Chapitre 3
L’île
Le couple Méchaleux avançait péniblement. Le marais avait laissé place à une forêt inextricable. Au bout d’une heure environ, ils arrivèrent au pied d’une colline.
« Montons là-haut, fit Richard. Peut-être qu’en prenant de la hauteur nous pourrons repérer des choses intéressantes sans avoir à aller plus loin. Il faut conserver nos forces un maximum.
- D’accord, répondit Christine, mais avant de grimper arrêtons-nous un peu. Papy a besoin de reprendre souffle.
- Mais arrêtez de m’appeler Papy ! J’ai l’impression d’être un vieux schnock ! s’exclama le vieil homme comme ils s’asseyaient.
- Et comment voulez-vous qu’on vous appelle ? pouffa Christine.
- Je ne sais pas moi… Père ou papa. Ce serait normal qu’un fils appelle son père papa. Pas vrai Richard ? … Richard !
- Oh excusez-moi tous les deux, je ne vous écoutais pas ! J’essayais de repérer le meilleur chemin pour grimper.
- Ca à l’air bigrement haut, fit le vieil homme. Si vous montiez et que vous me laissiez là ?
- Il n’en est pas question, dit Richard. Il ne faut pas se séparer, on ne sait jamais.
- Mais il n’y a personne ici, je ne risque rien !
- Voyons Pa… Père, répondit Christine, il faut être raisonnable maintenant et faire ce que l’on vous dit. Il peut aussi y avoir des bêtes sauvages et d’autres choses que l’on ne sait pas. Personne n’est en sécurité ici…
- Bon allez, assez discuté, coupa Richard, allons-y ! »
Et ils se remirent en route.
« Papa, papa ! Viens voir ! »
Pierre de Distrac se retourna, cherchant sa fille des yeux.
« Maud ? répondit-il avec inquiétude. Maud, qu’est-ce qu’il y a ? Où es-tu ?
- Là, viens vite ! »
Il rebroussa vivement chemin en se guidant à la voix de sa fille. Soudain, il vit Marius, au pied d’un arbre qui regardait en l’air.
« Maud ?
- Je suis là papa ! »
Le ministre leva la tête. Maud était perchée en haut d’un palmier et tenait de petites balles noires à la main.
« M… Maud ! bafouilla-t-il. Qu’est-ce que tu fais là-haut ?
- Nous avons trouvé des noix de coco ! Marius m’a montré comment aller les chercher !
- Quoi, mais vous n’êtes pas bien, non ?! s’exclama Pierre. Maud ne bouge pas ! »
Il se tourna brusquement vers Marius.
« Mais ça ne va pas de la faire monter là ? Et si elle tombe et qu’elle se rompe le cou ?
- Ne vous inquiétez pas. Elle est très leste et je lui ai montré comment assurer ses prises.
- Et bien si vous êtes si sur de vous allez-y vous-même et laissez ma fille tranquille ! Maud, ne bouge pas, je viens te chercher !
- Mais papa… Attends… »
Pierre mit un pied sur le tronc.
« Monsieur, non, pas comme ça ! » l’avertit Marius.
Mais le ministre, faisant la sourde oreille, commença à s’élever… et se retrouva par terre.
« Papa ! papa ! ça va ? »
Maud qui était rapidement redescendu aida son père à se relever. Il l’embrassa.
« Ne refais plus jamais cela ! supplia-t-il. Et vous, ajouta-t-il en se tournant vers Marius, je vous interdis de vous approcher de ma fille à nouveau ! »
Et, prenant Maud par le bras, il l’entraîna, en ne tenant aucun compte de ses protestations. Marius soupira et ramassa tranquillement les noix de coco que la jeune fille avait cueillies dans l’arbre.
Alix rentra dans la grotte. Elle avisa Apolline qui veillait les blessés tout en tressant des herbes.
« Que faites-vous Madame Desner ?
- Vous savez, nous allons peut-être rester un bout de temps dans cet endroit. Alors laissons les mondanités et appelez-moi par mon prénom.
- D’accord… Apolline c’est ça ? »
La vieille femme lui fit un bon sourire.
« C’est ça. Pour répondre à votre question, je tresse des joncs pour faire des récipients. Nous pourrions en avoir besoin.
