurs dehors qui vaquaient à leurs occupations et qui la saluaient, l’air un peu curieux de savoir ce qui avait bien pu se passer. En général elle profitait de la récréation, après le repas de midi, pour leur raconter tout ce qu’elle pouvait sans trahir le secret professionnel. La discrétion était importante, surtout dans un petit village où tout le monde se connaissait.
En arrivant dans le cloître, elle croisa sœur Irène qui portait un grand tas de linge sale à la buanderie.
« Ah voilà notre petit pompier qui revient ! dit-elle un brin essoufflée.
- Oui, je suis là ! Vous voulez un coup de main ? proposa Lucille
- Non, non, ma petite fille. Vous voyez, ça fait trente ans que je m’occupe de cette lingerie, j’ai l’entraînement ! » fit-elle avec un sourire malicieux.
La jeune sœur n’insista pas, sachant bien qu’il est plus facile de proposer un service que de l’accepter. Elle se contenta de sourire et de lui ouvrir la porte de la buanderie.
Ensuite elle pressa le pas, parce qu’avec tout cela, elle n’était pas en avance ! Elle s’arrêta devant le bureau de la Mère et frappa.
« Entrez !», répondit une voix.
L’infirmière s’exécuta. Mère Jeanne était avec sœur Corinne son assistante.
« Ah, sœur Lucille! Alors cette intervention ?
- Ca s’est bien passé ! Par contre cela concernait Michelle, la cuisinière.
- Qu’est ce qui lui est arrivée ? Elle va bien ? s’inquiéta la supérieure.
- Pas trop mal ma Mère, elle avait juste un grand besoin de soutien.
- De soutien… Et elle a appelé les pompiers pour ça ?
- Je pense que ça n’est pas elle mais d’autres personnes qui nous ont appelés… Et puis finalement toute une équipe n’a pas été de trop pour la soutenir ! » ajouta Lucille en pensant à la suée qu’avaient pris les autres pour les remonter.
La Mère, qui n’était pas née de la dernière pluie, fronça les sourcils.
« J’ai parfois l’impression que vous ne me dites pas tout…
- On ne peut jamais tout dire ! Vous savez que nous avons un devoir de réserve…
- Oui… il a bon dos le devoir de réserve !…fit-elle avec un sourire en coin. Mais, sérieusement, promettez-moi de ne pas prendre de risques et de faire attention.
- Vous savez que je ne suis pas une tête brûlée et qu’on prend toujours un maximum de précautions.
- Je le sais et c’est pour cela que nous avons accepté votre engagement dans les pompiers… Il y a combien déjà ? Deux ans ?
- Deux ans et demi, ma mère.
- Oui c’est ça ! Le temps passe si vite… Bon a propos de temps, c’est celui de votre méditation, alors allez-y avant le repas. Ah, aussi il faut que je vous dise! En donnant les médicaments à sœur Gertrude je l’ai trouvée fatiguée. Allez la voir et faites le nécessaire. Ensuite, après la récréation vous irez rejoindre sœur Marie-Yves au jardin.
- A propos de cela, il faut que je vous dise…hésita Lucille, je crois que Sœur Marie-Yves ne tient pas vraiment à….
- Je sais ! coupa Mère Jeanne, mais elle a besoin d’aide alors continuez !
- D’accord ma Mère, mais je crois que ça va quelque peu grincer ! » fit la jeune sœur en sortant en sortant.
Mère Jeanne et sœur Corinne ne pure s’empêcher de se regarder en riant.
« Quel numéro celle-ci ! s’exclama la supérieure.
- C’est vrai que depuis qu’elle est là, la vie n’est pas monotone ! Mais, ma Mère, me permettez-vous une question ?
- Allez-y toujours.
