Lucille n’en revenait pas d’entendre Michelle parler de cette façon. De plus elle croyait percevoir de la peur dans le ton de voix d’Yves et elle ne comprenait pas pourquoi. Elle continua donc à descendre prudemment et risqua un coup d’œil dans le salon. Ce qu’elle vit lui glaça le sang.
Yves était assis sur le canapé et sa femme le tenait en joue avec un revolver. Elle avait un regard dur et déterminé que Lucille ne lui connaissait pas. A force de se faire battre, elle a dut dérailler et avait sûrement résolu de se défendre. Elle pensa qu’elle n’avait franchement pas choisi la bonne solution. La meilleure manière de les aider tous les deux étaient de les arrêter avant que cela n’aille trop loin ! Mais il était peut-être dangereux de le tenter seule.
La jeune femme passa donc discrètement dans le couloir et avisant un téléphone dans le hall d’entrée, décrocha.
Elle sentit alors une présence derrière elle et se retourna brusquement. Charles Ceven était là, pointant un pistolet vers elle !
La Mère était dans son bureau et finissait d’écrire une lettre de félicitation pour son neveu qui venait d’avoir un petit garçon. Elle ne les voyait qu’une fois par an à l’occasion de la visite en famille mais, elle avait gardé des rapports très affectueux avec ce jeune couple. Elle cherchait le meilleur moyen de formuler sa joie de voir la famille s’agrandir quand elle fut interrompue par sœur Roselyne qui frappait à la porte.
« Qu’est-ce qui se passe ? Vous faîtes encore du ménage ? demanda la supérieure étonnée, en la voyant arriver en tenue de travail à neuf heures du soir.
- Il le faut bien ! répondit la responsable de l’entretient. Sœur Lucille a fait la chambre de Michelle tout à l’heure. Mais les coins, s’ils en veulent, il faut qu’ils s’approchent, si vous voyez ce que je veux dire !
- Je vois. Et c’est pour me dire que Lucille fait mal le ménage que vous venez me voir ?
- Oh non ! Sinon je ne quitterais plus votre bureau ! fit sœur Roselyne d’un air désespéré. C’est juste parce qu’en bougeant l’armoire…
- Vous avez bougé l’armoire toute seule ? coupa Mère Jeanne alarmée.
- Oui, pourquoi ?
- Mais enfin ce sont des armoires en chêne massif ! Vous allez vous démolir, voyons ! Ce n’est pas raisonnable !
- Ne vous inquiétez pas, j’en ai vu d’autre ! affirma Roselyne fièrement. Il faut bien faire le ménage derrière les meubles ! Enfin, ça n’est pas la question ! Je disais qu’en bougeant cette armoire il y a un papier qui est tombé. Comme ça a l’air important et qu’il y a le nom de Michelle dessus, je vous l’ai apporté.
- Mince, c’est dommage ! s’exclama la supérieure en se saisissant du document pour y jeter un coup d’œil. Lucille est juste partie lui rendre quelque chose qu’elle avait oublié !
- Ouais, et bien si elle faisait un peu moins les choses à la va-vite, elle aurait pu tout emmener en même temps ! D’ailleurs, à ce sujet ce serait bien que vous lui disiez de faire un peu attention ! C’est vrai quoi ! J’en ai assez de toujours repasser derrière elle et de… Mais qu’est ce qui se passe ?… Vous ne vous sentez pas bien ? »
La Mère, qui regardait fixement le papier, était subitement devenue toute pâle.
« Oh, mon Dieu, souffla-t-elle, mais bien sur… C’est pour ça…
- Non mais en même temps ce n’est pas si grave, tempéra la sœur continuant sur son idée, ça n’est que du ménage… »
Mère Jeanne parut se ressaisir et se leva vivement. Elle fourra le papier dans sa poche, se saisit de son téléphone mobile et sortit en courant. Sœur Roselyne eut juste le temps d’entendre :
« Allo ? La gendarmerie, oui, c’est une question de vie ou, de mort… ».
Déjà la Mère avait disparue par la porte donnant sur le parking. La responsable du ménage resta planté là.
« C’était quand même pas sale à ce point-là !… » souffla-t-elle complètement ahurie.
Lucille regardait l’homme qui pointait le revolver en sa direction.
« Bonjour ! fit-elle d’un ton qu’elle essayait de rendre anodin. Je ne voulais pas vous faire peur, mais j’ai crevé ! J’ai trouvé la porte ouverte et j’appelais le dépanneur. »
Le type ne semblait pas du tout croire son histoire.
« Ne vous fatiguez pas ! fit-il d’une voix brève, je sais qui vous êtes ! »
Il lui fit signe, avec le canon de son arme de passer devant. Ils repartaient vers le salon. C’était le dernier endroit où elle voulait se retrouver. En effet, elle commençait à réaliser que le geste de Michelle n’avait peut-être rien de désespéré. Lucille avait tellement peur qu’elle sentait ses jambes se dérober sous elle.
« Allez, se dit-elle, c’est pas le moment de flancher ! Il faut absolument que je me tire de là ! »
Il fallait agir vite car, quand elle serait dans le salon, il lui faudrait compter avec deux personnes brandissant des pistolets. Fausser compagnie à un seul était quand même plus réalisable. Elle repéra un magnifique vase dans le couloir qui ferait très bien l’affaire. Quand ils passèrent à côté elle le poussa discrètement et il tomba en se fracassant sur le sol. Charles sursauta et eut un mouvement de surprise. Lucille, qui le surveillait du coin de l’œil, n’attendait que cela. Elle s’engouffra vivement par une des portes de la salle à manger et se plaqua contre le mur. Son poursuivant se rua dans la pièce et lui passa à coté sans la voir. Elle en profita pour repartir dans le couloir et se diriger vers la porte de sortie.
