Chapitre 1
Destins croisés
Le taxi filait à vive allure sur le périphérique. Alix étouffa un bâillement et regarda sa montre. Le jour se levait à peine et elle avait encore le temps avant d’arriver à l’aéroport. Elle posa son front contre la vitre et la fraîcheur du verre lui fit du bien. Dans le demi-sommeil qui s’emparait d’elle, elle se souvint de la réaction de ses proches quand elle avait annoncé qu’elle partait quand même. Peu de monde avait compris. Mais, à présent, tout lui était égal. D’ailleurs, elle aurait eu du mal à expliquer pourquoi elle avait pris cette décision.
Tout s’était joué une semaine auparavant, en ce jour qui aurait dû être le plus beau de sa vie. Elle était bien passé à l’église ce matin-là mais, au lieu d’échanger des alliances, elle avait posé une rose sur un cercueil. Les images se bousculaient dans sa tête : le sourire de Christophe, leur rencontre, le camping de Lacanau où ils avaient passé leurs vacances l’an dernier… et son beau visage figé dans le sommeil éternel…
Elle se revit s’éclipser à la sortie du cimetière. Elle se sentait assommée par la souffrance et avait besoin d’être seule. Elle avait l’impression de vivre un cauchemar et qu’elle allait se réveiller soudain au côté de Christophe. Elle avait marché au hasard dans Paris et s’était retrouvée sur un pont. Il faisait mauvais et la pluie se mêlait à ses larmes. Elle se sentait irrésistiblement attirée par le vide. Il suffisait se jeter dans l’eau sombre pour enfin finir de souffrir. Machinalement, elle avait mis une main dans sa poche et en avait sorti deux papiers. Leurs billets d’avions pour leur voyage de noce à Tahiti. Elle avait souri tristement. Qu’ils lui paraissaient dérisoires maintenant tous ces projets dont ils s’étaient tant réjouis… Elle avait jeté le premier et le vent l’avait happé sous le pont. Elle allait lancer le second quand son geste s’arrêta. Elle se vit rester toute seule chez elle, les volets fermés et le téléphone décroché, pendant ses trois semaines de vacances. Cette idée lui fut insupportable. Elle avait besoin de fuir son contexte habituel pour pouvoir reprendre tranquillement ses esprits.
« Mademoiselle ! Mademoiselle nous sommes arrivés ! »
Alix sursauta. Elle se sentait tout engourdie, autant par le sommeil que par le chagrin. Le taxi était garé devant l’aéroport. Elle paya et se dirigea vers le hall d’entrée.
« Dépêchez-vous un peu Charles ! Les journalistes vont nous attendre !
- Oui Monsieur ! » répondit le chauffeur en appuyant sur l’accélérateur.
Pierre de Distrac se tourna vers sa fille, assise à ses côtés.
« Je peux savoir pourquoi tu n’as pas décroché un mot depuis ce matin ?
- Qu’est-ce qu’il y a ? répondit l’adolescente d’un ton maussade. Je devrais sauter de joie ?
- Tu sais Maud, il n’y a pas beaucoup de jeunes filles de quinze ans qui ont la chance de passer des vacances à Tahiti.
- Ah oui ? Et il y en a aussi sûrement peu qui vont devoir faire le chien savant à des cocktails, des meetings, des…
- Ca suffit ! Arrête d’y mettre de la mauvaise volonté ! Tu sais bien que j’ai été investi comme candidat à l’élection présidentielle par mon parti. Il faut bien préparer le terrain pour la rentrée. Nous pouvons passer de bonnes vacances et tout en soignant ma popularité.
- Ta popularité, il n’y a que ça qui t’intéresse ! Si maman était là elle…
- Tais-toi ! répondit Pierre autoritairement. Je te défends d’en parler !
- Mais c’est toujours pareil, on n’en parle jamais ! Depuis qu’elle est morte, tu as jeté toutes ses photos, tous ses souvenirs, je ne sais même plus à quoi elle ressemblait ! Tu l’as oubliée !… »
La claque partit comme un éclair.
« Je te défends de dire ça ! »
L’adolescente se mit à sangloter sans bruit dans son coin.
« Et arrêtes de pleurer ! Cela ferait mauvais effet que tu aies les yeux rouges devant les journalistes » ajouta-t-il en lui donnant un mouchoir.
« Deux, quatre, six, huit. Bon, tous les bagages sont là ! Où est Mélanie ? demanda soudain Richard Méchaleux.