- Pourquoi continuez-vous à l’envoyer au jardin ? A en croire sœur Marie-Yves, c’est une vraie calamité dans ce domaine ! »
La mère sourit et paru se recueillir avant de répondre. Sœur Corinne eut peur d’avoir été indiscrète. Mais la supérieure saisit un petit cadre sur son bureau et le tendit à son assistante.
« Que voyez-vous sur cette image ?
- C’est un feu stylisé… hésita la sœur, ne voyant pas du tout où son interlocutrice voulait en venir.
- Je garde ce feu là parce qu’il me fait penser à l’Esprit d’amour qui embrase nos cœurs et que nous avons à partager avec tout homme en détresse, selon notre vocation.
Mais, de plus en plus, quand je le regarde, je pense à sœur Lucille. Elle aussi a un esprit de feu. Un feu, voyez-vous, peut être joyeux, pétiller, partager sa chaleur aux autres, préserver la vie… s’il est bien canalisé. Mais, s’il n’est pas maîtrisé, nous savons tous les ravages qu’il peut causer !
Lucille est pareille. J’ai été sa maîtresse des novices et j’ai vu immédiatement qu’elle avait un caractère capable du meilleur comme du pire. Elle peut s’enthousiasmer pour un tas de choses et, en même temps n’aller au bout d’aucune. Elle va tout faire pour quelqu’un de malheureux mais se mettre en colère pour un rien. Elle a des tas de dons naturels mais, le danger c’est qu’elle devienne orgueilleuse.
Il y a aussi des choses qu’elle ne sait pas faire comme le jardin ou le ménage. Je veux qu’elle garde cela à l’esprit. Ca lui évite d’avoir les chevilles qui enflent ! » conclut malicieusement la Mère.
Le téléphone de la supérieure sonna et elle regarda l’écran de son mobile. Le chiffre « 3 » du poste de Lucille s’affichait. Seules trois personnes avaient un mobile interne : la Mère, son assistante et l’infirmière du couvent. Chacun portait un numéro qui servait à l’identifier et à l’appeler : « 1 » pour Mère Jeanne, « 2 » pour sœur Corinne et « 3 » pour sœur Lucille.
La supérieure décrocha :
« Allô ? .. Oui… A bon ? Combien a-t-elle ? .. Ah quand même! … Oui bien sûr… Est-ce qu'elle est couchée ? .. Bon, vous l’appelez et ensuite, allez faire votre méditation, vous avez juste le temps avant le repas… Ne vous inquiétez pas je le recevrais s’il vient de suite… Oui… Mais vous savez, vue l’heure qu’il est, il ne viendra qu’en début d’après midi… A tout à l’heure ! lança-t-elle en raccrochant.
Sœur Gertrude a 39°5, expliqua-t-elle à l’intention de son assistante. Lucille me prévient qu’elle appelle le médecin. Bon allez ! Finissons-en avec ces comptes voulez-vous ? »
Et elles reprirent le travail interrompu par l’arrivée de la jeune sœur.
« Sœur Gertrude, vous avez à peine touché à votre repas ! déplora Lucille. Vous n’en voulez vraiment plus ?
- Non mon petit, aujourd’hui ça ne passe pas… », répondit la vieille sœur avec une voix fatiguée que Lucille ne lui connaissait pas. L’infirmière n’insista pas. Elle savait que cette ancienne missionnaire, qui avait bourlingué sur tous les continents et vécu des aventures incroyables (parfois un peu enjolivées d’accord…), n’était pas du genre à se plaindre pour un rien.
« Bon ! Mais prenez au moins un peu d’eau », fit la jeune sœur lui en proposant un verre.
Sœur Gertrude but, puis Lucille l’aida à se recoucher.
« Vous ne me racontez rien aujourd’hui sur votre intervention ? demanda la sœur aînée.
- Vous n’êtes pas bien aujourd’hui, je ne voulais pas vous fatiguer.
- Mais ma petite, au contraire ! Quand vous me parlez de ce que vous faites, je me sens rajeunir de vingt ans ! » s’anima la missionnaire.
