Roman Esprit de feu
Posté le 29.06.2007 par lesromansdelara
Chapitre 7
Yves
La prière du matin venait de se terminer. Lucille était descendue dans le jardin car c’était le moment d’aider sœur Marie-Yves. Il faisait beau, l’air était doux et les fleurs fraîchement écloses lui donnaient un doux parfum. La jeune sœur se dit que, dans ces moments-là, elle aimait presque le jardinage !
Elle rejoint la jardinière dans la remise à outil :
« Bonjour, ma sœur ! Belle journée n’est-ce pas ? salua Lucille.
- Bonjour ! Ah, vous allez l’air d’aller mieux aujourd’hui ? » répondit Marie-Yves en faisant un effort pour sourire. Elle était un peu bourrue, mais c’était une brave femme et, au fond, même si elle s’en serait défendue mille fois, elle aimait bien Lucille.
« Aujourd’hui, nous allons tailler les rosiers en commençant par le rosier grimpant annonça-t-elle.
- Mais ça n’est pas la saison ! On l’a déjà fait en mars non ? s’étonna la jeune femme.
- Ah bien ! Vous commencez à retenir les choses ! Vous avez raison, mais on taille aussi les fleurs fanées au fur et à mesure pour que la plante puisse refleurir ensuite. Ce rosier là est précoce et a beaucoup donné cette année. On va le débarrasser de ses fleurs jaunes, comme cela, d’ici un mois il fera une seconde floraison. »
Elle avait donné son explication d’un ton si plaisant que Lucille se dit qu’elle pourrait se disputer plus souvent avec elle. Ca avait vraiment des effets bénéfiques ensuite !
Elles se dirigèrent vers le rosier grimpant qui était sur la façade du couvent. Il partait d’un massif où il y avait d’autres plantes et s’élevait assez haut sur le mur. Il était magnifique.
Tout l’art consistait à mettre l’échelle assez près du mur, mais pas trop pour avoir la place de bouger, et tout cela sans écraser une autre plante du massif. Rien que pour trouver le bon endroit elles mirent un moment. Par contre l’échelle n’était pas très stable.
« Bon, ça ira quant même ! décréta sœur Marie-Yves. Vous allez me tenir l’échelle pendant que je taillerai les roses. D’accord ?
- Vous ne préférez pas que je monte ? Elle est un peu bancale quand même.
- C’est ça oui ! Pour que vous me massacriez ce pauvre rosier qui n’a rien demandé… Je connais votre façon de tailler… »
Lucille se mit donc en position sous l’échelle en essayant de la tenir fermement. La sœur monta et commença son travail. Elle coupait largement certaines branches pour alléger la plante. Les végétaux tombaient sur le sol et, pour une grande partie, sur la tête de Lucille.
« Aïe ! Attention ça pique ! protesta-t-elle.
- Poussez-vous donc un peu ! » conseilla la jardinière.
La jeune sœur essaya mais, comme elle devait tenir l’échelle ce n’était pas évident. Soudain, juste au-dessus de sa tête, une grosse branche munie de grosses épines acérées se détacha. Par un geste réflexe elle s’écarta brusquement laissant l’échelle sans appuie. Manque de chance elle accrocha sa robe dans les rosiers qui étaient derrière elle, s’empêtra et se retrouva par terre avant de comprendre ce qui s’était passé !
Pendant ce temps, en haut de l’échelle, sœur Marie-Yves avait un peu tangué, puis s’était rétablie et râlait maintenant copieusement !
« Mais c’est pas vrai ! Ca ne va pas non ? Même cela vous n’êtes pas capable de le faire correctement ! Qu’est-ce qu’on va faire de vous ? »
Pour l’instant Lucille ne savait même pas quoi faire d’elle-même. Elle était tellement empêtrée dans les épines qu’elle avait du mal à se relever sans se piquer, déchirer sa robe ou abîmer les plantes. Soudain elle sentit qu’une main l’aidait à se dépêtrer de la situation. Surprise, elle se retourna. C’était sœur Patricia qui avait la mine plutôt rieuse.
« Alors ? Plutôt attachantes ces plantes-là non ? plaisanta-t-elle, en tirant sur une des branches accrochées à la robe de Lucille.
- Euh oui… c’est une activité qui ne manque pas de piquant finalement ! répondit Lucille sur le même ton en retirant une épine de sa main.
- Bon, vous allez me laisser là-haut toute la journée? grogna Marie-Yves.
- Non, non, ne vous impatientez pas j’arrive ! fit Patricia en riant.
- Je vais m’en occuper si vous voulez, fit Lucille qui finissait de se relever.
- Oh non ! Ne la laissez pas faire ! Je n’ai pas envie de me casser le cou ! protesta la jardinière.
- D’autant plus que je venais de vous dire que vous aviez un coup de téléphone sœur Lucille, dit Patricia.
- Oh, merci ! J’y vais vite ! » s’exclama la jeune sœur, ravie d’avoir un prétexte pour fuir la situation.
Elle s’élança vers le téléphone et saisit le combiné.
« Allô ? fit-elle un peu essoufflée.
- Bonjour sœur Lucille, c’est le docteur Fargèse.
- Bonjour Monsieur. »
C’était le psychiatre qui s’occupait de Michelle. Il lui annonça qu’elle était sortante le lendemain.
« Etes-vous toujours décidée à la prendre chez vous ? demanda-t-il.
- Oui bien sur ! Il n’y a pas de problèmes.
- Bon, c’est entendu alors, répondit le médecin. Vous pouvez venir la chercher vers quatorze heures. Nous nous verrons à ce moment-là pour régler les derniers détails.
- Très bien, alors à demain, conclut Lucille.
- A demain ma sœur. »
Elle raccrocha, heureuse, et partit prévenir la Mère.
Le lendemain, à l’heure dite, elle entrait dans le service. Michelle l’attendait dans le hall d’entrée.
« Merci de m’accueillir, fit-elle en embrassant la jeune sœur.
- Mais c’est un plaisir », répondit sincèrement Lucille.
Elles se dirigèrent vers l’office des infirmières et la jeune sœur demanda le médecin. Une infirmière les conduisit dans son bureau.
« Bonjour, fit-il en se levant pour leur serrer la main. Alors ça y est, c’est le grand jour ?
- Oui, dit Michelle en souriant. Non pas que l’on soit mal dans votre service ! Non, tout le monde à été très gentil mais…
- On est mieux dehors, pas vrai ? compléta le psychiatre en riant. Mais ne vous inquiétez pas je comprends très bien !
Le temps que vous avez passé ici a été très fructueux et nous vous autorisons à sortir. Mais attention ! Cette hospitalisation n’était qu’un début de soin. Vous serez sous traitement, dont voici l’ordonnance, et nous nous reverrons régulièrement en consultation. C’est d’accord ?
- Oui, oui bien sur !
- D’autre part, et c’est très important, il faudrait vraiment que vous teniez vos distances avec votre mari. Vous êtes encore fragile et le rencontrer trop vite, risquerait de vous faire craquer. En attendant, les sœurs sont d’accord pour vous accueillir. Est-ce que cet arrangement vous va toujours ?
- Tout à fait ! approuva Michelle.
- Bon, alors je crois que nous sommes d’accord. Est-ce que vous avez des questions ?
- Oui, intervint Lucille. Si elle a un problème avec son traitement ou si elle ne se sent pas bien est-ce qu’elle pourra vous appeler ?
- Oui, bien sur ! Vous pouvez appeler le service à tout moment et, soit on vous conseillera, soit vous pourrez me parler selon ce dont vous aurez besoin.
- Très bien, je crois que ça ira très bien comme cela ! fit la jeune sœur.
- Bon, eh bien si vous n’avez plus de questions, je pense que vous pouvez partir » conclut le docteur.
Elle se levèrent et prirent congé. Elles firent le tour du service car Michelle voulait saluer tout le monde, puis, elle prirent le chemin du couvent.
Lucille se dirigea vers le hall d’entrée. Elle venait d’installer Michelle dans sa chambre et l’avait conduite à sœur Jeanne qui voulait lui souhaiter la bienvenue et parler un peu avec elle.
Sœur Patricia lui avait dit qu’elle avait un message et elle allait en prendre connaissance maintenant qu’elle avait un peu de temps.
« Alors ? demanda la standardiste, est-ce que notre invitée est installée ?
- Oui, ça y est ! Elle est ravie de sa chambre !
- Tant mieux ! Vous venez voir votre message ?
- Oui », répondit la jeune femme en se dirigeant vers son casier.
C’était René qui avait appelé. Il voulait lui parler mais ne serait pas là avant le soir. Elle devrait donc attendre pour savoir ce qu’il voulait, bien qu’elle en ait une petite idée.
Soudain la sonnette de la porte d’entrée retentit.
« Entrez », répondit Patricia à l’aide de l’interphone. Personne ne lui répondit, ni ne poussa la porte du hall. Elle répéta, mais rien ne se passa.
« Zut ! ralla-t-elle, cet interphone est encore détraqué ! Il faudra vraiment que j’en parle à Mère Jeanne ! »
La sonnette retentit à nouveau.
« Ne bougez pas, j’y vais ! fit Lucille en riant. Rien ne vaut la bonne vieille méthode : appuyer sur la poignée ! »
Elle alla ouvrir la porte et se trouva face à face… avec le mari de Michelle.
« Oh, euh… bonjour ! fit-elle un peu décontenancée.
- Je veux voir ma femme ! dit-il d’un ton péremptoire.
- Mais c’est que ça ne va pas être possible, répondit Lucille en essayant d’être à la fois aimable et ferme.
- Ecoutez, je sais qu’elle est là alors appelez-la de suite ! fit-il en s’échauffant.
- Bon, je vais demander à Mère Jeanne de venir pour qu’elle vous explique, dit-elle en haussant le ton pour que sœur Patricia entende.
- Je ne veux pas parler à votre supérieure mais à Michelle ! Alors arrêtez de discuter et appelez-la ! C’est compris ?
- Mais le médecin vous a parlé, n’est-ce pas ? Il vous a bien expliqué que…
- Je m’en fou de ce toubib de m… ! Personne n’a le droit de m’empêcher de voir ma femme ! Personne vous m’entendez !? Laissez-moi passer maintenant ! » et il essaya de franchir la porte.
Lucille tenta de la refermer, mais il était plus fort qu’elle et réussit à entrer.
Il était méconnaissable. Cet homme si gentil, si distingué d’habitude était déformé par la fureur. La jeune sœur comprit soudain que, quand il était dans cet état là, il était sûrement capable de battre sa femme.
Il fallait gagner du temps et elle essaya de lui barrer le passage pour pouvoir renouer le dialogue.
« Attendez un peu, que je vous explique…
- Rien du tout ! coupa-t-il, vous allez me laisser passer ! »
Comme Lucille ne bougeait pas, il la saisit par le col et la plaqua contre le mur en la soulevant du sol.
« Où est ma femme !? » hurla-t-il, hors de lui.
Ce n’était pas vraiment la bonne méthode pour faire parler quelqu’un ! Même si elle avait voulu répondre, entre le fait qu’elle étouffait et qu’elle avait une trouille bleue, Lucille n’en n’aurait pas été capable ! Elle essaya tout de même de dire quelque chose mais le manque d’air l’en empêcha. Elle commençait à avoir la tête qui tournait et M. Darrube ne lâchait pas sa poigne, au contraire.
« Lâchez-la immédiatement ! » fit une voix glaciale que Lucille ne reconnut pas de suite.
Immédiatement, l’étreinte se relâcha et la jeune femme se retrouva par terre. Elle releva la tête et vit Mère Jeanne plantée devant le mari de Michelle :
« Mais où te crois-tu, Yves ? » l’interpella la supérieure. La jeune sœur fut surprise d’entendre sœur Jeanne le tutoyer.
« Lucille ça va ? demanda-t-elle.
- Oui, pas de problème ! », répondit-elle en se relevant.
Elle se plaça à côté de la Mère, un peu en retrait. M. Darrube, quant à lui, paraissait un peu déconfit. Devant la supérieure il paraissait être comme un petit garçon pris en faute.
« Alors, continua-t-elle fermement, je peux savoir à quoi rime ce comportement ?
- Je… je veux voir ma femme, répondit-il en hésitant.
- Tu sais que ce n’est pas possible pour le moment, expliqua calmement la Mère. Ta femme est en traitement et, pour l’instant, il faut qu’elle se repose.
- Loin de moi, c’est ça ?…fit Yves d’un air piteux.
- Pour l’instant oui mais ça ne durera pas, ne t’inquiètes pas.
- Mais je voudrais tellement qu’elle m’explique… essayer de comprendre…dit-il, les larmes aux yeux.
- De comprendre quoi ? s’étonna Mère Jeanne.
- Pourquoi… Pourquoi ce suicide… et tout le reste.
- Mais enfin, Yves c’est toi qui demande pourquoi ? Tu ne crois pas que, pour une femme, se faire battre est une raison suffisante pour déprimer ?
- Ma Mère, je vous supplie de me croire. Je ne l’ai jamais touchée !
- Yves arrête ! Pas avec moi…
- Mais je vous assure ! Aidez-moi, je vous en prie, s’effondra-t-il, vous êtes la seule à pouvoir le faire… »
Lucille et Mère Jeanne eurent du mal à le calmer. Ce ne fut qu’après une demi-heure et deux verres qu’il se reprit assez pour arriver à prononcer des phrases intelligibles. Ils étaient alors installés dans le bureau de la supérieure et Yves pleurait, la tête dans ses mains.
« Est-ce que ça va mieux ? demanda gentiment la jeune sœur.
- Oui, répondit M. Darrube en relevant la tête. Je ne sais comment vous remercier mes sœurs.
- Pourquoi nous remercier ? s’étonna la supérieure.
- Parce que, depuis quelque temps, vous êtes les premières personnes à accepter de m’écouter sans me regarder comme si j’étais un monstre…
- Il n’y a pas de raison de vous rejeter parce que vous avez fait une erreur, fit Lucille.
- Mais je n’ai pas fait d’erreur ! protesta-t-il.
- Tu nous disais tout à l’heure, que tu n’avais rien fait à Michelle ? demanda la Mère.
- Non, voyons, je ne l’ai jamais touchée ! assura-t-il. D’accord, depuis quelque temps ça n’allait plus vraiment entre nous. Nous nous disputions souvent mais jamais nous n’en sommes venus aux mains.
