Chapitre 8
Surprises
Lucille était en train de balayer le cloître, cette après-midi là. Une semaine était passée depuis la venue de M. Darrube. Michelle semblait progressivement prendre ses marques au couvent. Elle commençait même à oser sortir au village faire ses emplettes. La jeune sœur trouvait cette femme très courageuse.
Par contre aucun évènement, ni aucune parole n’était venue faire avancer l’enquête sur le couple. La jeune femme commençait à se demander s’il y avait vraiment quelque chose à découvrir. Finalement tout cela n’était peut-être qu’une simple histoire de dispute de couple qui aurait mal tourné.
A propos de mal tourné, il y avait d’autres choses dans le genre, comme l’affaire avec Jean-Luc, par exemple. Le soir de l’altercation avec le mari de Michelle, elle avait rappelé René. Il avait eu Greg et avait pu s’expliquer avec lui. Le chef de centre avait confirmé qu’il essayerait une médiation avec son adjoint. Hélas, il avait rappelé la jeune sœur dans la semaine. Apparemment, Jean-Luc n’avait rien voulu savoir et la discussion entre les deux hommes s’était envenimée rapidement. Greg avait essayé à nouveau de parler au colonel mais il ne savait pas ce que cela allait donner. Lucille se dit que ce n’était pas la peine de se faire du souci à l’avance. Elle aurait bien le temps ensuite…
Le problème du moment, pour la jeune femme, c’était plutôt sœur Gertrude. La vieille sœur était de plus en plus faible et de moins en moins consciente. Heureusement, elle ne souffrait pas grâce aux médicaments et à la perfusion. D’ailleurs, il faudrait qu’elle aille à la pharmacie aujourd’hui. En effet, le médecin était passé ce matin-là et avait fait une autre ordonnance. Il avait aussi confirmé qu’il n’y en avait pas pour longtemps, ce qui attristait l’infirmière. Elle avait beau savoir que c’était la fin, elle n’arrivait pas à s’y faire et espérait toujours.
Une main se posa sur son épaule et la fit sursauter.
« Oh, pardon, fit la voix de sœur Roselyne, je ne voulais pas vous faire peur. Ca fait trois fois que je vous appelle mais vous étiez tellement perdue dans vos pensées que vous ne m’avez pas entendue !
- Je… je m’excuse, bafouilla Lucille. C’est vrai que je pensais à autre chose.
- J’avais remarqué, répondit la responsable des locaux. Ceci explique cela.
- Pardon ?
- Dites-moi, vous aimez beaucoup les animaux n’est-ce pas ? »
Bien sur que la jeune femme les aimait. Ses parents étaient vétérinaires et, depuis son plus jeune âge, elle avait été en contact avec les bestioles les plus invraisemblables. A l’âge où les autres petites filles demandaient un petit chat, elle jouait avec des mygales ou des serpents.
Mais là, dans le contexte, elle ne voyait pas très bien, ce que ce fait venait faire là. C’est pourquoi elle ne put que répondre :
« Euh…oui…
- C’est bien ce qui me semblait ! fit sœur Roselyne. Et ne me regardez pas de cette manière ! Je ne deviens ni dingue, ni sénile ! Venez avec moi ! »
Elle entraîna la jeune femme à l’autre bout du cloître et s’arrêta soudain.
« Dites-moi, vous qui êtes toujours en formation, reprit la sœur, est-ce que Saint Vincent n’interdisait pas que les sœurs aient des animaux domestique ?
- Si… répondit Lucille qui ne voyait pas du tout où elle voulait en venir.
- Alors expliquez-moi pourquoi vous vous permettez de faire un élevage dans ce couvent.
- Un élevage !? Mais…commença la jeune sœur.
- Levez la tête » ordonna sœur Roselyne.
La jeune femme s’exécuta et vit de grosses toiles d’araignées.