Lucille rit et raconta en détail les évènements de la matinée. Gertrude était sa grande confidente. Avec elle, elle pouvait se permettre de tout dire car elle était discrète et de très bon conseil. Au fil du temps, une vraie complicité s’était tissée entre les deux sœurs. Malgré la différence d’age, elles avaient les mêmes façons de voir et de penser. La jeune profitait de l’écoute et de l’expérience de l’aînée. La plus âgée, quant à elle, pouvait raconter ses souvenirs et était dynamisée par la benjamine.
« Vous n’avez pas raconté cette histoire de cette manière à la Mère ? s’inquiéta sœur Gertrude.
- Non, j’ai suivi vos conseils : j’ai dit sans dire. Mais je n’ai pas trop de scrupules car la moitié du village était en bas à regarder ! Dés qu’elle va mettre le nez dehors, il y a une dizaine de personnes qui vont se faire une joie de tout lui raconter ! rit l’infirmière.
- Oui mais en « répété, déformé, amplifié » y avez-vous pensé ? objecta la vieille sœur.
- Justement ! De cette manière, quand je lui raconterai la façon dont les choses se sont vraiment passées, elle sera soulagée ! répliqua malicieusement la jeune femme.
- Mais où allez-vous chercher tout ça ? demanda la vieille sœur d’un air faussement scandalisé.
- C’est vous qui m’avez appris ! Allez, conclut Lucille, je vous laisse vous reposer. J’ai rendez-vous avec sœur Marie-Yves au jardin.
- Hou la la, ma pauvre petite! Vous n’avez pas fini la journée !
- Eh non ! ... soupira la jeune femme. Je reviendrais avec le médecin dans l’après-midi, ajouta-t-elle en sortant. »
Elle descendit l’escalier quatre à quatre et se rendit dans le jardin d’un pas décidé.
« Alors ? Sœur Attila est de retour ? interrogea sœur Marie Yves en la voyant arriver..
- Attila ? s’étonna Lucille.
- Ben oui ! Là où vous passez rien ne repousse, c’est bien connu !
- C’est un don qui peut aussi être utile ! Faites-moi donc arracher les mauvaises herbes ! proposa la jeune sœur.
- C’est ça ! ... Pour que vous décapitiez tous mes Dalias et que vous laissiez les mauvaises herbes comme la dernière fois ! Non, prenez plutôt la pelle-bêche et retournez-moi cette parcelle, il n’y a justement rien à sauver par-là ! »
Lucille s’employa du mieux qu’elle le put à retourner la terre. Elle n’aimait pas ça. Elle avait grandi en plein centre de Toulouse et les seules cultures qu’elle avait connues avant d’entrer en communauté étaient les géraniums que sa mère plantait sur le balcon. C’est pour cela que Marie-Yves l’appelait souvent :
« Fleur de pavé !
Lucille releva la tête.
- Avec quoi vous travaillez ?
- Ben, avec une pelle ! répondit la jeune femme.
- J’ai dit une pelle-bêche ! fit la jardinière en montrant un autre outil. Il faut vraiment que je parle à la Mère ! Cela ne peut plus durer ! Vous êtes vraiment bouchée !
- Oh allez-y ! s’énerva Lucille. Et j’espère que vous, elle vous écoutera ! »
Et la jeune sœur se remit de plus belle à bêcher pour se calmer : encore un truc que lui avait appris Sœur Gertrude. Tout a coup, elle sentit quelque chose céder sous son outil et un « scrouitch » peu engageant se fit entendre. Elle se baissa et vit qu’elle avait coupé en deux un énorme bulbe de quelque chose. Elle leva vivement la tête et vit Sœur Marie Yves de dos entrain de s’occuper des rosiers. Par chance la maniaque n’avait rien vu ! La jeune femme s’empressa de tout réenterrer en tassant bien et se remit au travail l’air de rien en poussant intérieurement un « ouf ! » de soulagement.
