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Nom du blog :
lesromansdelara
Description du blog :
Voici l'histoire d'un pompier pas comme les autres ! Blog pour ceux qui M l'action et le suspens
Catégorie :
Blog Littérature
Date de création :
05.05.2007
Dernière mise à jour :
30.04.2008

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Esprit de feu chapitre 3 et 4

Esprit de feu chapitre 3 et 4

Publié le 10/06/2007 à 12:00 par lesromansdelara
Chapitre 3

La sœur mène l’enquête



Lucille sortit de la chambre, pleine de compassion pour cette pauvre femme. Michelle avait été transférée dès la veille à l’hôpital psychiatrique. La jeune sœur visitait les malades de l’hôpital deux après-midi par semaine et, aujourd’hui, elle avait terminé son tour par Michelle, car elle désirait vraiment prendre du temps avec elle. Elle avait eu raison car la malheureuse s’était épanchée pendant une heure et demie. Lucille lui avait renouvelé sa proposition de séjourner au besoin au couvent après sa sortie de l’hôpital.
La jeune sœur se sentait d’autant plus libre de le faire qu’elle avait pu en parler avec Mère Jeanne la veille au soir. Celle-ci était revenue du village avec une drôle de tête et Lucille avait tout de suite deviné qu’elle avait dû entendre parler de l’intervention. Comme prévu, au véritable récit des événements, la supérieure avait eu l’air soulagé. Dieu sait ce qu’on avait dû lui raconter ! En tout cas, elle avait tout de suite approuvé le fait que Michelle passe un peu de temps au couvent si besoin. Mais la jeune femme tenait à avoir aussi l’accord du médecin.
Elles se renseigna auprès des infirmières qui l’invitèrent à attendre un peu car le psychiatre visitait une personne du service. À manière dont ses collègues la regardaient, elle devinait que la façon dont Michelle était arrivée là s’était largement répandue. Mais Lucille fit comme si de rien n’était.
Au bout de dix minutes le docteur entra dans le petit salon où elle patientait.
« Bonjour ma sœur, comment allez-vous ? » demanda-t-il. C’était un homme jeune d’une quarantaine d’années, grand, brun et à l’air très sympathique. La jeune sœur commençait à le connaître depuis cinq ans qu’elle faisait des visites dans ce service et elle savait que, si elle avait un problème, elle pouvait lui demander conseil.
« Bien, répondit Lucille. Je voudrais vous parler de Michelle Darrube.
- Ah oui, on m’a parlé de vos exploits ! Est-ce que vous êtes proche d’elle ? »
La jeune femme expliqua comment elle connaissait Michelle et elle parla de la proposition qu’elle lui avait faite. Il réfléchit un moment et acquiesça :
« Oui, ce pourrait être une bonne idée. Nous allons mettre un traitement place, mais il ne sera vraiment efficace que si elle coupe un moment avec son environnement familial. Elle pourrait rester ici bien sûr, mais votre couvent ferait aussi office d’endroit neutre. D’autant plus que son état ne nécessite pas une longue hospitalisation et que nous avons des demandes venant de tout le département.
- Est-ce que vous savez quand est-ce qu’elle sortirait ? demanda la jeune femme.
- C’est un peu tôt pour donner une date, mais je pense que d’ici une semaine, ça pourrait être envisageable, répondit le médecin.
- Je reviendrai prendre des nouvelles et, si elle est toujours d’accord, nous l’accueillerons, assura la sœur.
- Finalement, dans cette affaire, elle a la quand même de la chance ! constate le médecin. Elle a au moins deux personnes qui s’occupent activement d’elle !
- Deux personnes ? interrogea Lucille.
- Ben oui : vous et la personne qui l’a vue en haut de ce toit.
- Sauf que personne ne l’a vue ! s’exclama la jeune femme. Elle était placée de telle façon, qu’à moins de survoler l’église, on ne pouvait pas l’apercevoir !
- Enfin ma sœur ! rit le psychiatre. Je ne crois pas aux miracles et je pense que, si les secours sont arrivés, ce n’est pas par l’opération du Saint Esprit mais parce que quelqu’un l’a vue là-haut et a appelé ! »
La jeune sœur se força à rire en saluant le médecin mais elle était intriguée. Elle sortit du service et prit son vélo qu’elle avait laissé à l’extérieur du bâtiment. Elle ôta sa robe de religieuse, laissant apparaître son survêtement bleu marine. Elle retira ses sandales et les remplaça par des chaussures de tennis qu’elle prit dans un petit sac à dos. Puis elle fourra son habit religieux dans le sac et entreprit de rentrer au couvent.
L’hôpital psychiatrique se trouvait à onze kilomètres de Vic. Ce qui était bien au retour c’est qu’une longue descente de sept kilomètres faisait suite a la montée de cinq. Evidement, à l’allé, il fallait bien les monter les sept kilomètres ! Mais, comme disait la Mère, c’était bon pour la santé !
Pendant qu’elle pédalait, Lucille eut donc tout le temps de penser aux évènements qui s’étaient enchaînés depuis la veille. Elle désirait vraiment aider Michelle et, pour cela, elle voulait reconstituer la façon par laquelle cette femme en était arrivée à vouloir se suicider et comment elle s’y était prise. Etait-ce vraiment un désir d’en finir ou un appel à l’aide ? En effet, en y pensant bien elle aurait eu l’occasion de sauter des centaines de fois. Et puis pourquoi et comment avait-elle fini sur le toit ? Elle aurait pu aussi sauter directement du clocher. Cela aurait été plus rapide et plus radical. Lucille penchait donc plutôt pour un appel à l’aide. Mais, dans ce cas, pourquoi Michelle ne s’était-elle pas mise dans un endroit d’où tout le monde aurait pu la voir ?
L’infirmière ne se voyait pas poser toutes ces questions directement à l’intéressée. Elle pourrait penser que Lucille ne la croyait pas, alors qu’elle voulait juste comprendre pour mieux l’aider. C’est pourquoi, elle en vint à se dire que cela serait bien si elle pouvait parler à la personne qui a donné l’alerte. Elle était montée dans le clocher assez vite et n’avait pas eu le temps de voir qui c’était. Mais elle pensa que les gendarmes, qui étaient arrivés sur place en premier, avaient dû voir cette personne. Il était même probable que quelqu’un les ait prévenus directement et que ce soit eux qui aient donné l’alerte. Le mieux c’était de le leur demander. Comme la gendarmerie était sur sa route, elle décida de s’arrêter au passage.
Lucille passa alors devant la maison que René restaurait. Elle le vit au sommet du toit et risqua un bonjour de la main. Il lui répondit avec de grands signes et elle comprit qu’il voulait lui parler. Elle s’arrêta et descendit de vélo.
« Salut Sister, Jean-Luc t’a appelée ? »
Jean-Luc Barreau était l’adjoint au chef de centre et le père de Louis. La jeune sœur ne savait pas vraiment pourquoi mais il était habituellement très froid avec elle et ne lui parlait que par monosyllabe, voire pas du tout. Elle se mit à rire :
