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Nom du blog :
lesromansdelara
Description du blog :
Voici l'histoire d'un pompier pas comme les autres ! Blog pour ceux qui M l'action et le suspens
Catégorie :
Blog Littérature
Date de création :
05.05.2007
Dernière mise à jour :
30.04.2008

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Roman "Esprit de feu"

chapitre 19 et 20

Publié le 18/10/2007 à 12:00 par lesromansdelara
Chapitre 19

Explications




L’arrivée du petit garçon avait fait l’effet d’un électrochoc dans la tête de Lucille. Son esprit redevenait complètement clair pour la première fois depuis qu’elle avait été endormie. Il fallait absolument faire quelque chose pour retarder le passage à l’acte de ces hommes. La meilleure manière de gagner du temps c’est de le faire à plusieurs. Jean-Luc paraissait anéanti et il ne fallait pas compter sur lui. Il fallait qu’elle allie ses forces avec celles du colonel et du lieutenant, donc trouver un langage codé pour communiquer. Un code… mais bien sur !
« Ecoutez, commença-t-elle l’air de rien, on a de la chance, la nuit est chaude, ce serait bête de mourir sans bien comprendre. »
Après un instant de surprise, Greg et Paul Rimfart reconnurent la phrase convenue pour le test des micros. Négligemment chacun porta la main à la joue. Ils étaient sur la même longueur d’onde. Le colonel était intérieurement ravi, il avait besoin de temps avant jouer sa carte maîtresse. Elle pouvait donc se lancer, assurée de leur aide.
« Qu’est-ce que vous ne comprenez pas ? demanda Friart.
- C’est au sujet des sabotages à Vic. Pour le VSAV, comme je vous l’ai expliqué, il ne pouvait être fait que par un gradé et par quelqu’un qui connaissait la mécanique. Louis ne correspond pas à la description. »
Le truand se retourna vers le jeune homme et lui fit signe de parler.
« Tu oublies juste, Lucille, que, même si je ne me suis pas lancé dans des études de mécanique, j’ai grandi dans un garage. Depuis tout petit mon père m’a initié et il n’y pas un véhicule qui ait de secret pour moi. D’autre part, tu as bien vu. Mon père savait qui allait être le conducteur. Je me suis débrouillé pour qu’il m’en parle au cours d’un repas et…
- Comment as-tu pu faire cela ? le coupa furieusement son père.
- T’as plus rien à me dire. Depuis tout petit tu me casse les pieds, ‘’réussis ‘’, ‘’sois le meilleur’’. C’était jamais bien, jamais assez ! Là j’ai trouvé quelqu’un qui me respecte qui pense que je vaux quelque chose et que je suis capable de réussir !
- Mais, moi et ta mère t’avons tout donné !
- Tout sauf de l’attention ! T’es toujours au boulot ou chez les pompiers. Je me suis dit qu’en entrant en tant que pompier volontaire je serais un peu plus avec toi. Mais là aussi je n’ai rencontré que mépris de ta part et de la part des autres. De ceux-là en particulier ! » dit-il en montrant Greg et Lucille de la main.
Celle-ci sentait que c’était le moment de réorienter la conversation car sinon la situation risquait de se dégrader.
« Mais, pour la corde qui a cédé, c’est bien ton père qui l’a vérifiée ?
- Non, c’est moi. Ma mère m’avait envoyé le chercher car nous étions invités à manger chez des amis. J’ai donc terminé la vérification de la corde pendant qu’il signait le registre. J’en ai profité pour la sectionner de l’intérieur. Par contre, le fait que ce soit René qui s’en soit servi le premier, et dans de telles conditions, est allé au-delà de mes espérances. Mon seul regret c’est qu’il n’y soit pas resté…
- Comment peux-tu dire cela ? s’exclama Greg.
- Je le dis comme je le pense ! Il m’a pris en grippe depuis toujours et il m’a enfoncé, comme vous ! Mais ce soir, vous allez payer… »
Lucille allait relancer mais le Colonel mis ses mains derrière le dos, comme convenu si le micro ne marchait pas. Elle en conclut qu’il voulait qu’elle ne dise rien de plus. Sa déduction se confirma car il prit aussitôt la parole.
« Si vous voulez nous tuer, je pense que vous pouvez nous dire comment. Je suppose que tous vos complices sont ici ?
- Bien sur, personne ne voulait louper ça ! Ils sont tous là, venez les gars. »
Une trentaines de gars se montrèrent dans la lumière. Sur le tas, une dizaines seulement étaient des pompiers. Il y en avait finalement moins que prévus mais choisis de façons stratégiques. Ils venaient de centres situés dans tout le département et, certains faisaient partie du SDISS.
« Finalement, avec peu de monde, vous auriez pu paralyser tout le service, constata le colonel.
- C’était le but ! Nous voulions vous discréditer complètement avant d’en finir. Mais la dénonciation de Montvalent nous a coupé l’herbe sous le pied. Nous avons pensé l’éliminer tout de suite en représailles pour faire un exemple pour les autres. Après cela personne n’aurait osé nous trahir. Mais nous avons décidé de le laisser faire sans qu’il ne s’en doute. Nous avons distillé les informations au compte-gouttes comme celles concernant l’embuscade de ce soir. C’était jubilatoire pour moi de penser que j’allais rouler tout le monde y compris la gendarmerie. Nous avons suivi avec attention la façon dont vous avez averti la sœur. Nous avons été impressionnés ! Franchement sans cela nous vous aurions sous estimée Mademoiselle. C’est comme cela que nous avons décidé de vous maîtriser en vous endormant d’emblée.
- Merci de votre sollicitude ! Mais, quand même ce serait bien si vous en aviez autant pour le petit bout de chou que voilà, dit-elle en montrant Lucas.
- Et il en a eut son père de la sollicitude ?
- Ecoutez faites ce que vous voulez de moi mais ne touchez pas à mon fils.
- Pas question ! J’attends ce moment-là depuis trop longtemps. »
La situation était critique. Lucille était à cours d’idée. Jusqu'à maintenant, quand elle avait réussit de à se tirer d’ennuis similaires, c’était parce qu’elle était seule en cause contre deux ou trois personnes. Là c’était différent. D’abord parce que les autres étaient très nombreux, ensuite parce qu’il y avait un petit garçon qu’il fallait protéger à tout prix. Finalement, une idée lui vint qui lui paraissait tellement loufoque… Non… Ils étaient bêtes mais quand même… En même temps si rien n’était fait… « Allez j’essaye », se dit-elle en mettant les mains derrière le dos pour que les autres lui laisse la parole. Sa voix se fit enjôleuse.
« Je comprends que vous êtes obligé de tuer les autres, mais est-ce que j’ai un moyen d’y échapper ? »
Le Colonel se passa la main sur la joue, il avait compris ce qu’elle voulait faire. Greg, en revanche la regardait d’un air ahuri. Dans un sens, c’était bien. Sa réaction spontanée allait rajouter à la véracité de ce qu’elle allait tenter.
Le truand la regarda avec suspicion. Ca n’était pas gagné.
« Comment cela ?
- Ecoutez, je n’ai pas l’intention de mourir pour une histoire qui n’a rien à voir avec moi. En plus, Louis, tu as déjà blessé René et tu as Greg. Tu n’es pas obligé de me rajouter. »
Greg était en train de rentrer dans un terrible état de fureur. Friart la regarda de haut en bas avec un air de convoitise.
