Chapitre 6
Au fil de l’eau
Les radeaux se mirent à descendre doucement la rivière en suivant le courant. Les hommes les guidaient à l’aide de gaffes confectionnées avec des roseaux. Même chargés, ils se dirigeaient admirablement bien. Pour une fois, tout s’était bien déroulé. La nuit avait été calme et ils avaient pu embarquer assez vite après le lever du soleil. La perspective de l’élection semblait avoir calmé tout le monde et, depuis le début de la matinée, aucune dispute ne s’était élevée entre eux. Du coup, ils avaient été efficaces et organisés, ce qui leur avait fait gagner pas mal de temps.
Ils avaient construit trois radeaux. La famille Méchaleux s’était installée sur le premier avec une partie du matériel. Pierre prit l’autre partie et embarqua avec Arnaud, Nina, Marius, Apolline et le clochard. Enfin, Bernard guidait l’embarcation où prit place Maud, Alix et les trois malades.
Très vite, ils constatèrent qu’ils avaient eu raison de choisir la voie aquatique. Les rives ne dévoilaient qu’un amas inextricable d’arbres, de ronces et de fourrés. En voyageant sur la rivière, ils évitaient beaucoup de peine et d’efforts. Cependant, d’un commun accord, ils naviguaient près du bord afin de pouvoir freiner et s’arrêter si des obstacles imprévus se présentaient. Ils n’étaient pas à l’abri de se trouver pris dans des rapides ou de heurter des rochers affleurants.
Mais, pour le moment, la navigation se faisait tranquillement. La rivière était calme, les arbres formaient un dôme au-dessus d’eux les protégeant du soleil. Le seul inconvénient c’était que les moustiques les harcelaient.
« Sales bêtes ! grogna Nina en écrasant un insecte. Ils vont nous pomper tout notre sang si ça continu !
- Je vous ai expliqué comment vous en protéger, répondit Marius.
- Si vous croyez que je vais me barbouiller de votre infâme bouillie, vous vous mettez le doigt dans l’œil ! »
En effet elle avait eu une discussion avec le vieil homme avant de partir. A son grand dégoût, elle l’avait vu appliquer de la boue sur ses bras et son visage. Il lui en avait proposé mais elle avait décliné l’offre. Par contre, les autres avaient accepté. Il est vrai que cela donnait un drôle de cachet au groupe ! Ils avaient l’air de ne pas s’être lavés depuis des années, mais le moyen était efficace. Même s’ils étaient encore un peu importunés, cela n’était rien comparé au petit nuage d’insectes qui se promenait autour du mannequin.
Sur le radeau des blessés, le voyage sur la rivière était plus particulièrement apprécié. Les malades étaient transportés avec douceur et il n’avait pas était nécessaire de les endormir. Ils n’étaient pourtant pas en très bonne forme. Avec l’humidité ambiante, leurs blessures s’étaient infectées et ils avaient l’air d’avoir beaucoup de fièvre. Les cataplasmes de feuilles d’acanthe leur avaient fait du bien mais ils restaient très faibles.
Le mieux nanti était le dernier en date, l’homme alcoolique. Depuis qu’ils étaient partis, malgré la douceur du mode de transport, il n’arrêtait pas de vomir.
« Vous êtes malade ? lui demanda Maud.
- Ouais ! Je suis allergique à l’eau sous toutes ses formes. Rien que d’en voir autant autour de moi ça me fait gerber.
- Tenez, prenez toujours ça ! lui proposa Alix.
- Qu’est-ce que c’est encore ? demanda-t-il brusquement. Si c’est une de vos tisanes de je-ne-sais-quoi, vous pouvez vous la mettre où je pense !
- Non, ce n’est pas de la passiflore, c’est du jus de citron. C’est très bon pour ce que vous avez. Je le pose là, vous en prenez si vous voulez, mais arrêtez de dire des insanités parce que je vous signale qu’une jeune fille vous écoute !
- Mais foutez-moi la paix ! Je ne vous ai rien demandé ! »
Ce gars commençait à lui taper sur les nerfs. Il était malade d’accord, mais ça n’était pas une raison pour être aussi désagréable. Elle posa le jus de citron et lui tourna le dos en s’asseyant prés de Maud.