« Alors qu’est-ce que je disais ? Un véritable élevage ! Dites, si vous ne pensiez pas à autre chose quand vous balayez, vous apprendriez à lever la tête et à les enlever. Il y a en tout le tour du cloître et celle-là est la plus petite ! Alors mettez vous-y avant qu’elles fassent d’autres petits !
- Oui ma sœur, pas de problème ! » fit la jeune femme en riant.
Et elle commença à nettoyer le plafond.
Deux heures après, une fois changée, elle partait tranquillement pour le village afin de récupérer les médicaments de sœur Gertrude. Elle se gara le plus proche possible de la pharmacie car les poches de perfusions étaient assez lourdes à porter.
Il y avait pas mal de monde et Lucille dû attendre une demi-heure avec pleins de gens qui faisaient mine de lui demander des nouvelles de Michelle pour avoir des renseignements. Elle essayait de répondre aimablement mais succinctement. La réserve de la jeune femme vexait certaines personnes mais elle se devait de respecter le silence par respect pour ce couple qui leur faisait confiance.
La jeune sœur fut soulagée de pouvoir repartir après avoir été servie. Elle mit le paquet dans le coffre et allait rentrer quand elle aperçut Michelle au fond de la rue. Elle se dit que si elle avait fini aussi, elle pourrait la ramener au couvent. Cela lui éviterait de prendre le bus.
Lucille sortit donc de la voiture et appela, mais sans succès. Elle était trop loin. Elle s’élança donc à sa poursuite mais, quand elle arriva au bout de la rue, elle l’avait perdue de vue. Elle tourna à gauche un peu au hasard et la vit furtivement, rentrer dans une maison au milieu d’une petite rue. Le cœur de Lucille se mit à battre plus fort dans sa poitrine.
« Non, c’est pas possible ! » murmura-t-elle en s’approchant.
Pourtant, c’était bien ce qui lui avait semblé : c’était la maison qu’elle avait visitée quand elle cherchait la personne qui avait prévenu les secours lors du suicide de Michelle. La jeune femme rentra et monta l’escalier jusqu’au palier de l’appartement de Mme Ceven. Elle tendit l’oreille et entendit des voix à l’intérieur qui se rapprochèrent bientôt. Elle monta prestement un étage en essayant de ne pas faire de bruit.
Il était temps. Lucille entendit deux personnes sortir :
« Bon, fit une voix d’homme, maintenant vas-y et ne reviens pas. Tu n’es pas prudente.
- Je sais mais il fallait que je te voie, répondit Michelle, tu m’as tellement manqué.
- Allez encore un peu de patience et nous serons libres de nous voir autant que nous voulons. Vas vite maintenant.
- Au revoir. »
La jeune sœur n’entendait plus rien, ni Michelle qui descendait, ni la porte se refermer. Intriguée elle se pencha un peu et ce qu’elle vit la cloua sur place. Ils étaient en train de s’embrasser.
Elle ne savait d’ailleurs pas pourquoi elle était surprise. Après tout ce fait collait bien dans le tableau. Si Michelle avait des problèmes dans son ménage, pas étonnant qu’elle ait cherché du réconfort ailleurs. C’était à lui qu’elle avait téléphoné quand elle avait voulu sauter et il avait prévenu les secours. Mais, il n’avait pas intérêt à se faire connaître car il aurait dû expliquer comme il avait su, et avouer la véritable nature de leurs relations. A ce moment-là, Michelle n’aurait plus eu aucune chance de garder quoi que ce soit en cas de divorce. Beaucoup de choses s’expliquaient ainsi.
Lucille resta sur son palier pendant cinq minutes après le départ de Michelle pour ne pas risquer d’être vue. Puis elle descendit prudemment sans faire de bruit et sorti. Elle essaya de prendre un air dégagé et se mit à marcher vers la voiture. Elle espérait de toutes ses forces ne pas rencontrer Michelle car elle aurait du mal à faire immédiatement comme si de rien n’était. Mais, heureusement, elle put arriver à la voiture et repartir sans la voir.