« Franchement ce que vous pourriez me donner n’est pas compatible avec votre condition, si vous voyez ce que je veux dire… »
Lucille voyait très bien. Elle se mit à mentir effrontément.
« Ma condition n’est pas immuable. J’ai trente-deux ans et pas du tout envie de mourir. De plus tu es plutôt beau garçon. Qui c’est, si ça marche entre nous, nous pourrions collaborer pour la suite.
- Pour la suite ?
- Oui, réfléchis un peu. Ces témoins éliminés personne ne saura que je suis de votre côté. Si on s’y prend bien, ça peut donner lieu à des coups plus fumants les uns que les autres. Dans peu de temps tu te retrouve le numéro un de la pègre française. »
Friat, n’était pas idiot. Il se doutait bien que Lucille bluffait. Mais elle avait touché deux de ses points faibles : il aimait les femmes et le pouvoir. Il pouvait toujours se servir de cette fille quitte à l’éliminer ensuite si elle devenait moins coopérative.
Pourtant, il ne voulait pas avoir l’air de céder trop spontanément.
« Qu’est-ce qui me prouve que ta proposition est sérieuse ?
- Viens avec moi au fond du champs, derrière le bosquet. Je te montrerais ma bonne volonté. »
C’était risqué, mais elle se doutait bien qu’il avait hâte d’en finir. Il ne pouvait pas se permettre ce genre de loisir maintenant. Il s’apprêtait à décliner l’offre quand Greg explosa :
« Mais qu’est-ce qui te prend voyons, tu es folle ? Tu ne vas pas laisser tomber tout ce qui fait ta vie pour sauver ta peau non ? »
Lucille s’efforça de lui lancer un sourire frondeur. C’était dur de mentir à cet homme qu’elle estimait, mais il le fallait. Le Colonel vint à son secours en jouant le dédain.
« Calmez-vous, voyons ! Le danger révèle les caractères. Tout ce qu’elle nous a montré d’elle jusqu’à maintenant était faux, n’est-ce pas ? »
Lucille approuva, tout en se demandant où il voulait en venir.
« Allez dites-nous qui vous êtes vraiment ? »
La jeune femme fit un sourire entendu, en se demandant qui il voulait qu’elle soit.
« Allez, je vais vous aider. Vous ne vous appelleriez pas Terlou ? »
Lucille ne savait pas qui était mademoiselle Terlou mais ce nom fit un effet bœuf sur Friart. Il sursauta, pâlit et regarda la jeune femme avec surprise.
« Quoi… Non ce n’est pas possible… Ca fait…
- Trente-deux ans, oui, compléta le Colonel. Juste l’âge de cette jeune femme. De plus la ressemblance est frappante !
- N’est-ce pas ? fit Lucille, incapable de dire à qui elle ressemblait.
- Vous… êtes la fille de Louise Terlou ? bredouilla le truand.
- Oui, affirma la Colonel, et donc…
- La fille de mon frère…» compléta Friart.
Lucille était complètement bluffée. Le Colonel Rimfart était encore plus gonflé qu’elle quand il s’agissait de monter des bobards ! En tout cas le truand n’était pas le seul à gober ces bêtises. Greg n’avait plus de couleur et paraissait désespéré.
« Mais qu’est-ce que tu fais là ? C’est incroyable ! s’exclama Friart. Ta mère a disparu subitement après la mort de Fred. »
C’était une bonne question et Lucille avait intérêt inventer une histoire très vite. Heureusement pour elle, elle avait une imagination débordante. C’est pourquoi elle répondit presque instantanément.
« Après la mort de papa, maman a voulut me mettre en sécurité. Nous sommes partis dans le Sud, prés de Toulouse. Elle m’a raconté comment mon père est mort et elle ne s’en est jamais remise. Elle a sombré dans une sévère dépression et a finit par se suicider il y a dix ans. J’ai ensuite consacré ma vie à préparer ma vengeance.
Quand j’ai appris que le meurtrier de mon père était nommé dans ce département je me suis engagée dans un couvent d’où je pourrais agir. C’était vraiment la couverture idéale ! Qui aurait pu suspecter une gentille petite sœur ? Puis j’ai fait de mon mieux pour être repérée par le chef de centre. Il a mis du temps mais j’ai été patiente et il a fini par me proposer de rentrer chez les pompiers. Quand j’ai su que mon oncle était par là et tentait quelque chose aussi, je me suis arrangée pour l’aider en sous-main. Je suis ta carte surprise !
- Pour une surprise, s’en est une ! admit Friart.
- Ecoutez, votre histoire est touchante, intervint le colonel, mais soyez raisonnable et réfléchissez à ce que vous allez faire !
- Vous avez tué mon père, et ma mère est morte de désespoir ! hurla-t-elle à l’adresse du Colonel. Je suis comme mon oncle je veux que vous mouriez désespéré. Donnes-moi ce gamin ! » dit-elle à l’adresse de celui qui le portait.
Elle s’avança résolument vers lui. Tout ce qu’elle avait raconté jusqu’à maintenant n’avait qu’un but : se saisir du petit Lucas pour pouvoir le protéger. Elle savait que si elle y parvenait son père pourrait tenter quelque chose sans crainte.
Elle prit le petit dans ses bras et s’éloigna vers un arbre.
« Regarde ton gamin ! Il va subir la même chose que mon père ! » et elle passa derrière l’arbre.
Lucille ne comprit pas vraiment tout de suite ce qui se passa ensuite. Elle s’attendait à ce que ses amis tentent quelque chose à trois mais elle entendit une grande clameur et un bruit de coups de feu. Elle voulut se précipiter à leur aide mais elle entendit hurler :
« Cours Lucille, cours ! »
Elle réalisa qu’elle n’était pas seule et qu’elle tenait la vie de Lucas entre ses bras. Instinctivement le petit garçon s’était collé contre elle, recherchant sa protection. Elle se mit donc à courir sans chercher à comprendre quoi que ce soit d’autre. Elle se dirigea vers la lisière de la forêt toute proche. Elle était un peu gênée par ses petites chaussures à talons qui n’étaient par franchement faites pour le cross en forêt !
D’ailleurs, il lui apparut assez rapidement qu’elle ne pourrait pas aller bien loin en portant Lucas. Il fallait qu’elle s’arrête un peu pour reprendre son souffle. Elle avisa un trou dans la racine d’un gros arbre et elle y sauta.
Le petit garçon demanda son père, elle allait lui répondre quand il lui sembla entendre un bruit de course au loin. Quelqu’un les poursuivait !
« Ecoute Lucas, on joue à cache-cache avec un monsieur. Il ne faut pas faire de bruit. »
L’enfant mis un doigt sur sa bouche et ne fit plus de bruit. Par bonheur, il prenait ça pour un jeu ! La jeune femme le plaça au fond du trou et se pelotonna dans la cavité en priant pour qu’on ne la trouve pas.
Les pas se rapprochèrent et tournèrent autour de l’arbre. Lucille avait la désagréable impression d’être un gibier que l’on traque. Puis, à son grand soulagement, la personne s’éloigna. Elle attendit une minute. Seul le silence régnait alentour. Elle sortit prudemment la tête. Rien ne bougeait. Elle s’extraya complètement du trou.
Une masse lui tomba soudain sur le dos lui faisant perdre l’équilibre et une main se plaqua brutalement sur sa bouche…
« Ne bougez pas, mademoiselle, gendarmerie nationale. »
Elle se senti entraînée à nouveau vers le trou juste au moment où des pas se firent à nouveau entendre. Ils firent silence jusqu’au moment où Lucas se mit à babiller. Lucille lui mit la main sur la bouche mais trop tard. La personne se dirigea rapidement vers eux. Le gendarme jaillit et un coup de feu se fit entendre.
Friart tomba lourdement sur le sol. Il était mort.