La jeune fille lui avait paru bien silencieuse depuis la veille et Alix voulait essayer de discuter avec elle. Avant le crash, vu les fonctions de son père, elle avait du être habituée à une vie de luxe et de paillettes un peu comme Nina. Contrairement au mannequin, elle ne s’était jamais plainte des conditions de vie et avait l’air au contraire de bien s’y faire. Elle ne rechignait jamais à la tâche et, jusque là, elle semblait tenir le coup. Peut-être avait-elle maintenant un coup de cafard et, dans les conditions actuelles il valait mieux s’en occuper de suite.
« C’est plus agréable de se promener ainsi que de se frayer un passage dans la jungle, pas vrai ?
- Oui » soupira l’adolescente.
Elle regarda l’infirmière avec des yeux tellement tristes que celle-ci se devina immédiatement qu’il y avait autre chose qu’un simple coup au moral.
« Est-ce que tu va bien ? »
La jeune fille regarda son père qui était en train de discuter avec les autres passagers de son radeau.
« Tu sais ce qu’il est en train de faire ? » demanda-t-elle à l’infirmière.
Celle-ci, un peu surprise de la question, observa Pierre. Il guidait le bateau et, en même temps, semblait capter l’attention de son auditoire.
« Non. Qu’est ce qu’il leur raconte ?
- Il fait sa campagne.
- Quoi ?
- Il fait sa campagne pour le vote de ce soir. »
Maud se mit à pouffer d’un rire douloureux.
« Depuis toute petite j’ai toujours vu mon père faire campagne. Un coup pour les municipales, une autre fois pour les cantonales, les régionales ou les législatives. Il y a toujours des élections très importantes. Quand ma mère est morte, je me suis retrouvée en pension. Quand il est devenu ministre ça a été pire. Je me suis mise à le voir plus à la télévision qu’en réalité. Quand j’arrivais à être un peu avec lui, nous étions toujours entourés de gardes du corps ou de journalistes. Les vacances étaient truffées de meetings, de rencontres avec des tas de gens importants. Jamais je n’ai eu un moment pour être simplement avec lui. Tout est occasion de peaufiner son image. Au collège mes copines étaient jalouses. C’est vrai que j’avais tout ce que j’aurais pu désirer sauf la seule dont j’avais vraiment besoin : la présence de mon père. »
L’adolescente s’arrêta la gorge nouée.
« Tu as dû être contente quelque part que nous nous soyons écrasé ? demanda Alix.
- Contente est un grand mot, mais c’est vrai que j’ai vite vu les bénéfices secondaires que je pouvais tirer de la situation. Plus de journalistes, plus de gardes du corps…
- … Plus d’élections ? …
- Je le croyais oui… Quand hier, Monsieur Méchaleux a commencé à parler de son idée, les yeux de mon père ont commencé à briller. J’avais l’impression que le ciel me tombait sur la tête. Depuis que nous sommes ici, j’ai passé plus de temps avec mon père que durant toute ma vie. Et voilà que les élections nous rattrapent… »
En effet la campagne battait son plein sur l’autre radeau. Le ministre était réputé dans l’art du discourt. Durant ses trois ans au gouvernement il avait réussi à rester très populaire car il arrivait toujours à tout retourner en sa faveur.
« Ton père a ça dans la peau tu sais. Où que vous soyez, il en reviendra toujours à sa passion de la politique, tu ne le changeras pas.
- Mais je ne veux pas qu’il abandonne ! Au fond, je suis plutôt fière de lui… J’aimerais juste qu’il me donne un peu plus d’attention.
- Soit patiente, tu arriveras sûrement à lui faire comprendre. Il t’aime à sa façon… Oh ! Mais qu’est-ce qu’il se passe ? »
L’eau avait brusquement envahit le radeau. Trop absorbées par leur discussion, elles n’avaient pas fait attention à la manœuvre en cours. Une grosse pierre leur barrait le chemin et ils durent, pour la contourner, se porter au milieu de la rivière. Les radeaux étaient assez solides pour risquer cela malgré le courant qui était assez fort.
Ils étaient arrivés au centre du cours d’eau quand, brusquement, les planches du radeau se mirent à jouer et à laisser passer l’eau. C’est ce qui avait provoqué l’exclamation d’Alix.
« Qu’est-ce qui se passe ? cria Richard qui avait entendu l’infirmière.
- Le radeau prend l’eau ! répondit Bernard.
- Maud, Alix, mettez-vous au centre, nous arrivons ! » hurla Pierre.
L’embarcation s’enfonçait dangereusement. Les deux autres radeaux essayèrent de se rapprocher. Alix et Maud entraînèrent les blessés au milieu car les bois extérieurs se détachaient un par un. Le courant les entraînait rapidement.