« Le jour où Jean-Luc compose mon numéro de téléphone il y aura une tempête !
- Peut-être qu’il va y en avoir une justement ! répondit le charpentier d’un air entendu. Il m’a appelé en début d’après-midi parce qu’il voulait me voir et toi aussi.
- Pourquoi ça ?
- Je ne sais pas mais, le connaissant, c’est pas pour nous payer le restaurant si tu vois ce que je veux dire ! dit-il en tordant sa moustache.
- Bon ben écoute, on verra bien s’il m’appelle.
- S’il le fait, essaye de faire comme si je ne t’avais rien dit, il vaut mieux.
- Oui je crois que tu as raison ! Allez, je dois te quitter. Bonne fin de journée ! »
Lucille repartit, le laissant remonter sur son toit. Moins d’une minute après, elle sonnait à l’interphone de la gendarmerie et se présenta. Une voix lui dit d’entrer et elle poussa la porte. Elle avait de la chance, c’était justement Emeric qui était de service, comme la veille. Il eut l’air surpris de la voir :
« Eh ben ! Cela n’est pas souvent qu’on voit une sœur dans nos murs ! s’exclama-t-il. Un problème ?
- Non, répondit la jeune sœur, juste une question par rapport à l’intervention d’hier. »
Un rire étouffé sorti de la pièce d’à côté.
« Ah non ! Tu ne vas pas t’y mettre toi aussi ! protesta le gendarme.
- A quoi ? demanda Lucille ahurie.
- Ben, à me demander pourquoi moi, grand et costaud je n’ai pas pu ouvrir une porte déverrouillée, que toi tu as ouverte sans mal ! Depuis, je suis la risée de mes collègues ! « L’enfonceur de porte ouverte », « costaud des batignoles », j’ai droit à tout !
- Mais de quelle porte parles-tu ? demanda la jeune femme qui n’y était plus du tout.
- De la porte du clocher tiens ! Quand on nous a prévenus, nous avons regardé de dehors mais nous n’avons rien vu. Alors nous avons voulu aller au clocher pour s’assurer que ça n’était pas une plaisanterie. Mais, arrivés à la porte, impossible de l’ouvrir.
- C’est du vieux bois, elle avait peut-être jouée et tu as cru que c’était fermé, suggéra la religieuse.
- Tu as forcé, toi, pour l’ouvrir ? demanda Emeric.
- Euh… non, répondit Lucille un peu à regret.
- Parce qu’elle était ouverte alors que, quand nous sommes arrivés, elle était fermée ! Quand j’ai vu qu’elle forçait j’ai même regardé la serrure avec ma lampe. La targette était fermée. Quoi qu’en pense tout le monde cette porte était verrouillée ! » affirma le gendarme.
La jeune sœur ne voulut pas le contredire, cela ne servait à rien, mais, en elle-même, elle se disait que cette porte ne pouvait pas être fermée à clef. Sinon comment Michelle serait-elle montée sur le toit, la clef étant restée à l’extérieur ? D’autre part, il y avait toujours du monde devant la porte de l’église. Avant l’alerte les gendarmes étaient là en train de contrôler les vitesses et, après, entre eux et les pompiers, personne n’aurait eu le temps de fermer puis d’ouvrir cette porte sans être vu. Et puis, pourquoi quelqu’un aurait-il fait cela ? Cela n’avait pas de sens.
Elle décida de changer de conversation :
« Dis, en fait c’était pour autre chose, que je suis venue. Je voulais te demander qui vous a prévenu du suicide ?
- Le CODIS bien sur ! répondit-il en écarquillant les yeux. Qui veux-tu que ce soit ?
- Ben je ne sais pas. Vous étiez sur place, la personne aurait pu vous prévenir directement.
- C’est vrai dans l’absolu mais, tu sais, parfois les gens ont peur de s’adresser à nous.
- Ah bon… Mais après, vous l’avez bien vu ? reprit Lucille après un court instant.
- Non pourquoi ? Où veux-tu en venir ? demanda Emeric.
- A rien… mais je trouve ça bizarre. En général quelqu’un qui donne l’alerte pour une intervention, se montre et raconte une bonne centaine de fois ce qui c’est passé à tous ceux qu’il rencontre, enfin tu vois…
- Eh ben là non ! Peut-être était-ce quelqu’un de particulièrement timide, finit par suggérer le gendarme.
- Peut-être oui… conclut Lucille pas très convaincue. Bon, je ne te fais pas perdre plus de temps ! Merci de ton aide !
- Avec plaisir, à bientôt ! »
Lucille sortit de la gendarmerie et regarda sa montre. Maintenant il ne fallait plus qu’elle traîne si elle voulait avoir le temps de travailler les partitions que lui avait données sœur Brigitte la veille. Et puis, elle avait hâte de savoir si elle avait un message téléphonique de Jean-Luc.
Elle fut bientôt fixée. Cinq minutes après, elle poussait la porte du couvent. Une sœur, installée dans un petit bureau vitré situé dans le hall d’entrée lui fit signe de venir. C’était sœur Patricia qui s’occupait de l’accueil téléphonique et ouvrait la porte aux personnes étrangères au couvent. La jeune sœur entra dans la petite pièce et salua la sœur qui lui dit, comme prévu :
« Sœur Lucille, vous avez un message » et elle lui indiqua le petit casier de bois où étaient rangés le courrier de chaque sœur et les petits post-it sur lequel la standardiste marquait les messages téléphoniques destinés a chacune. La jeune femme s’approcha du petit meuble composé de vingt casiers, un pour chaque sœur. Elle saisit un petit mot dans l’alvéole marquée à son nom. Elle lut sans surprise :
« 14h30 : Rappeler Jean-Luc Barreau dés que possible. »
Vraiment, le fait qu’il l’appelle chez elle n’augurait rien de bon et elle appréhendait de lui parler.
« Je lui ai dit que vous ne rentriez pas avant dix-sept heures, indiqua sœur Patricia.
- Merci beaucoup ! répondit Lucille en essayant de sourire. Je le rappelle tout de suite ! Je vais récupérer mon téléphone. »
La sœur sortit le téléphone mobile de la jeune femme d’un tiroir puis, celle-ci se dirigea vers sa chambre. De là, après avoir consulté le numéro, elle appela son chef :
« Bonjour Jean-Luc, c’est Lucille !
- Ah c’est toi ! Tu en as mis du temps à rappeler ! répondit-il impatienté.
- Je n’étais pas là de l’après-midi. Je t’ai appelé dès que j’ai su et…
- Peu importe ! coupa-t-il froidement. Il faut que je te voie. Demain dix heures ça irait ?
- Euh…oui, hésita la jeune sœur. Qu’est-ce qu’il y a ?
- Si je te le dis maintenant ça ne sert à rien que l’on se voit ! A demain ! »
Et il raccrocha assez sèchement.
« Et ben ça promet ! » se dit Lucille un peu déconcertée. Qu’est-ce que ça voulait dire ? Elle resta une minute à réfléchir et décida de ne plus y penser avant le lendemain. A part la faire stresser cela ne servait à rien. Pour l’instant, il serait plus utile de s’intéresser à ses partitions.
Pourtant, elle passa d’abord voir comment allait sœur Gertrude. Celle-ci était profondément endormie dans son fauteuil. La jeune femme sourit, referma doucement la porte et s’employa à travailler sa musique sur l’harmonium de la chapelle.