Paul Rimfart commençait à ruer dans les brancards. Après que Lucille ait mis son fils à l’abris derrière l’arbre il leva la main et, comme convenu, les gendarmes chargèrent. Ils étaient arrivés dès le début grâce à l’émetteur miniature incrusté dans le bras du Colonel. Par soucis de sécurité, personne à par lui et le commandant de gendarmerie, n’était au courant du subterfuge.
Il était convenu que pour lancer l’attaque, il fallait d’une part obtenir des aveux complets, ensuite être sur que tout le monde était sur place pour que le coup de filet soit total. Pour finir, il tenait à mettre son fils en sécurité.
Lucille avait parfaitement réagi. Manque de chance, dans la mêlée, Friart leur avait échappé et c’était lancé à la poursuite de la jeune femme et de l’enfant. Ils s’en étaient aperçu un peu tard et avaient envoyé une équipa à leur aide. Le colonel Rimfart avait voulu les suivre mais le commandant l’en avait empêché.
Mais maintenant ça faisait une demi-heure qu’ils n’avaient pas de nouvelles.
« Ecoutez ! Si dans cinq minutes on n’a toujours rien, j’y vais… et c’est inutile de m’en empêcher, rajouta-t-il comme le gendarme voulait parler.
- Si vous me laissiez en placer une, vous sauriez que nous avons de la visite » répliqua le commandant en riant.
Le Colonel se retourna vivement. Sortant de l’ombre, Lucille arrivait portant le petit garçon. Il se précipita et serra son fils dans ses bras.
« Jamais je ne vous remercierais assez ! » s’exclama-t-il à l’adresse de la jeune femme.
Celle-ci se sentait un peu sonnée par l’ensemble des évènements de la nuit et avait du mal à réaliser, que tout était finit. Elle était éberluée par le nombre de gendarmes présents sur les lieux qui étaient en train d’embarquer les membres de la bande.
« Comment êtes-vous arrivés là ? demanda-t-elle au commandant. Ils nous avaient arraché tous les micros ! »
Il n’eut pas le temps de répondre. Greg leur fondit dessus.
« Toi t’es gonflée de te représenter devant nous ! »
Et il étala Lucille d’un direct du droit parfaitement orienté sur la pommette.























