Chapitre 6
Mystères et réflexion
La chapelle du couvent était pleine, comme pour chaque messe dominicale. Les paroissiens aimaient bien y assister car la liturgie était vivante et que les sœurs essayaient de faire participer tout le monde. Ainsi les enfants étaient pris en charge par sœur Patricia pendant la première partie de la messe leur pour expliquer les lectures par des jeux et des desseins. Sœur Jeanne se chargeait des adolescents. Elle leur donnait des textes à lire, et organisait avec eux la procession des offrandes.
Lucille, quant à elle, jouait de l’harmonium pendant que Marie-Yves dirigeait les chants. La sœur âgée était une grande musicienne et elle avait du mal à ne pas s’agacer sur le jeu plus instinctif que construit de la jeune sœur.
Aujourd’hui, d’ailleurs, c’était pire que les autres jours. Lucille avait peu et mal dormi et les évènements de la veille la parasitait. Elle essayait vainement de se concentrer sur sa partition alors que les images du VSAV dévalant la pente à toute vitesse lui repassaient devant les yeux.
Marie-Yves faisait de grands gestes pour capter son attention. Elle mit trente secondes à comprendre qu’elle avait commencé à jouer la prière universelle alors qu’on en était à la demande de pardon. « Faites un peu attention ! », protesta le chef de chant à voix basse. Elle en avait de bonne ! Comme si c’était facile ! Pendant un moment Lucille réussit à jouer à peu près correctement.
Pendant le sermon, le brusque arrêt du VSAV lui revint en mémoire. Quand elle avait relevé la tête un épais nuage de poussière blanche entourait l’engin. Le pare-brise avait éclaté en heurtant une grosse branche et ils avaient des bouts de verre partout.
« Ca va ? » avait demandé Gérard. Le temps de déboucler sa ceinture pour pouvoir bouger, la jeune femme constata qu’elle n’avait rien. Par contre, en se tournant vers Gilles, elle vit qu’il saignait de l’arcade sourcilière. Un éclat de verre l’avait heurté car, en conduisant, il n’avait pas pu assez se protéger le visage.
« Florian, Florian tu va bien ? s’inquiéta le chef.
- Oui c’est bon, répondit la voix du jeune homme qui venait de la cellule arrière. Je vais avoir quelques bleus mais c’est tout.
- Et toi Gérard, tu n’as rien ? demanda l’infirmière.
- Non, je ne crois pas. Et ben, on s’en est bien tiré ! Bravo Gilles ! »
Le conducteur n’eut pas le temps de répondre. Des bruits de pas et de voix se firent entendre.
« Il y a de la casse là-dedans ? »
C’était Greg qui, montant sur le marche-pied du VSAV, montrait sa tête à la fenêtre.
« Non, répondit l’adjudant, grâce à Gilles ! Mon vieux, ajouta-t-il en donnant une grande claque dans le dos du conducteur, je ne rigolerai plus jamais de tes talents de rallyman !
- Allez descendez de là qu’on fasse un bilan des dégâts» demanda le lieutenant.
« Lucille, LU-CIL-LE ! »
La jeune femme sortit brusquement de sa rêverie. Il y avait un grand silence dans la chapelle et tout le monde la regardait. La sœur Marie-Yves lui jetait des regards courroucés. Elle devinait bien qu’il fallait qu’elle joue mais elle n’avait malheureusement aucune idée du point de la messe auquel on en était !
« Sanctus » chuchota-t-on à son oreille. C’était Mère Jeanne qui venait à son secours. La jeune sœur se saisit prestement de la bonne partition, se mit à jouer et le reste de la messe se passa sans incident.
Comme elle rangeait sa musique, à la fin de la cérémonie, sœur Marie-Yves lui tomba dessus.
« Non mais ça ne va pas non ? D’habitude ce n’est déjà pas facile de vous suivre parce que le ton et le rythme d’un morceau vous dépassent ! Mais là, en plus, vous jouez n’importe quoi et vous rêvassez ! Maintenant ça suffit ou vous faîtes les choses bien ou je me passe de vos services ! C’est déjà assez de vous avoir sur le dos toute la semaine au jardin, je ne vais pas en plus continuer à m’énerver le dimanche ! »
La moutarde monta au nez de la jeune femme. La fatigue nerveuse accumulée ces derniers jours au fil des problèmes, des peines et de la peur se transforma soudain en colère. Elle se tourna brusquement face à sœur Marie-Yves :
« Et bien, vous voulez que je vous dise ? Je démissionne ! Trouvez-vous quelqu’un d’autre à qui casser les pieds, je m’en fou ! De toute façon il n’y a que vous qui faîtes les choses bien, alors faîtes-les vous-même ! »
La jeune femme lui fourra les partitions dans les bras et la planta là. Elle marcha rapidement vers la sortie de la chapelle en ressentant un curieux mélange de soulagement et de culpabilité. Elle s’était défoulée, certes, mais en blessant une de ses sœurs.