- Oh mais c’est extraordinaire ! Comment faîtes-vous cela ?
- Je vous montrerais si vous voulez.
- Oui pourquoi pas ? Dites-moi, comment vont-il ? demanda l’infirmière en désignant les blessés.
- Pas bien, fit la vieille dame en baissant la voix. Dans un tel environnement et sans médicament d’aucune sorte ils n’ont pas beaucoup de chance.
- Je sais bien, soupira Alix. Et les enfants ?
- Ils surveillent le feu avec beaucoup d’application. Thibaut est allé chercher du bois tout à l’heure.
- Oui, je l’ai vu. Je lui ai demandé de rester en vu. Je l’ai trouvé un peu bizarre.
- Oh, c’est bien naturel avec tout cela. Il m’a l’air assez terrifié, mais c’est un garçon et il se ferait plutôt arracher la langue que de l’avouer ? Et vous ma fille, vous m’avez l’air bien pâle.
- Enterrer ce qui reste des autres personnes n’a rien de réjouissant. J’en ai l’estomac complètement à l’envers.
- Et le jeune homme qui est avec vous, comment va-t-il ?
- Arnaud ? Il est en train de creuser pour qu’on puisse donner des sépultures décentes à ces pauvres gens. Mais l’embêtant c’est que, dès qu’on dépasse un certain point, l’eau remonte dans le trou. Nous avons dû nous y reprendre à plusieurs fois. Lui aussi a du mal, il est presque vert, tellement il a mauvaise mine !
- Venez vous reposer un peu par ici, proposa Apolline. Cela fait déjà trois heures que vous travaillez.
- C’est gentil, mais il ne faut pas que nous traînions car, avec l’humidité, les corps se dégradent vite. Bientôt, ça va devenir irrespirable ici.
- Bon allez-y mais ménagez-vous. Il ne servirait à rien de tomber malade vous aussi. »
Alix sourit, serra amicalement la main de la vieille dame et repartit aider Arnaud.
« C’est encore loin ? » grogna Nina.
Bernard s’arrêta fortement agacé.
« Nous irions plus vite si vous ne refusiez pas d’avancer à tous bouts de champs !
- Mais enfin, vous ne croyez tout de même pas que je vais marcher dans cette boue immonde pour vous faire plaisir !?
- Pas pour me faire plaisir mais par simple bon sens. Nous sommes obligés de faire des détours inimaginables pour éviter de passer de simples mares de dix centimètres de profondeur ! C’est insensé !
- Ecoutez, je veux bien passer sur le fait de ne pas pouvoir me maquiller, ni me coiffer ou m’épiler mais je refuse de bousiller mes chaussures ! »
Bernard leva les yeux au ciel.
« Je n’en crois pas mes oreilles ! Nous sommes perdus au milieu de nulle part, sans rien à boire, ni à manger pour Dieu sait combien de temps et la seule chose qui vous intéresse c’est vos chaussures ?!
- Vous ne comprenez vraiment rien vous ?! Elles coûtent plus de trois mille euros, figurez-vous !
- Et elles vous font une belle jambe maintenant vos gaudasses hors de prix ! En tout cas, ce que je comprends, c’est que maintenant il faut y aller si nous voulons avoir le temps de trouver comment nous signaler aux secours. Alors maintenant vous me suivez sinon je vous plante là !
- Ce que vous êtes rabat-joie ! Vous ne devez pas être un marrant dans la vie… »
Mais Bernard avait déjà redémarré et Nina, qui n’avait pas l’intention de rester toute seule dans le marais, se hâta de le rejoindre.
La montée avait été plus difficile que prévue. La végétation, bien que moins dense que dans la forêt, était composée de plantes plus piquantes les unes que les autres. Ils arrivèrent au sommet complètement exténués, leurs vêtements troués de partout. Pourtant, c’était le moindre de leur souci et, à peine s’étaient-ils arrêtés qu’ils se mirent à scruter les environs avec anxiété. Cette colline semblait être la plus haute de l’endroit et ils avaient une vue assez large.