- Ce n’est pas pour vous contredire, mais juste pour essayer de comprendre, dit prudemment la jeune femme. Le jour où nous avons récupéré votre femme avec les pompiers, j’ai vu les marques de coup sur son visage…
- Justement ! C’est une des choses que je ne comprends pas et que je voudrais lui demander, répondit-il. Mais je n’ai jamais pu la revoir. »
Les deux sœurs gardèrent le silence, ne sachant pas trop quoi dire ou penser. Soit il disait vrai, soit c’était un sacré manipulateur…
« Vous ne me croyez pas, n’est-ce pas ? demanda-t-il tristement.
- Mets-toi à notre place, reprit la supérieure, c’est quand même une histoire difficile à avaler, surtout que toi-même, tu n’as pas d’explications à nous donner.
- Ecoutez ma Mère, supplia Yves, vous me connaissez depuis tout petit, vous savez très bien que je ne suis pas un violent, je serais incapable de faire du mal à qui que ce soit et encore moins à ma femme.
- Je ne veux pas t’accabler, dit la supérieure, mais essayes de comprendre que ton comportement de tout à l’heure ne plaide pas spécialement en ta faveur.
- Oui, c’est vrai, je ne sais comment m’excuser, fit-il en se tournant vers Lucille qui lui fit signe que c’était oublié. Ces derniers temps je vis un véritable cauchemar. Imaginez : j’étais aimé, respecté de tous depuis mon plus jeune âge et maintenant les gens me regardent comme un criminel ! Ma femme, que j’aime malgré les difficultés, ne veut plus me parler et, pour couronner le tout, les rumeurs ont gagnées mon lieu de travail et je risque de me retrouver au chômage bientôt… »
Il s’arrêta un instant et se passa la main sur le visage.
« Tout s’écroule autour de moi et mes nerfs commencent à lâcher. Je ne me reconnais plus. A certains moments, j’aurais envie de ne pas me lever le matin et, à d’autres, je me sens capable de casser la figure au monde entier.
- Si je comprends bien, aujourd’hui vous étiez dans une période faste ! fit Lucille en riant pour détendre l’atmosphère.
- Euh.. oui ! répondit-il en souriant pour la première fois depuis le début de l’entretien. Mais le pire de tout cela, c’est que je n’en comprends pas la raison ! Il n’y a que Michelle qui pourrait m’en donner la clef ! Vous comprenez pourquoi je tenais tellement à lui parler… S’il vous plaît, laissez-moi le faire… Que je sache au moins pourquoi. »
La Mère devint songeuse. Ca n’était pas une décision facile à prendre. Cet homme avait l’air sincère et, s’il disait vrai, c’était cruel de lui refuser de voir sa femme. Par contre, s’il les menait en bateau cela serait une grande erreur que d’accéder à sa demande. Ce serait trahir la confiance de Michelle et celle du médecin. Elle était venue trouver asile au couvent, ça n’était pas pour laisser son mari rentrer à la première occasion !
« Bon, écoutes-moi, nous ne demandons pas mieux que de vous aider tous les deux, assura Mère Jeanne. Tu peux avoir confiance en nous. Mais comprends que ta femme aussi compte sur nous, nous ne pouvons pas la décevoir non plus. Alors, voilà ce que je te propose : nous allons garder Michelle ici comme prévu et tu vas me promettre de ne plus chercher à la voir.
Attends ! fit-elle alors qu’Yves esquissait un mouvement de protestation. En échange, nous te promettons que nous ferons tout ce que nous pourrons pour rechercher et faire éclater la vérité… Quelle qu’elle soit, tu m’entends ?
- Oui, acquiesça-t-il. Je n’ai pas peur de la vérité, au contraire… »
La Mère se leva et parti raccompagner M. Darrube au portail. Lucille resta dans le bureau car la supérieure lui en avait discrètement donné l’ordre. Quand celle-ci revint, elle s’assied derrière son bureau et regarda la jeune sœur.
« Qu’en pensez-vous ? » demanda-t-elle de but en blanc.
La jeune femme la regarda, un peu embarrassée pour répondre.
« La même chose que moi, à ce que je vois, reprit la supérieure en souriant, vous ne savez que dire…
- En fait, je suis un peu partagée, hésita Lucille. Cet homme est très convainquant mais…
- Mais il nous raconte peut-être des histoires, n’est-ce pas, compléta Mère Jeanne ?
- Oui. Je suis désolée de dire cela parce que vous avez l’air de bien le connaître. »
La Mère sourit amusée.
« Vous voudriez savoir pourquoi je le tutoie ?
- Je sais que cela ne me regarde pas, mais la question m’a traversée l’esprit, rougit la jeune sœur.
- Ne vous inquiétez pas il n’y a rien d’indiscret ! la rassura la Mère. Je connais bien sa famille que nous avons eu l’occasion d’aider. Yves avait un frère aîné qui s’est noyé il y a quinze ans. Nous les avons accompagnés longtemps pour les aider à faire leur deuil. Il en est resté des liens d’amitié et de confiance, comme vous avez pu le constater.
- Il n’y a pas de doute qu’il compte sur nous, fit Lucille. Il est charmant mais me paraît avoir deux facettes. Quand il a sonné, il n’était pas le même homme.
- Oui, tu as raison, malgré ce qu’il dit, il est capable d’être violent, nous l’avons constaté. Heureusement que sœur Patricia m’a prévenue, sinon vous étiez en mauvaise posture !
- C’est vrai ! se souvint la jeune sœur. D’ailleurs je ne vous ais pas remerciée pour cela.
- Oh, et bien, vous savez, répondit malicieusement Mère Jeanne, malgré le fait que, selon sœur Marie-Yves vous avez manqué de nous empoisonner toutes une bonne douzaine de fois, nous tenons quand même à vous ! »
Les deux sœurs se mirent à rire. C’était bon de pouvoir le faire après la tension qui avait régnée ces dernières heures.
« Pour en revenir au problème qui nous préoccupe, reprit la supérieure, nous avons deux versions très différentes, l’une de l’autre.
- Oui, continua Lucille, d’un coté Michelle qui affirme être battue par son mari et tente de se suicider. J’ai vu les coups et sa détresse le jour où ça s’est produit ce qui tendrait à corroborer cela. Et puis pourquoi serait-elle aller inventer une histoire pareille ? Si elle ne s’entend plus avec son mari elle n’a qu’à le quitter et puis c’est tout !
- Vous oubliez, objecta la Mère, qu’elle n’a rien en propre. Si elle s’en va brusquement, elle n’aura plus rien pour vivre. Elle n’a même aucun diplôme pour trouver un emploi ensuite.
- Elle aurait inventé cela pour avoir les dommages et intérêts et obtenir un jugement de divorce pour faute ? fit Lucille peu convaincue.
- Ca pourrait être une possibilité, vous ne croyez pas ? D’autant plus qu’Yves a pour lui son excellente réputation depuis toujours et, à part aujourd’hui, je n’ai jamais entendu dire qu’il puisse être violent.
- Peut-être, mais justement il y a eu aujourd’hui ! En plus, Michelle nous a dit qu’il buvait. Même les meilleurs caractères se transforment sous l’effet de l’alcool. Certains hommes sont violents quand ils ont bu et adorables à jeun.
- Oui, c’est vrai aussi. Mais, dis-moi, est-ce que je me trompe ou tu es plus encline à croire Michelle ? demanda la supérieure.
- Maintenant qu’on a pu en parler calmement et récapituler, je dois avouer que oui ! fit Lucille.
- J’apprécie ton honnêteté et ta lucidité sur tes sentiments. Pour ma part, je pencherais plus vers la version d’Yves. Cependant, il ne faut pas que nous oublions que, quelles que soient nos opinions, ces deux personnes nous ont demandées de l’aide. Nous devons répondre à leur confiance le plus objectivement possible.
- Oui, mais il y en a forcement l’un des deux qui raconte des histoires et on ne peut pas l’occulter non plus ! protesta Lucille.
- Non et c’est pourquoi, tout en donnant notre aide, il faut rester prudentes et circonspectes. Ne prenons pas parti tant que nous n’en saurons pas plus.
- Ca ne va pas être facile car nous avons chacune notre opinion !
- Oui, mais ce fait ne doit pas interférer dans notre recherche de la vérité, sinon nous risquerions d’être injuste envers celui des deux qui dit la vérité. Bref, pour faire clair, tu peux avoir ton idée mais que cela ne se voit pas dans ta manière d’être avec l’un et l’autre. »
Lucille était en train de se dire qu’il faudrait jouer serré pour arriver à savoir le fin mot de cette histoire, quand elle entendit l’horloge commencer à sonner les douze coups de midi.
« Bon, allons-y ! fit la supérieure, c’est l’heure de la prière ! Ah Lucille ! ajouta-t-elle comme elles se dirigeaient vers la porte. Il est bien entendu que tout cela doit rester entre nous.
- Bien sur ma Mère » répondit Lucille en sortant de la pièce.
Et elles se dirigèrent vers la chapelle.
(... à suivre le samedi 7 juillet)
Posté le 21.06.2007 par lesromansdelara
Chapitre 6
Mystères et réflexion
La chapelle du couvent était pleine, comme pour chaque messe dominicale. Les paroissiens aimaient bien y assister car la liturgie était vivante et que les sœurs essayaient de faire participer tout le monde. Ainsi les enfants étaient pris en charge par sœur Patricia pendant la première partie de la messe leur pour expliquer les lectures par des jeux et des desseins. Sœur Jeanne se chargeait des adolescents. Elle leur donnait des textes à lire, et organisait avec eux la procession des offrandes.
Lucille, quant à elle, jouait de l’harmonium pendant que Marie-Yves dirigeait les chants. La sœur âgée était une grande musicienne et elle avait du mal à ne pas s’agacer sur le jeu plus instinctif que construit de la jeune sœur.
Aujourd’hui, d’ailleurs, c’était pire que les autres jours. Lucille avait peu et mal dormi et les évènements de la veille la parasitait. Elle essayait vainement de se concentrer sur sa partition alors que les images du VSAV dévalant la pente à toute vitesse lui repassaient devant les yeux.
Marie-Yves faisait de grands gestes pour capter son attention. Elle mit trente secondes à comprendre qu’elle avait commencé à jouer la prière universelle alors qu’on en était à la demande de pardon. « Faites un peu attention ! », protesta le chef de chant à voix basse. Elle en avait de bonne ! Comme si c’était facile ! Pendant un moment Lucille réussit à jouer à peu près correctement.
Pendant le sermon, le brusque arrêt du VSAV lui revint en mémoire. Quand elle avait relevé la tête un épais nuage de poussière blanche entourait l’engin. Le pare-brise avait éclaté en heurtant une grosse branche et ils avaient des bouts de verre partout.
« Ca va ? » avait demandé Gérard. Le temps de déboucler sa ceinture pour pouvoir bouger, la jeune femme constata qu’elle n’avait rien. Par contre, en se tournant vers Gilles, elle vit qu’il saignait de l’arcade sourcilière. Un éclat de verre l’avait heurté car, en conduisant, il n’avait pas pu assez se protéger le visage.
« Florian, Florian tu va bien ? s’inquiéta le chef.
- Oui c’est bon, répondit la voix du jeune homme qui venait de la cellule arrière. Je vais avoir quelques bleus mais c’est tout.
- Et toi Gérard, tu n’as rien ? demanda l’infirmière.
- Non, je ne crois pas. Et ben, on s’en est bien tiré ! Bravo Gilles ! »
Le conducteur n’eut pas le temps de répondre. Des bruits de pas et de voix se firent entendre.
« Il y a de la casse là-dedans ? »
C’était Greg qui, montant sur le marche-pied du VSAV, montrait sa tête à la fenêtre.
« Non, répondit l’adjudant, grâce à Gilles ! Mon vieux, ajouta-t-il en donnant une grande claque dans le dos du conducteur, je ne rigolerai plus jamais de tes talents de rallyman !
- Allez descendez de là qu’on fasse un bilan des dégâts» demanda le lieutenant.
« Lucille, LU-CIL-LE ! »
La jeune femme sortit brusquement de sa rêverie. Il y avait un grand silence dans la chapelle et tout le monde la regardait. La sœur Marie-Yves lui jetait des regards courroucés. Elle devinait bien qu’il fallait qu’elle joue mais elle n’avait malheureusement aucune idée du point de la messe auquel on en était !
« Sanctus » chuchota-t-on à son oreille. C’était Mère Jeanne qui venait à son secours. La jeune sœur se saisit prestement de la bonne partition, se mit à jouer et le reste de la messe se passa sans incident.
Comme elle rangeait sa musique, à la fin de la cérémonie, sœur Marie-Yves lui tomba dessus.
« Non mais ça ne va pas non ? D’habitude ce n’est déjà pas facile de vous suivre parce que le ton et le rythme d’un morceau vous dépassent ! Mais là, en plus, vous jouez n’importe quoi et vous rêvassez ! Maintenant ça suffit ou vous faîtes les choses bien ou je me passe de vos services ! C’est déjà assez de vous avoir sur le dos toute la semaine au jardin, je ne vais pas en plus continuer à m’énerver le dimanche ! »
La moutarde monta au nez de la jeune femme. La fatigue nerveuse accumulée ces derniers jours au fil des problèmes, des peines et de la peur se transforma soudain en colère. Elle se tourna brusquement face à sœur Marie-Yves :
« Et bien, vous voulez que je vous dise ? Je démissionne ! Trouvez-vous quelqu’un d’autre à qui casser les pieds, je m’en fou ! De toute façon il n’y a que vous qui faîtes les choses bien, alors faîtes-les vous-même ! »
La jeune femme lui fourra les partitions dans les bras et la planta là. Elle marcha rapidement vers la sortie de la chapelle en ressentant un curieux mélange de soulagement et de culpabilité. Elle s’était défoulée, certes, mais en blessant une de ses sœurs.
« Lucille ! »
Elle s’arrêta. C’était Greg, son chef de centre. Il venait à la messe régulièrement le dimanche. C’était d’ailleurs de cette façon qu’il l’avait repérée et lui avait demandé de faire partie du centre de secours.
« Alors comment vas-tu ? Tu avais la tête ailleurs aujourd’hui, hein ?
- Heu oui, tu sais… dans une certaine carrière… répondit-elle malicieusement.
- Je m’en doutais un peu… J’ai téléphoné à Gilles ce matin.
- Alors ?
- Il s’en sort avec cinq points de sutures. Sinon il va bien. »
L’infirmière lui avait fait, la veille, un rapide pansement puis, René l’avait conduit aux urgences. Comme la fiancée du conducteur les avait rejoint, René était reparti seul et on n’avait pas eu d’autres nouvelles.
« Bon, tant mieux ! On a eu beaucoup de chance ! constata la jeune sœur.