« Bernard ! Essayez de vous approcher du bord ! cria Arnaud.
- C’est ce que j’essaye de faire ! Il devient indirigeable ! »
En effet le radeau se réduisait maintenant à deux troncs. S’ils tombaient à l’eau les remous, qui devenaient de plus en plus importants, ne laisseraient pas beaucoup de chances aux blessés. Maud et Alix essayaient de les maintenir le mieux possible mais, dans une minute tout le monde boirait la tasse. L’embarcation des Méchaleux se plaça devant eux en aval.
« Maud tu sais nager ? demanda l’infirmière.
- Oui.
- Saute alors ! Laisse-toi porter par le courant, il te mènera directement vers Richard et Christine.
- Et toi ?
- Ne t’inquiète pas ! Bernard et moi te suivons avec les blessés. Allez dépêche-toi maintenant ! »
L’adolescente s’exécuta et, malgré les remous, fut bientôt arrivée à bon port. Christine l’aida à monter sur leur embarcation.
« Bon, à vous, maintenant ! dit Alix en s’adressant à l’alcoolique.
- Ca ne va pas non ? Vous ne croyez pas que je vais me tremper là-dedans ?
- De toute façon nous allons finir à l’eau, alors autant que ce soit au moment choisis !
- Il n’en est pas question !
- Mais dépêchez-vous donc ! intervint Bernard. Sinon nous allons tous couler !
- Foutez-moi la paix et allez au diable !
- Laissons-le et portons les blessés. Alix allez ! Vous ne pouvez rien pour lui ! »
Ils se jetèrent à l’eau, chacun portant un malade. Le courant était de plus en plus fort et les remous devenaient de véritables vagues. En temps normal il leur aurait déjà été difficile d’y arrive, mais en portant des gens qui n’avaient pas la force de nager, c’était pratiquement impossible. Les autres étant en aval ne pouvaient pas les aider. Ils se heurtaient à des pierres, coulaient remontaient, se battant avec l’énergie du désespoir. Bernard se cogna violemment sur une pierre et dû lâcher la personne qu’il tenait. Elle fut récupérée par Pierre mais sa tête ayant frappé le rocher, elle n’avait pas survécue. L’homme d’affaire, quant à lui, réussit à s’accrocher à la gaffe que Richard lui tendit quand il passa devant le radeau. Il l’attrapa in extremis. Il arriva épuisé sur l’embarcation.
Pendant ce temps, l’infirmière se battait avec l’énergie du désespoir pour arriver à ramener son blessé sain et sauf. Mais elle commençait à s’épuiser et coulait de plus en plus souvent.
« Alix ! Laisse-le ! cria Arnaud. Vous allez vous noyer tous les deux ! »
Elle entendait bien les cris des autres mais ne voulait pas baisser les bras. Christophe était déjà mort à cause d’elle et il n’était pas question de laisser ce gars se noyer. Elle était à mi-chemin entre les deux radeaux quand quelque chose accrocha l’homme qu’elle portait, l’attirant vers le fond. Elle coula avec. La dernière chose qu’elle pensa avant de sombrer c’est que cette fois elle n’avait pas abandonné une personne en danger de mort.
Alix se réveilla avec l’impression d’étouffer. Elle sentit qu’on lui soufflait dans les poumons ce qui était plus que désagréable. Quelqu’un la retourna sur le côté et elle vomit, toussa, recrachant l’eau qu’elle avait avalée. Puis, elle resta inerte essayant de reprendre son souffle.
« Ca ira maintenant ! » fit une voix qu’elle ne connaissait pas.
Elle se retourna et vit qu’elle était sur la terre ferme. Tout le monde fixait l’homme alcoolique avec un drôle d’air. Alix le regarda avec surprise. On aurait dit un autre homme. Il avait abandonné sa mine renfermée et bourrue. Ses yeux étaient perçants, ferme, ses gestes sûrs comme répétés des milliers de fois. Cela dura un millième de seconde mais c’était comme si la carapace s’était ouverte un instant laissant apparaître l’homme qui s’y enfermait. Alix fut éblouie de la puissance et en même temps de la douceur qui s’en dégageait. Mais, ce qui la toucha le plus, était l’immense détresse qui semblait se dégager de lui à ce moment. Cette souffrance raisonna profondément en Alix comme un écho de la sienne.