En se retournant, ils pouvaient voir le marais dans lequel ils avaient atterris. Il débouchait directement sur l’océan au bout de trois kilomètres environ. A leur droite et à leur gauche une forêt extrêmement épaisse s’étendait aussi jusqu’au bord de l’eau. Le paysage le plus intéressant se trouvait devant eux. Ils se trouvaient devant une large pleine herbeuse. Une rivière argentée y serpentait et se jetait dans un lac. Elle ressortait de l’autre côté et, après un court trajet, elle allait se jeter dans la mer.
Les sentiments les plus divers les agitaient.
« De l’eau, de l’eau ! souffla Christine. Nous sommes sauvés… nous avons de l’eau pour boire !
- Oui mais l’eau nous entoure aussi… constata Richard.
- Nous sommes sur une île… » fit Papy en s’asseyant.
La nouvelle lui avait coupé les jambes.
« Papa, il y a des bananes par-là ! »
Maud tenait un régime de fruits dans ses bras. Elle l’avait trouvé au pied d’un palmier. Leur récolte était médiocre : quelques noix de coco, des dattes, des bananes. En tout, cela faisait assez peu et n’était certainement pas suffisant pour rassasier seize personnes.
« Cet endroit est vraiment pauvre en nourriture, constata Pierre.
- Il faudrait rentrer maintenant si nous voulons être à l’heure au rendez-vous, fit l’adolescente après avoir consulté sa montre.
- Oui, allons-y. Où est encore passé le vieux ? »
Ils scrutèrent les environs à la recherche de Marius.
« Oh, ça suffit maintenant ! continua Pierre, il nous a fait tourner en bourrique toute la journée et, à part ramasser de l’herbe, il n’a rien fait.
- Oui, c’est bizarre. Il a ramassé des tas de feuilles, de fleurs, des mottes de terre aussi…
- Il est complètement gâteux oui !
- Mais non… Il m’a dit que c’était pour sa femme. Je trouve cela plutôt romantique…
- Offrir des mottes de terre à sa femme ne fait pas précisément partie de ma conception du romantisme ! De plus nous n’avons pas le temps pour de telles fantaisies. »
Et il pivota des talons
« Explique-moi quand est-ce que tu as jamais trouvé le temps de dire aux autres que tu les aimais ? » pensa Maud en soupirant.
« Bon ça y est c’était le dernier, fit Arnaud en finissant de planter une croix sur une tombe.
- Les autres vont bientôt revenir. On a juste le temps de dire une prière pour eux. »
Arnaud regarda Alix se recueillir un instant.
« Vous êtes croyante ? demanda-t-il comme la jeune femme relevait la tête.
- Je ne suis pas un pilier d’église, mais je crois en Dieu. Suffisamment en tout cas pour ne pas enterrer ces gens comme des animaux. D’ailleurs, ce serait bien, continua l’infirmière si nous organisions une petite veillée pour leur dire adieu.
- Oui, mais non confessionnelle, alors. Nous ne savons rien de leurs convictions.
- C’est vrai, admit la jeune femme. Et vous, vous êtes croyant ? »
Arnaud la regarda gravement.
« Je ne sais pas…je ne sais plus très bien… »
La jeune femme le regarda avec curiosité mais n’insista pas, tant elle sentait que ce sujet était sensible pour lui. Soudain il se mit à pâlir fortement et vacilla. Alix tendit les bras juste à temps pour rattraper le jeune homme.
« Eh ! Ca ne va pas ? » demanda-t-elle en l’allongeant.
Il suait abondamment.
« Vous avez trop tiré sur la ficelle. Je vous avais dit de vous arrêter un peu tout à l’heure.
- Ca n’aurait pas changé grand-chose, répondit Arnaud d’une voix blanche.
- Qu’est-ce que vous voulez dire ?
- Je suis diabétique.
- Quoi ?
- Je suis diabétique. Vous savez ce que ça signifie dans un contexte pareil ? J’ai perdu dans le crash, mon appareil pour tester le sucre que j’ai dans le sang ainsi que mon insuline.
- L’insuline ça n’est pas grave, fit l’infirmière. Si votre taux de sucre est un peu haut pendant quelque temps, peu importe. Par contre, il n’est pas nécessaire d’être devin pour savoir qu’après vingt-quatre heures sans manger et les efforts que vous avez fournis vous êtes en hypoglycémie.
- En effet, je crois que c’est le cas.
- Mais enfin il fallait le dire ! Vous seriez parti chercher la nourriture avec les autres. Comme cela vous auriez pu bénéficier de sucre plus vite !