- Oui ! Heureusement que c’était l’as du volant qui conduisait ! Quand j’ai vu arriver le VSAV à cette vitesse, je vous voyais déjà en morceaux.
- C’est vrai que je n’ai pas assez remercié Gilles, hier soir. Tu sais, il mériterait quelque chose de plus officiel.
- Oui, j’y ai pensé. Je verrai ce que je pourrais faire.
- En tout cas, côté mécanique, on n’a pas de bol en ce moment ! constata Lucille en riant.
- Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda le lieutenant en faisant une drôle de tête.
- Rien, ne t’inquiètes pas ! C’est juste que la semaine dernière je n’ai pas pu démarrer la VL infirmière pour une intervention… »
La nouvelle, qui paraissait anodine à Lucille, eut l’air de faire l’effet d’une bombe sur le chef de centre.
« Quoi ? fit-il en prenant le bras de Lucille pour l’entraîner à l’écart. Pourquoi ne m’a-t-on rien dit ? reprit-t-il en baissant la voix.
- Parce que tu étais en vacances et qu’il n’y avait rien de grave ! expliqua la jeune femme, surprise. Armand a vite réparé ça et on n’y a plus pensé c’est tout.
- Qu’est-ce que c’était qui clochait ?
- Il faut lui demander. Moi je n’y connais rien, mais, d’après ce qu’il m’a dit, c’était un fil qui était débranché sur la batterie. Il paraît que ça arrive des fois avec les vibrations.
- Oui je connais, mais il faut de sacrées vibrations alors ! marmonna-t-il plus pour lui que pour Lucille. Dis-moi, reprit-il sur un ton normal, as-tu récemment sorti la VL sur des routes non carrossables ?
- Euh, non… Mais pourquoi tu me demandes ça ? Où veux-tu en venir ? fit la jeune femme un peu inquiète par le ton anormalement grave du lieutenant.
- Rien, répondit-il en essayant de paraître détendu. Mais c’est normal que je sache ce qui se passe, pas vrai ? Par contre, si tu remarques d’autres choses du même genre, tu me le dis de suite et tu n’en parles qu’à moi, à personne d’autre, compris ?
- Oui… oui, bien sûr.
- Bon à plus tard, salua Greg
- Attends un peu, fit la jeune sœur en le rattrapant. Qu’est-ce qui se passe voyons ?
- Ecoute, fais ce que je te dis et ne me pose pas de questions ! Pour l’instant je ne peux rien te dire. Je t’en ai un peu parlé parce que je peux te faire confiance et que je sais que tu es discrète. Alors fais-moi confiance toi aussi et dis-moi si tu remarques quelque chose.
- D’accord, je te le promets » répondit la jeune femme un peu désarçonnée.
Elle le suivit du regard jusqu’à ce qu’il soit sorti, en se demandant à quoi rimait tout cela. Sa réflexion fut interrompue car elle vit sœur Marie-Yves sortir de la chapelle.
Lucille prit son courage à deux mains et se dirigea vers elle. Il fallait le faire de suite car, après, elle n’aurait plus le cran de lui parler.
« Ma sœur ! Je … Je suis désolée pour tout à l’heure… Je n’avais pas à vous parler de cette façon.
- En effet, fit la sœur d’un air un peu pincé.
- Ecoutez, en ce moment je suis fatiguée et il y a pleins de choses qui me tracassent. Tout ce que je voulais vous demander c’est d’être un peu plus patiente que d’habitude pour mes étourderies. C’est possible ?
- Oui, c’est possible, marmonna la sœur. En résumé vous me demandez de vous lâcher un peu, comme disent les jeunes ?
- C’est çà ! Je suis désolée de vous l’avoir dit sur ce ton là tout à l’heure.
- Bon ça va ! Ca peut arriver à tout le monde, concéda sœur Marie-Yves. Allez n’y pensez plus !
- Merci ma sœur ! fit Lucille
La jeune femme s’éloigna le cœur plus léger et se dirigea vers le réfectoire car c’était déjà l’heure d’aller manger.
Une heure après, l’infirmière s’apprêtait à monter faire les soins à sœur Gertrude quand elle fut arrêtée par la supérieure.
« Lucille, je voudrais vous parler, pouvez-vous venir dans mon bureau ?
- Oui, bien sur. »
Elles se dirigèrent vers le bureau de la Mère. Celle-ci prit une chaise et la mit à côté de celle qui était devant son bureau. Elle faisait cela quand elle voulait parler sérieusement mais fraternellement.
« Alors Lucille, comment allez-vous en ce moment ? » commença-t-elle.
Des images furtives passèrent en vrac dans la tête de la jeune sœur. Les larmes de Michelle, l’air inquiet de Greg, le VSAV et ses embardées, le visage courroucé de Jean-Luc et celui émacié de sœur Gertrude se bousculèrent un peu dans son esprit. La Mère lui laissait patiemment le temps de répondre.
« Ca pourrait aller mieux, je crois, fit la jeune sœur honnêtement. En ce moment ça commence à faire beaucoup de choses.
- C’est bien ce qui me semblait, répondit sœur Jeanne. Je suppose que c’est ce qui explique ce qui s’est passé avec sœur Marie-Yves à la sortie de la messe.
- Euh oui…rougit Lucille. Mais je me suis excusée ensuite.
- Mais je le sais, c’est pourquoi je ne vous le reproche pas. Si je vous en parle c’est plus parce que ce fait reflète une grande tension nerveuse chez vous.
- C’est vrai qu’il y a eu pas mal d’évènements récents qui ne sont pas évident à gérer, admit la jeune sœur.
- C’est ce que je constate, sourit la Mère. Et je trouve qu’encore vous encaissez tout cela assez bien. Mais je crois qu’il ne faut pas tirer sur la ficèle et que vous avez besoin de vous détendre un peu.
- Oui peut-être que cela me ferait du bien.
- Je crois çà n’est pas « peut-être », c’est sur ! Si vous voulez durer dans votre apostolat et dans tout ce que vous ferez dans le futur, il faut savoir vous ménager. Je vous propose donc que cette après-midi et dorénavant, tous les dimanches après-midi, soient libre pour vous. Vous ferez ce que vous voudrez à condition que cela ne soit pas du travail. Qu’en dites-vous ?
- Je suis d’accord, bien sûr, hésita Lucille, mais j’avais pas mal de choses de prévues.
- Comme quoi ? demanda la Mère.
- Eh bien, il y a sœur Gertrude et je suis très en retard dans mon travail sur Saint Vincent pour la prochaine rencontre des jeunes sœurs de la congrégation.
- Alors ce que je vous propose c’est de m’occuper de sœur Gertrude cette après-midi. Quant à votre travail, peut-être pourra-t-on trouver du temps dans la semaine. Qu’en pensez-vous ?
- Cela me parait très bien ! sourit Lucille.
- Avez-vous une idée de ce que vous allez faire de votre temps libre ?
- Euh.. oui, je crois que je vais aller faire un tour de vélo dans la campagne.
- Excellente idée ! Allez, ajouta la Mère en se levant, changez-vous les idées !
- Avec plaisir ma Mère ! fit Lucille »
En sortant du bureau la jeune sœur fit un saut dans sa chambre pour se changer. Elle mit son survêtement bleu marine et saisit un sac à dos. Puis, elle passa à la cuisine et prit une bouteille d’eau dans la réserve. En sortant, elle se heurta à sœur Myriam qui remontait de la vaisselle.
« Eh bien où allez-vous si vite ?
- Faire du vélo ! Je vous ai pris une bouteille d’eau, répondit la jeune femme.
- Vous avez bien fait, ma fille. Vous en avez assez ? Vous avez quelque chose à manger ? Non ? Venez ! »
La cuisinière l’entraîna dans la cuisine et lui fourra un paquet de gâteaux dans les mains.
« Merci beaucoup ! » fit Lucille en riant. Et elle sortit prendre son vélo. Elle réfléchit un instant et choisit de prendre la direction de Vic. En traversant le village elle pouvait remonter et faire le tour par une ligne de crêtes dont le paysage était magnifique.
Elle se lança donc sur la route qui descendait en virages serrés vers le village. Elle aimait bien la vitesse et la sensation du vent sur son visage. Le printemps était bien avancé maintenant et l’air commençait à chauffer. Elle freina pourtant car la route était passante et qu’elle voulait bien tenir sa droite pour ne pas risquer de se faire accrocher par une voiture. Elle eut tôt fait d’atteindre le bourg et de le traverser par la rue principale. Arrivée à la zone artisanale un petit faux plat la fit ralentir. En passant devant le garage de Jean-Luc, elle eut la surprise de voir qu’il était ouvert. Elle essaya d’accélérer car elle ne tenait pas du tout à voir le lieutenant. Mais c’est Armand qu’elle aperçut. Comme il avait l’air seul et qu’il l’avait vue, elle s’arrêta pour le saluer.
« Alors tu es au boulot un dimanche ? s’étonna-t-elle.
- Oui, on s’est occupé du VSAV, expliqua le mécano, le patron vient juste de partir le ramener à la caserne.
- Alors, c’était grave ? s’enquit la jeune femme.
- Ben des freins qui lâchent ce n’est jamais anodin ! Non seulement on y a passé la matinée, mais je me suis pris une ramonée…
- A bon ? Pourquoi ?
- Parce qu’il venait de sortir de révision et que c’est moi qui l’avais faite. Tu imagines l’état du patron ? Je me suis fait traiter d’irresponsable et accusé d’avoir bâclé mon travail et de ne pas avoir vérifié les freins.
- Mais ils auraient pu s’user depuis ou lâcher brusquement sans raison, objecta la jeune sœur.
- L’embêtant c’est que tu te doutes bien que des freins ne lâchent pas aussi facilement. Il faut une usure extrême et pour que cela aille si vite, un gros manque de lubrification ou quelque chose comme ça… Bref ils devaient être déjà très abîmés il y a un mois quand il est passé à la révision. Sauf que moi je n’ai rien vu…conclut Armand.
- Tu veux dire que tu es passé à côté ?
- Non, je suis sur que non ! Tu vas peut-être penser comme le patron, que je veux me justifier, mais quand je les ai vérifiés, ils étaient en parfait état.
- Mais tu viens de me dire que ça n’était pas possible…
- Non c’est pas possible et pourtant c’est vrai ! Il y a un mois ils fonctionnaient très bien et hier ils ont lâchés sans raison. Ca parait fou, mais c’est comme ça ! »
Lucille était perplexe. Soit le mécano inventait une histoire pour se justifier d’une faute professionnelle qui aurait de graves conséquences pour lui, soit il disait vrai et c’était plus que bizarre. Suffisamment étrange en tout cas pour en parler à Greg puis qu’il lui avait demandé de lui signaler tout évènement sortant de l’ordinaire. Mais, comme il lui avait aussi recommandé la discrétion, elle essaya de dédramatiser la situation. C’est pourquoi elle répondit au jeune homme :
« Il y a sûrement une explication et comme tu es un bon mécano je suis certaine que tu trouveras.
- Merci de me faire confiance, fit Armand d’un air piteux. Tu es la première depuis ce matin ! »
La jeune sœur lui fit un bon sourire et lui donna une tape sur l’épaule en guise d’encouragement. Puis, après l’avoir salué, elle reprit sa route. Comme elle avait coupé son effort, elle trouva le début de la montée un peu difficile mais après quelque temps elle se sentit mieux. Elle força même un peu pour se défouler et détendre ses nerfs
Arrivée en haut de la côte elle n’avait plus qu’à suivre le chemin de crête. Parfois il passait sous les pins et, à certains moments il serpentait en terrain découvert. A ces moments- là elle avait un splendide point de vue sur l’ensemble de Vic, ainsi que sur le couvent qui lui faisait face. Elle comptait le rejoindre en faisant le tour de la cuvette. Elle pédala ainsi, tranquillement pendant une heure et demie. Puis, comme elle était presque arrivée et qu’elle avait encore du temps, elle s’arrêta à un endroit d’où elle avait un de ces panoramas surplombant le village qu’elle aimait tant. Elle s’assit à l’ombre dans l’herbe et sorti les gâteaux et l’eau.
C’était vraiment très agréable. L’air était doux, les oiseaux s’égosillaient et le bourdonnement des abeilles complétait le tableau champêtre. Tout en mangeant, elle se mit à penser à Armand et à la position qu’il allait avoir. Selon ce qui s’était vraiment passé, il avait plus ou moins intérêt à ce que la vérité se sache. S’il n’avait pas fait d’erreur il lui valait mieux le prouver parce que, sur un coup comme cela, il pourrait perdre son travail. Par contre, s’il avait été négligeant, il ne serait pas bon pour lui qu’on en soit sûr. Lucille pensa que cela serait étonnant qu’il soit en faute. Habituellement, c’était un garçon sérieux et consciencieux. En intervention en tout cas on pouvait compter sur lui les yeux fermés.
Elle se demanda alors, si on écartait l’hypothèse de l’erreur humaine, ce qui pouvait faire que des freins en bon état cèdent soudain sans prévenir. Apparemment, durant tout le début du trajet, Gilles n’avait pas eu de problèmes pour ralentir, ça n’avait été que dans la descente vers la carrière qu’ils avaient lâchés. Ce qui voulait dire qu’ils étaient suffisamment en état pour une utilisation normale, mais pas assez pour un freinage intensif comme celui qui avait été nécessaire la veille.
Soudain une idée lui vint qui lui parut tellement farfelue et impensable qu’elle l’écarta d’abord. Mais cette pensée devint persistante et, en y réfléchissant, elle expliquerait beaucoup de choses.
Et si quelqu’un avait saboté les freins juste ce qu’il faut pour qu’ils cèdent au bon moment ? C’est peut-être quelque chose comme cela que Greg soupçonnait pour être si grave ce matin. A ce moment-là, le fait que Gilles soit le conducteur n’aurait peut-être pas été le fruit du hasard mais faisait partie du plan. Lui seul dans le centre était capable de maîtriser le VSAV dans ces conditions.
Mais comment être sûr que ce soit lui qui conduise ? Les manœuvres étaient préparées à l’avance et seuls les gradés savaient les postes de chacun. Donc cela ne pouvait être que l’un d’eux.
D’autre part, pour saboter des freins de cette façon, il fallait sacrément s’y connaître en mécanique. En effet si Lucille avait voulu le faire, elle aurait été embêtée car elle ne savait même pas par où passaient les câbles ! Bien sûr, en général, les hommes s’y connaissaient plus ou moins bien. Mais pour doser le sabotage si précisément il valait mieux s’y connaître vraiment très bien. Il y avait trois hommes dans le centre qui étaient dans ce cas : Armand et Jean-Luc, bien sur mais aussi Gilles. En tant que pilote de rallye il était bien obligé d’avoir des compétences dans ce domaine.