L’instant de grâce passa. Telle une porte qui se referme sur la lumière ce fut comme si quelque chose s’éteignit quand il se retourna brusquement et alla s’asseoir plus loin.
« Le blessé ? demanda brusquement la jeune femme en essayant de se relever.
- Ne bouge pas, fit Christine. Tu as fait ce que tu as pu. Sans l’intervention de Paul tu te serais noyée aussi.
- Paul ? Noyé aussi ?… Il est mort ?
- Oui, on n’a pas pu le ranimer.
- C’est qui Paul ?
- Lui ! » répondit Christine en montrant la silhouette du clochard. La jeune femme réalisa qu’il était trempé, lui aussi.
Finalement, il avait fini par plonger pour aller la chercher. Il avait réussi à regagner la rive avec elle mais n’avait rien pu faire pour l’homme qui était coincé sous l’eau.
« Où est-ce que l’on est ?
- Sur les rives de la rivière. Nous avons dû accoster parce que les radeaux n’ont pas résistés au poids. Nous les avions conçus pour cinq personnes et du matériel. Quand le vôtre a cédé le transfert de poids sur les autres les a achevés. »
L’infirmière regarda les débris de leurs embarcations. Les hommes essayaient déjà de voir ce qu’ils pouvaient faire avec. Il fallait absolument en reconstruire d’autres car le voyage par la terre était vraiment trop compliqué.
« Et le feu ?
- Nous avons pu le sauver. »
La jeune femme poussa un soupir de soulagement. Ils l’avaient transporté sur le radeau des Méchaleux, dans un bout de carlingue. S’il avait été mouillé cela aurait été une catastrophe. Elle se releva et se dirigea vers le feu pour se sécher. Le feu pétillant lui fit du bien et peu après elle se sentit mieux.
Paul, lui aussi, devait avoir besoin de se réchauffer un peu. Elle alla s’asseoir auprès de lui. Il fit celui qui ne voyait rien.
« Je voulais vous remercier, vous m’avez sau…
- Ce n’est pas nécessaire ! coupa-t-il. Faut pas vous sentir
obligée.
- Paul, je ne le suis pas. Je voulais juste vous proposer de venir près du feu.
- Ca n’est pas parce que je vous ais repêchée qu’on va faire ami-ami. Comment vous m’appeliez quand vous étiez entre vous ? Le clochard, l’alcoolique…
- Oui, admit la jeune femme. Mais vous ne nous avez pas donné l’occasion de vous approcher non plus. Vous ne nous avez même pas donné votre prénom.
- Ecoutez, je n’ai pas l’intention de rentrer dans votre groupe. Je suis tranquille tout seul et j’ai l’intention de le rester. Il vaut mieux être seul que mal accompagné.»
Alix soupira et se leva. Elle avait l’impression de savoir exactement ce qu’il ressentait.
« Je ne crois pas que vous soyez tranquille, ajouta-t-elle avant de partir. Vous n’êtes pas seul, vous êtes face à vous-même, a vos souffrances, à vos démons. Puis que vous aimez les citations méditez celle-là : un homme seul est toujours mal accompagné. »
Et elle tourna les talons. Il la regarda partir. Son sourire, sa façon de parler, même ses colères réveillaient de vieux sentiments qu’il croyait enterrés à jamais au plus profond de lui-même. Il les étouffa brusquement. Non ! Il ne fallait pas risquer de souffrir. Il ne le supporterait pas une nouvelle fois. Il se leva et se mit encore plus à l’écart, le temps qu’ils puissent repartir.
La nuit était belle. C’était une chance pour eux car ils n’avaient pas pu trouver d’abri. Les arbres laissaient apparaître de grands pants de ciel et Bernard, qui était de garde pour surveiller les alentours, pouvait apercevoir des myriades d’étoiles. Cela lui rappelait son enfance. Son père était passionné d’astronomie et les emmenaient souvent, son frère et lui observer le ciel. Il connaissait alors toutes les constellations par cœur ainsi qu’un bon nombre d’étoiles. Combien cela faisait-il de temps qu’il ne les avait plus regardées ? Depuis l’école de commerce au moins. Ensuite, il n’avait plus cessé de travailler, pour avoir ses concours d’abord, puis pour faire vivre sa famille. Ses affaires lui prenaient toute son énergie et maintenant qu’il ne les avait plus, il ressentait un grand vide. Que deviendrait son entreprise s’il restait trop longtemps absent ? Elle serait sûrement rachetée par un grand groupe. Peut-être ne serait-elle bientôt plus française. C’était le travail de toute sa vie qui risquait de s’envoler et cela le tourmentait depuis qu’ils étaient coincés dans cet endroit. C’est pour cela qu’il était aussi désagréable avec les autres. Son impuissance le rendait furieux.