Chapitre 20

Jour de neige


La vie avait reprit normalement au couvent. Dès le lendemain, comme si de rien n’était, Lucille avait fait cour aux postulantes et aidé au ménage. Bien sur, il avait fallu qu’elle explique à la Mère pourquoi elle rentrait avec un œil au beurre noir… La supérieure avait changé de couleur en écoutant le récit de Lucille.
« En tout cas, dorénavant, je vous interdis d’aller vous fourrer dans des histoires pareilles !
- L’embêtant c’est que ces histoires me tombent dessus sans prévenir !
- Et bien arrangez-vous pour qu’elles te tombent à côté.
- Oui, ma Mère, répondit docilement la jeune sœur en sortant.
- Ouais, marmonna la Mère qui ne se faisait pas d’illusion, cause toujours… »
Une semaine était passée depuis, tranquille comme le calme après la tempête. Lucille venait de terminer de recevoir les postulantes et était très satisfaite. Dans l’ensemble elles s’adaptaient très bien. Sarah n’avait plus eu de visions et Maylis commençait un peu à se plier à ce que Lucille demandait.
C’est alors que sœur Roselyne vint la trouver.
« Vous avez une visite ! »
La jeune sœur se dirigea vivement vers la porte en se demandant qui pouvait bien venir la voir. Arrivée dans le hall d’entrée ce qu’elle vit lui coupa le souffle. Le colonel Rimfart était là avec sa femme et Lucas. Quand le petit garçon la vit, il courut vers elle en criant :
« Cille, Cille !
- Il n’arrive pas à prononcer votre prénom en entier» expliqua sa maman comme pour s’excuser.
La jeune femme prit l’enfant dans ses bras en riant.
« Et bien pour toi, et rien que pour toi, ce sera Cille ! Bonjour mon colonel, Madame.
- Non, je vous en prie, aujourd’hui c’est le père de Lucas qui vient vous voir, pas le colonel.»
Tout en les conduisant au parloir, la jeune sœur se disait que c’était étrange de voir le colonel habillé en civil. Ils s’installèrent dans la petite pièce. Lucille leur proposa des boissons fraîches qui se trouvaient dans un frigo, placé dans un angle de la pièce. En effet, pour une fin septembre, il faisait encore très chaud. Lucas prit son verre de jus d’orange à deux mains et l’engloutit en deux temps, trois mouvements.
« Il fait plaisir à voir ! s’exclama Lucille.
- C’est vrai, admit le colonel. Mais, s’il est en bonne santé aujourd’hui, c’est grâce à vous.
- Oh, j’étais juste au bon endroit au bon moment.
- Ca vous pouvez le dire ! Vous avez une capacité de réaction peu commune. Est-ce que tu sais qu’avec ses airs de sainte Nitouche elle ment comme un arracheur de dents ! fit-il en se tournant vers sa femme.
- Sauf votre respect mais en manière de bluff, vous n’avez rien à m’envier ! Par contre j’ai été moins rapide à esquiver le coup de poing de mon chef de centre ! »
Ils rirent au souvenir de ce pauvre Greg, tout déconfit quand on lui avait tout raconté. A sa décharge, il fallait dire que, dans le feu de l’action, personne n’avait pensé à lui expliquer que Lucille avait inventé l’histoire qu’elle avait racontée à Friart !
« Je suis beaucoup plus inquiète pour Jean-Luc, reprit l’infirmière. Depuis cette histoire il est l’ombre de lui-même.
- Oui, c’est préoccupant… Ca n’est pas encore officiel mais il compte donner sa démission à la fin de l’année.
- Mais pourquoi ? Il n’est pour rien dans le comportement de son fils !
- Il faut le comprendre. C’est un enfant qu’ils ont eu du mal à avoir et il avait placé tous ses espoirs en lui. Le voir devenir criminel est un terrible choc pour lui.
- A ce propos. Que vont devenir les pompiers qui ont pris part à cette cabale ?
- Et bien nous allons les renvoyer discrètement. Nous avons réussit à mener cette opération dans le secret et nous la conclurons ainsi. Il faut préserver l’honneur du service.
- Mais ils ont été arrêtés et seront jugés. Comment allez-vous garder le secret dans ces conditions ?
- Nous nous sommes arrangés avec la gendarmerie et le parquet. Tout le monde pense qu’on y arrivera. Par contre, je ne pourrais pas vous remercier officiellement comme j’aurais voulut le faire.
- Oh ne vous inquiétez pas pour cela, je n’ai fait que mon devoir.
- Vous avez fait beaucoup plus que çà, intervint la femme du colonel en regardant son petit.
- Oui. C’est pour cela que nous voulons, mon épouse et moi-même vous remercier officieusement. Nous allons vous confier quelque chose que vous serez la première à apprendre. »
Le couple se regarda en souriant et le colonel prit la main de sa femme.
« J’attends un petit frère ou une petite sœur pour Lucas. »
Lucille était touchée de cette confidence.
« Je suis vraiment très contente pour vous ! » s’exclama-t-elle.
Le couple se regarda à nouveau. Visiblement ils avaient quelque chose à ajouter. Cette fois, ce fut monsieur qui se lança.
« Nous aurions voulu vous demander si vous accepteriez d’être la marraine de cet enfant. »
La jeune femme écarquilla les yeux. C’était la dernière demande à laquelle elle s’attendait. Peut-être se sentaient-ils obligé de le faire. Elle voulut les mettre à l’aise.
« Mais maintenant que vous n’êtes plus poursuivis par Friart, vous n’avez pas envie de retourner dans le Nord ?
- Non, nous avons fait notre vie ici maintenant et Paul est Directeur de ce SDISS. Nous n’avons pas d’autre famille, donc aucune de raison de remonter.
- Donc si j’accepte votre proposition je ne pends la place de personne ?
- Non. Nous vous le proposons parce que nous voulons vraiment que ce soit vous. »
Lucille les regarda. Elle sentait vraiment qu’elle leur ferait de la peine en refusant. D’autre part, elle avait beaucoup de plaisir à accepter.
« Alors c’est d’accord ! » conclut-elle.
Madame Rimfart se leva et embrassa Lucille très spontanément. A son tour le colonel lui serra la main.
« Merci beaucoup ! Et au niveau du service nous serons nous souvenir de vos capacités.
- Oh, si vous pouviez oublier, çà m’arrangerez. Je doute que ma supérieure apprécierait de me voir renouveler ce genre de choses…
- Qui sait ma sœur, on ne sait jamais ! »
Et longtemps après que les Rimfart soient repartis, cette dernière phrase du Colonel lui trotta dans la tête.
« Seigneur, s’il te plait, fait que ma vie soit dorénavant monotone et ennuyeuse… »
Mais, apparemment, cela ne Lui plaisait pas…