L’horloge sonna sept coups. Ils marquaient la fin de la méditation du soir et l’heure du repas. Les sœurs se dirigèrent en silence vers le réfectoire. Comme si c’était fait exprès le Bip de Lucille se mit à sonner. Les temps de silences et les moments où la jeune femme était sous la douche étaient les moments privilégiés que choisissait le bip pour appeler !
La Mère se retourna et lui fit signe de partir. Lucille ne se le fit par dire deux fois et sprinta dans le cloître. Elle se déshabilla, prit son vélo et après l’habituel trajet par la prairie, s’arrêta devant le centre de secours.
Elle courut à l’ordinateur et vit que c’était une personne âgée qui avait actionné sa télé alarme. Elle n’avait pas répondu au téléphone et une équipe était envoyée pour voir ce qu’il y avait. Quatre pompiers étaient déjà en train de se changer, et elle se prépara pour partir avec le Véhicule Léger Infirmier.
« Salut Lucille ! fit Armand qui sortait du vestiaire, tu viens avec nous ?
- Oui je vais prendre la voiture ! » répondit-elle, en ouvrant le garage
Les quatre pompiers montèrent dans le VSAV et l’infirmière s’installa au volant de sa voiture. Elle tourna la clef dans le contact mais rien ne se passa. Elle insista mais la voiture ne démarra pas.
« Et zut, c’est pas vrai ! » s’exclama-t-elle. Elle descendit de la voiture et en fit le tour.
« Un problème ? demanda Armand qui conduisait le VSAV.
- La voiture ne démarre pas ! Mais allez-y, ne perdez pas de temps ! J’attends votre bilan et, s’il y en a besoin, je viendrai avec le VTU, fit la jeune femme.
- D’accord ! » répondit le pompier en démarrant l’ambulance.
L’infirmière se rendit dans la salle de l’ordinateur, régla les détails nécessaires au départ des autres, ferma la porte du garage et s’assit près de la radio. Trois minutes après, ils annoncèrent qu’ils étaient bien arrivés. Après quelque instant la voix de Guy, le chef d’équipe, résonna à nouveau :
« CODIS ici VSAV Vic, parlez.
- VSAV Vic, ici le CODIS, parlez.
- Fausse alerte ! La personne a appuyé sur l’alarme par erreur en se couchant. Nous faisons notre retour sur le Centre, disponible radio. Bien reçu ?
- Bien reçu pour le CODIS. »
C’était aussi reçu cinq sur cinq pour Lucille. Elle partit se changer le temps que les autres rentrent. Elle ne se pressa pas trop car, de toute façon, elle devait les attendre. D’abord pour voir pour la voiture, ensuite parce qu’elle voulait en profiter pour parler avec Armand.
Elle ouvrit à nouveau la porte du garage et le VSAV rentra peu après. Les gars étaient hilares.
« Ca vous met de bonne humeur de sortir pour rien ! remarqua Lucille.
Ce n’est pas pour ça ! répondit Armand en riant. C’est parce qu’elle était au lit et on lui a fait peur la pauvre femme !
- Oui, renchérit Jacques. Du coup elle ne voulait pas nous ouvrir ! Elle nous a à peine répondu au travers de la porte. Mais je crois qu’elle ne nous a pas cru, et je me demande si elle n’a pas téléphoné aux flics !
- Si c’est ça ils vont nous bénir ! prédit la sœur. Dites, je ne voudrais pas vous embêter, mais s’il y en a un qui peut regarder la voiture, ça m’arrangerait bien ! Je n’y connais rien et s’il y a un départ cette nuit je vais être ennuyée.
- Ne t’inquiètes pas, je vais regarder», assura Armand.
Il prit la caisse à outils, ouvrit le capot et farfouilla une minute dans le moteur.
« Ca y est ! J’ai trouvé ! Regarde, c’est ce fil là qui mène à la batterie qui s’est débranché.
- A bon ? Comment est-ce arrivé ? demanda la jeune femme.
- Je ne sais pas. Les vibrations peut-être, ça arrive parfois. En tous cas, ce n’est pas grave, on va réparer ça de suite ! ajouta-t-il en saisissant une pince.
- Tant mieux, je te remercie beaucoup. Dis, reprit Lucille après un petit temps de silence, faut que je te demande un truc par rapport à hier.
- Mmmm ? …, marmonna le pompier.
- Est-ce que vous avez vu la personne qui nous a appelés ?
- Tu sais, répondit Armand, quand on a eu déterminé le périmètre de sécurité, on a eu pas mal de boulot pour le faire respecter. Il y avait toujours des petits malins qui voulaient passer ! Alors le gars qui a appelé est passé un peu inaperçu, tu vois ! Ca y est ! ajouta-t-il. Je pense que ça va aller. Essaye de démarrer. »
La jeune femme se mit au volant et tourna la clef de contact. La voiture démarra de suite. Elle remercia chaleureusement Armand et se rendit dans la salle de l’ordinateur. Guy était là et tapait le rapport d’intervention.
« Alors ça y est, il l’a réparé cette voiture ? s’enquit-il.
- Oui, il a réglé le problème en moins de deux minutes !
- Alors c’est vrai ? Il ne nous a pas menti toutes ces années ? Il est vraiment mécano ? » plaisanta-il.
Armand était mécanicien dans le garage de Jean-Luc. C’était d’ailleurs par son patron qu’il était rentré chez les pompiers.
« Dis, tu sais où est la feuille de l’intervention d’hier ?
- Dans le classeur comme les autres je suppose, répondit Guy. »
A chaque intervention le CODIS envoit une alerte qui arrive sur l’écran de l’ordinateur en déclenchant les Bips et la sirène. En même temps, une feuille s’imprime reprenant le véhicule déclenché, la nature et l’adresse de l’intervention.
Lucille ouvrit le classeur contenant ces feuilles et trouva facilement celle qu’elle cherchait. Elle comportait aussi le renseignement qu’elle voulait : le numéro de téléphone de la personne ayant prévenu les secours. En, l’occurrence s’était un numéro de portable. Elle le nota sur un papier qu’elle fourra dans sa poche.
« Bon, je vous laisse. Salut ! » fit-elle à la cantonade.
Et elle reprit le chemin du couvent, car il fallait qu’elle s’occupe de sœur Gertrude avant la nuit.