Si, elle réunissait les deux conditions : être au courant des détails de la manœuvre donc être un officier, et bien s’y connaître en mécanique il ne restait qu’une personne possible : Jean-Luc.
Mais quel intérêt aurait-il eu de faire cela ? Ce n’était pas dans celui de la réputation de son garage en tous cas ! En effet un véhicule qui sort de la révision et qui fait des blagues pareilles, n’était pas un gage de fiabilité pour ceux qui ont effectué le travail.
Elle s’étira en se disant qu’elle délirait et que décidément le repos ne lui faisait pas du bien…Si c’était pour avoir des idées pareilles ensuite ! Elle résolut de téléphoner à Greg juste pour lui parler des freins sans rien lui dire de ses réflexions. Par contre, elle garderait quand même ses conclusions dans un coin de sa tête pour les confronter à la suite des faits.
L’après-midi s’avançait et elle avait encore un peu de route à faire, aussi rangea-t-elle le reste du paquet de gâteaux dans son sac et, reprenant son vélo, elle redescendit vers le couvent.
( à suivre le samedi 30 JUIN)
Posté le 16.06.2007 par lesromansdelara
CHAPITRE 5
SALE JOURNEE
« Mais ce n’est qu’une tendinite, c’est quand même pas la fin du monde ! » protestait sœur Brigitte
C’était la sœur préposée aux achats et elle faisait le marché comme personne. Tout les commerçants du village la connaissaient et se plaisaient à lui faire des prix, lui donner les invendus etc.… Bref, elle savait acheter des marchandises de qualité à moindre coût. Le problème était qu’elle ressentait depuis quelques jours une forte douleur à l’avant-bras. Lucille, sur la demande de la Mère, avait dû la traîner chez le médecin.
« La fin du monde, certainement pas ! sourit la supérieure. Mais, selon les recommandations du médecin, il va vous falloir arrêter de porter du poids pendant quelque temps. Donc, arrêter le marché par exemple…
- Mais ma Mère, ce n’est pas possible ! Ne m’enlevez pas ça, s’il vous plaît » supplia l’intendante.
La supérieure parut réfléchir un moment et le silence s’installa. Lucille, qui assistait à l’entretien, se permit de soumettre une idée.
« Ma Mère, j’aurais peut-être une solution. Je pourrais accompagner sœur Brigitte au marché. Comme cela elle pourra faire les achats et je lui porterai ses paniers.
- Oui, pourquoi pas ? approuva sœur Jeanne. Etes-vous d’accord ? demanda-t-elle en se tournant vers l’intendante.
- Oui, bien sur ! répondit-elle en regardant la jeune sœur avec gratitude. Merci, merci beaucoup. Et puis, pour la suite, je pourrais demander au petit Lalande s’il ne veut pas me livrer. Sa mère m’a dit qu’il cherche du travail pour se faire de l’argent de poche.
- Bon, et bien c’est d’accord ! conclut la supérieure. Vous vous arrangerez entre vous pour les modalités pratiques. »
Les deux sœurs sortirent du bureau. Elles décidèrent de sortir en début d’après-midi pour faire les courses pour la semaine.
Ensuite, Lucille monta rendre visite à sœur Gertrude. Elle la trouva très pâle et très essoufflée. Sa tension n’était pas bonne et son cœur paraissait se fatiguer. Le traitement était terminé depuis deux jours. En sortant de la chambre, l’infirmière téléphona à la supérieure pour la prévenir qu’elle rappelait le médecin.
Puis, elle fonça au réfectoire car c’était l’heure du repas.
La vieille 4L de la communauté s’arrêta sur la place du village. Lucille et sœur Brigitte en sortirent, la jeune sœur se saisissant du panier. Elles se dirigèrent vers la rue commerçante et la jeune femme s’amusait beaucoup de voir la façon qu’avait l’intendante de baratiner tout le monde pour avoir le meilleur prix ! Au bout d’une demi-heure, le panier était rempli.
« Je vais poser tout cela à la voiture et je reviens, fit Lucille, vous n’avez qu’à continuer pendant ce temps. Je reviendrais ensuite récupérer les affaires que vous aurez achetées.
- D’accord, je vais chez le boucher. »
Lucille prit un raccourci par une petite rue afin de revenir plus vite auprès de sa compagne. Machinalement, elle observa les maisons, les noms de rue qui défilaient. L’une d’elle lui rappela confusément quelque chose mais elle ne savait plus quoi. Ca l’agaça un peu mais, comme elle arrivait à la voiture, elle rangea les denrées dans un cageot prévu à cet effet. Puis elle pris le chemin du retour.
Soudain elle se souvint. Cette rue était celle où habitait Madame Ceven, la dame qui portait apparemment le même nom que l’inconnu qui avait prévenu les pompiers du suicide de Michèle. Elle hésita à aller voir la maison car elle ne voulait pas faire attendre sœur Brigitte. Mais elle se décida en se disant que cela ne prendrait qu’une minute. Lucille se rendit donc résolument vers la maison où habitait cette dame. Peut-être, après tout, avait-elle un fils qui habitait avec elle et n’avait qu’un portable. Ce qui expliquerait qu’il n’apparaissait pas sur l’annuaire électronique. Par contre, à ce moment là, il aurait son nom sur la boite aux lettres.
Elle arriva bientôt devant la maison. C’était une habitation à deux étages, elle poussa la porte du hall d’entrée. Quatre boites aux lettres étaient alignées. Une d’entre elle était au nom de Jeanne Ceven mais aucune au nom de Charles. Elle hésita un moment à monter et à sonner pour demander. Mais elle se sentit bête et y renonça. Après tout, peu importe si elle ne retrouvait pas le témoin, elle se débrouillerait autrement pour aider Michelle. Elle rejoignit donc sœur Brigitte qui venait de finir d’acheter ce qui lui fallait pour la semaine et elles rentrèrent au couvent.
En garant la voiture dans le parking, elle vit un autre véhicule. C’était celui du médecin. Lucille aida sœur Brigitte à porter les provisions dans la cuisine, et monta prestement vers la chambre de sœur Gertrude. Le docteur et sœur Jeanne parlait à voix basse devant la porte, l’air grave. Quand ils virent arriver l’infirmière ils s’interrompirent, le médecin salua et parti.
« Qu’est-ce qui se passe ? s’inquiéta la jeune sœur.
- Le médecin vient de voir sœur Gertrude, répondit la Mère. Venez à l’infirmerie, je vais vous raconter. »
Elles s’assirent dans le local et la supérieure expliqua :
« L’infection l’a fatiguée et son cœur est usé. Vous savez, elle n’a plus vingt ans. En plus elle s’est plus ou moins mise en insuffisance rénale…
- Mais il va l’hospitaliser alors ? demanda Lucille.
- Non. Il pense que cela ne servirait à rien. Sœur Gertrude ne le souhaite pas non plus. Nous avons décidé de respecter sa volonté.
- Mais enfin il faut faire quelque chose ! répliqua l’infirmière au bord des larmes.
- Lucille, il n’y a plus rien à faire…» fit doucement la Mère.
La jeune femme eut l’impression que son cœur s’arrêtait de battre. L’idée que Gertrude puisse s’en aller si vite lui était insupportable.
« Non, souffla-t-elle, non ce n’est pas possible ! On ne peut pas la laisser comme cela ! »
Elle se leva brusquement et se dirigea vers la chambre de la malade. La supérieure voulut l’arrêter mais en vain.
La jeune femme rentra dans la pièce et s’approcha du lit.
« Comment vous sentez-vous ? » demanda-t-elle afin de se donner une contenance.
La vieille sœur sourit paisiblement.
« Asseyez-vous, près de moi » fit-elle.
Lucille s’exécuta et la malade lui prit la main.
« Nous ne nous sommes jamais raconté d’histoire toutes les deux n’est-ce pas ? » commença Gertrude.
La jeune sœur sentit sa gorge se nouer et ne pût que faire un signe de tête négatif.
« Voyez-vous, je crois que le temps de me retrouver face à face avec notre créateur s’approche à grands pas. »
Lucille voulut protester mais elle l’en empêcha.
« Non, je le sais. Même si le médecin n’avait rien dit, je le sens. Je suis au bout de ma course sur terre.
- Mais en vous hospitalisant, on pourrait peut-être faire quelque chose, tenta la jeune femme.
- Et quoi ? M’empêcher de m’éteindre dans ce couvent ? Me laisser partir seule, au lieu d’être entourée par mes sœurs ? Non, je ne le souhaite pas, ne permettez pas cela » supplia Gertrude.
Lucille comprit alors et dût bien se rendre à l’évidence. Elle aimait beaucoup sa vieille sœur et souhaitait plus que tout respecter sa volonté mais son esprit se refusait à accepter l’inévitable.
« Mais vous ne pouvez pas nous quitter si vite ! protesta-t-elle.
- Si vite… Vous en avez de bonnes ! J’ai déjà passé quatre-vingt-six ans sur cette terre. Il y a beaucoup de gens qui ne peuvent pas en dire autant. Et puis, surtout, j’ai eu une vie pleine et heureuse. Franchement, ma petite, que demander de plus au bon Dieu ? »
Quoi en effet ?
Lucille ne put s’empêcher de sourire au travers de ses larmes. Elle se surprit à penser qu’elle aussi, au moment de mourir, elle aimerait bien avoir le sentiment d’une vie aussi accomplie. Pourtant, sœur Gertrude n’avait jamais rien fait d’extraordinaire. Elle avait passé sa vie en mission à l’étranger, puis, au moment de la retraite elle était revenue à Vic, au service de la communauté et des personnes isolées du canton. Ca n’était pas tellement ce qu’elle faisait qui était important, mais la façon dont elle le faisait. Jusqu’à sa façon d’appréhender sa propre mort qui était une leçon de vie et de foi…
La jeune femme se dit que cela serait vraiment très égoïste de sa part d’insister et de vouloir s’acharner à la retenir inutilement. Elle serra la main à la malade et se promit de faire tout ce qu’elle pourrait pour adoucir les derniers jours de la vieille sœur. Qu’au moins elle ne souffre pas… Elle se leva en silence car sœur Gertrude avait commencé à somnoler.
Elle trouva sœur Jeanne sur le pallier.
« Ca va ? demanda la supérieure.
- Oui, ma Mère… Je… Je m’excuse pour tout à l’heure. Ma réaction n’a pas été très correcte envers vous.
- Votre esprit a toujours été très réactif… Mais souvenez-vous de ce que je vous disais au noviciat : nous ne sommes pas responsables du premier mouvement d’humeur, mais du second….
- Merci ma Mère. Est-ce que le docteur a laissé une prescription ?
- Oui, des anti-douleurs et de quoi la perfuser pour qu’elle ne se déshydrate pas.
- Bon, et bien je vais m’en occuper de suite. »
L’infirmière prit l’ordonnance et se chargea de l’emmener à la pharmacie. Elle avait besoin de prendre l’air.
Comme elle en revenait, elle fut arrêtée par sœur Patricia à la porte.
« Vous avez un message téléphonique ». Lucille prit le post-it dans son casier :
« De la part de Greg, le chef de centre des pompiers. Rappelle-moi dès que tu peux. Très important. »
La jeune femme s’appuya au mur et soupira. Il ne manquait plus que cela ! En rentrant de vacances il avait dû prendre connaissance de la plainte de Jean-Luc et il allait demander des explications. Peut-être avait-il même la convocation du conseil de discipline ?
Elle se sentit vidée et totalement incapable de soutenir cette épreuve aujourd’hui. Mais d’un autre côté, Greg avait toujours été très gentil et pouvait être un allié dans cette affaire. A moins qu’il juge que son adjoint avait raison…
Elle prit son courage à deux mains et rappela son chef de centre.
« Alors ces vacances ? demanda la jeune femme, après les présentations d’usage.
- Bien, très bien ! J’ai passé deux semaines de rêve à la montagne, au calme, en ne pensant à rien d’autre. Heureusement d’ailleurs, car le retour est plutôt difficile… Je suppose que tu sais de quoi je veux te parler ? ajouta-t-il plus gravement.
- De la plainte de Jean-Luc je suppose.
- Oui. J’ai reçu un coup de téléphone du colonel ce matin. Il avait reçu le rapport et voulait des explications. Comme je suis rentré hier soir très tard, je n’étais pas au courant de l’affaire. Inutile de te dire que je suis un peu passé pour un imbécile… Enfin ! Toujours est-il que le colonel m’a expliqué et j’ai essayé de parler à René mais il n’est pas là aujourd’hui. Par contre, j’ai eu l’explication de Jean-Luc. J’aimerais maintenant avoir ta version de l’affaire. Tu peux venir ce soir à vingt heures avant la manœuvre ?
- La manœuvre ? s’étonna Lucille.
- Tu as oublié ? Il y a manœuvre de secours routier ce soir.
- Oh c’est vrai ! Avec tout cela, elle m’était complètement sortie de l’esprit ! fit la jeune femme en secouant la tête. Mais je viendrais, il n’y a pas de problème.
- Bon alors à ce soir ! salua Greg »
Quand Lucille raccrocha, elle sentit qu’elle avait besoin de faire le point et de se calmer. Elle s’occupa donc en premier de sœur Gertrude, puis se dirigea vers la chapelle afin de reprendre force et courage dans la prière. Une heure après, elle sortit calme et déterminée : elle irait s’expliquer avec Greg le plus honnêtement possible et elle verrait bien ensuite à quoi s’en tenir. Et elle partit prévenir sœur Jeanne avant que la messe ne commence.
L’horloge du village sonnait le premier coup de huit heures quand Lucille arrêta son vélo devant le centre de secours. Le bureau du chef était déjà allumé et elle y monta prestement. Elle frappa à la porte et entra à l’invitation du lieutenant. Il se leva à son arrivée et la salua chaleureusement.
Lucille essaya de répondre aux questions de Greg en reprenant les faits dès le début et en expliquant chaque geste effectué, le plus honnêtement possible. Elle passa par contre assez rapidement sur la réunion qu’elle avait eu avec René et Jean-Luc le soir où il leur avait appris son intention de faire le rapport. Elle sentait en effet qu’elle ne pourrait pas le raconter en détail sans être acerbe envers Jean-Luc.
Quand la jeune femme eu fini, un silence s’installa. Elle se sentait plutôt mieux. Maintenant qu’elle s’était expliquée, elle était comme libérée d’un poids. Elle avait essayé de faire au mieux. C’était maintenant à Greg de décider quoi faire et au colonel de trancher. Quoi qu’il soit décidé, elle avait la conscience tranquille.