- Elle est là Papa ! s’exclama Thibault qui tenait sa petite sœur par la main.
- Très bien, mon chéri, ne la lâche pas.
- Oui Maman ! »
Madame Méchaleux se tourna vers son mari.
« Eh, relax… Je te rappelle que nous partons en vacances !
- Je sais Christine, répondit-il en soupirant, mais je ne peux pas m’empêcher de me faire du souci pour Papy. »
Il se tourna vers le grand-père qui restait docilement près des bagages.
« Ne t’inquiètes pas, nous allons tous nous y mettre pour en prendre soin. Nous ne pouvions pas le laisser là quand même… et puis les enfants aussi ont besoin de vacances. Il ne faut pas les délaisser sous prétexte que nous avons accepté de nous occuper de Papy.
- Non, tu as raison, comme toujours, répondit-il en embrassant sa femme. Bon, je vais m’occuper de l’enregistrement.
- Dis Thibault, demanda Mélanie à son frère, c’est où Tahiti ? »
Bernard Veylan avançait rapidement dans le hall de l’aéroport, son petit bagage dans une main et son attaché case dans l’autre. Il se rangea dans la file d’enregistrement. Il y avait apparemment des problèmes informatiques qui retardaient les formalités d’embarquement. Il commença à s’agacer. Quand on dirige des entreprises, il n’y pas de temps à perdre. Le temps c’est de l’argent et c’est en le gérant bien qu’il avait fait fructifier la petite entreprise familiale. En quinze ans, il l’avait transformée en une énorme multinationale tentaculaire dont le chiffre d’affaires doublait chaque année. Il ne tolérait aucun fléchissement. C’est pourquoi il devait aller mettre un peu d’ordre dans les succursales de Tahiti dont les ventes avaient l’air de s’essouffler.
Son téléphone portable le tira de ses réflexions.
« Allô ? Bonjour Véronique… Non je n’ai pas eu le temps de passer à la maison… Mais ne t’énerves pas… Quoi les enfants ? L’anniversaire de Louis ? … Je suis désolé, j’avais complètement oublié… Je sais qu’il compte sur moi… Tu n’as qu’à lui acheter ce dont il a envie et… Mais je te dis... je sais qu’il a besoin de moi… Ne le prends pas sur ce ton-là ! Je te signale que, si toi et les enfants vous ne manquez de rien c’est parce que je travaille ! Arrêtes de crier… Bon salut ! »
Il raccrocha rageusement au nez de sa femme. Une fois de plus. La jeune femme qui était devant lui dans la file la regarda, l’air surpris. Il allait la remballer vertement quand il fut arrêté par son air triste et vulnérable.
Une rumeur monta soudain derrière eux et ils se retournèrent. Une nuée de journaliste se déplaçait dans leur direction, entourant une personne qu’ils ne voyaient pas. Il y eut un grand mouvement de foule et la file d’attente en fut complètement désorganisée. L’essaim de reporters se rapprocha et les questions devinrent audibles.
« Monsieur le ministre, pourquoi avez-vous choisi un avion de ligne pour partir en vacances ?
- Je crois qu’il est très important, pour maîtriser les dépenses publiques, que chacun se sente responsable. Ainsi, je compte montrer l’exemple. Le temps des privilèges pour les gouvernants est aboli. »
Les flashs crépitèrent à nouveau.
« Mademoiselle de Distrac, un mot encore. Etes-vous contente de ces vacances avec votre père ?
- Vous avez les yeux rouges avez-vous pleuré ?
- Bien sur qu’elle est contente, coupa le ministre. Elle souffre
de rhume des foins c’est tout. »
Maud fusilla son père du regard.
« D’ailleurs, c’est le moment d’embarquer. Je compte prendre
un peu de temps avec ma fille. La vie de famille est primordiale pour moi. Mais bien sur, je reste joignable à n’importe quel moment pour traiter les dossiers urgents avec mes collaborateurs. Il n’y a pas de repos qui tienne quand il s’agit du bien-être de mes concitoyens. Au revoir.
- Et ben ça promet ! marmonna l’adolescente en essayant de s’extirper de la masse, encadrée par les gardes du corps. Ils vont nous accompagner eux ? demanda-t-elle à l’adresse de son père quand ils furent un peu plus loin.
- Bien sur, question de sécurité. Il ne faudrait pas qu’on t’enlève si près des élections !