Quand elle entra dans la chambre de la sœur âgée, elle vit tout de suite que ça n’allait pas mieux. Elle était pâle et sa respiration était sifflante.
« Comment vous sentez-vous ? lui demanda Lucille
- Un peu fatiguée, mais ce n’est pas un petit rhume qui va m’arrêter, sourit la vieille sœur.
- Voulez-vous que je vous installe pour la nuit ? proposa l’infirmière.
- Je veux bien ma petite. Dites-moi, comment s’est passé cette journée ? »
La jeune sœur raconta ses visites à l’hôpital, les réflexions qu’elle s’était faites et le coup de téléphone de Jean-Luc.
« Vous avez bien fait de le rappeler de suite approuva l’aînée. Il vaut mieux affronter de suite ce que l’on craint.
- Oui, mais j’ai un peu peur pour demain. Ce type me fait perdre tous mes moyens.
- Pourquoi ? Parce qu’il ne vous aime pas ? demanda Gertrude.
- Oui, il ne sait pas me parler normalement, répondit Lucille.
- C’est parce que, mine de rien, cet homme se sent mal à l’aise avec vous. Devant ce genre de problème un seul remède existe : la vérité, fit la sœur âgée, les yeux pétillants.
- La vérité ? répondit Lucille en fronçant les sourcils.
- Oui. Commencez à être vraie avec vous-même et avec lui. Alors, peut-être sera-t-il à même de l’être avec vous.
- Parfois vous êtes aussi énigmatique que le sphinx… Mais je vous promets que j’essaierai. Allez, vous pâlissez à vue d’œil il est temps de vous reposer maintenant ! »
Et l’infirmière fit le nécessaire pour que la malade soit le mieux installée possible pour le repas. Puis elle quitta la chambre car c’était l’heure de la messe.

« Lucille ! »
Le dîner venait juste de se terminer et les sœurs se dirigeaient vers la salle de communauté. La jeune femme se retourna et attendit la Mère.
« Comment va sœur Gertrude ? demanda la supérieure.
- Pas terrible ! Elle est très essoufflée et je surveille qu’elle ne décompense pas au plan cardiaque. C’est le risque. Mais, d’un autre coté, le traitement n’est pas commencé depuis assez longtemps pour pouvoir voir une amélioration.
- Bon. Est-ce qu’elle a mangé un peu ?
- Pas trop. Mais elle boit bien, ce qui est l’essentiel, répondit l’infirmière. Euh, si vous me le permettez, j’aimerais monter me coucher de suite, je suis un peu fatiguée.
- Oui pas de problèmes allez-y ! sourit la supérieure. Bonne nuit !
- Bonne nuit ma Mère ! salua la jeune sœur. Oh ! Est-ce qu’avant, je peux faire une petite recherche sur Internet ? C’est pour aider Michelle.
- Oui bien sur ! Mais ne faîtes rien d’inconsidéré, n’est-ce pas ?
- Oh non ma mère ! Vous me connaissez ! protesta Lucille.
- Oui justement ! » soupira la Mère Jeanne en se dirigeant vers la télévision.
Lucille monta de suite dans sa chambre et elle reprit le numéro de téléphone qu’elle avait trouvé sur la feuille d’intervention au centre. Puis elle redescendit dans la bibliothèque et alluma l’ordinateur. Elle se connecta sur Internet et alla sur un site d’annuaire électronique. Elle choisit l’annuaire inversé qui donne le nom et l’adresse de quelqu’un à partir de son numéro. Elle tapa les chiffres, valida et attendit la réponse.
« Ce numéro ne peut pas être recherché, pour plus d’information allez dans l’aide. »
Elle se reporta à l’index de l’aide et rechercha la notice. Le problème c’est qu’elle recherchait un numéro de portable et le service ne concernait que les téléphones fixes.
« Et flutte ! » marmonna-t-elle en coupant la connexion.
Que faire maintenant ? Lucille pouvait toujours appeler le numéro. Mais que dirait-elle ? Si cette personne ne s’était pas signalée c’est qu’elle avait une raison. Peut-être avait-elle quelque chose à se reprocher. Ou bien elle ne devait pas être à cet endroit à ce moment là, ou autre… Si elle abordait la question de front, le témoin raccrocherait et elle serait bien avancée. Il valait mieux biaiser pour lui faire dire au moins son nom. La jeune femme réfléchit un moment à ce qu’elle allait dire et, prenant son courage à deux mains, elle composa le numéro. Après trois sonneries quelqu’un décrocha.
« Allô ? fit une voix masculine
- Bonjour Albert, c’est Louise, comment vas-tu ? répondit Lucille d’une voix qu’elle essaya de rendre la plus enjouée possible.
- Désolé, je crois que vous vous trompez !
- Oh pardon ! Je ne suis pas chez Albert Durand ?
- Ah non pas du tout !
- Mais, insista la jeune sœur, c’est le numéro que je fais à chaque fois ! J’espère que ce n’est pas encore une stupide blague d’Albert. Je suis bien au… » et elle lui épela le numéro en changeant un chiffre.
- « Voilà le problème, vous vous êtes trompée, répondit l’homme. Moi c’est 46 a la fin et pas 56.
- Oh ! Je suis désolée de vous avoir dérangé Monsieur…
- Ceven, Charles Ceven » fit la voix qui commençait s’impatienter. Il fallait faire vite avant de se faire raccrocher au nez. Elle joua le tout pour le tout.
« Oh ça c’est drôle ! Je connais des Ceven à Paris vous ne seriez pas apparenté ?
- Non pas du tout ! J’habite un petit bled dans l’Ardèche, j’y suis tranquille et j’aimerais bien le rester ! Au revoir ! » Et il raccrocha.
Elle avait quand même un peu avancé. Elle savait que cet homme habitait dans le département et qu’il s’appelait Ceven.
Elle rebrancha l’ordinateur et reprit ses recherches. Peut-être qu’il n’avait pas donné son vrai nom et qu’elle n’arriverait à rien. Mais elle pouvait toujours essayer. Elle rentra ces renseignements et attendit. Si cet homme avait dit vrai et avait un téléphone fixe peut-être qu’elle avait une chance.
Finalement, il y avait trois personnes nommées Ceven, en Ardèche, mais aucune ne s’appelait Charles. Décidément, rien n’allait ce soir… Par contre, elle s’aperçut que l’une d’elle habitait à Vic. Mais c’était une femme. Elle se dit, en remontant se coucher, qu’elle pourrait quand même aller voir quand elle aurait un moment, on ne sait jamais…




