Le chef de centre, lui, avait l’air franchement plus embarrassé. Sa position n’était pas facile. Il comprenait bien que son adjoint s’acharnait de façon injuste sur l’infirmière et le major. D’autre part, il ne pouvait que difficilement le désavouer publiquement. Malgré ses préjugés et son caractère emporté, Jean-Luc était un excellent pompier et une aide précieuse pour la gestion du centre.
Il lui fallait trouver une solution qui puisse respecter à la fois la justice et la susceptibilité de son adjoint.
« Ecoute, reprit-il après un moment, je vais essayer de parler à Jean-Luc. Tu sais comment il est, il s’emporte facilement, mais c’est aussi quelqu’un qui a un cœur d’or. Nous devons essayer de régler cela entre nous.
- Tu ne crois pas que c’est trop tard ? objecta Lucille. Le rapport est déjà entre les mains du colonel.
- C’est vrai mais, tu sais, dans ce genre d’affaires, plus les centres se débrouillent à l’amiable, plus ils apprécient en haut, fit le lieutenant en souriant. Il y a tellement de choses plus importantes à régler pour eux… Le colonel m’a dit qu’il allait temporiser un peu pour me laisser l’occasion de tenter une médiation. Tu serais d’accord si on en reparlait ensemble, avec Jean-Luc et René ?
- Bien sur, si tu crois qu’il y a une chance d’arranger les choses, répondit la jeune sœur.
- Oui, je le pense. Je vais essayer de parler à René et je te tiendrais au courant. D’accord ?
- D’accord.
- Bon allez, vas te mettre en tenue d’intervention, les autres ne vont pas tarder à arriver, dit le lieutenant.
- J’y vais de suite » fit Lucille en se levant.
Tout en s’habillant, la jeune sœur pensait qu’elle n’aimerait pas être à la place de son chef de centre et avoir à régler ce genre de problèmes.
Une demi-heure après, l’effectif du centre étant au complet, la réunion d’organisation commença :
« Je vous raconte le scénario de la manœuvre de ce soir, commença Fred, l’instructeur du centre. On va aller à la carrière de Giaco à trois kilomètres d’ici. On a mis la voiture contre la paroi et on imagine que le conducteur ayant perdu le contrôle l’a fortement percutée. Il est incarcéré dedans. On va engager une équipe VSAV avec Gérard qui sera chef d’agrée, Florian et Lucille équipiers, et Gilles en conducteur.
L’équipe secours routier sera : Jean-Yves chef d’agrée, Ilal et Bertrand équipiers.
Greg sera là en tant que chef de site.
On va partir en premier à la carrière avec ceux qui ne sont pas dans les équipes. Vous regarderez et vous relèverez les points forts et les points faibles de la manœuvre.
Les autres vous restez là, sur la fréquence tactique douze. Je jouerais le rôle du CODIS. Tout le monde est d’accord ? »
Un murmure d’approbation parcouru le groupe.
« Bon alors chacun se prépare. On y va et je vous appelle. »
Chaque équipe vérifia son matériel et monta dans son engin respectif. Lucille fut surprise de voir que Jean-Luc se comportait comme si de rien n'était. Puis ils attendirent que Fred les appelle.
« Alors l’équipe de choc, vous êtes prêts ? demanda Gérard en s’installa sur son siège.
- Oui, on va arracher ! s’exclama Florian un jeune homme blond au regard pétillant qui était monté à l’arrière. Surtout qu’on a notre pilote préféré ! Alors Gilles en forme ? Il paraît que tu as encore fait des merveilles ce week-end ? »
Gilles était menuisier, mais sa vraie passion c’était les voitures. Il passait toutes ses vacances et son temps libre sur les pistes de rallye. Deux ans avant il avait fait le Paris-Dakar et avait finit 98ème. Cette année il s’était mis aux rallyes de vitesse nationaux et avait l’air de bien se débrouiller. Il se faisait pas mal charrier car il avait parfois tendance, en partant en intervention, à mener le VSAV de la même façon que ses voitures de course !
Mais c’était un excellent conducteur qui savait aussi conduire sans secousses quand il transportait un blessé. C’est pour cela qu’il était souvent désigné comme chauffeur en intervention.
« VSAV Vic, ici CODIS, parlez », graillonna la radio portative. C’était Fred. La manœuvre allait commencer.
« CODIS ici VSAV Vic, parlez, répondit Gérard.
- VSAV Vic, vous partez pour accident avec incarcéré, lieu dit carrière de Giaco, commune de Valun. Parlez.
- Bien reçu, conclu-t-il en reposant la radio. Allez Gilles on y va ! Tout le monde boucle sa ceinture. » Et le VSAV démarra, suivi de près par le Véhicule de Secours Routier qui avait reçu le même message.
Le village de Vic était situé dans un vallon et il fallait, pour en sortir, monter une petite route en colimaçon qui redescendait en pente assez raide vers la carrière. La nuit était tombée et Gilles avait fait la montée à vive allure.
« Eh Fangio, fait doucement, protesta le chef d’équipe. Florian va être plein de bleus et Lucille est déjà toute blanche ! » En effet la jeune femme avait tendance à avoir mal au cœur en voiture. Le VSAV bascula en haut de la côte et il ne restait plus que deux kilomètres avant l’arrivée à la carrière.
« C’est bon, dit l’infirmière en essayant de sourire, on est bientôt arrivés de toute façon. Ca va derrière ?
- Oui, répondit Florian, mais c’est vrai que ce serait bien si tu ralentissais un peu.
- Oui Gilles. Pour la dernière fois ralentis, c’est un ordre maintenant ! » fit Gérard en haussant le ton.
Mais le conducteur ne répondit pas. Il paraissait anormalement concentré.
« Gilles ?… Gilles, qu’est-ce qu’il y a ? demanda Lucille avec inquiétude.
- Je n’ai pas une bonne nouvelle pour vous : je ne peux pas ralentir, répondit le chauffeur.
- Comment ça tu ne peux pas ? Mais freine ! s’exclama l’adjudant.
- Gérard… il n’y a plus de frein, répondit Gilles froidement.
- Quoi !?… Bon Dieu ! »
L’ambulance descendait la pente et passait les virages à toute vitesse mais Gilles semblait en garder le contrôle pour l’instant.
« Florian couche-toi par terre et accroche-toi ! Lucille vérifie ta ceinture ! ordonna le chef d’équipe. Qu’est-ce que tu pense faire ? demanda-t-il au conducteur.
- Je crois qu’on peut atteindre la carrière. Au fond il y a un chemin qui remonte sec. Avec un peu de bol, en visant bien, on peut l’atteindre.
- C’est un peu risqué non ? On ne pourrait pas descendre jusqu’au bout ? objecta l’adjudant.
- Si, on pourrait, mais l’embêtant c’est l’épingle à cheveux avant le pont. On va arriver trop vite dessus pour pouvoir la négocier. On va se retrouver dans le Cère aussi sec…
- Bon fait au mieux ! fit Gérard en saisissant la radio portative.
- Urgent, urgent, urgent ! lança-t-il sur les ondes. Le VSAV n’a plus de freins ! On arrive à fond sur le site. Faites de la place ! Plus personne sur le site ! Je répète, plus personne sur le site ! »
Une embardée plus forte que les autres les secoua. L’ambulance prenait de la vitesse et devenait très difficile à maîtriser.
« Florian, ça va toujours derrière ?
- Ouais, t’inquiètes ! répondit le jeune homme. »
La radio les interrompit :
« Gérard de Greg, qu’est-ce qui se passe ?
- On n’a plus de freins ! On arrive à toute vitesse sur vous ! Fait dégager tout le monde, on va se diriger sur le chemin du fond !
- Mais t’es fou ! Il est trop étroit ! Si vous le loupez vous allez foncer dans la paroi ! »
Il était trop tard. Ils distinguaient déjà l’entrée de la carrière et Gilles s’y engouffra. Il faisait déjà noir et on n’y voyait pas grand chose. Lucille eut juste le temps d’apercevoir de vagues silhouettes mais reconnaissait très bien les hautes falaises blanches qui les entouraient. Gilles essayait de donner des coups de volants afin de freiner un peu mais le terrain était glissant et instable. Il n’insista pas trop car ils risquaient de se retourner.
« Tu vois le chemin de sortie ? demanda Gérard.
- Oui, regarde, répondit le conducteur, c’est par là. »
Lucille devina, au bout de la cuvette que formait la carrière, un minuscule chemin qui s’ouvrait entre les deux. Elle se dit qu’il était complètement cinglé de vouloir passer par là ! A la vitesse où ils allaient et dans le noir, ils avaient peu de chance de ne pas se prendre le mur !
De toute façon, maintenant, ils ne pouvaient plus faire demi-tour. La brèche était juste devant eux et ils s’y engouffrèrent à toute vitesse.
« Accrochez-vous !" cria Gilles.
Lucille ferma les yeux. Le VSAV fit de telles embardées qu’elle crut qu’ils s’étaient renversés.
« Attention ! » hurla Gérard.
Elle se sentit saisie par le cou et son visage se retrouva plaqué contre les genoux du chef. Elle eut à peine le temps d’esquisser un geste de surprise qu’un grand bruit se fit entendre et qu’une pluie de petits cubes lui tomba sur le dos.
Il y eut encore quelques secousses, puis plus rien…
(... à suivre le samedi 23 Juin)[/FONT]
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Posté le 10.06.2007 par lesromansdelara
Chapitre 3
La sœur mène l’enquête
Lucille sortit de la chambre, pleine de compassion pour cette pauvre femme. Michelle avait été transférée dès la veille à l’hôpital psychiatrique. La jeune sœur visitait les malades de l’hôpital deux après-midi par semaine et, aujourd’hui, elle avait terminé son tour par Michelle, car elle désirait vraiment prendre du temps avec elle. Elle avait eu raison car la malheureuse s’était épanchée pendant une heure et demie. Lucille lui avait renouvelé sa proposition de séjourner au besoin au couvent après sa sortie de l’hôpital.
La jeune sœur se sentait d’autant plus libre de le faire qu’elle avait pu en parler avec Mère Jeanne la veille au soir. Celle-ci était revenue du village avec une drôle de tête et Lucille avait tout de suite deviné qu’elle avait dû entendre parler de l’intervention. Comme prévu, au véritable récit des événements, la supérieure avait eu l’air soulagé. Dieu sait ce qu’on avait dû lui raconter ! En tout cas, elle avait tout de suite approuvé le fait que Michelle passe un peu de temps au couvent si besoin. Mais la jeune femme tenait à avoir aussi l’accord du médecin.
Elles se renseigna auprès des infirmières qui l’invitèrent à attendre un peu car le psychiatre visitait une personne du service. À manière dont ses collègues la regardaient, elle devinait que la façon dont Michelle était arrivée là s’était largement répandue. Mais Lucille fit comme si de rien n’était.
Au bout de dix minutes le docteur entra dans le petit salon où elle patientait.
« Bonjour ma sœur, comment allez-vous ? » demanda-t-il. C’était un homme jeune d’une quarantaine d’années, grand, brun et à l’air très sympathique. La jeune sœur commençait à le connaître depuis cinq ans qu’elle faisait des visites dans ce service et elle savait que, si elle avait un problème, elle pouvait lui demander conseil.
« Bien, répondit Lucille. Je voudrais vous parler de Michelle Darrube.
- Ah oui, on m’a parlé de vos exploits ! Est-ce que vous êtes proche d’elle ? »
La jeune femme expliqua comment elle connaissait Michelle et elle parla de la proposition qu’elle lui avait faite. Il réfléchit un moment et acquiesça :
« Oui, ce pourrait être une bonne idée. Nous allons mettre un traitement place, mais il ne sera vraiment efficace que si elle coupe un moment avec son environnement familial. Elle pourrait rester ici bien sûr, mais votre couvent ferait aussi office d’endroit neutre. D’autant plus que son état ne nécessite pas une longue hospitalisation et que nous avons des demandes venant de tout le département.
- Est-ce que vous savez quand est-ce qu’elle sortirait ? demanda la jeune femme.
- C’est un peu tôt pour donner une date, mais je pense que d’ici une semaine, ça pourrait être envisageable, répondit le médecin.
- Je reviendrai prendre des nouvelles et, si elle est toujours d’accord, nous l’accueillerons, assura la sœur.
- Finalement, dans cette affaire, elle a la quand même de la chance ! constate le médecin. Elle a au moins deux personnes qui s’occupent activement d’elle !
- Deux personnes ? interrogea Lucille.
- Ben oui : vous et la personne qui l’a vue en haut de ce toit.
- Sauf que personne ne l’a vue ! s’exclama la jeune femme. Elle était placée de telle façon, qu’à moins de survoler l’église, on ne pouvait pas l’apercevoir !
- Enfin ma sœur ! rit le psychiatre. Je ne crois pas aux miracles et je pense que, si les secours sont arrivés, ce n’est pas par l’opération du Saint Esprit mais parce que quelqu’un l’a vue là-haut et a appelé ! »
La jeune sœur se força à rire en saluant le médecin mais elle était intriguée. Elle sortit du service et prit son vélo qu’elle avait laissé à l’extérieur du bâtiment. Elle ôta sa robe de religieuse, laissant apparaître son survêtement bleu marine. Elle retira ses sandales et les remplaça par des chaussures de tennis qu’elle prit dans un petit sac à dos. Puis elle fourra son habit religieux dans le sac et entreprit de rentrer au couvent.
L’hôpital psychiatrique se trouvait à onze kilomètres de Vic. Ce qui était bien au retour c’est qu’une longue descente de sept kilomètres faisait suite a la montée de cinq. Evidement, à l’allé, il fallait bien les monter les sept kilomètres ! Mais, comme disait la Mère, c’était bon pour la santé !
Pendant qu’elle pédalait, Lucille eut donc tout le temps de penser aux évènements qui s’étaient enchaînés depuis la veille. Elle désirait vraiment aider Michelle et, pour cela, elle voulait reconstituer la façon par laquelle cette femme en était arrivée à vouloir se suicider et comment elle s’y était prise. Etait-ce vraiment un désir d’en finir ou un appel à l’aide ? En effet, en y pensant bien elle aurait eu l’occasion de sauter des centaines de fois. Et puis pourquoi et comment avait-elle fini sur le toit ? Elle aurait pu aussi sauter directement du clocher. Cela aurait été plus rapide et plus radical. Lucille penchait donc plutôt pour un appel à l’aide. Mais, dans ce cas, pourquoi Michelle ne s’était-elle pas mise dans un endroit d’où tout le monde aurait pu la voir ?