Cependant, pendant quelque temps, la jeune femme put croire que sa prière avait été exaucée. Le temps s’écoula tranquillement entre les postulantes, la maison et quelques interventions on ne peut plus classiques. L’hiver peinait à s’installer et début décembre il faisait encore anormalement chaud. Sœur Marie-Yves n’arrêtait pas de pester.
« Ce temps est complètement fou ! répétait-elle à tout bout de champs. Il n’y a plus de saison ! »
Puis, petit à petit, les températures se firent plus basses.
Ce matin-là, c’était l’avant-veille de Noël. Le couvent était en effervescence car traditionnellement la messe de la veillée avait lieu chez les religieuses. Le moindre recoin avait été récuré et la chapelle était magnifiquement décorée.
Lucille avait toujours aimé ce temps de Noël. Mais elle ne savait pas à quel point celui-là allait être particulier… Cela commença tout simplement par la chute d’un flocon sur le nez de Sarah.
« Oh ! s’exclama-t-elle. Chic, il neige ! »
Elle était si contente qu’elle sautait partout. Maylis la regarda d’un air de commisération en marmonnant :
« Mais qu’elle est gamine celle-ci ! »
Toujours la plus jeune des postulantes avait de quoi se réjouir car, la température se maintenant assez basse, la neige tomba drue toute la journée et, le lendemain, il y en avait une sacrée couche. La circulation sur les routes se fit plus difficile et Greg dû demander à une équipe de rester de garde au centre. C’était nécessaire car il y avait pas mal d’interventions pour accompagner les personnes qui devaient absolument circuler comme le médecin ou les infirmiers libéraux.
Il neigea toute la veille de Noël et le temps ne se calma que vers la fin de l’après-midi. Ce fut alors que Greg appela. Lucille était alors avec la Mère pour régler les derniers détails de la veillée. Se doutant de la nature de l’appel, la jeune sœur actionna le haut-parleur.
« Lucille, il faudrait relever l’équipe qui à fait la journée. Comme c’est la veillée de Noël et que la circulation est difficile j’essaye de demander aux célibataires qui n’habitent pas trop loin du centre.
- Une minute, je demande. »
La jeune femme regarda la supérieure.
« Allez-y. De toute façon avec la neige il y aura peu de monde qui viendra. De plus il est normal de laisser les pères de famille passer Noël avec leurs enfants. Votre place est la-bas.
- C’est d’accord, reprit Lucille pour Greg.
- Bon amènes ton duvet. Vu l’état des routes, vous devrez passer la nuit au centre. »
Lucille regarda la Mère à nouveau qui acquiesça.
« C’est bon, j’y vais !
- Merci Lucille, fit Greg en raccrochant.
- La route est bloquée et la prairie impraticable en vélo, constata la Mère. Comment Allez-vous descendre ? »
Lucille la regarda avec un sourire entendu.
« Ah non ! s’exclama la supérieure. Il n’en est pas question ! N’y pensez même pas ! »

Lucille s’avança au bord de l’esplanade juste avant la prairie qui descendait vers Vic. Au bout d’une corde, elle traînait une vieille luge en bois qui datait du siècle dernier. Elle l’avait trouvé dans le grenier durant un des derniers nettoyages de printemps. A temps perdu elle l’avait réparée et lustrée dans le but de l’essayer dans un champs s’il neigeait. Une fois, pour faire râler sa supérieure, elle avait dit que, s’il neigeait beaucoup, elle irait au centre avec. La Mère avait lancé de hauts cris avant de s’apercevoir que Lucille plaisantait.
Mais, même si alors elle n’avait pas l’intention de mettre son idée à exécution, aujourd’hui cela semblait le seul moyen de descendre à Vic. La supérieure, elle-même avait finit par en convenir à contre-cœur.
« Vous allez me faire vieillir avant l’heure ! s’était-elle exclamé. Allez filez avant que je change d’avis… »
La jeune femme ne se le fit pas dire deux fois. Elle monta prendre quelques affaires dans sa chambre qu’elle mis dans un petit sac à dos. Elle prit aussi son sac de couchage puis elle se dirigea vers la sortie, après avoir sortit la luge de la remise. Elle s’installa dessus et s’élança dans la pente.
La descente fut moins drôle que ce qu’elle aurait pensé. Il était tombé cinquante centimètres de neige et la luge s’enfonçait dans la poudreuse. Elle avait donc du mal à prendre de la vitesse. Mais elle arriva quand même en bas sans tomber.
Arrivée au centre, elle retrouva Armand, Gilles et Jean-Luc. C’était la dernière garde du lieutenant dont la démission prenait effet le premier janvier. Il était le seul pompier marié, mais Lucille pensa qu’il ne voulait peut-être pas trop penser à son fils le jour de Noël.
Ils s’installèrent pour passer le réveillon ensemble. Ils avaient amené chacun un petit quelque chose : foie gras, champagne, saumon fumé, gâteau… Lucille posa son sac de couchage dans le bureau de Greg. Les autres dormiraient dans la grande salle.
Puis, Armand ayant emmené un jeu de carte, ils se mirent à faire une belote. Comme il n’était que dix-huit heures ils pensèrent avoir le temps de manger ensuite. Mal leur en prit. Une demi-heure après leurs bips se mirent à sonner.
« Flutte, fit Armand. ma Mère qui était si fière de son gâteau !
- T’inquiète pas ! répondit Gilles. On l’appréciera mieux en rentrant. »
Ils étaient alors loin de se douter qu’ils n’y toucheraient jamais…