Chapitre 4

Inimitié



Le lendemain matin, Lucille posait son vélo contre le mur du centre de secours alors que l’horloge de l’église sonnait l’heure. Elle se força à marcher d’un pas décidé. Elle n’était pas tranquille et pensa que l’entretien avec Jean-Luc ne promettait rien de bon. La voiture de René était déjà là ce qui la rassurait un peu. Au moins ils seraient deux à affronter le lieutenant !
Elle s’était demandé depuis la veille ce qu’il pouvait bien y avoir et elle en avait déduit que cela concernait sûrement l’intervention de l’avant-veille. Peut-être Louis s’était-il plaint ou autre chose… Elle se disait aussi qu’elle dramatisait sûrement un peu trop à l’avance. Sœur Gertrude disait souvent qu’on se faisait plus de mal à redouter quelque chose qu’à le vivre en réalité. Souvent, les évènements se révélaient moins difficiles qu’ils ne le paraissaient de prime abord. En tous cas le suspens allait être bientôt levé. Elle respira un grand coup avant de monter au bureau et de frapper.
« Entrez ! », répondit une voix peu aimable.
Lucille obtempéra et se retrouva face à Jean-Luc qui était derrière le bureau et à René assis à coté d’une chaise vide.
« Notre infirmière nous fait enfin l’amabilité d’arriver. Assieds-toi qu’on en finisse ! » ajouta l’adjoint au chef de centre un peu sèchement.
Tout en obéissant la jeune femme vérifia l’heure du coin de l’œil. Dix heures. C’était bien ce qu’elle pensait. Elle n’était pas en retard mais elle jugea que cela n’était pas le moment de le faire remarquer...
« Bon, commença le lieutenant, je vous ai demandé de venir tous les deux parce que je voudrais des explications par rapport à cette intervention d’avant-hier. Qu’est-ce que c’est que cette gestion de m... René ? » questionna-t-il brusquement en se tournant vers le major.
Celui-ci écarquilla les yeux, un peu ahurit :
« Qu’est-ce que tu veux dire ? Je trouve qu’on s’est bien débrouillés. La victime est saine et sauve et…
- Bien sûr ! coupa Jean-Luc d’une colère contenue. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes… »
Il avait l’air d’une cocotte minute sous pression.
« Laisse-moi résumer ce que tu appelles ‘’bien se débrouiller’’, reprit-il. Premièrement tu laisses une équipe seule dans le clocher en confiant le commandement à une infirmière qui, je te le rappelle, n’a aucunement le droit de l’assumer. En plus, fit-il en fixant Lucille d’un air glacial, celle-ci se permet d’empêcher les autres d’agir efficacement.
Ensuite, tu demandes le GRIMP en renfort et tu laisses descendre quelqu’un sans expérience alors que tu as des pompiers formés sous la main. Non content de cela vous réglez la situation comme des grands et toi, René, tu ne décommandes pas le GRIMP. Figure-toi que, depuis, j’ai le Capitaine Greandjean sur le dos !
Mais à quoi pensez-vous ? Les déranger pour leur dire à leur arrivée que ça n’est plus la peine…
- Attends un peu ! protesta René en essayant de se contenir. Cela ne s’est pas passé comme ça !
- Ah bon ? reprit Jean Luc. Lucille ce n’est pas toi qui es descendue ?
- Euh, si… répondit Lucille.
- La victime n’était pas récupérée quand le GRIMP est arrivé ?
- Si mais… commença le major.
- Pas de « mais », ni de « si », coupa le lieutenant. Des faits. Quand Louis a voulu descendre, tu ne l’as pas empêché Lucille ? De quel droit ?
- Ah ! Mais ne t’en prends pas à la petite ! s’échauffa René, elle n’exécutait que mes ordres !
- Ne me parles pas sur ce ton là ! explosa l’adjoint. Je ne m’en prends à personne ! J’essaye simplement de vous faire prendre conscience de vos agissements irresponsables !
- Ecoute, fit l’infirmière en essayant de calmer le jeu. Je t’assure que moi ou René, ainsi que toute l’équipe, avons essayé de faire au mieux dans l’intérêt de cette personne. C’est vrai qu’on a dérangé le GRIMP pour rien, mais c’était un enchaînement de circonstances. On voulait que ce soit eux qui s’occupent du sauvetage.
- Mais bien sûr ! ironisa Jean-Luc. Et c’est pour les laisser faire que tu descends et que tu récupères la victime, sans aucune formation pour agir ?
- Non. Je suis descendue pour temporiser, le temps que l’équipe spécialisée arrive. Je n’avais pas l’intention de remonter avec la personne. C’est parce qu’elle a glissé et…
- Mais on aura tout entendu ! soupira le lieutenant. Je vais te dire le fond de ma pensée, reprit-il en regardant la jeune femme droit dans les yeux. Il y a quelques années, quand on a décidé de recruter des femmes pompiers je me suis dit que c’était le début des problèmes. Ensuite, les infirmières sont arrivées et j’ai pensé que c’était vraiment jeter l’argent par les fenêtres. Mais, quand Greg nous a annoncé qu’on recrutait une sœur, là, franchement, je crois qu’on ne pouvait pas tomber plus bas ! termina-t-il sourdement.
- A non ! intervint René. Là, tu va trop loin !
- A bon ? répondit l’adjoint d’une voix ironique. Regarde-moi dans les yeux et dis-moi que tu ne l’as pas pensé, comme tous les gars du centre… »
Le major baissa les yeux, gêné.
« Euh… Oui… c’est vrai, bredouilla-t-il un peu décontenancé. Mais, continua-t-il d’une voix ferme en relevant la tête, quinze jours après l’arrivée de Lucille on avait tous changés d’avis ! Sauf toi, parce qu’il n’y a que les imbéciles qui n’en changent pas ! tempêta-t-il.
- Bon d’accord, je rajoute ‘’ insulte à un supérieur’’ dans mon rapport, nota le lieutenant.
- Un rapport ? s’étonna la jeune sœur.
- Oui, un rapport disciplinaire que j’envoie dès demain à la direction départementale. Puisque nous ne pouvons pas régler cette affaire entre nous, nous allons demander l’arbitrage du Colonel. Croyez-moi, il y a un moment que je voulais le faire ! Si ça n’a pas été le cas jusqu’à maintenant c’est seulement dû à la faiblesse de Greg.
- Tu profites du fait que le chef a le dos tourné pour nous charger ! répliqua René.
- Mais pas du tout ! Je prends juste mes responsabilités et, s’il ne m’en n’avait pas empêché, dès ton premier dérapage, Lucille, tu aurais été virée !
- Quel dérapage ? demanda-t-elle étonnée.
- Tu ne t’en souviens pas ? Il faut que je te rafraîchisse la mémoire ? Tu sais ce gamin asthmatique que tu as emmené au mépris de toute procédure l’an dernier. C’était un cas flagrant de désobéissance et ça aurait amplement justifié un renvoi !
- Quoi ? Mais… »
Lucille était atterrée. Bien sûr qu’elle se souvenait de ce cas. D’ailleurs, elle s’en souviendrait toute sa vie. Cela avait eu lieu deux ans avant à peu près à la même époque.