Dès qu’elle arriva au couvent, la jeune sœur alla tout raconter à sa supérieure en incluant les conclusions qu’elle en avait tirées. Quand elle eut fini de parler, Mère Jeanne la regarda et :
« C’est vrai que les faits peuvent s’expliquer ainsi, mais avez-vous pensé qu’on pouvait en donner une autre interprétation ? demanda-t-elle.
- Non. Vous en auriez une autre ? s’étonna Lucille.
- Peut-être. Ce n’est pas une affirmation, c’est simplement une autre possibilité. Imaginez que Michelle, ayant rencontré quelqu’un d’autre, ait décidé de quitter Yves. Mais, si elle partait d’elle-même, elle se retrouvait sans un sou. Alors, ils imaginèrent de monter cette histoire. Ainsi, en divorçant de cette manière elle avait des chances de pouvoir partir avec des ressources et de pouvoir reconstruire sa vie avec cet homme.
- Mais alors, dans ce cas, pourquoi n’a t’elle pas porté plainte contre son mari ? objecta la jeune sœur. Normalement c’est ce qu’elle aurait du faire pour avoir gain de cause devant un tribunal.
- Oui, normalement, fit la Mère. Mais essayer de se suicider devant une bonne partie du village vaut bien une plainte.
- Bon, si je comprends bien ce fait ne prouve rien, ni dans un sens ni dans un autre.
- C’est exactement ce que je voulais dire » répondit la supérieure en souriant.
Elles furent interrompues par quelqu’un qui frappait à la porte.
La personne entra à l’invitation de Mère Jeanne. C’était sœur Corinne qui faisait la tournée du courrier. Elle déposa un tas assez conséquent sur le bureau de la Mère.
« Tenez Lucille, tant que j’y suis » et elle lui donna une lettre marquée du logo du SDISS.
« Oups, fit la jeune femme, si vous le permettez je crois que je vais l’ouvrir devant vous ma Mère. Je pense savoir ce que c’est. »
Elle fendit l’enveloppe et en sortit un papier officiel. C’était bien ce qu’elle craignait.
« Je suis convoquée devant le colonel et un conseil de discipline dans cinq jours… En ce moment tout tourne mal… C’est vraiment la loi des séries !
- Allons Lucille, ne vous découragez pas, fit la supérieure. Vous n’avez vraiment rien à vous reprocher dans cette histoire. Je pense que c’est même plutôt bien que vous puissiez vous expliquer officiellement.
- Vous avez raison, je ferais mieux d’aller m’occuper de sœur Gertrude, j’ai ses médicaments dans la voiture. »
Elle se leva et prit congé des deux sœurs.
Deux jours après, elle s’escrimait à travailler aux cours d’histoire de la congrégation qu’elle devrait commencer à donner aux postulantes dans moins de deux semaines. Le temps passait vraiment vite et elle avait du mal à réaliser qu’elles seraient là si vite. Elle avait décidé, avec la Mère, des activités qu’elles feraient pendant l’année et elle devait finaliser leur emploi du temps avant leur arrivée. Cela ne l’empêchait pas d’essayer de préparer sa défense pour le conseil de discipline. Pourtant, elle avait du mal à se justifier à l’avance et avait finit par laisser tomber. Elle se laisserait inspirer sur place.
Soudain, son téléphone la tira de son travail. C’était sœur Roselyne. En emmenant son goûter à sœur Gertrude elle ne l’avait pas trouvée bien du tout.
« J’arrive ! » répondit Lucille . Elle prit le temps d’éteindre l’ordinateur et monta tranquillement. Que sœur Gertrude aille mal, ce n’était pas un scoop. Il y avait déjà trois semaines qu’elle était fatiguée. Les calmants l’endormaient aussi un peu ce qui pouvait impressionner des personnes qui n’avaient pas l’habitude.