Soudain elle vit passer une silhouette familière sous le cloître :
« Le médecin arrive, je dois y aller ! fit-elle avec un enthousiasme non feint.
- Tant mieux ! fit la jardinière. Comme ça vous arrêterez de massacrer ces pauvres bulbes d’arôme ! »
La jeune sœur la regarda stupéfaite :
« Est-ce que vous auriez des yeux derrière la tête ?
- Non, mais des lunettes suffisamment larges pour me servir de rétroviseur !
- Je dois y aller ! … », dit l’infirmière précipitamment. Elle partit si vite qu’elle rattrapa le médecin en haut des escaliers.
« Bonjour ma sœur ! Alors ? Notre sœur Gertrude n’est pas bien ? demanda-t-il.
- Non Monsieur. Elle a 39°5 et elle tousse gras.
- Bon et bien on va voir ça, » dit-il en rentrant dans la chambre.
Lucille resta discrètement dehors et, un quart d’heure après, le médecin ressorti en hochant la tête.
« Bon ! Elle a une belle infection pulmonaire. Rien d’inquiétant, mais à quatre-vingt-douze ans il vaut mieux enrayer cela de suite. J’ai prescris des injections d’antibiotiques pendant sept jours. Voilà l’ordonnance et la feuille de soin. Au revoir ! »
Il avait dit tout cela presque dans un seul souffle. C’était le seul médecin du canton et il était toujours débordé ! Le temps que Lucille le réalise, il était déjà en bas de l’escalier. Elle passa voir sœur Gertrude pour s’assurer qu’elle avait bien compris ce qu’elle avait et quel serait le traitement, puis elle redescendit informer la Mère. Mais elle n’eut pas à aller jusqu’au bureau.
La supérieure était en conversation avec Sœur Marie-Yves et il paraissait y avoir de l’animation ! La jeune sœur n’avait pas de mal à deviner de quoi elles parlaient. Elle s’arrêta à bonne distance pour attendre de pouvoir parler à Mère Jeanne mais le vent lui amenait quelques bribes de conversation.
« …calamité, je vous dis…râlait la jardinière.
- … exagération… bonne volonté…répondait la Mère.
- … dangereuse…continua Marie-yves
- … y allez un peu fort…
- Ah bon ? fit la jardinière en haussant la voix. Et la fois où je lui ai dit d’aller ramasser de la mâche pour le repas? Elle m’a ramené tous les myosotis du jardin !
- …ressemblance… même famille de plante…plaidait la Mère.
- Oui, mais ils n’ont qu’un inconvénient : ils ne sont pas comestibles ! » conclut Marie-Yves en retournant à son jardin.
La Mère se retourna et, pendant une fraction de seconde, Lucille eut l’impression qu’elle faisait des efforts pour ne pas rire. Mais, quand elle releva la tête, la supérieure avait repris son habituel air paisible.
La jeune sœur vint à sa rencontre :
« Alors, qu’a dit le médecin ? demanda Mère Jeanne »
Lucille lui raconta la visite en détail et lui remit la feuille de soin :
« Il faut aller chercher les médicaments à la pharmacie. Est-ce que j’y vais ? demanda-t-elle espérant échapper au jardinage.
- Non je dois aller régler des choses à la banque. Je passerai prendre ce qu’il faut en même temps.
- Ah bon ? fit la jeune sœur un peu déçue. Alors, voilà l’ordonnance et sa carte vitale. Dites, il faut vraiment que je retourne au jardin ?
- Euh oui… A moins que vous ne préfériez faire un peu de ménage ? »
Sœur Lucille aidait Sœur Roselyne à entretenir les kilomètres de couloirs et les dizaines de pièces du couvent. Cette sœur était une maniaque du ménage et le faisait impeccablement. Malheureusement ce n’était pas le cas de la jeune femme dont le nettoyage, malgré tous ses efforts, restait très approximatif !