« Lucille ! »
Elle s’arrêta. C’était Greg, son chef de centre. Il venait à la messe régulièrement le dimanche. C’était d’ailleurs de cette façon qu’il l’avait repérée et lui avait demandé de faire partie du centre de secours.
« Alors comment vas-tu ? Tu avais la tête ailleurs aujourd’hui, hein ?
- Heu oui, tu sais… dans une certaine carrière… répondit-elle malicieusement.
- Je m’en doutais un peu… J’ai téléphoné à Gilles ce matin.
- Alors ?
- Il s’en sort avec cinq points de sutures. Sinon il va bien. »
L’infirmière lui avait fait, la veille, un rapide pansement puis, René l’avait conduit aux urgences. Comme la fiancée du conducteur les avait rejoint, René était reparti seul et on n’avait pas eu d’autres nouvelles.
« Bon, tant mieux ! On a eu beaucoup de chance ! constata la jeune sœur.
- Oui ! Heureusement que c’était l’as du volant qui conduisait ! Quand j’ai vu arriver le VSAV à cette vitesse, je vous voyais déjà en morceaux.
- C’est vrai que je n’ai pas assez remercié Gilles, hier soir. Tu sais, il mériterait quelque chose de plus officiel.
- Oui, j’y ai pensé. Je verrai ce que je pourrais faire.
- En tout cas, côté mécanique, on n’a pas de bol en ce moment ! constata Lucille en riant.
- Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda le lieutenant en faisant une drôle de tête.
- Rien, ne t’inquiètes pas ! C’est juste que la semaine dernière je n’ai pas pu démarrer la VL infirmière pour une intervention… »
La nouvelle, qui paraissait anodine à Lucille, eut l’air de faire l’effet d’une bombe sur le chef de centre.
« Quoi ? fit-il en prenant le bras de Lucille pour l’entraîner à l’écart. Pourquoi ne m’a-t-on rien dit ? reprit-t-il en baissant la voix.
- Parce que tu étais en vacances et qu’il n’y avait rien de grave ! expliqua la jeune femme, surprise. Armand a vite réparé ça et on n’y a plus pensé c’est tout.
- Qu’est-ce que c’était qui clochait ?
- Il faut lui demander. Moi je n’y connais rien, mais, d’après ce qu’il m’a dit, c’était un fil qui était débranché sur la batterie. Il paraît que ça arrive des fois avec les vibrations.
- Oui je connais, mais il faut de sacrées vibrations alors ! marmonna-t-il plus pour lui que pour Lucille. Dis-moi, reprit-il sur un ton normal, as-tu récemment sorti la VL sur des routes non carrossables ?
- Euh, non… Mais pourquoi tu me demandes ça ? Où veux-tu en venir ? fit la jeune femme un peu inquiète par le ton anormalement grave du lieutenant.
- Rien, répondit-il en essayant de paraître détendu. Mais c’est normal que je sache ce qui se passe, pas vrai ? Par contre, si tu remarques d’autres choses du même genre, tu me le dis de suite et tu n’en parles qu’à moi, à personne d’autre, compris ?
- Oui… oui, bien sûr.
- Bon à plus tard, salua Greg
- Attends un peu, fit la jeune sœur en le rattrapant. Qu’est-ce qui se passe voyons ?
- Ecoute, fais ce que je te dis et ne me pose pas de questions ! Pour l’instant je ne peux rien te dire. Je t’en ai un peu parlé parce que je peux te faire confiance et que je sais que tu es discrète. Alors fais-moi confiance toi aussi et dis-moi si tu remarques quelque chose.
- D’accord, je te le promets » répondit la jeune femme un peu désarçonnée.
Elle le suivit du regard jusqu’à ce qu’il soit sorti, en se demandant à quoi rimait tout cela. Sa réflexion fut interrompue car elle vit sœur Marie-Yves sortir de la chapelle.
