Chapitre 7
Yves
La prière du matin venait de se terminer. Lucille était descendue dans le jardin car c’était le moment d’aider sœur Marie-Yves. Il faisait beau, l’air était doux et les fleurs fraîchement écloses lui donnaient un doux parfum. La jeune sœur se dit que, dans ces moments-là, elle aimait presque le jardinage !
Elle rejoint la jardinière dans la remise à outil :
« Bonjour, ma sœur ! Belle journée n’est-ce pas ? salua Lucille.
- Bonjour ! Ah, vous allez l’air d’aller mieux aujourd’hui ? » répondit Marie-Yves en faisant un effort pour sourire. Elle était un peu bourrue, mais c’était une brave femme et, au fond, même si elle s’en serait défendue mille fois, elle aimait bien Lucille.
« Aujourd’hui, nous allons tailler les rosiers en commençant par le rosier grimpant annonça-t-elle.
- Mais ça n’est pas la saison ! On l’a déjà fait en mars non ? s’étonna la jeune femme.
- Ah bien ! Vous commencez à retenir les choses ! Vous avez raison, mais on taille aussi les fleurs fanées au fur et à mesure pour que la plante puisse refleurir ensuite. Ce rosier là est précoce et a beaucoup donné cette année. On va le débarrasser de ses fleurs jaunes, comme cela, d’ici un mois il fera une seconde floraison. »
Elle avait donné son explication d’un ton si plaisant que Lucille se dit qu’elle pourrait se disputer plus souvent avec elle. Ca avait vraiment des effets bénéfiques ensuite !
Elles se dirigèrent vers le rosier grimpant qui était sur la façade du couvent. Il partait d’un massif où il y avait d’autres plantes et s’élevait assez haut sur le mur. Il était magnifique.
Tout l’art consistait à mettre l’échelle assez près du mur, mais pas trop pour avoir la place de bouger, et tout cela sans écraser une autre plante du massif. Rien que pour trouver le bon endroit elles mirent un moment. Par contre l’échelle n’était pas très stable.
« Bon, ça ira quant même ! décréta sœur Marie-Yves. Vous allez me tenir l’échelle pendant que je taillerai les roses. D’accord ?
- Vous ne préférez pas que je monte ? Elle est un peu bancale quand même.
- C’est ça oui ! Pour que vous me massacriez ce pauvre rosier qui n’a rien demandé… Je connais votre façon de tailler… »
Lucille se mit donc en position sous l’échelle en essayant de la tenir fermement. La sœur monta et commença son travail. Elle coupait largement certaines branches pour alléger la plante. Les végétaux tombaient sur le sol et, pour une grande partie, sur la tête de Lucille.
« Aïe ! Attention ça pique ! protesta-t-elle.
- Poussez-vous donc un peu ! » conseilla la jardinière.
La jeune sœur essaya mais, comme elle devait tenir l’échelle ce n’était pas évident. Soudain, juste au-dessus de sa tête, une grosse branche munie de grosses épines acérées se détacha. Par un geste réflexe elle s’écarta brusquement laissant l’échelle sans appuie. Manque de chance elle accrocha sa robe dans les rosiers qui étaient derrière elle, s’empêtra et se retrouva par terre avant de comprendre ce qui s’était passé !
Pendant ce temps, en haut de l’échelle, sœur Marie-Yves avait un peu tangué, puis s’était rétablie et râlait maintenant copieusement !
« Mais c’est pas vrai ! Ca ne va pas non ? Même cela vous n’êtes pas capable de le faire correctement ! Qu’est-ce qu’on va faire de vous ? »
Pour l’instant Lucille ne savait même pas quoi faire d’elle-même. Elle était tellement empêtrée dans les épines qu’elle avait du mal à se relever sans se piquer, déchirer sa robe ou abîmer les plantes. Soudain elle sentit qu’une main l’aidait à se dépêtrer de la situation. Surprise, elle se retourna. C’était sœur Patricia qui avait la mine plutôt rieuse.