L’homme se retourna et, comprenant les intentions de la sœur, prit la seconde porte qui s’ouvrait à l’autre bout de la salle à manger. C’était un tel raccourci qu’il coupa la route de la jeune femme avant même qu’elle ne touche la poignée.
Affolée, Lucille rebroussa chemin et remonta le couloir. Elle se disait que c’était la dernière direction à prendre. Soit elle se retrouverait dans le salon face à Michelle, soit face à l’escalier qui la mènerait au premier étage, donc dans un cul de sac.
La jeune femme s’engagea tout de même dans les marches pensant au moins gagner un peu de temps. Elle sentait Charles si proche d’elle qu’elle croyait presque sentir son souffle. Mais la peur lui donnait des ailes ! Elle qui était nulle en athlétisme à l’école aurait été capable, en ce moment, de battre le record du monde du cent mètres !
Soudain, elle sentit une main lui saisir la cheville. Elle perdit l’équilibre et tomba à plat ventre sur les marches. Dans un réflexe de survie, elle donna un violent coup de pied en arrière. Elle dut toucher quelque point sensible de son agresseur car elle entendit un cri étouffé et un bruit de chute. Elle ne prit pas le temps de se retourner pour constater les dégâts ! Se relevant rapidement, elle finit son ascension et entra, au hasard, dans une des pièces du palier.
Elle tendit l’oreille tout en essayant de se calmer. Un bruit de pas et de porte lui apprirent que Charles était déjà en train de fouiller l’étage. Il fallait agir vite ! Elle ouvrit la fenêtre, la seule issue possible, et se pencha. La façade était couverte de lierre. Elle y tira dessus et il céda tout de suite. Dire que dans les films les héros s’échappaient en s’y accrochant ! Tu parles ! Il n’y avait manifestement pas intérêt à les imiter ! Par contre, en regardant sur la gauche, elle aperçut une gouttière qui paraissait accessible en passant la pièce d’à côté.
Elle referma la fenêtre sans bruit et alla doucement ouvrir la porte pour vérifier si la voie était libre. Ceven était juste en train de refermer la porte d’à côté ! La jeune femme n’eut que le temps de pousser la sienne et de se jeter à plat ventre sous le lit. Charles entra dans la pièce et elle vit ses deux pieds s’y déplacer lentement faisant craquer les lames du plancher.
Lucille, un peu essoufflée, se força à retenir sa respiration et à se tapir dans l’ombre. Pourtant elle ne se faisait pas d’illusion. Bien que le lit soit assez bas, s’il se baissait un tant soit peu, il la trouverait. La peur lui vrillait le ventre.
Les pieds s’arrêtèrent près de la cachette de la jeune femme et elle réalisa qu’il fléchissait ses jambes. Il lui semblait que son cœur s’arrêtait. Dans trois secondes elle était perdue.
« Seigneur, là il me faut un coup de main d’urgence ! » pria-t-elle désespérément.
« Charles ! cria Michelle du salon, Charles ! Viens donc par-là ! ».
Ceven ressortit rapidement et ferma la porte. Lucille n’en revenait pas ! Elle resta un instant, incapable de faire le moindre mouvement. La peur l’avait rendu toute molle.
« Merci de Ton aide ! Je Te redevrais cela ! chuchota-t-elle avec gratitude. »
La pensée qu’il pouvait revenir d’un moment à l’autre lui redonna de la force. Elle sortit de son repaire et alla prudemment ouvrir la porte. La jeune sœur entendit le couple qui parlait dans le salon. Il fallait en profiter. Elle prit une grande inspiration, sortit sur le palier et, sur la pointe des pieds, se rendit dans l’autre chambre.
Après avoir repoussé la porte elle s’approcha de la fenêtre qu’elle ouvrit en faisant attention de ne pas la faire craquer. Elle eut un moment d’hésitation. La gouttière était bien accessible, par contre, elle avait beau n’être qu’au premier étage, vu d’ici, cela paraissait bien assez haut ! De plus, qu’est ce qui lui disait que le cylindre métallique qui descendait jusqu’au sol pourrait supporter son poids ? D’un autre côté, elle ne pouvait pas rester là, ils finiraient par la trouver. Il n’était pas non plus question de repasser par l’escalier. Donc il ne restait plus qu’une solution.
Elle prit son courage à deux mains et se hissa sur le rebord de la fenêtre. Elle se retourna, dos au vide, saisit le tuyau et cala son pied gauche sur le collier le reliant au mur.
« Allez, maintenant fait que ça tienne ! »
Et elle fit passer résolument son pied droit de l’autre côté. Maintenant elle était au-dessus du vide. Rien ne bougea. Serrant les genoux elle laissa glisser ses pieds vers le collier du dessous en s’aidant des mains. C’était finalement beaucoup plus facile qu’elle ne l’aurait cru ! De colliers en colliers elle se retrouva bientôt au sol, toute surprise d’être arrivée aussi vite !
Bon, ça s’était bien passé, mais cela n’était pas une raison pour traîner dans le coin ! Il fallait aller chercher de l’aide. La nuit était tombée et était assez sombre pour couvrir sa fuite. Lucille se baissa et courut en longeant l’ombre du mur de la maison. Quand elle arriva à l’angle, elle tendit l’oreille. Tout semblait calme. Elle tourna et s’arrêta instantanément. Le couple était là, face à elle, Michelle braquant son arme sur elle, pendant que Charles tenait la sienne sur la tempe d’Yves.
« Je serais vous, ma sœur je n’irais pas plus loin ! »
( le suite mercredi 8 août)