« Non… non ça ira ! Je retourne au jardin ! répondit-elle.
- C’était bien ce qu’il me semblait ! fit malicieusement la supérieure. Oh, Lucille ! D’ici ce soir il faudrait que vous voyiez sœur Brigitte. C’est elle qui prépare la messe et la prière de la semaine prochaine et elle voulait vous donner les partitions pour que vous l’accompagniez à l’harmonium.
Une dernière chose : n’oubliez pas que l’important dans ce qu’on fait, ça n’est pas le résultat. C’est de faire du mieux qu’on peut avec amour. »
Sur ces mots, la jeune sœur reprit son ouvrage avec ardeur, au grand désespoir de Marie-Yves.
Mère Jeanne poussa la porte de la pharmacie et elle salua les trois clientes qui la précédaient. Elles étaient en grande conversation et, à son arrivée, un grand silence se fit. Elles se jetèrent un regard entendu et une petite dame d’une soixantaine d’année se lança :
« Alors, votre jeune sœur a encore fait des merveilles ce matin ! fit-elle d’un air entendu.
- Ca n’était qu’une intervention ! répondit prudemment la supérieure.
- Pas banale quand même…intervint la personne la plus âgée des trois. Vous savez, de mon temps, les sœurs restaient dans leurs couvents ou dans les sacristies des églises. Elles n’avaient pas l’habitude de se balader à califourchon sur les gargouilles ! »
Malgré toute son habituelle maîtrise de soi, Mère Jeanne ne put s’empêcher d’écarquiller les yeux. Depuis que Lucille lui avait parlé de l’intervention de façon si énigmatique, elle se doutait bien qu’il y avait anguille sous roche. Cette jeune femme avait toujours le chic pour se mettre dans des situations impossibles…
« Mon Dieu qu’a-t-elle encore inventé ? » se demanda-t-elle. La suite confirma ses pires craintes.
C’était la troisième femme qui parlait maintenant :
« …et alors là, Michelle s’est jetée du toit, et votre jeune sœur a sauté, affirma-t-elle. Elle l’a rattrapée de justesse par la cheville !
- C’est vraiment ce que vous avez vu ? vérifia la Mère.
- Non, fit la dame un peu embarrassée, mais c’est comme si assura-t-elle… C’est Jeannette qui me l’a dit et elle le tenait de Paul qui l’a entendu raconté par le mari de Rose qui, elle, a tout vu !
- C’est en effet une information de première main ! » constata Mère Jeanne.
Elles furent interrompues par la vendeuse qui vint servir la supérieure.
Les trois dames avaient repris leur conversation entre elles :
« Si ! Je te dis qu’elle a fait ça parce que Yves la bat assura la première.
- Mais c’est impossible ! Un si gentil garçon… objecta la seconde.
- Ca ça ne veut rien dire ! Regarde certains tueurs en série, on leur donnerait le bon Dieu sans confession … démontra la troisième. Sauf votre respect ma sœur ! » ajouta-t-elle en jetant un bref regard à Mère Jeanne.
La vendeuse revint avec les médicaments de Sœur Gertrude.
« Quand même, on a toujours dit qu’elle l’avait épousé pour son argent, continuaient les pipelettes.
- Oui, mais après ils avaient l’air d’être très heureux ensemble.
- Comme quoi, il faut se méfier des couples et des gens trop parfaits... »
La Mère sortit en saluant tout le monde.
« Tout de même, se dit-elle, il faut que je parle à Lucille ! »
( à suivre Le 10 juin...)
Je trouve l'idée originale et l'action est bien rythmée...Peut-être quelques fautes de grammaire mais bon...Continue,j'attend la suite impatiemment..Bravo..Biz
Wow! Quel histoire! Je voulais juste partager mes nouvelles et romans avec vous, au cas où ça vous intéresserait. Bonne continuation !
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