« Alors ? Plutôt attachantes ces plantes-là non ? plaisanta-t-elle, en tirant sur une des branches accrochées à la robe de Lucille.
- Euh oui… c’est une activité qui ne manque pas de piquant finalement ! répondit Lucille sur le même ton en retirant une épine de sa main.
- Bon, vous allez me laisser là-haut toute la journée? grogna Marie-Yves.
- Non, non, ne vous impatientez pas j’arrive ! fit Patricia en riant.
- Je vais m’en occuper si vous voulez, fit Lucille qui finissait de se relever.
- Oh non ! Ne la laissez pas faire ! Je n’ai pas envie de me casser le cou ! protesta la jardinière.
- D’autant plus que je venais de vous dire que vous aviez un coup de téléphone sœur Lucille, dit Patricia.
- Oh, merci ! J’y vais vite ! » s’exclama la jeune sœur, ravie d’avoir un prétexte pour fuir la situation.
Elle s’élança vers le téléphone et saisit le combiné.
« Allô ? fit-elle un peu essoufflée.
- Bonjour sœur Lucille, c’est le docteur Fargèse.
- Bonjour Monsieur. »
C’était le psychiatre qui s’occupait de Michelle. Il lui annonça qu’elle était sortante le lendemain.
« Etes-vous toujours décidée à la prendre chez vous ? demanda-t-il.
- Oui bien sur ! Il n’y a pas de problèmes.
- Bon, c’est entendu alors, répondit le médecin. Vous pouvez venir la chercher vers quatorze heures. Nous nous verrons à ce moment-là pour régler les derniers détails.
- Très bien, alors à demain, conclut Lucille.
- A demain ma sœur. »
Elle raccrocha, heureuse, et partit prévenir la Mère.
Le lendemain, à l’heure dite, elle entrait dans le service. Michelle l’attendait dans le hall d’entrée.
« Merci de m’accueillir, fit-elle en embrassant la jeune sœur.
- Mais c’est un plaisir », répondit sincèrement Lucille.
Elles se dirigèrent vers l’office des infirmières et la jeune sœur demanda le médecin. Une infirmière les conduisit dans son bureau.
« Bonjour, fit-il en se levant pour leur serrer la main. Alors ça y est, c’est le grand jour ?
- Oui, dit Michelle en souriant. Non pas que l’on soit mal dans votre service ! Non, tout le monde à été très gentil mais…
- On est mieux dehors, pas vrai ? compléta le psychiatre en riant. Mais ne vous inquiétez pas je comprends très bien !
Le temps que vous avez passé ici a été très fructueux et nous vous autorisons à sortir. Mais attention ! Cette hospitalisation n’était qu’un début de soin. Vous serez sous traitement, dont voici l’ordonnance, et nous nous reverrons régulièrement en consultation. C’est d’accord ?
- Oui, oui bien sur !
- D’autre part, et c’est très important, il faudrait vraiment que vous teniez vos distances avec votre mari. Vous êtes encore fragile et le rencontrer trop vite, risquerait de vous faire craquer. En attendant, les sœurs sont d’accord pour vous accueillir. Est-ce que cet arrangement vous va toujours ?
- Tout à fait ! approuva Michelle.
- Bon, alors je crois que nous sommes d’accord. Est-ce que vous avez des questions ?
- Oui, intervint Lucille. Si elle a un problème avec son traitement ou si elle ne se sent pas bien est-ce qu’elle pourra vous appeler ?
- Oui, bien sur ! Vous pouvez appeler le service à tout moment et, soit on vous conseillera, soit vous pourrez me parler selon ce dont vous aurez besoin.
- Très bien, je crois que ça ira très bien comme cela ! fit la jeune sœur.
- Bon, eh bien si vous n’avez plus de questions, je pense que vous pouvez partir » conclut le docteur.
Elle se levèrent et prirent congé. Elles firent le tour du service car Michelle voulait saluer tout le monde, puis, elle prirent le chemin du couvent.