L’infirmière ne se voyait pas poser toutes ces questions directement à l’intéressée. Elle pourrait penser que Lucille ne la croyait pas, alors qu’elle voulait juste comprendre pour mieux l’aider. C’est pourquoi, elle en vint à se dire que cela serait bien si elle pouvait parler à la personne qui a donné l’alerte. Elle était montée dans le clocher assez vite et n’avait pas eu le temps de voir qui c’était. Mais elle pensa que les gendarmes, qui étaient arrivés sur place en premier, avaient dû voir cette personne. Il était même probable que quelqu’un les ait prévenus directement et que ce soit eux qui aient donné l’alerte. Le mieux c’était de le leur demander. Comme la gendarmerie était sur sa route, elle décida de s’arrêter au passage.
Lucille passa alors devant la maison que René restaurait. Elle le vit au sommet du toit et risqua un bonjour de la main. Il lui répondit avec de grands signes et elle comprit qu’il voulait lui parler. Elle s’arrêta et descendit de vélo.
« Salut Sister, Jean-Luc t’a appelée ? »
Jean-Luc Barreau était l’adjoint au chef de centre et le père de Louis. La jeune sœur ne savait pas vraiment pourquoi mais il était habituellement très froid avec elle et ne lui parlait que par monosyllabe, voire pas du tout. Elle se mit à rire :
« Le jour où Jean-Luc compose mon numéro de téléphone il y aura une tempête !
- Peut-être qu’il va y en avoir une justement ! répondit le charpentier d’un air entendu. Il m’a appelé en début d’après-midi parce qu’il voulait me voir et toi aussi.
- Pourquoi ça ?
- Je ne sais pas mais, le connaissant, c’est pas pour nous payer le restaurant si tu vois ce que je veux dire ! dit-il en tordant sa moustache.
- Bon ben écoute, on verra bien s’il m’appelle.
- S’il le fait, essaye de faire comme si je ne t’avais rien dit, il vaut mieux.
- Oui je crois que tu as raison ! Allez, je dois te quitter. Bonne fin de journée ! »
Lucille repartit, le laissant remonter sur son toit. Moins d’une minute après, elle sonnait à l’interphone de la gendarmerie et se présenta. Une voix lui dit d’entrer et elle poussa la porte. Elle avait de la chance, c’était justement Emeric qui était de service, comme la veille. Il eut l’air surpris de la voir :
« Eh ben ! Cela n’est pas souvent qu’on voit une sœur dans nos murs ! s’exclama-t-il. Un problème ?
- Non, répondit la jeune sœur, juste une question par rapport à l’intervention d’hier. »
Un rire étouffé sorti de la pièce d’à côté.
« Ah non ! Tu ne vas pas t’y mettre toi aussi ! protesta le gendarme.
- A quoi ? demanda Lucille ahurie.
- Ben, à me demander pourquoi moi, grand et costaud je n’ai pas pu ouvrir une porte déverrouillée, que toi tu as ouverte sans mal ! Depuis, je suis la risée de mes collègues ! « L’enfonceur de porte ouverte », « costaud des batignoles », j’ai droit à tout !
- Mais de quelle porte parles-tu ? demanda la jeune femme qui n’y était plus du tout.
- De la porte du clocher tiens ! Quand on nous a prévenus, nous avons regardé de dehors mais nous n’avons rien vu. Alors nous avons voulu aller au clocher pour s’assurer que ça n’était pas une plaisanterie. Mais, arrivés à la porte, impossible de l’ouvrir.
- C’est du vieux bois, elle avait peut-être jouée et tu as cru que c’était fermé, suggéra la religieuse.
- Tu as forcé, toi, pour l’ouvrir ? demanda Emeric.
- Euh… non, répondit Lucille un peu à regret.
- Parce qu’elle était ouverte alors que, quand nous sommes arrivés, elle était fermée ! Quand j’ai vu qu’elle forçait j’ai même regardé la serrure avec ma lampe. La targette était fermée. Quoi qu’en pense tout le monde cette porte était verrouillée ! » affirma le gendarme.
La jeune sœur ne voulut pas le contredire, cela ne servait à rien, mais, en elle-même, elle se disait que cette porte ne pouvait pas être fermée à clef. Sinon comment Michelle serait-elle montée sur le toit, la clef étant restée à l’extérieur ? D’autre part, il y avait toujours du monde devant la porte de l’église. Avant l’alerte les gendarmes étaient là en train de contrôler les vitesses et, après, entre eux et les pompiers, personne n’aurait eu le temps de fermer puis d’ouvrir cette porte sans être vu. Et puis, pourquoi quelqu’un aurait-il fait cela ? Cela n’avait pas de sens.
Elle décida de changer de conversation :
« Dis, en fait c’était pour autre chose, que je suis venue. Je voulais te demander qui vous a prévenu du suicide ?
- Le CODIS bien sur ! répondit-il en écarquillant les yeux. Qui veux-tu que ce soit ?
- Ben je ne sais pas. Vous étiez sur place, la personne aurait pu vous prévenir directement.
- C’est vrai dans l’absolu mais, tu sais, parfois les gens ont peur de s’adresser à nous.
- Ah bon… Mais après, vous l’avez bien vu ? reprit Lucille après un court instant.
- Non pourquoi ? Où veux-tu en venir ? demanda Emeric.
- A rien… mais je trouve ça bizarre. En général quelqu’un qui donne l’alerte pour une intervention, se montre et raconte une bonne centaine de fois ce qui c’est passé à tous ceux qu’il rencontre, enfin tu vois…
- Eh ben là non ! Peut-être était-ce quelqu’un de particulièrement timide, finit par suggérer le gendarme.
- Peut-être oui… conclut Lucille pas très convaincue. Bon, je ne te fais pas perdre plus de temps ! Merci de ton aide !
- Avec plaisir, à bientôt ! »
Lucille sortit de la gendarmerie et regarda sa montre. Maintenant il ne fallait plus qu’elle traîne si elle voulait avoir le temps de travailler les partitions que lui avait données sœur Brigitte la veille. Et puis, elle avait hâte de savoir si elle avait un message téléphonique de Jean-Luc.
Elle fut bientôt fixée. Cinq minutes après, elle poussait la porte du couvent. Une sœur, installée dans un petit bureau vitré situé dans le hall d’entrée lui fit signe de venir. C’était sœur Patricia qui s’occupait de l’accueil téléphonique et ouvrait la porte aux personnes étrangères au couvent. La jeune sœur entra dans la petite pièce et salua la sœur qui lui dit, comme prévu :
« Sœur Lucille, vous avez un message » et elle lui indiqua le petit casier de bois où étaient rangés le courrier de chaque sœur et les petits post-it sur lequel la standardiste marquait les messages téléphoniques destinés a chacune. La jeune femme s’approcha du petit meuble composé de vingt casiers, un pour chaque sœur. Elle saisit un petit mot dans l’alvéole marquée à son nom. Elle lut sans surprise :
« 14h30 : Rappeler Jean-Luc Barreau dés que possible. »
Vraiment, le fait qu’il l’appelle chez elle n’augurait rien de bon et elle appréhendait de lui parler.
« Je lui ai dit que vous ne rentriez pas avant dix-sept heures, indiqua sœur Patricia.
- Merci beaucoup ! répondit Lucille en essayant de sourire. Je le rappelle tout de suite ! Je vais récupérer mon téléphone. »
La sœur sortit le téléphone mobile de la jeune femme d’un tiroir puis, celle-ci se dirigea vers sa chambre. De là, après avoir consulté le numéro, elle appela son chef :
« Bonjour Jean-Luc, c’est Lucille !
- Ah c’est toi ! Tu en as mis du temps à rappeler ! répondit-il impatienté.
- Je n’étais pas là de l’après-midi. Je t’ai appelé dès que j’ai su et…
- Peu importe ! coupa-t-il froidement. Il faut que je te voie. Demain dix heures ça irait ?
- Euh…oui, hésita la jeune sœur. Qu’est-ce qu’il y a ?
- Si je te le dis maintenant ça ne sert à rien que l’on se voit ! A demain ! »
Et il raccrocha assez sèchement.
« Et ben ça promet ! » se dit Lucille un peu déconcertée. Qu’est-ce que ça voulait dire ? Elle resta une minute à réfléchir et décida de ne plus y penser avant le lendemain. A part la faire stresser cela ne servait à rien. Pour l’instant, il serait plus utile de s’intéresser à ses partitions.
Pourtant, elle passa d’abord voir comment allait sœur Gertrude. Celle-ci était profondément endormie dans son fauteuil. La jeune femme sourit, referma doucement la porte et s’employa à travailler sa musique sur l’harmonium de la chapelle.
L’horloge sonna sept coups. Ils marquaient la fin de la méditation du soir et l’heure du repas. Les sœurs se dirigèrent en silence vers le réfectoire. Comme si c’était fait exprès le Bip de Lucille se mit à sonner. Les temps de silences et les moments où la jeune femme était sous la douche étaient les moments privilégiés que choisissait le bip pour appeler !
La Mère se retourna et lui fit signe de partir. Lucille ne se le fit par dire deux fois et sprinta dans le cloître. Elle se déshabilla, prit son vélo et après l’habituel trajet par la prairie, s’arrêta devant le centre de secours.
Elle courut à l’ordinateur et vit que c’était une personne âgée qui avait actionné sa télé alarme. Elle n’avait pas répondu au téléphone et une équipe était envoyée pour voir ce qu’il y avait. Quatre pompiers étaient déjà en train de se changer, et elle se prépara pour partir avec le Véhicule Léger Infirmier.
« Salut Lucille ! fit Armand qui sortait du vestiaire, tu viens avec nous ?
- Oui je vais prendre la voiture ! » répondit-elle, en ouvrant le garage
Les quatre pompiers montèrent dans le VSAV et l’infirmière s’installa au volant de sa voiture. Elle tourna la clef dans le contact mais rien ne se passa. Elle insista mais la voiture ne démarra pas.
« Et zut, c’est pas vrai ! » s’exclama-t-elle. Elle descendit de la voiture et en fit le tour.
« Un problème ? demanda Armand qui conduisait le VSAV.
- La voiture ne démarre pas ! Mais allez-y, ne perdez pas de temps ! J’attends votre bilan et, s’il y en a besoin, je viendrai avec le VTU, fit la jeune femme.
- D’accord ! » répondit le pompier en démarrant l’ambulance.
L’infirmière se rendit dans la salle de l’ordinateur, régla les détails nécessaires au départ des autres, ferma la porte du garage et s’assit près de la radio. Trois minutes après, ils annoncèrent qu’ils étaient bien arrivés. Après quelque instant la voix de Guy, le chef d’équipe, résonna à nouveau :
« CODIS ici VSAV Vic, parlez.
- VSAV Vic, ici le CODIS, parlez.
- Fausse alerte ! La personne a appuyé sur l’alarme par erreur en se couchant. Nous faisons notre retour sur le Centre, disponible radio. Bien reçu ?
- Bien reçu pour le CODIS. »
C’était aussi reçu cinq sur cinq pour Lucille. Elle partit se changer le temps que les autres rentrent. Elle ne se pressa pas trop car, de toute façon, elle devait les attendre. D’abord pour voir pour la voiture, ensuite parce qu’elle voulait en profiter pour parler avec Armand.
Elle ouvrit à nouveau la porte du garage et le VSAV rentra peu après. Les gars étaient hilares.
« Ca vous met de bonne humeur de sortir pour rien ! remarqua Lucille.
Ce n’est pas pour ça ! répondit Armand en riant. C’est parce qu’elle était au lit et on lui a fait peur la pauvre femme !
- Oui, renchérit Jacques. Du coup elle ne voulait pas nous ouvrir ! Elle nous a à peine répondu au travers de la porte. Mais je crois qu’elle ne nous a pas cru, et je me demande si elle n’a pas téléphoné aux flics !
- Si c’est ça ils vont nous bénir ! prédit la sœur. Dites, je ne voudrais pas vous embêter, mais s’il y en a un qui peut regarder la voiture, ça m’arrangerait bien ! Je n’y connais rien et s’il y a un départ cette nuit je vais être ennuyée.
- Ne t’inquiètes pas, je vais regarder», assura Armand.
Il prit la caisse à outils, ouvrit le capot et farfouilla une minute dans le moteur.
« Ca y est ! J’ai trouvé ! Regarde, c’est ce fil là qui mène à la batterie qui s’est débranché.
- A bon ? Comment est-ce arrivé ? demanda la jeune femme.
- Je ne sais pas. Les vibrations peut-être, ça arrive parfois. En tous cas, ce n’est pas grave, on va réparer ça de suite ! ajouta-t-il en saisissant une pince.
- Tant mieux, je te remercie beaucoup. Dis, reprit Lucille après un petit temps de silence, faut que je te demande un truc par rapport à hier.
- Mmmm ? …, marmonna le pompier.
- Est-ce que vous avez vu la personne qui nous a appelés ?
- Tu sais, répondit Armand, quand on a eu déterminé le périmètre de sécurité, on a eu pas mal de boulot pour le faire respecter. Il y avait toujours des petits malins qui voulaient passer ! Alors le gars qui a appelé est passé un peu inaperçu, tu vois ! Ca y est ! ajouta-t-il. Je pense que ça va aller. Essaye de démarrer. »
La jeune femme se mit au volant et tourna la clef de contact. La voiture démarra de suite. Elle remercia chaleureusement Armand et se rendit dans la salle de l’ordinateur. Guy était là et tapait le rapport d’intervention.
« Alors ça y est, il l’a réparé cette voiture ? s’enquit-il.
- Oui, il a réglé le problème en moins de deux minutes !
- Alors c’est vrai ? Il ne nous a pas menti toutes ces années ? Il est vraiment mécano ? » plaisanta-il.
Armand était mécanicien dans le garage de Jean-Luc. C’était d’ailleurs par son patron qu’il était rentré chez les pompiers.
« Dis, tu sais où est la feuille de l’intervention d’hier ?
- Dans le classeur comme les autres je suppose, répondit Guy. »
A chaque intervention le CODIS envoit une alerte qui arrive sur l’écran de l’ordinateur en déclenchant les Bips et la sirène. En même temps, une feuille s’imprime reprenant le véhicule déclenché, la nature et l’adresse de l’intervention.
Lucille ouvrit le classeur contenant ces feuilles et trouva facilement celle qu’elle cherchait. Elle comportait aussi le renseignement qu’elle voulait : le numéro de téléphone de la personne ayant prévenu les secours. En, l’occurrence s’était un numéro de portable. Elle le nota sur un papier qu’elle fourra dans sa poche.