Le VSAV avançait difficilement malgré les chaînes dont Gilles l’avait équipé dans l’après-midi. Ils venaient de s’engager dans une petite route qui n’avait pas été du toute déneigée.
« Je ne sais pas si on va pouvoir continuer longtemps, fit Gilles au bout d’un moment.
- Va le plus loin possible et on finira à pied, répondit Jean-Luc. »
Il avait été mutique toute la soirée et n’avait recommencé à dire quelques mots qu’au début de l’intervention. Lucille distinguait à peine la route. Entre la neige et la nuit elle se demandait comment Gilles arrivait à la suivre. Quand elle en fit la remarque il se mit à rire.
« C’est facile, je vise entre la falaise et le ravin ! »
Après avoir vainement essayé de jauger la profondeur du-dit ravin, la jeune femme eut un sourire crispé. Cinq minutes après ils virent une lumière en contre-bas.
« C’est ici ! annonça le conducteur. Mais si je descends avec le VSAV, il ne remontera jamais une pente pareille.
- C’est pas grave. Gare-toi le mieux possible et on va descendre à pied. Allez dépêchons-nous ! »
Ils prirent leurs sacs et descendirent de l’ambulance.
« On prend les radios portatives. Je vais demander une fréquence tactique au CODIS. »
Deux minutes après Jean-Luc revint.
« Fréquence huit. »
Jean-Luc et Armand réglèrent les deux radios sur le canal huit.
« En avant maintenant ! »
Ils s’enfonçaient dans la neige jusqu’à mi-cuisse et la progression fut difficile. Pourtant il fallait qu’ils fassent vite car quand on est appelé pour un accouchement, il ne faut pas traîner plus que nécessaire. Dans des conditions comme celles là, c’était toujours un peu stressant d’être isolé du reste du monde. Mais, ce qui était rassurant dans ce cas-là c’était qu’apparemment un médecin était sur place. Ils n’étaient appelés que pour le seconder et apporter du matériel.
Ils mirent dix minutes à franchir les cinq cents mètres qui les séparaient de la maison et arrivèrent trempés. Ils furent accueillis avec un tel soulagement que les pompiers furent étonnés. Mais ce n’était pas la dernière surprise de la soirée.
Quand ils rentrèrent dans la chambre ils virent la future maman qui avait l’air assez fatiguée. Son mari en avait les larmes aux yeux.
« Que je suis content de vous voir. Je ne sais plus quoi faire. »
Lucille pressenti une catastrophe à venir.
« Où est le médecin ?
- On l’a appelé il y a une heure mais il n’est toujours pas là. »
L’infirmière avala sa salive avec difficulté. Un accouchement sans médecin…
« Ne vous inquiétez pas, intervint Jean-Luc, nous avons une infirmière avec nous. Elle va s’occuper de tout. »
Il en avait de bonnes Jean-Luc ! Elle s’efforça pourtant de prendre un air assuré.
« Oui, j’ai travaillé en maternité. »
Elle omit juste de dire que c’était il y a déjà treize ans pour un simple stage d’un mois quand elle était à l’école d’infirmière. Pour se donner une contenance, elle fouilla dans son sac à la recherche de ses protocoles.
Elle sortit ensuite la grille de Malinas. En se renseignant sur le temps depuis le début du travail, la durée des contractions et leur espacement elle pourrait évaluer le temps qu’il restait avant l’accouchement. Elle obtint un chiffre élevé et quand elle le reporta dans les résultats elle obtint : accouchement imminent… Elle n’avait plus le choix, il fallait assumer.
Elle avait entendu dire que si çà se passait bien, il suffisait de laisser faire. Elle prit le kit accouchement dans le sac, mit la tunique, les gants et rangea sur une table le reste du matériel. Puis elle s’employa à faire connaissance avec la future maman.
« Comment vous appelez-vous ?
- Emilie, répondit-elle un peu essoufflée.
- Bon, Emilie vous allez m’écouter et dans quelques minutes vous allez serrer votre bébé dans vos bras. Ce sera un garçon ou une fille ?
- On ne sait pas. Nous n’avons pas voulut savoir et… »
Elle fut coupée par une contraction qui fut longue et efficace.
Lucille laissa les autres prendre la tension qui était bonne puis elle perfusa Emilie au cas où il y aurait des complications. Quelques minutes passèrent entrecoupées de contractions. Les futurs parents commençaient à se détendre. Gilles et Armand s’occupaient du futur père, pendant que Jean-Luc et Lucille géraient l’accouchement.
« Ca y est ! fit soudain Lucille. Je vois la tête ! A la prochaine contraction vous poussez à fond ! »
La contraction arriva vite et Lucille retira le bébé.
« Il ne pleure pas ! s’exclama la maman. »
Pendant quelques instants il resta inerte, puis poussa un cri. Le premier d’une nouvelle vie. Lucille se hâta de le couvrir avec un petit bonnet et des chaussettes en jersey.
« Monsieur, appela-t-elle ensuite. Vous pouvez venir !
- Est-ce qu’il va bien ? demanda le papa avec angoisse.
- Oui, répondit Lucille, elle va bien !
- Elle ? C’est…
- Une merveilleuse petite fille oui… »