Mais ce soir, en regardant les étoiles scintiller, il s’apercevait qu’un vide plus grand se faisait dans son cœur. Que faisait Marlène à l’heure qu’il est ? Les enfants étaient couchés maintenant et peut-être pleurait-elle toute seule, le croyant mort. Elle avait l’habitude de la solitude la pauvre. Il avait passé si peu de temps avec elle depuis leur mariage. La naissance de Théo et de Thomas n’y avait rien changé. Il était tellement occuper à prouver à son beau-père qu’il avait eu raison de lui confier son entreprise, qu’il n’avait pas vu ses enfants grandir.
Pauvre Thomas, pour ses dix ans il n’aura eu que la nouvelle de la mort de son père. Joyeux anniversaire petit ! Il réalisa soudain qu’il n’en avait passé aucun avec lui. Bien sur, à chaque fois il envoyait des cadeaux mais… Il avait brusquement pris conscience que rien ne remplaçait un père quand il avait surpris des bribes de la conversation entre Maud et Alix cette après-midi. Il avait alors réalisé la douleur que pouvait éprouver un enfant, privé de son père durant les moments les plus importants de sa vie.
Il voyait vaguement les monticules des tombes dans lesquelles ils avaient enterré les deux personnes qui s’étaient noyées dans l’après-midi. Peut-être que lui aussi il finirait bientôt sa vie sur cette île sans revoir les siens, sans pouvoir leur dire à quel point il les aimait. Alors seul sous les étoiles il fit ce qu’il n’avait plus fait depuis si longtemps : il pleura.
Ils avaient passé deux jours sur les rives de la rivière et étaient heureux de pouvoir en partir. Certes la nourriture y était abondante et l’eau potable à volonté, mais le manque d’abri ne les rassuraient pas. Bien qu’ils n’aient pas vu l’ombre d’une bête sauvage jusque là, il n’était pas prudent de rester plus longtemps que nécessaire coincés entre l’eau et la jungle, sans retraite possible en cas d’une éventuelle attaque. Ils s’étaient donc occupés de récupérer ce qui pouvait l’être des anciens radeaux pour en construire d’autres. Cette fois-ci, ils avaient doublement fixé toutes les planches pour qu’elles ne se détachent pas à nouveau.
Tout le monde semblait être satisfait des nouvelles embarcations sauf Alix, même si elle s’efforçait de ne pas le montrer. Comme il n’y avait plus de blessés dont elle doive s’occuper, elle avait pu aider les autres à les reconstruire. La première tâche avait été de récupérer les restes des premières et de couper des troncs pour compléter ce qui avait été emporté par la rivière. Cela lui faisait du bien de travailler un peu. Elle avait du mal a accepter qu’elle ait pût laisser quelqu’un se noyer. Pour elle, l’histoire se répétait et y penser lui était insupportable.
La jeune femme était en train de regarder s’il y avait des morceaux récupérables quand elle aperçut, derrière un rocher, un pan entier du radeau qui les avait lâchés si traîtreusement. De rage, elle lui donna un coup de pied. Comme il était en équilibre sur les cailloux, il tomba en se retournant. Ce qu’elle vit alors lui coupa le souffle et elle dut s’asseoir, ses jambes ne la portant plus. Toutes les lianes enserrant les troncs étaient partiellement cisaillées. Cela ne pouvait pas se voir quand le radeau était à l’endroit mais, au moindre remous, une ou plusieurs attaches pouvaient facilement céder. Les entailles étaient si nettes qu’elles ne pouvaient avoir été faites que par la main de l’homme.
Elle repassa alors dans sa tête tous les incidents qui s’étaient produits depuis leur naufrage. La découverte de la bombe prouvait que le crash n’était pas un accident. Quelqu’un avait voulut que cet avion explose en vol pour éliminer soit tout le monde, soit un seul d’entre eux. Il était, en outre, très peu probable que la personne qui ait saboté l’avion y soit resté. Sauf si c’était un type qui soit prêt à mourir pour mener à bien sa mission.