- Oui et si je m’étais trouvé mal à plusieurs kilomètres d’ici, il aurait fallu me ramener. De plus on ne sait pas s’ils ont trouvé quelque chose.
- Bon, en tous cas maintenant il vous faut vous reposer. Si les autres reviennent sans rien, nous essayerons de dénicher quelque chose rapidement.
- Si les autres reviennent bredouilles, vous savez comme moi que je ne survivrais pas longtemps. »
Alix baissa les yeux. Il n’avait que trop raison mais ça n’était pas le moment de se démoraliser.
« Allez rentrons ! » dit-elle en l’aidant à se relever.
Ils arrivaient à la grotte quand Nina et Bernard rentrèrent.
« Alors ça s’est bien passé ? » demanda Apolline. Aucun des deux ne répondirent. Bernard partit s’asseoir au fond de la grotte. Il avait l’air furieux. Nina, quant à elle, se déchaussa et se massa les pieds.
« Oh, quelle horreur ! J’ai les pieds en compote ! Nous avons marché pendant des kilomètres, dans des endroits dégoûtants. En plus je me suis cassé un ongle à un orteil. Quelqu’un a une lime à ongle ? »
Tout le monde se regarda avec surprise. Vu les circonstances, c’était une drôle de préoccupation.
« Personne n’en a ? continuait le mannequin. Mais comment est-ce que je vais faire maintenant ? Je ne peu quand même pas me balader avec un ongle cassé !
- C’est vrai que se serait le drame du siècle, explosa Bernard qui s’était contenu jusque là. Mais ça ne serait sûrement pas arrivé si vous ne vous baladiez pas en talons hauts !
- Je n’ai pas autre chose figurez-vous ! Je vous signal que je partais pour faire des photos de modes pas pour me traîner dans de l’eau croupie !
- Ouais, ben avec vos bêtises nous ne sommes pas allés assez loin pour pouvoir nous signaler ! »
L’altercation fut interrompue par l’arrivée des Méchaleux. Mélanie se jeta dans les bras de sa mère.
« Alors, ma chérie tout s’est bien passé ?
- Oh oui ! Tu sais le feu est toujours allumé. Thibaut est allé chercher plein de bois. Je pourrais aller avec lui après ?
- Attends un peu ma chérie, tempéra son père. Laisse-nous nous occuper de Papy. Il est fatigué tu sais. »
En effet le vieil homme s’assied avec plaisir.
« Nous avons trouvé cela sur le chemin du retour » fit Christine en montrant des dates.
« Fantastiques ! s’exclama Alix. Arnaud, je crois que vous avez un sursis ! »
Les autres les regardèrent avec surprise. L’infirmière expliqua l’état du jeune homme et tout le monde fut d’avis qu’il fallait qu’il se serve immédiatement. Il était temps car il eut même du mal à avaler les fruits. Cependant, leur forte teneur en sucre lui redonna rapidement des forces. Ils donnèrent le reste aux enfants et à Papy.
Le moral de tout le monde remonta quand les trois derniers survivants rentrèrent avec des noix de coco, des bananes et des dates.
« Nous n’avons pas trouvé grand chose, s’excusa Pierre. Cet endroit n’est pas très riche en comestibles. »
Pendant ce temps Marius posait devant sa femme tout un fatras de plantes avec feuilles, fleurs et racines.
« Tiens ma douce, fit Marius, je t’ai amené des cadeaux. »
Tout le monde regarda Apolline, un peu gêné. Cela ne devait pas être drôle d’être marié à un homme qui commence à perdre la tête. Mais, à leur grande surprise, elle n’avait pas l’air de l’être le moins du monde.
« Oh, Marius ! C’est extraordinaire ! » s’exclama-t-elle.
Elle n’aurait pas regardé un tas de pierres précieuses avec plus d’admiration.
« A mon avis, chuchota Bernard à l’oreille de Pierre, ces deux vieux ne sont plus vraiment bien connectés !
- Oui, c’est peu de le dire, en effet… » approuva le ministre avec commisération.
Mais la faim et la vue de la nourriture détournèrent l’attention de tous. D’un commun accord, ils décidèrent de se partager les fruits et de tenir conseil après avoir mangé.
(... à suivre)