Lucille se dirigea vers le hall d’entrée. Elle venait d’installer Michelle dans sa chambre et l’avait conduite à sœur Jeanne qui voulait lui souhaiter la bienvenue et parler un peu avec elle.
Sœur Patricia lui avait dit qu’elle avait un message et elle allait en prendre connaissance maintenant qu’elle avait un peu de temps.
« Alors ? demanda la standardiste, est-ce que notre invitée est installée ?
- Oui, ça y est ! Elle est ravie de sa chambre !
- Tant mieux ! Vous venez voir votre message ?
- Oui », répondit la jeune femme en se dirigeant vers son casier.
C’était René qui avait appelé. Il voulait lui parler mais ne serait pas là avant le soir. Elle devrait donc attendre pour savoir ce qu’il voulait, bien qu’elle en ait une petite idée.
Soudain la sonnette de la porte d’entrée retentit.
« Entrez », répondit Patricia à l’aide de l’interphone. Personne ne lui répondit, ni ne poussa la porte du hall. Elle répéta, mais rien ne se passa.
« Zut ! ralla-t-elle, cet interphone est encore détraqué ! Il faudra vraiment que j’en parle à Mère Jeanne ! »
La sonnette retentit à nouveau.
« Ne bougez pas, j’y vais ! fit Lucille en riant. Rien ne vaut la bonne vieille méthode : appuyer sur la poignée ! »
Elle alla ouvrir la porte et se trouva face à face… avec le mari de Michelle.
« Oh, euh… bonjour ! fit-elle un peu décontenancée.
- Je veux voir ma femme ! dit-il d’un ton péremptoire.
- Mais c’est que ça ne va pas être possible, répondit Lucille en essayant d’être à la fois aimable et ferme.
- Ecoutez, je sais qu’elle est là alors appelez-la de suite ! fit-il en s’échauffant.
- Bon, je vais demander à Mère Jeanne de venir pour qu’elle vous explique, dit-elle en haussant le ton pour que sœur Patricia entende.
- Je ne veux pas parler à votre supérieure mais à Michelle ! Alors arrêtez de discuter et appelez-la ! C’est compris ?
- Mais le médecin vous a parlé, n’est-ce pas ? Il vous a bien expliqué que…
- Je m’en fou de ce toubib de m… ! Personne n’a le droit de m’empêcher de voir ma femme ! Personne vous m’entendez !? Laissez-moi passer maintenant ! » et il essaya de franchir la porte.
Lucille tenta de la refermer, mais il était plus fort qu’elle et réussit à entrer.
Il était méconnaissable. Cet homme si gentil, si distingué d’habitude était déformé par la fureur. La jeune sœur comprit soudain que, quand il était dans cet état là, il était sûrement capable de battre sa femme.
Il fallait gagner du temps et elle essaya de lui barrer le passage pour pouvoir renouer le dialogue.
« Attendez un peu, que je vous explique…
- Rien du tout ! coupa-t-il, vous allez me laisser passer ! »
Comme Lucille ne bougeait pas, il la saisit par le col et la plaqua contre le mur en la soulevant du sol.
« Où est ma femme !? » hurla-t-il, hors de lui.
Ce n’était pas vraiment la bonne méthode pour faire parler quelqu’un ! Même si elle avait voulu répondre, entre le fait qu’elle étouffait et qu’elle avait une trouille bleue, Lucille n’en n’aurait pas été capable ! Elle essaya tout de même de dire quelque chose mais le manque d’air l’en empêcha. Elle commençait à avoir la tête qui tournait et M. Darrube ne lâchait pas sa poigne, au contraire.
« Lâchez-la immédiatement ! » fit une voix glaciale que Lucille ne reconnut pas de suite.
Immédiatement, l’étreinte se relâcha et la jeune femme se retrouva par terre. Elle releva la tête et vit Mère Jeanne plantée devant le mari de Michelle :
« Mais où te crois-tu, Yves ? » l’interpella la supérieure. La jeune sœur fut surprise d’entendre sœur Jeanne le tutoyer.