Lucille prit son courage à deux mains et se dirigea vers elle. Il fallait le faire de suite car, après, elle n’aurait plus le cran de lui parler.
« Ma sœur ! Je … Je suis désolée pour tout à l’heure… Je n’avais pas à vous parler de cette façon.
- En effet, fit la sœur d’un air un peu pincé.
- Ecoutez, en ce moment je suis fatiguée et il y a pleins de choses qui me tracassent. Tout ce que je voulais vous demander c’est d’être un peu plus patiente que d’habitude pour mes étourderies. C’est possible ?
- Oui, c’est possible, marmonna la sœur. En résumé vous me demandez de vous lâcher un peu, comme disent les jeunes ?
- C’est çà ! Je suis désolée de vous l’avoir dit sur ce ton là tout à l’heure.
- Bon ça va ! Ca peut arriver à tout le monde, concéda sœur Marie-Yves. Allez n’y pensez plus !
- Merci ma sœur ! fit Lucille
La jeune femme s’éloigna le cœur plus léger et se dirigea vers le réfectoire car c’était déjà l’heure d’aller manger.
Une heure après, l’infirmière s’apprêtait à monter faire les soins à sœur Gertrude quand elle fut arrêtée par la supérieure.
« Lucille, je voudrais vous parler, pouvez-vous venir dans mon bureau ?
- Oui, bien sur. »
Elles se dirigèrent vers le bureau de la Mère. Celle-ci prit une chaise et la mit à côté de celle qui était devant son bureau. Elle faisait cela quand elle voulait parler sérieusement mais fraternellement.
« Alors Lucille, comment allez-vous en ce moment ? » commença-t-elle.
Des images furtives passèrent en vrac dans la tête de la jeune sœur. Les larmes de Michelle, l’air inquiet de Greg, le VSAV et ses embardées, le visage courroucé de Jean-Luc et celui émacié de sœur Gertrude se bousculèrent un peu dans son esprit. La Mère lui laissait patiemment le temps de répondre.
« Ca pourrait aller mieux, je crois, fit la jeune sœur honnêtement. En ce moment ça commence à faire beaucoup de choses.
- C’est bien ce qui me semblait, répondit sœur Jeanne. Je suppose que c’est ce qui explique ce qui s’est passé avec sœur Marie-Yves à la sortie de la messe.
- Euh oui…rougit Lucille. Mais je me suis excusée ensuite.
- Mais je le sais, c’est pourquoi je ne vous le reproche pas. Si je vous en parle c’est plus parce que ce fait reflète une grande tension nerveuse chez vous.
- C’est vrai qu’il y a eu pas mal d’évènements récents qui ne sont pas évident à gérer, admit la jeune sœur.
- C’est ce que je constate, sourit la Mère. Et je trouve qu’encore vous encaissez tout cela assez bien. Mais je crois qu’il ne faut pas tirer sur la ficèle et que vous avez besoin de vous détendre un peu.
- Oui peut-être que cela me ferait du bien.
- Je crois çà n’est pas « peut-être », c’est sur ! Si vous voulez durer dans votre apostolat et dans tout ce que vous ferez dans le futur, il faut savoir vous ménager. Je vous propose donc que cette après-midi et dorénavant, tous les dimanches après-midi, soient libre pour vous. Vous ferez ce que vous voudrez à condition que cela ne soit pas du travail. Qu’en dites-vous ?
- Je suis d’accord, bien sûr, hésita Lucille, mais j’avais pas mal de choses de prévues.
- Comme quoi ? demanda la Mère.
- Eh bien, il y a sœur Gertrude et je suis très en retard dans mon travail sur Saint Vincent pour la prochaine rencontre des jeunes sœurs de la congrégation.
- Alors ce que je vous propose c’est de m’occuper de sœur Gertrude cette après-midi. Quant à votre travail, peut-être pourra-t-on trouver du temps dans la semaine. Qu’en pensez-vous ?
- Cela me parait très bien ! sourit Lucille.
- Avez-vous une idée de ce que vous allez faire de votre temps libre ?
- Euh.. oui, je crois que je vais aller faire un tour de vélo dans la campagne.
- Excellente idée ! Allez, ajouta la Mère en se levant, changez-vous les idées !
- Avec plaisir ma Mère ! fit Lucille »
En sortant du bureau la jeune sœur fit un saut dans sa chambre pour se changer. Elle mit son survêtement bleu marine et saisit un sac à dos. Puis, elle passa à la cuisine et prit une bouteille d’eau dans la réserve. En sortant, elle se heurta à sœur Myriam qui remontait de la vaisselle.