Les écoliers du département n’avaient classe que quatre jours par semaine et rattrapaient les onze jours manquant au programme en mordant sur les vacances scolaires. A Vic, la cantine était commune avec celle du collège attenant à l’école. Mais, pendant les jours de rattrapage, les cuisines du collège étant fermées, les élèves étaient accueillis pour le repas de midi dans la grande salle du couvent, transformée en réfectoire pour l’occasion. Durant la dernière année scolaire il y avait un enfant, Martin, qui était allergique à l’arachide. S’il en mangeait ne serait-ce qu’un peu, cela lui déclenchait des crises d’asthme très importantes. Sœur Myriam, la cuisinière, lui faisait des plats à part en faisant extrêmement attention qu’il n’y ait pas la plus petite trace de cet aliment.
Ce jour-là, Lucille avait donné un coup de main pour servir les enfants. Comme ils en étaient au dessert, elle était descendue aider sœur Louise à la vaisselle. Soudain, sœur Roseline, qui faisait le service, surgit dans la pièce :
« Sœur Lucille, vite ! Il y a un enfant qui s’étouffe ! »
L’infirmière courut au réfectoire et vit Martin, assis contre le mur, cherchant son souffle. L’air sortait en sifflant fortement de ses poumons et il suait à grosses gouttes. Lucille constata que ses ongles et ses lèvres bleuissaient un peu, ce qui était le signe qu’il commençait à s’asphyxier.
« Martin tu as ta Ventoline avec toi ? » demanda-t-elle en s’efforçant de parler calmement. L’enfant fit un signe affirmatif de la tête et montra l’aérosol qu’il tenait dans sa main gauche.
« Il en a pris plusieurs fois et ça ne lui a rien fait » pleura Maeva, la petite sœur de Martin.
Lucille comprit que l’enfant était dans un état de mal asthmatique, forme extrêmement aiguë de la maladie qui pouvait le conduire à la mort par étouffement en très peu de temps. Il fallait agir sans perdre une minute. La Mère Jeanne que l’on avait prévenue arriva.
« Ma Mère, lui dit l’infirmière, il est en état de mal asthmatique ! Appelez les pompiers ! Je l’emmène à la caserne pour commencer le traitement. »
Pendant que la mère téléphonait, la jeune femme prit Martin dans ses bras et courut à la voiture de la communauté. Elle installa l’enfant et se mettait au volant quand la supérieure la rattrapa.
« Lucille, le CODIS vous fait dire d’attendre là l’arrivée des pompiers et de ne pas déplacer l’enfant ! »
L’infirmière n’hésita pas. Elle gagnerait dix bonnes minutes en l’emmenant de suite et, dans un cas comme celui-là, cela pouvait être la différence entre la vie et la mort.
« Rappelez-les ! Dites que je suis au centre en train de commencer ! Si le SAMU est déclenché qu’il nous rejoigne là-bas. »
Puis elle démarra en pensant qu’ils étaient complètement givrés de donner de tels ordres ! Pendant les quelques minutes de trajet elle parla à Martin en essayant de le rassurer. Il fut très courageux. Il se sentait étouffer mais, en même temps, il avait confiance en Lucille et savait qu’elle allait faire quelque chose très vite pour le soulager. Cependant, au fur et à mesure, il devenait de plus en plus bleuâtre et de moins en moins conscient.
Arrivée au centre elle pila, sorti l’enfant et, sans regarder autour d’elle, elle fonça au VSAV, prit l’oxygène, prépara l’aérosol médicamenteux, conformément a son protocole d’urgence et mit le masque sur le nez de Martin qui était maintenant inconscient. Elle le maintenait dans ses bras en position demi-assise pour qu’il puisse respirer. Il n’avait plus de réaction et Lucille ne sentait presque plus son pouls.
« C’est trop tard ! Je n’ai pas fait assez vite… » pensa-t-elle au bord des larmes. Deux minutes se passèrent qui lui semblèrent durer des heures. Puis, soudain, l’enfant tressailli et pris deux grandes inspirations. Au fur et à mesure qu’il respirait l’aérosol, les sifflements diminuaient quand il rejetait l’air. Peu à peu il reprit conscience.
« Respire calmement, profondément » lui dit doucement Lucille en le berçant.
Après quelques minutes, il reprit une couleur plus normale. Le danger était passé. L’infirmière s’aperçut alors de la présence des autres pompiers qui la regardaient, angoissé. Ils étaient tous pères de famille et les interventions concernant des enfants les touchaient plus que d’autres.
« C’est bon les gars ! dit-elle aussitôt. Je crois qu’il est tiré d’affaire. On passe un bilan au CODIS et on attend le SAMU. »
L’équipe médicale arriva peu après, constatant la fin de la crise.
« Bon travail, Messieurs Dames ! » avait dit le médecin.
Martin était resté trois jours à l’hôpital en observation pour faire des examens qui ne révélèrent pas d’autres allergies que celle à l’arachide. Ses parents portèrent donc plainte contre la congrégation pour empoisonnement.
Finalement, l’enquête révéla qu’un des composants de la crème dessert qu’avaient mangé les enfants, avait un profil moléculaire proche de l’arachide. C’était à cela que le petit garçon avait réagi. Les parents avaient retiré leur plainte et Lucille n’avait plus entendu parler de cette affaire.
C’est pourquoi elle était surprise d’entendre Jean-Luc y refaire allusion un an après.