- Mais bien sur, suis-je bête ! Ca risquerait te les faire perdre… »
Alix se dirigeait vers la salle d’embarquement. Entre les problèmes techniques et l’irruption impromptue du ministre au beau milieu de l’enregistrement des bagages, ils avaient pris du retard. Mais peu lui importait, elle avait tout son temps. Pendant qu’elle attendait tout à l’heure, le type qui était derrière elle s’était disputé avec sa femme au téléphone. Elle l’avait regardé en se disant qu’elle aurait tout donné pour pouvoir se quereller avec Christophe. Soudain, elle bouscula un vieil homme, à l’air un peu perdu, qui regardait une vitrine.
« Je suis désolée, monsieur, je ne vous avais pas vu. J’étais perdue dans mes pensées et…
- Mais il n’y a pas de mal mademoiselle » répondit-il fort aimablement.
Elle s’éloigna, un peu confuse. En entrant dans la salle d’embarquement elle remarqua un agent de la sécurité qui essayait de mettre un clochard dehors. Elle s’assied sur un siège au moment où une dame avec deux enfants entra à son tour. Peu après, un homme vint les rejoindre.
« Ca y est chérie, les formalités son terminées ! annonça-t-il.
- Mais où est Papy ? demanda la femme avec angoisse.
- Il n’est pas avec toi ?
- Mais non ! Il m’a dit qu’il te rejoignait.
- Mais il ne fallait pas le laisser partir ! s’enflamma le monsieur. Tu sais bien qu’il ne faut jamais le quitter des yeux, surtout dans un endroit où il y a tant de monde !
- Bon, ça ne sert à rien de se disputer, tempéra la dame. Il vaut mieux essayer de le retrouver au plus vite.
- Oui, tu as raison ! Les enfants vous restez là et vous surveillez les affaires. On va chercher Papy. Il ne peut pas être très loin. »
Les parents partis, Alix regarda les enfants en souriant. La petite fille, qui devait avoir dans les sept ou huit ans, se mit à jouer avec sa poupée. Elle reconnut aussi, dans un angle de la salle, le ministre et sa fille flanqués de leurs gardes du corps. Il y avait également, non loin de là, le gars qui se disputait avec sa femme au téléphone tout à l’heure. Il semblait absorbé par son travail et tapait frénétiquement sur son ordinateur portable. Le clochard, quant à lui, avait dû avoir gain de cause car il vint s’asseoir juste derrière elle.
« Comment tu t’appelle ? »
La petite fille s’était plantée devant Alix et la regardait avec de grands yeux.
« Alix, répondit-elle en souriant.
- Moi c’est Mélanie, j’ai sept ans. Lui il s’appelle Thibaut et a onze ans…
- Mélanie, viens, appela son frère. Maman dit toujours qu’il ne faut pas parler aux étrangers.
- Mais la dame, elle est gentille et papa et maman ne sont pas là.
- Qui est-ce qu’ils sont allés chercher ? demanda la jeune femme.
- Papy. C’est le papa de mon papa. Il habite chez nous depuis qu’il est malade parce qu’on ne doit pas le laisser seul sinon il fait n’importe quoi. »
La petite baissa la voix et ajouta sur le ton de la confidence.
« Il a la maladie de Zaleimer.
- Ce ne serait pas plutôt la maladie d’Alzheimer ?
- Tu connais ? demanda l’enfant en ouvrant de grands yeux.
- Oui, je suis infirmière et je m’occupe de personne comme ton Papy.
- Mélanie, viens ici maintenant, interrompit Thibaut. Excusez-moi Madame. »
Et il entraîna sa sœur en la sermonnant : « Mais qu’est-ce que tu lui as raconté ? »
Alix les regarda s’éloigner, amusée. Soudain, elle repensa à l’homme au regard un peu perdu qu’elle avait bousculé tout à l’heure. Elle se leva pour aller voir. Elle devait en avoir le cœur net.
« Allez viens Apolline, allons nous asseoir et laisses-moi porter ce bagage, tu es fatiguée.
- Allons Marius, je ne suis pas en sucre quand même !
- Non, mais quand on a quatre-vingt-douze ans, il faut faire attention.
- Tu parles comme notre fille… Et puis, je te fais remarquer que tu n’as qu’un an de moins que moi.
- Oui ma douce, mais tu sais, à nos âges les années comptent triple. »
Ils s’assirent tranquillement dans la salle d’embarquement.
« Ne faisons-nous pas une folie en partant comme cela ?
- Te souviens-tu, ma douce, de ce que je t’ai promis quand je suis parti à la guerre ?