« Eh bien où allez-vous si vite ?
- Faire du vélo ! Je vous ai pris une bouteille d’eau, répondit la jeune femme.
- Vous avez bien fait, ma fille. Vous en avez assez ? Vous avez quelque chose à manger ? Non ? Venez ! »
La cuisinière l’entraîna dans la cuisine et lui fourra un paquet de gâteaux dans les mains.
« Merci beaucoup ! » fit Lucille en riant. Et elle sortit prendre son vélo. Elle réfléchit un instant et choisit de prendre la direction de Vic. En traversant le village elle pouvait remonter et faire le tour par une ligne de crêtes dont le paysage était magnifique.
Elle se lança donc sur la route qui descendait en virages serrés vers le village. Elle aimait bien la vitesse et la sensation du vent sur son visage. Le printemps était bien avancé maintenant et l’air commençait à chauffer. Elle freina pourtant car la route était passante et qu’elle voulait bien tenir sa droite pour ne pas risquer de se faire accrocher par une voiture. Elle eut tôt fait d’atteindre le bourg et de le traverser par la rue principale. Arrivée à la zone artisanale un petit faux plat la fit ralentir. En passant devant le garage de Jean-Luc, elle eut la surprise de voir qu’il était ouvert. Elle essaya d’accélérer car elle ne tenait pas du tout à voir le lieutenant. Mais c’est Armand qu’elle aperçut. Comme il avait l’air seul et qu’il l’avait vue, elle s’arrêta pour le saluer.
« Alors tu es au boulot un dimanche ? s’étonna-t-elle.
- Oui, on s’est occupé du VSAV, expliqua le mécano, le patron vient juste de partir le ramener à la caserne.
- Alors, c’était grave ? s’enquit la jeune femme.
- Ben des freins qui lâchent ce n’est jamais anodin ! Non seulement on y a passé la matinée, mais je me suis pris une ramonée…
- A bon ? Pourquoi ?
- Parce qu’il venait de sortir de révision et que c’est moi qui l’avais faite. Tu imagines l’état du patron ? Je me suis fait traiter d’irresponsable et accusé d’avoir bâclé mon travail et de ne pas avoir vérifié les freins.
- Mais ils auraient pu s’user depuis ou lâcher brusquement sans raison, objecta la jeune sœur.
- L’embêtant c’est que tu te doutes bien que des freins ne lâchent pas aussi facilement. Il faut une usure extrême et pour que cela aille si vite, un gros manque de lubrification ou quelque chose comme ça… Bref ils devaient être déjà très abîmés il y a un mois quand il est passé à la révision. Sauf que moi je n’ai rien vu…conclut Armand.
- Tu veux dire que tu es passé à côté ?
- Non, je suis sur que non ! Tu vas peut-être penser comme le patron, que je veux me justifier, mais quand je les ai vérifiés, ils étaient en parfait état.
- Mais tu viens de me dire que ça n’était pas possible…
- Non c’est pas possible et pourtant c’est vrai ! Il y a un mois ils fonctionnaient très bien et hier ils ont lâchés sans raison. Ca parait fou, mais c’est comme ça ! »
Lucille était perplexe. Soit le mécano inventait une histoire pour se justifier d’une faute professionnelle qui aurait de graves conséquences pour lui, soit il disait vrai et c’était plus que bizarre. Suffisamment étrange en tout cas pour en parler à Greg puis qu’il lui avait demandé de lui signaler tout évènement sortant de l’ordinaire. Mais, comme il lui avait aussi recommandé la discrétion, elle essaya de dédramatiser la situation. C’est pourquoi elle répondit au jeune homme :
« Il y a sûrement une explication et comme tu es un bon mécano je suis certaine que tu trouveras.