Pourtant, quand elle rentra dans la chambre, elle comprit que, cette fois-ci, ce n’était pas une fausse alerte. Gertrude était blanche, oppressée et quelques gouttes de sueurs perlaient sur son front.
« Non… Pas déjà !… pensa l’infirmière. »
Elle s’occupa de redresser la malade pour l’aider à reprendre souffle et lui essuya le front. La sœur se mit à respirer un peu mieux et ouvrit les yeux.
« Cette fois-ci ça y est, c’est le moment, souffla-t-elle.
- Peut-être pas. ce n’est qu’un mauvais moment, répondit Lucille autant pour elle-même que pour la vieille sœur.
- Non, je le sens, je vais aller à la rencontre de mon Dieu…
- Je vais prévenir Mère Jeanne, fit l’infirmière.
- Attendez… demanda Gertrude. Oui, je veux partir entourée de toutes mes sœurs, mais je veux vous parler auparavant. »
Lucille qui s’était déjà dirigée vers la porte fit demi-tour et demanda à sœur Roselyne d’aller prévenir la supérieure. Puis, elle s’assit sur le lit en lui prenant la main.
« J’aimerai que vous restiez comme cela tout à l’heure, fit la malade.
- Mais… protesta la jeune sœur.
- Je sais, c’est d’habitude la place de la Mère. Mais, Lucille, vous avez été la lumière de mes dernières années et vous m’avez soignée remarquablement bien. Je voudrais que ce soit vous qui me teniez la main quand je partirais. Mère Jeanne le comprendra.
- Oh Gertrude, vous allez tellement me manquer, gémit la jeune sœur, la gorge serrée.
- Mais, mon petit, je ne vous quitte pas. Je serai toujours avec vous. Et puis pensez que je vais retrouver Celui à qui j’ai donné ma vie. C’est un grand jour pour moi.
- Oui, oui c’est vrai, répondit Lucille en essayant de sourire. Je suis égoïste de pleurer… Dites, vous continuerez de me guider de la-haut ?
- Bien sur. Regardez le ciel ces prochains jours, quand vous verrez un arc-en-ciel, vous saurez que je suis auprès de Dieu, prête à vous aider… »
Elles furent interrompues par la Mère suivie de quelques sœurs.
« Alors sœur Gertrude ? dit doucement la supérieure.
- C’est le moment de se quitter, souffla la malade qui s’était beaucoup affaiblit en parlant à Lucille.
- Nous allons prier avec vous, les autres arrivent.
- Oui… Prions… Est-ce que sœur Lucille peut rester là ?» fit-elle dans un dernier effort, en serrant la main de la jeune femme.
La Mère comprit de suite le sens de la question et acquiesça en souriant. La communauté était maintenant au complet dans la chambre, réunie autour du lit de Gertrude qui semblait dormir.
Elles commencèrent à prier doucement pour accompagner leur sœur jusqu’à la grande rencontre. Celle-ci remuait ses lèvres ce qui prouvait qu’elle était consciente. Au bout de dix minutes, à la faveur d’un silence, Gertrude ouvrit soudain les yeux. Elle se redressa en serrant plus fort la main de Lucille et son visage parut se détendre et s’illuminer.
« Oh, c’est beau ! fit-elle d’une voix assurée, que c’est beau ! »
Tout le monde la regarda avec un mélange de surprise et d’admiration. Sa figure avait perdu toute trace de fatigue et paraissait beaucoup plus jeune. Elle semblait fixer un point situé dans un coin de la pièce. Lucille essaya de deviner ce que c’était mais elle ne vit rien de spécial. En tout cas ce devait être très agréable car Gertrude avait l’air extrêmement heureuse. L’infirmière était contente pour elle. Cet état dura une minute puis Gertrude retomba doucement sur l’oreiller, accompagné du bras de Lucille. Elle avait rendu son dernier souffle.