« Bon, je vous laisse. Salut ! » fit-elle à la cantonade.
Et elle reprit le chemin du couvent, car il fallait qu’elle s’occupe de sœur Gertrude avant la nuit.
Quand elle entra dans la chambre de la sœur âgée, elle vit tout de suite que ça n’allait pas mieux. Elle était pâle et sa respiration était sifflante.
« Comment vous sentez-vous ? lui demanda Lucille
- Un peu fatiguée, mais ce n’est pas un petit rhume qui va m’arrêter, sourit la vieille sœur.
- Voulez-vous que je vous installe pour la nuit ? proposa l’infirmière.
- Je veux bien ma petite. Dites-moi, comment s’est passé cette journée ? »
La jeune sœur raconta ses visites à l’hôpital, les réflexions qu’elle s’était faites et le coup de téléphone de Jean-Luc.
« Vous avez bien fait de le rappeler de suite approuva l’aînée. Il vaut mieux affronter de suite ce que l’on craint.
- Oui, mais j’ai un peu peur pour demain. Ce type me fait perdre tous mes moyens.
- Pourquoi ? Parce qu’il ne vous aime pas ? demanda Gertrude.
- Oui, il ne sait pas me parler normalement, répondit Lucille.
- C’est parce que, mine de rien, cet homme se sent mal à l’aise avec vous. Devant ce genre de problème un seul remède existe : la vérité, fit la sœur âgée, les yeux pétillants.
- La vérité ? répondit Lucille en fronçant les sourcils.
- Oui. Commencez à être vraie avec vous-même et avec lui. Alors, peut-être sera-t-il à même de l’être avec vous.
- Parfois vous êtes aussi énigmatique que le sphinx… Mais je vous promets que j’essaierai. Allez, vous pâlissez à vue d’œil il est temps de vous reposer maintenant ! »
Et l’infirmière fit le nécessaire pour que la malade soit le mieux installée possible pour le repas. Puis elle quitta la chambre car c’était l’heure de la messe.
« Lucille ! »
Le dîner venait juste de se terminer et les sœurs se dirigeaient vers la salle de communauté. La jeune femme se retourna et attendit la Mère.
« Comment va sœur Gertrude ? demanda la supérieure.
- Pas terrible ! Elle est très essoufflée et je surveille qu’elle ne décompense pas au plan cardiaque. C’est le risque. Mais, d’un autre coté, le traitement n’est pas commencé depuis assez longtemps pour pouvoir voir une amélioration.
- Bon. Est-ce qu’elle a mangé un peu ?
- Pas trop. Mais elle boit bien, ce qui est l’essentiel, répondit l’infirmière. Euh, si vous me le permettez, j’aimerais monter me coucher de suite, je suis un peu fatiguée.
- Oui pas de problèmes allez-y ! sourit la supérieure. Bonne nuit !
- Bonne nuit ma Mère ! salua la jeune sœur. Oh ! Est-ce qu’avant, je peux faire une petite recherche sur Internet ? C’est pour aider Michelle.
- Oui bien sur ! Mais ne faîtes rien d’inconsidéré, n’est-ce pas ?
- Oh non ma mère ! Vous me connaissez ! protesta Lucille.
- Oui justement ! » soupira la Mère Jeanne en se dirigeant vers la télévision.
Lucille monta de suite dans sa chambre et elle reprit le numéro de téléphone qu’elle avait trouvé sur la feuille d’intervention au centre. Puis elle redescendit dans la bibliothèque et alluma l’ordinateur. Elle se connecta sur Internet et alla sur un site d’annuaire électronique. Elle choisit l’annuaire inversé qui donne le nom et l’adresse de quelqu’un à partir de son numéro. Elle tapa les chiffres, valida et attendit la réponse.
« Ce numéro ne peut pas être recherché, pour plus d’information allez dans l’aide. »
Elle se reporta à l’index de l’aide et rechercha la notice. Le problème c’est qu’elle recherchait un numéro de portable et le service ne concernait que les téléphones fixes.
« Et flutte ! » marmonna-t-elle en coupant la connexion.
Que faire maintenant ? Lucille pouvait toujours appeler le numéro. Mais que dirait-elle ? Si cette personne ne s’était pas signalée c’est qu’elle avait une raison. Peut-être avait-elle quelque chose à se reprocher. Ou bien elle ne devait pas être à cet endroit à ce moment là, ou autre… Si elle abordait la question de front, le témoin raccrocherait et elle serait bien avancée. Il valait mieux biaiser pour lui faire dire au moins son nom. La jeune femme réfléchit un moment à ce qu’elle allait dire et, prenant son courage à deux mains, elle composa le numéro. Après trois sonneries quelqu’un décrocha.
« Allô ? fit une voix masculine
- Bonjour Albert, c’est Louise, comment vas-tu ? répondit Lucille d’une voix qu’elle essaya de rendre la plus enjouée possible.
- Désolé, je crois que vous vous trompez !
- Oh pardon ! Je ne suis pas chez Albert Durand ?
- Ah non pas du tout !
- Mais, insista la jeune sœur, c’est le numéro que je fais à chaque fois ! J’espère que ce n’est pas encore une stupide blague d’Albert. Je suis bien au… » et elle lui épela le numéro en changeant un chiffre.
- « Voilà le problème, vous vous êtes trompée, répondit l’homme. Moi c’est 46 a la fin et pas 56.
- Oh ! Je suis désolée de vous avoir dérangé Monsieur…
- Ceven, Charles Ceven » fit la voix qui commençait s’impatienter. Il fallait faire vite avant de se faire raccrocher au nez. Elle joua le tout pour le tout.
« Oh ça c’est drôle ! Je connais des Ceven à Paris vous ne seriez pas apparenté ?
- Non pas du tout ! J’habite un petit bled dans l’Ardèche, j’y suis tranquille et j’aimerais bien le rester ! Au revoir ! » Et il raccrocha.
Elle avait quand même un peu avancé. Elle savait que cet homme habitait dans le département et qu’il s’appelait Ceven.
Elle rebrancha l’ordinateur et reprit ses recherches. Peut-être qu’il n’avait pas donné son vrai nom et qu’elle n’arriverait à rien. Mais elle pouvait toujours essayer. Elle rentra ces renseignements et attendit. Si cet homme avait dit vrai et avait un téléphone fixe peut-être qu’elle avait une chance.
Finalement, il y avait trois personnes nommées Ceven, en Ardèche, mais aucune ne s’appelait Charles. Décidément, rien n’allait ce soir… Par contre, elle s’aperçut que l’une d’elle habitait à Vic. Mais c’était une femme. Elle se dit, en remontant se coucher, qu’elle pourrait quand même aller voir quand elle aurait un moment, on ne sait jamais…
Chapitre 4
Inimitié
Le lendemain matin, Lucille posait son vélo contre le mur du centre de secours alors que l’horloge de l’église sonnait l’heure. Elle se força à marcher d’un pas décidé. Elle n’était pas tranquille et pensa que l’entretien avec Jean-Luc ne promettait rien de bon. La voiture de René était déjà là ce qui la rassurait un peu. Au moins ils seraient deux à affronter le lieutenant !
Elle s’était demandé depuis la veille ce qu’il pouvait bien y avoir et elle en avait déduit que cela concernait sûrement l’intervention de l’avant-veille. Peut-être Louis s’était-il plaint ou autre chose… Elle se disait aussi qu’elle dramatisait sûrement un peu trop à l’avance. Sœur Gertrude disait souvent qu’on se faisait plus de mal à redouter quelque chose qu’à le vivre en réalité. Souvent, les évènements se révélaient moins difficiles qu’ils ne le paraissaient de prime abord. En tous cas le suspens allait être bientôt levé. Elle respira un grand coup avant de monter au bureau et de frapper.
« Entrez ! », répondit une voix peu aimable.
Lucille obtempéra et se retrouva face à Jean-Luc qui était derrière le bureau et à René assis à coté d’une chaise vide.
« Notre infirmière nous fait enfin l’amabilité d’arriver. Assieds-toi qu’on en finisse ! » ajouta l’adjoint au chef de centre un peu sèchement.
Tout en obéissant la jeune femme vérifia l’heure du coin de l’œil. Dix heures. C’était bien ce qu’elle pensait. Elle n’était pas en retard mais elle jugea que cela n’était pas le moment de le faire remarquer...
« Bon, commença le lieutenant, je vous ai demandé de venir tous les deux parce que je voudrais des explications par rapport à cette intervention d’avant-hier. Qu’est-ce que c’est que cette gestion de m... René ? » questionna-t-il brusquement en se tournant vers le major.
Celui-ci écarquilla les yeux, un peu ahurit :
« Qu’est-ce que tu veux dire ? Je trouve qu’on s’est bien débrouillés. La victime est saine et sauve et…
- Bien sûr ! coupa Jean-Luc d’une colère contenue. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes… »
Il avait l’air d’une cocotte minute sous pression.
« Laisse-moi résumer ce que tu appelles ‘’bien se débrouiller’’, reprit-il. Premièrement tu laisses une équipe seule dans le clocher en confiant le commandement à une infirmière qui, je te le rappelle, n’a aucunement le droit de l’assumer. En plus, fit-il en fixant Lucille d’un air glacial, celle-ci se permet d’empêcher les autres d’agir efficacement.
Ensuite, tu demandes le GRIMP en renfort et tu laisses descendre quelqu’un sans expérience alors que tu as des pompiers formés sous la main. Non content de cela vous réglez la situation comme des grands et toi, René, tu ne décommandes pas le GRIMP. Figure-toi que, depuis, j’ai le Capitaine Greandjean sur le dos !
Mais à quoi pensez-vous ? Les déranger pour leur dire à leur arrivée que ça n’est plus la peine…
- Attends un peu ! protesta René en essayant de se contenir. Cela ne s’est pas passé comme ça !
- Ah bon ? reprit Jean Luc. Lucille ce n’est pas toi qui es descendue ?
- Euh, si… répondit Lucille.
- La victime n’était pas récupérée quand le GRIMP est arrivé ?
- Si mais… commença le major.
- Pas de « mais », ni de « si », coupa le lieutenant. Des faits. Quand Louis a voulu descendre, tu ne l’as pas empêché Lucille ? De quel droit ?
- Ah ! Mais ne t’en prends pas à la petite ! s’échauffa René, elle n’exécutait que mes ordres !
- Ne me parles pas sur ce ton là ! explosa l’adjoint. Je ne m’en prends à personne ! J’essaye simplement de vous faire prendre conscience de vos agissements irresponsables !
- Ecoute, fit l’infirmière en essayant de calmer le jeu. Je t’assure que moi ou René, ainsi que toute l’équipe, avons essayé de faire au mieux dans l’intérêt de cette personne. C’est vrai qu’on a dérangé le GRIMP pour rien, mais c’était un enchaînement de circonstances. On voulait que ce soit eux qui s’occupent du sauvetage.
- Mais bien sûr ! ironisa Jean-Luc. Et c’est pour les laisser faire que tu descends et que tu récupères la victime, sans aucune formation pour agir ?
- Non. Je suis descendue pour temporiser, le temps que l’équipe spécialisée arrive. Je n’avais pas l’intention de remonter avec la personne. C’est parce qu’elle a glissé et…
- Mais on aura tout entendu ! soupira le lieutenant. Je vais te dire le fond de ma pensée, reprit-il en regardant la jeune femme droit dans les yeux. Il y a quelques années, quand on a décidé de recruter des femmes pompiers je me suis dit que c’était le début des problèmes. Ensuite, les infirmières sont arrivées et j’ai pensé que c’était vraiment jeter l’argent par les fenêtres. Mais, quand Greg nous a annoncé qu’on recrutait une sœur, là, franchement, je crois qu’on ne pouvait pas tomber plus bas ! termina-t-il sourdement.
- A non ! intervint René. Là, tu va trop loin !
- A bon ? répondit l’adjoint d’une voix ironique. Regarde-moi dans les yeux et dis-moi que tu ne l’as pas pensé, comme tous les gars du centre… »
Le major baissa les yeux, gêné.
« Euh… Oui… c’est vrai, bredouilla-t-il un peu décontenancé. Mais, continua-t-il d’une voix ferme en relevant la tête, quinze jours après l’arrivée de Lucille on avait tous changés d’avis ! Sauf toi, parce qu’il n’y a que les imbéciles qui n’en changent pas ! tempêta-t-il.
- Bon d’accord, je rajoute ‘’ insulte à un supérieur’’ dans mon rapport, nota le lieutenant.
- Un rapport ? s’étonna la jeune sœur.
- Oui, un rapport disciplinaire que j’envoie dès demain à la direction départementale. Puisque nous ne pouvons pas régler cette affaire entre nous, nous allons demander l’arbitrage du Colonel. Croyez-moi, il y a un moment que je voulais le faire ! Si ça n’a pas été le cas jusqu’à maintenant c’est seulement dû à la faiblesse de Greg.
- Tu profites du fait que le chef a le dos tourné pour nous charger ! répliqua René.
- Mais pas du tout ! Je prends juste mes responsabilités et, s’il ne m’en n’avait pas empêché, dès ton premier dérapage, Lucille, tu aurais été virée !
- Quel dérapage ? demanda-t-elle étonnée.
- Tu ne t’en souviens pas ? Il faut que je te rafraîchisse la mémoire ? Tu sais ce gamin asthmatique que tu as emmené au mépris de toute procédure l’an dernier. C’était un cas flagrant de désobéissance et ça aurait amplement justifié un renvoi !
- Quoi ? Mais… »
Lucille était atterrée. Bien sûr qu’elle se souvenait de ce cas. D’ailleurs, elle s’en souviendrait toute sa vie. Cela avait eu lieu deux ans avant à peu près à la même époque.
Les écoliers du département n’avaient classe que quatre jours par semaine et rattrapaient les onze jours manquant au programme en mordant sur les vacances scolaires. A Vic, la cantine était commune avec celle du collège attenant à l’école. Mais, pendant les jours de rattrapage, les cuisines du collège étant fermées, les élèves étaient accueillis pour le repas de midi dans la grande salle du couvent, transformée en réfectoire pour l’occasion. Durant la dernière année scolaire il y avait un enfant, Martin, qui était allergique à l’arachide. S’il en mangeait ne serait-ce qu’un peu, cela lui déclenchait des crises d’asthme très importantes. Sœur Myriam, la cuisinière, lui faisait des plats à part en faisant extrêmement attention qu’il n’y ait pas la plus petite trace de cet aliment.