Après avoir coupé le cordon ombilical, elle remit la petite dans les bras de sa mère puis, ils s’éclipsèrent dans la salle à manger pour laisser les parents profiter de ces premiers instants magiques avec leur enfant. Les pompiers les regardaient en silence savourant ce beau moment. Lucille regarda sa montre.
« Il est minuit ! dit-elle doucement. Joyeux Noël ! »
Il s’embrassèrent avec émotion. Ils n’auraient jamais imaginé passer un tel moment ! Un bébé pour Noël que pouvait-on imaginer de mieux !
Quand elle se retourna vers Jean-Luc, Lucille s’aperçut qu’il avait les larmes aux yeux. Réalisant qu’elle s’en était rendu compte il partit dans la cuisine. Avec la fatigue et l’émotion, la tension nerveuse et la peine qu’il avait accumulées étaient en train de le submerger.
Il était difficile pour la jeune femme de savoir ce qu’il fallait faire. Cet homme était en pleine détresse et ça la gênait de le laisser seul endurer cela. Mais, d’un autre coté, il voulait sûrement rester seul. Elle décida de proposer sa présence sans insister et s’approcha doucement de lui, sans rien dire.
« Tu sais, commença-t-il, c’est par une nuit comme celle-là que Louis est venu au monde. On était si content. Au dire des médecins c’était miraculeux que l’on ait pu l’avoir. Tu l’aurais vu petit, un vrai petit ange… Mais qu’est-ce qu’on a manqué avec lui ?… » finit-il la voix brisée par l’émotion.
Lucille était émue de voir un homme qui semblait ordinairement si dur, pleurer sur son enfant. Elle lui mit une main sur l’épaule pour lui signifier qu’elle était avec lui. Il se retourna et la serra dans ses bras avec émotion.
« Merci d’être là, put-il articuler. Pardon… Pardon pour tout ce que j’ai pu te dire… »
La sonnette de la porte les fit sursauter. Lucille alla à la rencontre d’un homme qui rentrait, couvert de neige. C’était le médecin.
« J’ai fait aussi vite que possible, comment va-t-elle ? »
La jeune femme sourit et tendit le bras vers la chambre où l’on voyait la petite famille toute à sa joie.
« J’arrive un peu tard à ce que je vois » dit-il en entrant dans la pièce.
Il ausculta la maman et le bébé. Tout le monde était en parfaite santé.
« Beau travail ! dit-il aux pompiers. Je pense qu’il est inutile de les transférer à l’hôpital. Avec ce temps ce serait plus dangereux qu’autre chose.
- Oui, confirma Jean-Luc qui en avait profité pour se reprendre. Ca me fait penser que je vais demander au CODIS si on ne peut pas finir la nuit ici. Entre la nuit et la neige, je ne sens pas vraiment le retour. »
En attendant Lucille repartit voir le jeune couple.
« Tout va bien ?
- Oui merci, répondit Emilie. Mon mari et moi avons décidé de changer le prénom que nous avions choisi. Nous avions pensé l’appeler Clara, mais nous avons trouvé mieux.
- Ah bon ?
- Oui, nous avons choisi de l’appeler Lucille, comme celle qui a aidé à la mettre au monde. »
La jeune femme resta la bouche ouverte, ce qui fit rire les jeunes parents. Elle n’eut pas le temps de réagir plus avant car Jean-Luc lui fit signe de venir.
« Qu’est-ce qu’il y a ?
- Il faut qu’on reparte. Le CODIS préfère qu’on soit prêt à répondre s’il y a une autre urgence. »
Lucille fit la grimace. L’idée d’une grimpette dans la neige et le froid ne lui disait rien du tout.
« Moi non plus ça ne m’amuse pas mais il faut y aller. »
Ils prirent donc congés du jeune couple et du médecin, et entamèrent la montée. Le temps s’était nettement réchauffé par rapport au début de soirée et la neige était devenu très molle. Ils gravirent difficilement le chemin et une coulée de neige les obligea à un petit détour. Ils récupérèrent la route cent mètres derrière le VSAV.
« On va suivre la falaise, proposa Jean-Luc, de cette manière on ne risque pas de dévier. »
Ils suivirent la paroi pendant une cinquantaine de mètres. Ce n’était pas facile parce, qu’avec le vent, la neige s’était accumulée à cet endroit. Lucille qui était plus petite que les autres en avait jusqu'à la taille et avançait péniblement. Ils étaient arrivés au niveau d’une anfractuosité de la falaise qui formait une petite grotte.
« Tu veux qu’on s’arrête un peu ? proposa Jean-Luc à la jeune femme.
- On est bientôt arrivés, fit Lucille un peu essoufflée. Je pense que je vais y arriver.
- Arrêtons-nous quand même une minute. On n’est pas à la pièce !
- Ecoutez ! fit soudain Armand. Qu’est-ce que c’est ? »
Ils tendirent l’oreille. En effet un bruit sourd se faisait entendre, lointain d’abord, puis se rapprochant. Un peu de neige leur tomba sur la tête.
« M… s’exclama Jean-Luc. Une avalanche ! A l’abri, vite ! »
Lucille bloquée par le poids la neige avait du mal a finir les deux mètres qui la séparaient de la grotte. Soudain elle sentit un grand souffle derrière elle qui la projeta contre le sol de la cavité. Sa tête tapa violemment par terre et elle perdit connaissance.