Un silence parfait s’abattit sur la chambre. Puis la jeune sœur se mit à entonner le Magnificat, cantique de joie et d’allégresse chanté par la Vierge Marie. Ca n’était pas le genre de chant que l’on prenait pour ces circonstances. En général, il était d’usage de prendre des psaumes qui demandait l’aide Dieu pour la personne défunte ou qui exprimait la peine de la séparation. La jeune femme aurait dû avoir le cœur déchiré, mais, inexplicablement elle se sentait en paix et heureuse pour cette sœur qui avait su vivre et mourir avec une telle beauté.
Après le chant, les sœurs passèrent l’une après l’autre devant le lit de la défunte pour la bénir avant de sortir de la chambre. Seules la supérieure et l’infirmière restèrent. En silence elles habillèrent Gertrude avec son habit de communauté. Ce n’était pas un silence lourd, mais respectueux et, en faisant ces gestes Lucille avait le sentiment d’accompagner encore un peu celle qui avait été sa meilleure amie sur terre.
Quand elles eurent fini, elles se recueillirent encore un peu devant leur sœur. Elle était belle maintenant, et semblait dormir en souriant. Elle avait gardé son aspect de rajeunissement qui s’était encore accentué. Puis, elle sortirent de la chambre.
« Lucille, fit la Mère. Je vais prévenir les pompes funèbres. Est-ce que vous voudrez vous occuper des veillées de prière et de la messe d’enterrement avec sœur Vivianne ? »
La jeune sœur accepta avec gratitude. Elle connaissait bien les goûts de Gertrude et savait quels textes et quels chants choisir pour lui rendre hommage. Elle partit donc voir sœur Viviane pour préparer tout cela.
Deux jours après, les funérailles de la sœur âgée étaient célébrées dans la chapelle du couvent, pleine à craquer. Elle n’avait pas de famille, car elle avait été élevée dans un orphelinat, mais nombreux étaient les gens du village qui avaient été aidés d’une manière ou d’une autre par Gertrude. Celle-ci avait passé plus de vingt-cinq ans à Vic depuis son retour de l’étranger et, jusqu’à deux ans auparavant elle avait eu plein d’activités au service de la population. Les gens n’oubliaient pas et exprimaient leur reconnaissance en étant présent pour lui dire au revoir.
La veille au soir avait eu lieu la veillée de prière et, là aussi, il y avait affluence. La mise en bière avait été faite dans l’après-midi mais sans fermer le cercueil. Les sœurs étaient ensuite parties en procession emmener sœur Gertrude à la chapelle et, depuis, elles se relayaient pour qu’il y ait toujours quelqu’un qui prie auprès de leur sœur. Il en serait ainsi jusqu’à l’enterrement.
La fermeture du cercueil eut lieu juste avant la messe qui fut belle et émouvante, mais pas triste, tout à fait à l’image de celle qui était partie. Puis, sous un ciel de plomb, tout le monde se rassembla dans le petit cimetière du couvent situé sur une petite butte, à l’arrière du bâtiment. Là fut enterrée sœur Gertrude qui avait vécu comme une vraie Fille de la Miséricorde.
Après tout cela, il y eut une petite réception pour remercier tous les gens du village. Cela tombait bien car la pluie se mit à tomber, bienfaisante pour la terre à cette époque là de l’année. A ce moment-là Lucille aurait aimé se recueillir un peu seule mais c’était impossible. Il fallait accueillir les gens et ensuite faire le nettoyage puis, ce fut l’heure des vêpres et le repas. Cela ne fut qu’après les informations qu’elle put enfin s’éclipser et aller seule sur la tombe de Gertrude.
Il avait beaucoup plut après l’enterrement, mais maintenant le temps était redevenu clair. Le soleil baissait sur l’horizon et le paysage prenait une teinte rougeâtre. Quand Lucille arriva en haut de la colline elle vit que le grain s’éloignait et qu’il pleuvait au loin. Elle s’approcha du caveau des sœurs et s’assied sur le coin de la pierre.