« Ne fais pas cette tête là ! reprit le lieutenant. Tu ne vas pas me dire que tu ne savais pas qu’on t’avait donné l’ordre de laisser cet enfant sur place ?
- Si mais il y avait urgence, un peu plus il y passait… essaya d’expliquer la jeune femme.
- Si tu l’avais laissé tranquille et un peu moins secoué, il n’aurait pas été dans cet état ! coupa autoritairement le chef.
- Mais ça n’a rien à voir ! intervint René. Lucille est infirmière elle sait ce qu’elle a à faire et elle est indépendante dans le cadre de ses soins.
- Quand elle est en intervention, oui. Mais là elle n’était pas déclenchée comme infirmière sapeur-pompier et n’avait rien à faire dans le centre ! Elle aurait dû faire ce que le CODIS lui disait et attendre le VSAV. »
Pour une fois, René resta sans voix. Tant de mauvaise foi le désarçonnait. La jeune sœur se dit que cela ne serrait pas constructif de continuer à discuter pour le moment. Elle n’insista donc pas.
« Je vais envoyer ce rapport dès demain et vous aurez des nouvelles dans les prochains jours. Je crois qu’on s’est tout dit pour le moment » conclut Jean-Luc. Il leur fit signe de sortir sans les saluer.
Le major, qui s’était repris, était sur le point de répliquer vertement mais Lucille lui prit le bras pour l’en empêcher. Ils sortirent donc en silence.
Arrivé dehors il demanda :
« Pourquoi m’as-tu empêché de parler ? Je lui aurais rivé son clou à celui-là !
- Et alors ? Cela n’aurait fait qu’envenimer la situation, expliqua la jeune sœur. Je te rappelle que, même s’il est un peu dur, il est notre supérieur hiérarchique.
- Ben moi, je dis qu’un type comme ça n’a pas l’étoffe d’un chef ! Il est borné et plein de préjugés ! Comment tu veux qu’il soit juste ?
- Ecoute, nous n’avons pas à juger de cela. Et puis, quelque part, c’est bien qu’il demande l’arbitrage du colonel. C’est la seule façon de s’expliquer devant quelqu’un de neutre.
- Je crois que tu te fais des illusions fillette, fit le major. Même s’il juge qu’on a raison, le colonel ne le dira pas pour ne pas désavouer un lieutenant face à des pompiers moins gradés, crois-en mon expérience.
- Peut-être, mais je pense que c’est un homme juste quand même. J’ai confiance » ajouta-t-elle en souriant.
René la regarda un moment avec un drôle d’air.
« Qu’est-ce que tu as ? demanda la sœur.
- Tu sais Sister, ça n’est pas un blâme qu’on devrait te donner c’est une médaille !
- Toujours en train d’exagérer ! Surtout qu’apparemment tu n’as pas toujours pensé cela, dit-elle d’un air taquin.
- De quoi parles-tu ?
- Ben oui ! Une bonne femme embêtante, doublée d’une infirmière inutile, triplée d’une bonne sœur, ça en fait des handicaps dans une caserne ! »
Devant l’air ahuri de René, Lucille partit à rire d’un rire clair et communicatif.
« Mais ce que t’es bête ! » marmonna-t-il en levant les yeux au ciel.
Il se saluèrent réconfortés l’un et l’autre de leur amitié et de leur estime réciproque. La jeune femme prit son vélo et s’élança sur la route menant au couvent.
Dès son retour, Lucille mit la Mère au courant de la situation. Celle-ci conseilla à la jeune sœur de continuer à rester calme et à s’expliquer le mieux possible. Après un temps de pause elle ajouta :
« L’obéissance est un savant dosage entre prise d’initiatives et écoute du supérieur. Cela n’est pas facile et cet événement peut vous aider à y réfléchir, même si en l’occurrence je ne crois pas que vous ayez agit inconsidérément. Continuez surtout de respecter chaque personne dans cette affaire. Faites au mieux, et, si vous avez besoin de conseils venez me voir, vous savez que je suis toujours là pour cela, finit-elle un bon sourire. Quoi qu’il en soit, tenez-moi au courant !
- Merci ma Mère, fit la jeune sœur avec gratitude.
- Bon c’est bientôt l’heure de la récréation communautaire. J’ai une bonne nouvelle à vous apprendre à toutes. Il faudra que je vous revoie juste après, pour vous demander quelque chose.
- D’accord, répondit Lucille un peu intriguée »
Elle sortit du bureau de la Mère et monta en vitesse voir comment allait sœur Gertrude avant de retrouver les autres. Elle n’allait pas mieux et l’infirmière se demandait s’il n’allait pas bientôt falloir rappeler le médecin.
Puis, elle courut vers la salle commune. Tout le monde était déjà là. Elle s’excusa pour le retard mais personne ne l’en blâma car les autres savaient bien où elle était.
« Bien, commença la Mère, puisque nous sommes au complet, je dois vous annoncer une grande nouvelle. La maison mère nous envoie deux jeunes filles qui vont passer un an avec nous. Elles viennent voir quelle est notre vie et, à la fin de cette année, nous déciderons avec elles si elles rentrent dans notre communauté. »
Un murmure de joie passa parmi l’assemblée. La Mère laissa aux sœurs le temps de commenter la nouvelle, puis elle reprit :