- Comme si c’était hier ! Tu m’as dit que quand tu reviendrais nous nous marierions, nous partirions en voyage de noce et que nous ne serions jamais plus séparés.
- Oui, dit-il tristement, et, à part le mariage je n’ai pas pu tenir ma promesse.
- Mais nous avons pourtant passé ensuite soixante merveilleuses années ensemble, répondit-elle en lui prenant tendrement la main.
- Oui, et dire qu’au retour de ce voyage il nous faudra…
- Chut… Profitons de l’instant présent, veux-tu ?
- Oui ma douce…
« Les passagers du vol 3683 à destination de Tahiti sont invités à se présenter à la porte quatre pour l’embarquement »
Ils se préparaient à aller vers la porte quand ils entendirent des hauts cris.
« Papa, maman, attendez !
- Oh, oh… les ennuis commencent, soupira Marius.
- Mon Dieu, souffla Apolline en pâlissant.
- Maman, papa mais qu’est-ce que vous faîtes-là ? Je vous ai cherchés partout !
- Et bien, tu le vois Myriam, nous partons à Tahiti, répondit le vieux très calmement.
- Quoi, mais ça ne va pas ? Vous êtes attendus dans vos maisons de retraite…
- Et bien tu n’as qu’à leur dire que nous serons de retour dans trois semaines.
- Mais papa, ils ne garderont pas les chambres si longtemps, voyons !
- Nous payerons le mois entier, s’il n’y a que cela qui te tracasse !
- Avec quoi ? Vous n’avez pas un rond…
- Avec l’argent de la maison bien sur ! sourit Marius.
- Quoi ? La maison… mais vous n’avez pas…
- Si, nous l’avons vendue » répondit tranquillement le vieil homme.
Myriam ouvrit de grands yeux. Là, ils dépassaient les bornes ! La moutarde commençait à lui monter sérieusement au nez.
« Comment avez-vous pu faire une chose pareille ? Avez-vous pensé à vos petits-enfants ?
- Ils n’ont plus besoin de nous, ils ont leurs vies, leur travail et leurs préoccupations. Nous voulons profiter du peu qu’il nous reste.
- Voyons, partir si loin à votre âge, ça n’est pas raisonnable… et moi qui me suis démenée pour vous trouver une place aussi vite en maison de retraite.
- Mais dans deux institutions séparées, rappela Apolline les larmes aux yeux.
- Je vous ai dis et redis que ce n’était que provisoire ! affirma leur fille d’un ton péremptoire. Il n’y avait aucun endroit qui pouvait vous recevoir tous les deux en même temps et il était urgent de vous trouver une place. C’était imprudent de vous laisser seuls chez vous.
- Nous ne le nions pas, Myriam. Mais avant de quitter ta mère je veux lui offrir le voyage de noce que je lui ai promis.
- Un voyage de noce… mais vous êtes mariés depuis soixante ans ! …
- Oui, fit Apolline en regardant intensément son Marius. Soixante ans, un mois et dix-sept jours.
- Et vingt heures, ajouta Marius après avoir consulté sa montre. Après la guerre, tout le monde était ruiné et ce n’était pas le moment de partir, puis nous t’avons élevée. Ensuite, ça n’était pas avec ma retraite d’agriculteur qu’on aurait pu se payer le voyage.
- Dire que c’est pour un stupide voyage que vous vendez la maison… Je n’arrive pas à y croire. Vous n’êtes que deux vieux égoïstes !
« Les passagers du vol 3683 à destination de Tahiti sont invités à se présenter à la porte quatre pour l’embarquement. Dernier appel. »
« Allez, viens ma douce, allons-y ! » fit Marius pour couper court.
Comme ils s’éloignaient, ils eurent le temps d’entendre leur fille hurler :
« Ne croyez pas que ça va se passer comme ça ! »
Nina traversa le hall de l’aéroport en courant. Son agent exagérait de la retenir ainsi alors qu’elle avait un avion à prendre. Elle n’avait plus qu’une minute pour arriver en salle d’embarquement, après il serait trop tard. S’il y avait bien un avion qu’il ne fallait pas qu’elle manque c’était celui-là ! Maintenant, elle allait être toute décoiffée et son maquillage allait couler. Elle tenait absolument à soigner son image de marque. Quand on est mannequin, on ne se présente pas échevelée et dégoulinante en publique.
Soudain, elle se fit arrêter par deux policiers en tenue.