Cela lui faisait du bien d’être enfin là, au calme, et de pouvoir penser tranquillement. Les moments vécus avec sœur Gertrude lui repassaient devant les yeux depuis le jour où la jeune femme était arrivée au couvent, jusqu’au départ de la vieille sœur l’avant-veille. Sept ans d’amitié, de rire, mais aussi de moments difficiles que la jeune femme avait surmontés grâce à cette sœur.
A propos de moments difficiles, Lucille se souvint soudain que c’était le lendemain qu’elle devait passer devant le conseil de discipline. Elle n’avait plus envie d’y aller. Face à cette perte, tout lui semblait relatif maintenant. Après tout à quoi bon se battre ? Même si elle et René arrivaient à prouver qu’ils n’étaient coupables de rien, cela ne calmerait pas Jean-Luc. Il continuerait plus que jamais à leur rendre la vie impossible et la jeune femme ne se sentait pas de soutenir cela en ce moment.
Finalement la solution ne serait-elle pas de prouver leur innocence pour que René soit tranquille, puis de démissionner ? Elle ne savait plus très bien où elle en était et regrettait déjà de ne plus pouvoir en discuter avec Gertrude.
« Pourquoi, m’avoir laissée en ce moment ? J’ai tant besoin de vous… » murmura-t-elle en mettant sa main sur la tombe.
Elle aperçut alors une ombre se profiler devant elle.
« Je savais que je vous retrouverais là ! », fit la voix de la Mère. Lucille se retourna et lui sourit.
« Oui, j’avais besoin de me retrouver un peu seule, pour réfléchir.
- Oh, je vois, répondit la supérieure. En ce cas peut-être préférez-vous que je vous laisse ?
- Non, s’il vous plaît ! Je crois que j’en suis arrivée à tourner en rond, à force de réfléchir dans le vide.
- Si vous me disiez ce qui vous tracasse ? proposa Mère Jeanne.
- Demain c’est le conseil de discipline et je me demande s’il va en sortir quelque chose de bon. Qu’on gagne ou qu’on perde je ne crois pas que le lieutenant se calmera, au contraire. Dès fois je me dis que la solution, si j’étais la seule en cause çà serait de perdre. Mais…
- Vous ne pouvez pas à cause de René, n’est-ce pas ? compléta la Mère.
- Non, admit la jeune femme.
- De plus c’est une question de justice. Vous devez expliquer honnêtement ce que vous avez fait et pourquoi. Après, cela n’est pas à vous de juger de la suite.
- Oui, mais rien n’empêchera Jean-Luc de continuer à être désagréable ensuite, soupira la jeune sœur et je ne sais pas si je pourrais le supporter en ce moment.
- Vous me faites penser à quelqu’un qui grimpe sur une montagne et qui s’arrête dès le début parce qu’il aperçoit le sommet et qu’il lui paraît trop haut. Vous réagissez de cette façon parce que vous voyez la somme des problèmes au lieu de les traiter les uns après les autres. »
Lucille se mit à rire doucement. La mère la regarda, surprise.
« Excusez-moi, expliqua la jeune femme, mais vous parlez comme sœur Gertrude.
- Ca ne m’étonne pas ! Vous croyez être la seule qui lui demandait des conseils ? »
La jeune femme la regarda la bouche ouverte de stupéfaction, puis elle rit à nouveau avec sa supérieure. Elle regarda le paysage et vit au loin un magnifique double arc-en-ciel qui se détachait avec netteté sur le ciel orange. Sœur Gertrude riait avec elle. Quoi qu’il arrive maintenant, elle savait qu’elle serait toujours avec elle. Cette certitude lui redonna confiance et elle releva la tête, calme et déterminée.
(... à suivre le samedi 14 Juillet)