« Lucille ça va ? demanda-t-elle.
- Oui, pas de problème ! », répondit-elle en se relevant.
Elle se plaça à côté de la Mère, un peu en retrait. M. Darrube, quant à lui, paraissait un peu déconfit. Devant la supérieure il paraissait être comme un petit garçon pris en faute.
« Alors, continua-t-elle fermement, je peux savoir à quoi rime ce comportement ?
- Je… je veux voir ma femme, répondit-il en hésitant.
- Tu sais que ce n’est pas possible pour le moment, expliqua calmement la Mère. Ta femme est en traitement et, pour l’instant, il faut qu’elle se repose.
- Loin de moi, c’est ça ?…fit Yves d’un air piteux.
- Pour l’instant oui mais ça ne durera pas, ne t’inquiètes pas.
- Mais je voudrais tellement qu’elle m’explique… essayer de comprendre…dit-il, les larmes aux yeux.
- De comprendre quoi ? s’étonna Mère Jeanne.
- Pourquoi… Pourquoi ce suicide… et tout le reste.
- Mais enfin, Yves c’est toi qui demande pourquoi ? Tu ne crois pas que, pour une femme, se faire battre est une raison suffisante pour déprimer ?
- Ma Mère, je vous supplie de me croire. Je ne l’ai jamais touchée !
- Yves arrête ! Pas avec moi…
- Mais je vous assure ! Aidez-moi, je vous en prie, s’effondra-t-il, vous êtes la seule à pouvoir le faire… »
Lucille et Mère Jeanne eurent du mal à le calmer. Ce ne fut qu’après une demi-heure et deux verres qu’il se reprit assez pour arriver à prononcer des phrases intelligibles. Ils étaient alors installés dans le bureau de la supérieure et Yves pleurait, la tête dans ses mains.
« Est-ce que ça va mieux ? demanda gentiment la jeune sœur.
- Oui, répondit M. Darrube en relevant la tête. Je ne sais comment vous remercier mes sœurs.
- Pourquoi nous remercier ? s’étonna la supérieure.
- Parce que, depuis quelque temps, vous êtes les premières personnes à accepter de m’écouter sans me regarder comme si j’étais un monstre…
- Il n’y a pas de raison de vous rejeter parce que vous avez fait une erreur, fit Lucille.
- Mais je n’ai pas fait d’erreur ! protesta-t-il.
- Tu nous disais tout à l’heure, que tu n’avais rien fait à Michelle ? demanda la Mère.
- Non, voyons, je ne l’ai jamais touchée ! assura-t-il. D’accord, depuis quelque temps ça n’allait plus vraiment entre nous. Nous nous disputions souvent mais jamais nous n’en sommes venus aux mains.
- Ce n’est pas pour vous contredire, mais juste pour essayer de comprendre, dit prudemment la jeune femme. Le jour où nous avons récupéré votre femme avec les pompiers, j’ai vu les marques de coup sur son visage…
- Justement ! C’est une des choses que je ne comprends pas et que je voudrais lui demander, répondit-il. Mais je n’ai jamais pu la revoir. »
Les deux sœurs gardèrent le silence, ne sachant pas trop quoi dire ou penser. Soit il disait vrai, soit c’était un sacré manipulateur…
« Vous ne me croyez pas, n’est-ce pas ? demanda-t-il tristement.
- Mets-toi à notre place, reprit la supérieure, c’est quand même une histoire difficile à avaler, surtout que toi-même, tu n’as pas d’explications à nous donner.
- Ecoutez ma Mère, supplia Yves, vous me connaissez depuis tout petit, vous savez très bien que je ne suis pas un violent, je serais incapable de faire du mal à qui que ce soit et encore moins à ma femme.
- Je ne veux pas t’accabler, dit la supérieure, mais essayes de comprendre que ton comportement de tout à l’heure ne plaide pas spécialement en ta faveur.