« Police de l’aéroport Mademoiselle. Votre passeport s’il vous plait. »
Son cœur fit un bon dans sa poitrine. Il ne manquait plus que ça !
« Voilà, fit-elle avec un grand sourire. Pourquoi ces contrôles ?
- Le plan Vigipirate est renforcé. Nous multiplions les vérifications de routine.
- Bon, mais si vous pouviez faire vite. Je dois prendre l’avion pour Tahiti qui part dans trois minutes. Je suis mannequin et je suis attendue là-bas pour une séance photo. Si je suis en retard, je risque de perdre mon travail. »
Les policiers la regardèrent. C’est vrai que c’était vraiment une superbe jeune femme qui avait un sourire magnifique. Ce serait dommage de l’envoyer au chômage pour un contrôle de routine. Il vérifièrent donc brièvement le passeport qui était parfaitement en règle.
« Allez-y, bon voyage, mademoiselle ! »
Elle se remit à courir, laissant les deux policiers sous le charme. A sa grande surprise, elle trouva la salle d’embarquement encore pleine. Elle regarda vers la porte d’embarquement et vit une femme d’environ soixante-dix ans qui faisait un scandale. Deux autres membres de la police de l’aéroport étaient venus porter main forte à l’hôtesse d’embarquement.. Ils tenaient des passeports et des billets dans leurs mains qui semblaient appartenir à deux petits vieux qui se tenaient un peu à l’écart. La vieille dame semblait apeurée et pleurait dans les bras de son mari qui, très calme, tentait de la consoler.
« Allez ma douce, ne t’inquiètes pas, ça va s’arranger. »
Pendant ce temps l’autre dame hurlait :
« Mais, c’est impossible ! Vous ne pouvez pas les laisser embarquer, regardez l’âge qu’ils ont ! Ils ne savent pas ce qu’ils font, voyons !
- Madame, pour la dixième fois, nous vous répétons que vos parents sont parfaitement en règle et que nous ne pouvons en aucun cas les empêcher de prendre cet avion. Maintenant il faut absolument laisser les passagers embarquer, sinon nous serons obligés de vous arrêter.
- Vous ne pouvez pas faire ça, sinon je porte plainte ! »
Les autres voyageurs commençaient à s’agacer. Les retards se multipliaient et ils n’avaient qu’un souhait : décoller enfin. Un homme d’une cinquantaine d’années, un attaché case à la main, se fit le porte-parole des mécontents.
« Bon, est-ce que cela va se terminer bientôt ?! Nous avons perdu assez de temps maintenant ! Si nous n’embarquons pas immédiatement nous demandons des indemnités à la compagnie. »
Les policiers continuèrent à discuter pendant une minute, puis neutralisèrent la dame et la conduirent au poste. Les deux personne âgées s’engagèrent sur la passerelle et l’embarquement se poursuivit normalement.
Le Père Darlin trouva le numéro de place qu’il cherchait.
« Monseigneur, nos places sont là, dit-il en se tournant vers un homme grisonnant, habillé en clergyman.
- Merci Arnaud » répondit celui-ci en s’asseyant.
Le jeune prêtre, quant à lui, était habillé en civil. Seule une petite croix dorée, épinglée à sa chemise indiquait sa qualité. Quand ils furent installés, l’évêque regarda son secrétaire.
« Il n’y a aucun moyen de vous faire changer d’avis ?
- Non, Monseigneur. Je continue à vous assister pour cette conférence, mais, à mon retour je voudrais renoncer à la prêtrise.
- Ecoutez Arnaud, je vous connais depuis votre entrée au séminaire et j’ai été votre professeur. Je pense qu’une relation de confiance s’est établi entre nous durant toutes ces années.
- Oui, Monseigneur, vous êtes comme un père pour moi.
- Alors laissez-moi vous parler comme à mon fils. Je ne vous ai rien demandé jusqu’à maintenant, mais j’aimerai comprendre vos raisons. Est-ce qu’il y aurait une femme là-dessous ? »
Arnaud leva la tête. C’était la première fois depuis longtemps qu’il avait envie de rire.
« Non, Monseigneur, cela n’a rien à voir… »
Il s’arrêta un moment. Il n’hésitait pas à parler avec cet homme pour qui il avait un grand respect et une grande tendresse. Seulement, il avait du mal à mettre des mots sur ce qu’il ressentait.