La suite des évènements semblait confirmer que ce gars était encore vivant et près à terminer son travail. En effet, à bien y regarder, l’incident de la grotte enfumée pouvait bien être une tentative de meurtre. Elle avait eu le tort de parler de la racine de poivrier et de ses pouvoirs anesthésiants devant tout le monde et le lendemain, Marius n’avait pas retrouvé sa réserve. Il était à parier que tout avait été mélangé à la nourriture ou à la boisson. Comme c’était blanc et assez amer, Alix pensa à la tisane du soir que leur avait servit Apolline. Elle était constituée de tellement d’herbes et d’aromates que le reste était passé inaperçu. Soudain, elle se mit à soupçonner le vieux couple. Après tout ils savaient manier les herbes et, vu leur âge ils faisaient des kamikazes idéaux. Par contre, elle doutait qu’ils aient eut la force de retourner les embarcations pour couper les lianes. De plus ils connaissaient des tas de plantes vénéneuses et auraient pu sans problème depuis longtemps empoisonner tout le monde en en mélangeant à la nourriture.
En y pensant bien, tout le monde pouvait être dans la liste des saboteurs potentiels. A part pour le cas du ministre qui était assez connu, et Nina qu’elle avait aperçue dans des magazines, on ne savait des autres que ce qu’ils avaient bien voulu en dire. Qui disait que Bernard était bien un homme d’affaire ? Il était antipathique et colérique. En plus pour quelqu’un qui grattait du papier à longueur de temps elle le trouvait plutôt habile de ses mains.
Et que dire d’Arnaud ? Il était plus sympathique mais ne dévoilait rien sur sa vie passée. Elle avait passé le premier jour avec lui à creuser des tombes et à chaque fois qu’elle lui avait posé des questions, il les avait habilement éludées. Il était jeune, ne portait pas d’alliance et semblait volontaire. Là aussi c’était le parfait portrait d’un kamikaze.
Elle rangea aussi Richard dans les tueurs potentiels. Après tout c’était toujours celui qu’on ne soupçonnait pas. Qui pouvait avoir des doutes sur ce parfait père de famille ? En y pensant bien, il paraissait même un peu trop lisse. Les Mèchaleux était une famille parfaite. Des enfants adorables, des parents formant un couple modèle. On aurait dit la famille Ingalls de ‘la petite maison dans la prairie’. Sauf que des gens comme cela ne se rencontraient qu’à la télévision. Oui, à bien y penser tout le monde était suspect. Par exemple, avait-on déjà vu un clochard dans un avion en première classe ? Et ce papy qui se faisait tellement discret qu’on finissait par l’oublier ?
Mais pourquoi tant d’acharnement ? Les moyens déployés devaient être en phase avec l’importance de la cible. Peut-être que tout le monde était visé. Si la personne en question avait l’intention de faire sauter l’avion et ses passagers, elle n’avait pas intérêt à rentrer chez elle sans y être parvenu. Si on prenait l’hypothèse qu’une seule personne était visée, elle devait être d’importance si on pensait que le tueur était prêt à éliminer tout le monde, y compris lui-même pour parvenir à ses fins. Il y avait quand même trois personnes dans l’avion qui réuniraient ces critères.
Pierre de Distrac d’abord. Ministre, homme de pouvoir, en tête de tous les sondages pour les élections présidentielles. Il s’était aussi élevé contre le crime organisé, l’esclavage moderne et la vente de drogue. Cela lui avait valu beaucoup d’ennemis dans le milieu. Que la pègre ne veule pas qu’il accède à la présidence serait un motif assez puissant pour justifier tous les évènements qui les avaient frappés jusqu’à maintenant.
Bernard Veylan, quant à lui brassait des millions ce qui pouvait lui attirer pas mal de jalousies. De plus, les récentes délocalisations de ses entreprises lui avait valu des rancunes tenaces. Il y aurait pas mal de personnes qui profiteraient de sa mort.
Nina enfin était en bonne passe de devenir top modèle. Son succès était en train de détrôner certaines de ses collègues, ce qui allait coûter beaucoup d’argent à certaines grandes agences de mannequins. Là aussi, sa mort ne serait pas une catastrophe pour tout le monde.
« Ben qu’est-ce que tu fais ? On te cherche partout ! »
Alix sursauta. C’était Maud qui la regardait, l’air un peu interloqué.
« Rien, répondit l’infirmière, j’ai trouvé une grande partie de radeau. Je pense qu’on va pouvoir s’en servir. Appelle les autres. »
Maud partit battre le rappel laissant le temps à Alix de se reprendre.
( à suivre ...)