« C’est une joie d’accueillir ces postulantes. Mais c’est aussi une grande responsabilité pour nous. Bien sûr, il y aura une sœur qui sera particulièrement chargée de leur première formation, mais tout le monde doit s’en sentir responsable. Elles doivent avoir une vue d’ensemble réaliste de notre vie afin qu’elles puissent discerner si elles veulent et peuvent s’engager dans notre congrégation.
Donc il est important que nous vivions notre vocation le mieux possible, mais sans jouer la comédie. Il ne servirait à rien qu’elles se fassent une idée idéalisée de la vie communautaire. En résumé, restons vraies avec nos qualités et nos failles. »
La supérieure se tut et laissa les sœurs réagir et poser des questions. Elles apprirent ainsi que ces jeunes femmes avaient respectivement vingt-trois et trente-trois ans et s’appelaient Sarah et Maylis. La plus jeune avait fini des études d’infirmière et l’autre était professeur de français dans un lycée.
« Bon, conclut sœur Jeanne, il est temps de reprendre nos occupations. » Les sœurs se levèrent sauf Lucille et sœur Corinne. Quand toutes les autres furent sorties, la supérieure se retourna et paru se recueillir un moment. L’instant paraissait important et la jeune sœur eut le pressentiment que quelque chose allait lui tomber dessus. La Mère interrompit le silence :
« Dites-moi, que dites-vous de la venue de ces postulantes ?
- Et bien, je crois que c’est une bonne nouvelle car il y a longtemps que nous n’en avons pas reçu, répondit la jeune sœur en se demandant où sœur Jeanne voulait en venir.
- C’est vrai et je suis d’autant plus contente pour vous que ça va vous faire deux compagnes de votre âge. La seconde n’a qu’un an de plus que vous. C’est important d’avoir d’autres jeunes avec vous.
- Le fait que les autres sœurs soient plus âgée ne m’a jamais gêné beaucoup ! protesta Lucille.
- Je sais bien ! rit sœur Jeanne. Mais les différences d’âges sont parfois la source d’incompréhensions réciproques, n’est-ce pas ? »
La jeune sœur se souvint, entre autres, de la discussion qui s’était élevée dans la communauté quand il avait été question d’acheter un ordinateur et de s’équiper d’internet. Certaines trouvaient qu’un papier et un crayon étaient suffisant pour communiquer, faire ses comptes ou écrire un rapport. Bref, tout pour remplacer avantageusement un ordinateur ! …
« C’est vrai, reprit Lucille en souriant à ce souvenir, mais on a toujours su trouver des compromis !
- Tout à fait et je compte bien que cela continu de cette manière ! Vous êtes jeune, mais assez ancienne dans la congrégation pour avoir une expérience suffisante des joies et des difficultés de la vie communautaire. D’autre part vous êtes suffisamment enracinée dans l’esprit de la communauté pour pouvoir guider les deux jeunes dans leur découverte du couvent. »
Lucille n’était pas très sure de vouloir comprendre la demande de sa supérieure.
« Les guider… Vous voulez que je leur fasse visiter les locaux c’est ça ? tenta-t-elle en jetant un regard suppliant à sœur Corinne qui réprima un rire.
- Cela peut-être une première étape, en effet, fit malicieusement la Mère. Mais ce que je voudrais surtout, fit-elle d’une voix pénétrante, c’est que vous soyez leur maîtresse de postulat. »
Un long silence suivit la proposition. Sous l’effet du choc Lucille resta bouche bée. Petit à petit, l’idée s’insinua dans son esprit et elle paniqua franchement.
« Mais… mais… ce n’est pas possible, je peux pas… Cela ne fait que neufs ans que je suis dans la communauté et je n’ai même pas fini ma propre formation ! protesta la jeune femme.
- Vous savez, on n’a jamais fini d’apprendre. Et puis, croyez en mon expérience, c’est très formateur de former les autres ! Regardez Sainte Thérèse de Lisieux : quatre ans après son entrée dans la communauté elle était nommée maîtresse des novices à dix-neuf ans.
- Sauf que moi, je ne suis pas Thérèse de Lisieux ! Je ne saurais pas … insista Lucille.
- Tout ce que vous aurez à faire, c’est leur présenter notre vie, la leur expliquer au fur et à mesure de façon théorique et dans le concret. Elles sont là pour discerner un appel. Vous les aiderez sous ma responsabilité.
- Ce que vous me demandez est au-dessus de mes capacités.
- C’est au-dessus de celles de tout le monde… Dieu sera leur premier formateur. Vous n’aurez qu’à lui favoriser le chemin. Qu’en dites-vous ? »
La jeune sœur ne savait plus que dire. Elle se trouvait au pied du mur, à la veille d’un formidable défit. Elle finit par se décider.
« Bon je veux bien essayer, mais faîtes-moi une faveur : si au bout de quelque temps vous constatez que je suis à côté de la plaque, remplacez-moi. Je ne serais pas vexée, soyez-en sure !
- Je vous le promets, fit sœur Jeanne avec un bon sourire. Préparez un projet et je vous assure que s’il n’est pas bon nous reverrons cela.
- Merci ma Mère, fit Lucille avec soulagement.
- Je vous libère, allez vous occuper de sœur Gertrude. »
La jeune sœur ne se le fit pas dire deux fois et alla voir la vieille sœur.

(... a suivre, la suite le 17 Juin )









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