« Quand j’ai choisi de me consacrer à Dieu dans la prêtrise, tout me paraissait si clair et si simple… mais aujourd’hui, je ne suis plus sur de rien… C’est comme si un grand mur montait jusqu’au ciel et me cachait le soleil…
- Je comprends. Mais le soleil, même voilé, est toujours là…
- C’est là le problème. J’en viens même à douter de l’existence de Dieu…
- Ce que vous me décrivez est une crise de qui arrive à tout le monde, tôt ou tard.
- Oui, mais je ne me sens plus à ma place dans la prêtrise…
- C’est peut-être une tentation…
- Mais comment le savoir si je ne prends pas un peu de recul ?
- Vous pouvez le faire sans renoncer à votre engagement..
- Je ne sais plus où j’en suis…
- Peut-être qu’en revenant de ce voyage, vous y verrez plus clair. »
Arnaud devait se rappeler toute sa vie de cette parole éminemment prophétique.
Alix s’installa sur son siège avec soulagement. Elle était contente de pouvoir profiter d’un moment de calme après l’agitation de l’aéroport. Elle laissa la place du côté du hublot libre.
Elle était plongée dans ses pensées quand son attention fut attirée par la petite Mélanie qui lui faisait de grands saluts. La famille au complet était placée de l’autre côté de la carlingue contre le hublot opposé. Les parents lui firent aussi un signe d’amitié. Ils avaient été extrêmement reconnaissants quand elle leur avait ramené le grand-père. Elle l’avait retrouvé presque à l’endroit où elle l’avait croisé la première fois, planté devant une vitrine de parfumerie. Heureusement, car il aurait pu errer longtemps dans l’aéroport avant d’être retrouvé.
Elle en profita pour promener son regard sur les personnes qui prenaient progressivement place autour d’elle. Les sièges de la travée du milieu les plus proches d’Alix étaient occupés par un vieux prêtre accompagné d’un jeune homme. Ils étaient en grande conversation et Alix détourna discrètement son regard. A quelques places vers l’arrière, juste au niveau du rideau de séparation d’avec les secondes classe, elle reconnut le ministre avec sa fille et le bonhomme à l’attaché case. Son téléphone n’arrêtait pas de sonner et une hôtesse venait de lui demander de le couper. Juste devant elle s’assirent deux personnes qui avaient l’air très âgées.
« Oh, Marius, comme c’est beau ! La première classe… Tu es fou !…
- Rien n’est trop beau pour toi, ma douce… »
Et ils s’embrassèrent tendrement.
Alix regarda la place restée libre à ses côtés. Celle de Christophe. Elle resterait vacante, symbole du vide béant qu’il avait laissé dans son cœur…
Une forte odeur lui sauta soudain au nez. Elle leva les yeux et se retrouva face à face avec un homme. Il était en si piteux état qu’elle resta une seconde sans voix. Ses vêtements s’apparentaient à des haillons et son visage ne devait pas avoir vu de rasoir depuis fort longtemps. Sa barbe et ses cheveux étaient sales et emmêlés.
« C’est ma place ! » dit-il sans préambule.
Sa voix était si caverneuse et son aspect si sauvage qu’elle eut un instant l’impression de se trouver devant un homme de Neandertal.
« C’est ma place ! » répéta-t-il d’une voix rauque en montrant le siège libre à côté d’Alix. Elle se ressaisit vivement.
« Vous devez faire erreur, il n’y a personne là » répondit-elle un peu vertement. Cette place était sacrée et elle ne laisserait personne l’occuper.
L’homme lui tendit sa carte d’embarquement sans rien dire. Il n’y avait pas de doute, il était en règle. C’était impossible… Le billet devait être au fond de la seine depuis un moment. Comment se faisait-il que ce gars ait le même ? Peut-être que la compagnie avait vendu des billets en doubles pour compenser les désistements. Elle n’abandonna pas le morceau pour autant. Son estomac se soulevait déjà rien qu’à respirer ses effluves pendant dix secondes, alors pendant douze heures… Il n’en était pas question… Et puis pas à la place de Christophe.
Elle fit signe au Stewart et lui expliqua la situation.
« Je suis désolé Mademoiselle mais ce Monsieur a en effet un billet et des papiers tout à fait en règle, répondit-il très embarrassé. Nous n’avons absolument aucun droit de l’empêcher de s’asseoir. »
Elle dût donc le laisser s’installer. Elle était tellement en rogne contre ce type qu’elle détourna la tête, bien décidée à l’ignorer pendant le reste du voyage.
(... à Suivre)