- Merci de me faire confiance, fit Armand d’un air piteux. Tu es la première depuis ce matin ! »
La jeune sœur lui fit un bon sourire et lui donna une tape sur l’épaule en guise d’encouragement. Puis, après l’avoir salué, elle reprit sa route. Comme elle avait coupé son effort, elle trouva le début de la montée un peu difficile mais après quelque temps elle se sentit mieux. Elle força même un peu pour se défouler et détendre ses nerfs
Arrivée en haut de la côte elle n’avait plus qu’à suivre le chemin de crête. Parfois il passait sous les pins et, à certains moments il serpentait en terrain découvert. A ces moments- là elle avait un splendide point de vue sur l’ensemble de Vic, ainsi que sur le couvent qui lui faisait face. Elle comptait le rejoindre en faisant le tour de la cuvette. Elle pédala ainsi, tranquillement pendant une heure et demie. Puis, comme elle était presque arrivée et qu’elle avait encore du temps, elle s’arrêta à un endroit d’où elle avait un de ces panoramas surplombant le village qu’elle aimait tant. Elle s’assit à l’ombre dans l’herbe et sorti les gâteaux et l’eau.
C’était vraiment très agréable. L’air était doux, les oiseaux s’égosillaient et le bourdonnement des abeilles complétait le tableau champêtre. Tout en mangeant, elle se mit à penser à Armand et à la position qu’il allait avoir. Selon ce qui s’était vraiment passé, il avait plus ou moins intérêt à ce que la vérité se sache. S’il n’avait pas fait d’erreur il lui valait mieux le prouver parce que, sur un coup comme cela, il pourrait perdre son travail. Par contre, s’il avait été négligeant, il ne serait pas bon pour lui qu’on en soit sûr. Lucille pensa que cela serait étonnant qu’il soit en faute. Habituellement, c’était un garçon sérieux et consciencieux. En intervention en tout cas on pouvait compter sur lui les yeux fermés.
Elle se demanda alors, si on écartait l’hypothèse de l’erreur humaine, ce qui pouvait faire que des freins en bon état cèdent soudain sans prévenir. Apparemment, durant tout le début du trajet, Gilles n’avait pas eu de problèmes pour ralentir, ça n’avait été que dans la descente vers la carrière qu’ils avaient lâchés. Ce qui voulait dire qu’ils étaient suffisamment en état pour une utilisation normale, mais pas assez pour un freinage intensif comme celui qui avait été nécessaire la veille.
Soudain une idée lui vint qui lui parut tellement farfelue et impensable qu’elle l’écarta d’abord. Mais cette pensée devint persistante et, en y réfléchissant, elle expliquerait beaucoup de choses.
Et si quelqu’un avait saboté les freins juste ce qu’il faut pour qu’ils cèdent au bon moment ? C’est peut-être quelque chose comme cela que Greg soupçonnait pour être si grave ce matin. A ce moment-là, le fait que Gilles soit le conducteur n’aurait peut-être pas été le fruit du hasard mais faisait partie du plan. Lui seul dans le centre était capable de maîtriser le VSAV dans ces conditions.
Mais comment être sûr que ce soit lui qui conduise ? Les manœuvres étaient préparées à l’avance et seuls les gradés savaient les postes de chacun. Donc cela ne pouvait être que l’un d’eux.
D’autre part, pour saboter des freins de cette façon, il fallait sacrément s’y connaître en mécanique. En effet si Lucille avait voulu le faire, elle aurait été embêtée car elle ne savait même pas par où passaient les câbles ! Bien sûr, en général, les hommes s’y connaissaient plus ou moins bien. Mais pour doser le sabotage si précisément il valait mieux s’y connaître vraiment très bien. Il y avait trois hommes dans le centre qui étaient dans ce cas : Armand et Jean-Luc, bien sur mais aussi Gilles. En tant que pilote de rallye il était bien obligé d’avoir des compétences dans ce domaine.
Si, elle réunissait les deux conditions : être au courant des détails de la manœuvre donc être un officier, et bien s’y connaître en mécanique il ne restait qu’une personne possible : Jean-Luc.
Mais quel intérêt aurait-il eu de faire cela ? Ce n’était pas dans celui de la réputation de son garage en tous cas ! En effet un véhicule qui sort de la révision et qui fait des blagues pareilles, n’était pas un gage de fiabilité pour ceux qui ont effectué le travail.
Elle s’étira en se disant qu’elle délirait et que décidément le repos ne lui faisait pas du bien…Si c’était pour avoir des idées pareilles ensuite ! Elle résolut de téléphoner à Greg juste pour lui parler des freins sans rien lui dire de ses réflexions. Par contre, elle garderait quand même ses conclusions dans un coin de sa tête pour les confronter à la suite des faits.
L’après-midi s’avançait et elle avait encore un peu de route à faire, aussi rangea-t-elle le reste du paquet de gâteaux dans son sac et, reprenant son vélo, elle redescendit vers le couvent.
( à suivre le samedi 30 JUIN)