Ce jour-là, Lucille avait donné un coup de main pour servir les enfants. Comme ils en étaient au dessert, elle était descendue aider sœur Louise à la vaisselle. Soudain, sœur Roseline, qui faisait le service, surgit dans la pièce :
« Sœur Lucille, vite ! Il y a un enfant qui s’étouffe ! »
L’infirmière courut au réfectoire et vit Martin, assis contre le mur, cherchant son souffle. L’air sortait en sifflant fortement de ses poumons et il suait à grosses gouttes. Lucille constata que ses ongles et ses lèvres bleuissaient un peu, ce qui était le signe qu’il commençait à s’asphyxier.
« Martin tu as ta Ventoline avec toi ? » demanda-t-elle en s’efforçant de parler calmement. L’enfant fit un signe affirmatif de la tête et montra l’aérosol qu’il tenait dans sa main gauche.
« Il en a pris plusieurs fois et ça ne lui a rien fait » pleura Maeva, la petite sœur de Martin.
Lucille comprit que l’enfant était dans un état de mal asthmatique, forme extrêmement aiguë de la maladie qui pouvait le conduire à la mort par étouffement en très peu de temps. Il fallait agir sans perdre une minute. La Mère Jeanne que l’on avait prévenue arriva.
« Ma Mère, lui dit l’infirmière, il est en état de mal asthmatique ! Appelez les pompiers ! Je l’emmène à la caserne pour commencer le traitement. »
Pendant que la mère téléphonait, la jeune femme prit Martin dans ses bras et courut à la voiture de la communauté. Elle installa l’enfant et se mettait au volant quand la supérieure la rattrapa.
« Lucille, le CODIS vous fait dire d’attendre là l’arrivée des pompiers et de ne pas déplacer l’enfant ! »
L’infirmière n’hésita pas. Elle gagnerait dix bonnes minutes en l’emmenant de suite et, dans un cas comme celui-là, cela pouvait être la différence entre la vie et la mort.
« Rappelez-les ! Dites que je suis au centre en train de commencer ! Si le SAMU est déclenché qu’il nous rejoigne là-bas. »
Puis elle démarra en pensant qu’ils étaient complètement givrés de donner de tels ordres ! Pendant les quelques minutes de trajet elle parla à Martin en essayant de le rassurer. Il fut très courageux. Il se sentait étouffer mais, en même temps, il avait confiance en Lucille et savait qu’elle allait faire quelque chose très vite pour le soulager. Cependant, au fur et à mesure, il devenait de plus en plus bleuâtre et de moins en moins conscient.
Arrivée au centre elle pila, sorti l’enfant et, sans regarder autour d’elle, elle fonça au VSAV, prit l’oxygène, prépara l’aérosol médicamenteux, conformément a son protocole d’urgence et mit le masque sur le nez de Martin qui était maintenant inconscient. Elle le maintenait dans ses bras en position demi-assise pour qu’il puisse respirer. Il n’avait plus de réaction et Lucille ne sentait presque plus son pouls.
« C’est trop tard ! Je n’ai pas fait assez vite… » pensa-t-elle au bord des larmes. Deux minutes se passèrent qui lui semblèrent durer des heures. Puis, soudain, l’enfant tressailli et pris deux grandes inspirations. Au fur et à mesure qu’il respirait l’aérosol, les sifflements diminuaient quand il rejetait l’air. Peu à peu il reprit conscience.
« Respire calmement, profondément » lui dit doucement Lucille en le berçant.
Après quelques minutes, il reprit une couleur plus normale. Le danger était passé. L’infirmière s’aperçut alors de la présence des autres pompiers qui la regardaient, angoissé. Ils étaient tous pères de famille et les interventions concernant des enfants les touchaient plus que d’autres.
« C’est bon les gars ! dit-elle aussitôt. Je crois qu’il est tiré d’affaire. On passe un bilan au CODIS et on attend le SAMU. »
L’équipe médicale arriva peu après, constatant la fin de la crise.
« Bon travail, Messieurs Dames ! » avait dit le médecin.
Martin était resté trois jours à l’hôpital en observation pour faire des examens qui ne révélèrent pas d’autres allergies que celle à l’arachide. Ses parents portèrent donc plainte contre la congrégation pour empoisonnement.
Finalement, l’enquête révéla qu’un des composants de la crème dessert qu’avaient mangé les enfants, avait un profil moléculaire proche de l’arachide. C’était à cela que le petit garçon avait réagi. Les parents avaient retiré leur plainte et Lucille n’avait plus entendu parler de cette affaire.
C’est pourquoi elle était surprise d’entendre Jean-Luc y refaire allusion un an après.
« Ne fais pas cette tête là ! reprit le lieutenant. Tu ne vas pas me dire que tu ne savais pas qu’on t’avait donné l’ordre de laisser cet enfant sur place ?
- Si mais il y avait urgence, un peu plus il y passait… essaya d’expliquer la jeune femme.
- Si tu l’avais laissé tranquille et un peu moins secoué, il n’aurait pas été dans cet état ! coupa autoritairement le chef.
- Mais ça n’a rien à voir ! intervint René. Lucille est infirmière elle sait ce qu’elle a à faire et elle est indépendante dans le cadre de ses soins.
- Quand elle est en intervention, oui. Mais là elle n’était pas déclenchée comme infirmière sapeur-pompier et n’avait rien à faire dans le centre ! Elle aurait dû faire ce que le CODIS lui disait et attendre le VSAV. »
Pour une fois, René resta sans voix. Tant de mauvaise foi le désarçonnait. La jeune sœur se dit que cela ne serrait pas constructif de continuer à discuter pour le moment. Elle n’insista donc pas.
« Je vais envoyer ce rapport dès demain et vous aurez des nouvelles dans les prochains jours. Je crois qu’on s’est tout dit pour le moment » conclut Jean-Luc. Il leur fit signe de sortir sans les saluer.
Le major, qui s’était repris, était sur le point de répliquer vertement mais Lucille lui prit le bras pour l’en empêcher. Ils sortirent donc en silence.
Arrivé dehors il demanda :
« Pourquoi m’as-tu empêché de parler ? Je lui aurais rivé son clou à celui-là !
- Et alors ? Cela n’aurait fait qu’envenimer la situation, expliqua la jeune sœur. Je te rappelle que, même s’il est un peu dur, il est notre supérieur hiérarchique.
- Ben moi, je dis qu’un type comme ça n’a pas l’étoffe d’un chef ! Il est borné et plein de préjugés ! Comment tu veux qu’il soit juste ?
- Ecoute, nous n’avons pas à juger de cela. Et puis, quelque part, c’est bien qu’il demande l’arbitrage du colonel. C’est la seule façon de s’expliquer devant quelqu’un de neutre.
- Je crois que tu te fais des illusions fillette, fit le major. Même s’il juge qu’on a raison, le colonel ne le dira pas pour ne pas désavouer un lieutenant face à des pompiers moins gradés, crois-en mon expérience.
- Peut-être, mais je pense que c’est un homme juste quand même. J’ai confiance » ajouta-t-elle en souriant.
René la regarda un moment avec un drôle d’air.
« Qu’est-ce que tu as ? demanda la sœur.
- Tu sais Sister, ça n’est pas un blâme qu’on devrait te donner c’est une médaille !
- Toujours en train d’exagérer ! Surtout qu’apparemment tu n’as pas toujours pensé cela, dit-elle d’un air taquin.
- De quoi parles-tu ?
- Ben oui ! Une bonne femme embêtante, doublée d’une infirmière inutile, triplée d’une bonne sœur, ça en fait des handicaps dans une caserne ! »
Devant l’air ahuri de René, Lucille partit à rire d’un rire clair et communicatif.
« Mais ce que t’es bête ! » marmonna-t-il en levant les yeux au ciel.
Il se saluèrent réconfortés l’un et l’autre de leur amitié et de leur estime réciproque. La jeune femme prit son vélo et s’élança sur la route menant au couvent.
Dès son retour, Lucille mit la Mère au courant de la situation. Celle-ci conseilla à la jeune sœur de continuer à rester calme et à s’expliquer le mieux possible. Après un temps de pause elle ajouta :
« L’obéissance est un savant dosage entre prise d’initiatives et écoute du supérieur. Cela n’est pas facile et cet événement peut vous aider à y réfléchir, même si en l’occurrence je ne crois pas que vous ayez agit inconsidérément. Continuez surtout de respecter chaque personne dans cette affaire. Faites au mieux, et, si vous avez besoin de conseils venez me voir, vous savez que je suis toujours là pour cela, finit-elle un bon sourire. Quoi qu’il en soit, tenez-moi au courant !
- Merci ma Mère, fit la jeune sœur avec gratitude.
- Bon c’est bientôt l’heure de la récréation communautaire. J’ai une bonne nouvelle à vous apprendre à toutes. Il faudra que je vous revoie juste après, pour vous demander quelque chose.
- D’accord, répondit Lucille un peu intriguée »
Elle sortit du bureau de la Mère et monta en vitesse voir comment allait sœur Gertrude avant de retrouver les autres. Elle n’allait pas mieux et l’infirmière se demandait s’il n’allait pas bientôt falloir rappeler le médecin.
Puis, elle courut vers la salle commune. Tout le monde était déjà là. Elle s’excusa pour le retard mais personne ne l’en blâma car les autres savaient bien où elle était.
« Bien, commença la Mère, puisque nous sommes au complet, je dois vous annoncer une grande nouvelle. La maison mère nous envoie deux jeunes filles qui vont passer un an avec nous. Elles viennent voir quelle est notre vie et, à la fin de cette année, nous déciderons avec elles si elles rentrent dans notre communauté. »
Un murmure de joie passa parmi l’assemblée. La Mère laissa aux sœurs le temps de commenter la nouvelle, puis elle reprit :
« C’est une joie d’accueillir ces postulantes. Mais c’est aussi une grande responsabilité pour nous. Bien sûr, il y aura une sœur qui sera particulièrement chargée de leur première formation, mais tout le monde doit s’en sentir responsable. Elles doivent avoir une vue d’ensemble réaliste de notre vie afin qu’elles puissent discerner si elles veulent et peuvent s’engager dans notre congrégation.
Donc il est important que nous vivions notre vocation le mieux possible, mais sans jouer la comédie. Il ne servirait à rien qu’elles se fassent une idée idéalisée de la vie communautaire. En résumé, restons vraies avec nos qualités et nos failles. »
La supérieure se tut et laissa les sœurs réagir et poser des questions. Elles apprirent ainsi que ces jeunes femmes avaient respectivement vingt-trois et trente-trois ans et s’appelaient Sarah et Maylis. La plus jeune avait fini des études d’infirmière et l’autre était professeur de français dans un lycée.
« Bon, conclut sœur Jeanne, il est temps de reprendre nos occupations. » Les sœurs se levèrent sauf Lucille et sœur Corinne. Quand toutes les autres furent sorties, la supérieure se retourna et paru se recueillir un moment. L’instant paraissait important et la jeune sœur eut le pressentiment que quelque chose allait lui tomber dessus. La Mère interrompit le silence :
« Dites-moi, que dites-vous de la venue de ces postulantes ?
- Et bien, je crois que c’est une bonne nouvelle car il y a longtemps que nous n’en avons pas reçu, répondit la jeune sœur en se demandant où sœur Jeanne voulait en venir.
- C’est vrai et je suis d’autant plus contente pour vous que ça va vous faire deux compagnes de votre âge. La seconde n’a qu’un an de plus que vous. C’est important d’avoir d’autres jeunes avec vous.
- Le fait que les autres sœurs soient plus âgée ne m’a jamais gêné beaucoup ! protesta Lucille.
- Je sais bien ! rit sœur Jeanne. Mais les différences d’âges sont parfois la source d’incompréhensions réciproques, n’est-ce pas ? »
La jeune sœur se souvint, entre autres, de la discussion qui s’était élevée dans la communauté quand il avait été question d’acheter un ordinateur et de s’équiper d’internet. Certaines trouvaient qu’un papier et un crayon étaient suffisant pour communiquer, faire ses comptes ou écrire un rapport. Bref, tout pour remplacer avantageusement un ordinateur ! …
« C’est vrai, reprit Lucille en souriant à ce souvenir, mais on a toujours su trouver des compromis !
- Tout à fait et je compte bien que cela continu de cette manière ! Vous êtes jeune, mais assez ancienne dans la congrégation pour avoir une expérience suffisante des joies et des difficultés de la vie communautaire. D’autre part vous êtes suffisamment enracinée dans l’esprit de la communauté pour pouvoir guider les deux jeunes dans leur découverte du couvent. »
Lucille n’était pas très sure de vouloir comprendre la demande de sa supérieure.
« Les guider… Vous voulez que je leur fasse visiter les locaux c’est ça ? tenta-t-elle en jetant un regard suppliant à sœur Corinne qui réprima un rire.
- Cela peut-être une première étape, en effet, fit malicieusement la Mère. Mais ce que je voudrais surtout, fit-elle d’une voix pénétrante, c’est que vous soyez leur maîtresse de postulat. »
Un long silence suivit la proposition. Sous l’effet du choc Lucille resta bouche bée. Petit à petit, l’idée s’insinua dans son esprit et elle paniqua franchement.
« Mais… mais… ce n’est pas possible, je peux pas… Cela ne fait que neufs ans que je suis dans la communauté et je n’ai même pas fini ma propre formation ! protesta la jeune femme.
- Vous savez, on n’a jamais fini d’apprendre. Et puis, croyez en mon expérience, c’est très formateur de former les autres ! Regardez Sainte Thérèse de Lisieux : quatre ans après son entrée dans la communauté elle était nommée maîtresse des novices à dix-neuf ans.
- Sauf que moi, je ne suis pas Thérèse de Lisieux ! Je ne saurais pas … insista Lucille.
- Tout ce que vous aurez à faire, c’est leur présenter notre vie, la leur expliquer au fur et à mesure de façon théorique et dans le concret. Elles sont là pour discerner un appel. Vous les aiderez sous ma responsabilité.
- Ce que vous me demandez est au-dessus de mes capacités.
- C’est au-dessus de celles de tout le monde… Dieu sera leur premier formateur. Vous n’aurez qu’à lui favoriser le chemin. Qu’en dites-vous ? »
La jeune sœur ne savait plus que dire. Elle se trouvait au pied du mur, à la veille d’un formidable défit. Elle finit par se décider.
« Bon je veux bien essayer, mais faîtes-moi une faveur : si au bout de quelque temps vous constatez que je suis à côté de la plaque, remplacez-moi. Je ne serais pas vexée, soyez-en sure !
- Je vous le promets, fit sœur Jeanne avec un bon sourire. Préparez un projet et je vous assure que s’il n’est pas bon nous reverrons cela.
- Merci ma Mère, fit Lucille a