- Oui, c’est vrai, je ne sais comment m’excuser, fit-il en se tournant vers Lucille qui lui fit signe que c’était oublié. Ces derniers temps je vis un véritable cauchemar. Imaginez : j’étais aimé, respecté de tous depuis mon plus jeune âge et maintenant les gens me regardent comme un criminel ! Ma femme, que j’aime malgré les difficultés, ne veut plus me parler et, pour couronner le tout, les rumeurs ont gagnées mon lieu de travail et je risque de me retrouver au chômage bientôt… »
Il s’arrêta un instant et se passa la main sur le visage.
« Tout s’écroule autour de moi et mes nerfs commencent à lâcher. Je ne me reconnais plus. A certains moments, j’aurais envie de ne pas me lever le matin et, à d’autres, je me sens capable de casser la figure au monde entier.
- Si je comprends bien, aujourd’hui vous étiez dans une période faste ! fit Lucille en riant pour détendre l’atmosphère.
- Euh.. oui ! répondit-il en souriant pour la première fois depuis le début de l’entretien. Mais le pire de tout cela, c’est que je n’en comprends pas la raison ! Il n’y a que Michelle qui pourrait m’en donner la clef ! Vous comprenez pourquoi je tenais tellement à lui parler… S’il vous plaît, laissez-moi le faire… Que je sache au moins pourquoi. »
La Mère devint songeuse. Ca n’était pas une décision facile à prendre. Cet homme avait l’air sincère et, s’il disait vrai, c’était cruel de lui refuser de voir sa femme. Par contre, s’il les menait en bateau cela serait une grande erreur que d’accéder à sa demande. Ce serait trahir la confiance de Michelle et celle du médecin. Elle était venue trouver asile au couvent, ça n’était pas pour laisser son mari rentrer à la première occasion !
« Bon, écoutes-moi, nous ne demandons pas mieux que de vous aider tous les deux, assura Mère Jeanne. Tu peux avoir confiance en nous. Mais comprends que ta femme aussi compte sur nous, nous ne pouvons pas la décevoir non plus. Alors, voilà ce que je te propose : nous allons garder Michelle ici comme prévu et tu vas me promettre de ne plus chercher à la voir.
Attends ! fit-elle alors qu’Yves esquissait un mouvement de protestation. En échange, nous te promettons que nous ferons tout ce que nous pourrons pour rechercher et faire éclater la vérité… Quelle qu’elle soit, tu m’entends ?
- Oui, acquiesça-t-il. Je n’ai pas peur de la vérité, au contraire… »
La Mère se leva et parti raccompagner M. Darrube au portail. Lucille resta dans le bureau car la supérieure lui en avait discrètement donné l’ordre. Quand celle-ci revint, elle s’assied derrière son bureau et regarda la jeune sœur.
« Qu’en pensez-vous ? » demanda-t-elle de but en blanc.
La jeune femme la regarda, un peu embarrassée pour répondre.
« La même chose que moi, à ce que je vois, reprit la supérieure en souriant, vous ne savez que dire…
- En fait, je suis un peu partagée, hésita Lucille. Cet homme est très convainquant mais…
- Mais il nous raconte peut-être des histoires, n’est-ce pas, compléta Mère Jeanne ?
- Oui. Je suis désolée de dire cela parce que vous avez l’air de bien le connaître. »
La Mère sourit amusée.
« Vous voudriez savoir pourquoi je le tutoie ?
- Je sais que cela ne me regarde pas, mais la question m’a traversée l’esprit, rougit la jeune sœur.
- Ne vous inquiétez pas il n’y a rien d’indiscret ! la rassura la Mère. Je connais bien sa famille que nous avons eu l’occasion d’aider. Yves avait un frère aîné qui s’est noyé il y a quinze ans. Nous les avons accompagnés longtemps pour les aider à faire leur deuil. Il en est resté des liens d’amitié et de confiance, comme vous avez pu le constater.
- Il n’y a pas de doute qu’il compte sur nous, fit Lucille. Il est charmant mais me paraît avoir deux facettes. Quand il a sonné, il n’était pas le même homme.
- Oui, tu as raison, malgré ce qu’il dit, il est capable d’être violent, nous l’avons constaté. Heureusement que sœur Patricia m’a prévenue, sinon vous étiez en mauvaise posture !
- C’est vrai ! se souvint la jeune sœur. D’ailleurs je ne vous ais pas remerciée pour cela.
- Oh, et bien, vous savez, répondit malicieusement Mère Jeanne, malgré le fait que, selon sœur Marie-Yves vous avez manqué de nous empoisonner toutes une bonne douzaine de fois, nous tenons quand même à vous ! »
Les deux sœurs se mirent à rire. C’était bon de pouvoir le faire après la tension qui avait régnée ces dernières heures.
« Pour en revenir au problème qui nous préoccupe, reprit la supérieure, nous avons deux versions très différentes, l’une de l’autre.
- Oui, continua Lucille, d’un coté Michelle qui affirme être battue par son mari et tente de se suicider. J’ai vu les coups et sa détresse le jour où ça s’est produit ce qui tendrait à corroborer cela. Et puis pourquoi serait-elle aller inventer une histoire pareille ? Si elle ne s’entend plus avec son mari elle n’a qu’à le quitter et puis c’est tout !
- Vous oubliez, objecta la Mère, qu’elle n’a rien en propre. Si elle s’en va brusquement, elle n’aura plus rien pour vivre. Elle n’a même aucun diplôme pour trouver un emploi ensuite.
- Elle aurait inventé cela pour avoir les dommages et intérêts et obtenir un jugement de divorce pour faute ? fit Lucille peu convaincue.
- Ca pourrait être une possibilité, vous ne croyez pas ? D’autant plus qu’Yves a pour lui son excellente réputation depuis toujours et, à part aujourd’hui, je n’ai jamais entendu dire qu’il puisse être violent.
- Peut-être, mais justement il y a eu aujourd’hui ! En plus, Michelle nous a dit qu’il buvait. Même les meilleurs caractères se transforment sous l’effet de l’alcool. Certains hommes sont violents quand ils ont bu et adorables à jeun.
- Oui, c’est vrai aussi. Mais, dis-moi, est-ce que je me trompe ou tu es plus encline à croire Michelle ? demanda la supérieure.
- Maintenant qu’on a pu en parler calmement et récapituler, je dois avouer que oui ! fit Lucille.
- J’apprécie ton honnêteté et ta lucidité sur tes sentiments. Pour ma part, je pencherais plus vers la version d’Yves. Cependant, il ne faut pas que nous oublions que, quelles que soient nos opinions, ces deux personnes nous ont demandées de l’aide. Nous devons répondre à leur confiance le plus objectivement possible.
- Oui, mais il y en a forcement l’un des deux qui raconte des histoires et on ne peut pas l’occulter non plus ! protesta Lucille.
- Non et c’est pourquoi, tout en donnant notre aide, il faut rester prudentes et circonspectes. Ne prenons pas parti tant que nous n’en saurons pas plus.
- Ca ne va pas être facile car nous avons chacune notre opinion !
- Oui, mais ce fait ne doit pas interférer dans notre recherche de la vérité, sinon nous risquerions d’être injuste envers celui des deux qui dit la vérité. Bref, pour faire clair, tu peux avoir ton idée mais que cela ne se voit pas dans ta manière d’être avec l’un et l’autre. »
Lucille était en train de se dire qu’il faudrait jouer serré pour arriver à savoir le fin mot de cette histoire, quand elle entendit l’horloge commencer à sonner les douze coups de midi.
« Bon, allons-y ! fit la supérieure, c’est l’heure de la prière ! Ah Lucille ! ajouta-t-elle comme elles se dirigeaient vers la porte. Il est bien entendu que tout cela doit rester entre nous.
- Bien sur ma Mère » répondit Lucille en sortant de la pièce.
Et elles se dirigèrent vers la chapelle.
(... à suivre le samedi 7 juillet)