( à suivre ...)











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Chapitre 18

Publié le 01/10/2007 à 12:00 par lesromansdelara
Chapitre 18

Piége


Lucille avançait vers la salle des fêtes de Vic avec une allure qu’elle voulait la plus naturelle possible. Elle était habillée avec la jupe et le chemisier bleu ciel réglementaires pour les cérémonies officielles. Avec la fouragerre autour du bras et les galons sur les épaules elle était très élégante.
En temps normal, elle aimait bien se balader dans cette tenue, mais aujourd’hui elle avait un peu la tête ailleurs. Le micro qui lui avait été prêté par la gendarmerie était caché sous son chemisier. Greg l’avait appelée dans l’après-midi pour lui indiquer les derniers détails. Personne ne savait à quel moment de la soirée elle allait être contactée. Il était donc impératif qu’elle reste dans la salle et qu’elle ne sorte qu’au moment où la bande le déciderait. En outre, il fallait faire comme si de rien n'était, donc ne pas se jeter de coup d’œil et ne pas se parler plus que d’habitude.
C’était avec toutes ces consignes dans la tête qu’elle entra dans la salle des fêtes. Elle salua tout le monde et alla se servir à boire au buffet. Puis elle alla tranquillement discuter avec le premier groupe venu tout en mangeant des petits fours. Dix minutes après, elle vit du coin de l’œil le colonel et sa femme arriver. Ils furent suivis de prés par le représentant de la gendarmerie. Greg se déplaça pour les accueillir. Il était temps de faire un essaie radio. Elle plaça alors la phrase convenue dans la conversation :
« En tout cas, on a de la chance, la nuit est chaude. »
La conversation s’engagea donc sur le terrain de la météo et Lucille sous prétexte de finir son verre jeta un rapide coup d’œil au Colonel. Celui-ci se passa la main sur la joue. C’était bon elle était reçue cinq sur cinq. S’il avait mis sa main dans le dos, elle aurait du s’absenter aux toilettes où l’attendait quelqu’un pour faire des réglages.
Tous les officiels étant là, Armand qui était le président de l’amicale des sapeurs pompiers de Vic, les rassembla sur l’estrade et les discours commencèrent : celui du Conseiller général, du Maire de la commune, du Colonel du chef de centre… Tout le monde écoutait poliment, en priant pour que ça finisse vite !
Puis vinrent les remises de diplômes pour ceux qui avaient fait des formations et la remise des grades pour ceux qui en changeaient. Ensuite, normalement venait le repas, mais à la grande surprise de la jeune femme, le Colonel reprit la parole :
« Je sais que vous avez hâte de vous mettre à table, mais je tenais ce soir à remercier officiellement deux pompiers de votre centre, en leur donnant la médaille d’or du mérite. »
Un murmure de surprise passa dans les rangs. Cette distinction n’était donnée que rarement, et uniquement pour des cas d’actes de courage en intervention.
« Tout d’abord j’appelle le Sapeur première classe Gilles Dufour. »
Gilles devint tout pâle de surprise et monta sur la scène sous des tonnerres d’applaudissements.
« Sapeur Dufour, dans la nuit du vingt au vingt et un juin, vous avez contribué, par votre sang froid et votre maîtrise du volant, à sauver la vie de vos trois coéquipiers qui étaient avec vous dans un VSAV dont les freins ne répondaient plus. Pour cet acte de bravoure, je vous octroie, sur la demande votre chef de centre, la médaille d’or du mérite. »
Le colonel lui épingla la médaille et tout le monde applaudit de bon cœur. Lucille se sentit saisie par le bras. C’était Gérard qui l’entraînait vers l’estrade alors que Florian serrait déjà Gilles dans ses bras. L’équipe du VSAV de ce soir-là était au complet pour remercier le conducteur sans qui tout aurait pu très mal se terminer. Gilles en avait les larmes aux yeux.
Il allait redescendre quand il fut arrêté par Greg.
« Attendez, je n’en ais pas fini avec vous ! rajouta le colonel. Par votre sens de l’à propos vous avez sauvé la vie de vos camarades. Je vous pense capable de gérer une équipe d’intervention. C’est pourquoi, j’ai la grande joie de vous nommer au grade de Caporal. »
Le chef de centre se chargea de lui enlever ses galons de première classe pour lui mettre les épaulettes de caporal. Lucille était vraiment ravie pour lui. C’était un garçon très effacé et c’était bien qu’un hommage lui soit rendu devant tout le monde.
« Je voudrais à présent donner également une distinction à un autre pompier de votre centre qui a également contribué à sauver une vie en intervention. Je n’ai pas à l’appeler car elle est déjà sur cette estrade : Infirmière Lucille Vallan. »
La jeune femme s’arrêta, totalement interdite. Elle regarda tour à tour Greg qui affichait un grand sourire et Jean-Luc qui se figea brutalement.
« Infirmière Vallan, au cours de la nuit du 11 au 12 juillet, vous avez, dans le cadre de votre mission de soutient sanitaire sur un feu de grange, effectué le sauvetage du Major Tribou qui avait fait une chute dans une maison en feu. Pour cet acte de bravoure, je vous octroie, à la demande de votre chef de centre et du Major Tribou, la médaille d’or du mérite. »
Les applaudissements fusèrent à nouveau mais, cette fois le Colonel ne semblait pas avoir la médaille avec lui.
« Quelqu’un tenait à vous la remettre en main propre » expliqua-t-il. En se retournant Lucille aperçut René qui avançait sur des béquilles, soutenu par sa femme et son fils. Derrière, suivaient les trois petits-enfants du Major avec leur mère.
Il lui agrafa la médaille et :
« Depuis le temps que je dis que tu mérite une médaille je voulais te la donner moi-même ! »
La salle s’esclaffa et, quand la femme du Major pris le micro un silence religieux se fit.
« René et moi-même sommes mariés depuis trente-cinq ans. Si tu n’avais pas été là ce soir là, il ne serait plus des nôtres aujourd’hui. Merci de lui avoir permis de rentrer à la maison… » ajouta-t-elle la voix perdue dans un sanglot et elle embrassa la jeune sœur sous un feu nourri d’applaudissements.
L’émotion étreignait la salle et même les plus endurci avaient du mal la contenir.
« Nous tenons aussi, ajouta le Colonel, à marquer l’occasion en vous donnant le grade d’infirmière en chef. »
Une fois de plus Greg s’occupa des galons. Soudain alors que le silence se faisait pour laisser le Colonel reprendre, la plus jeune des petites-filles de René s’élança spontanément dans les bras de Lucille :
« Merci d’avoir sauvé mon Papi ! » hurla-t-elle à tue-tête.
Et la salle partit d’un éclat de rire général tout en écrasant une petite larme.

Lucille, assise à côté de René et de sa famille, avait passé un très bon moment. La soirée avançait. Le repas était en train de se terminer et l’orchestre commençait à jouer pour permettre à ceux qui le voulaient de danser. Elle finissait par espérer que, finalement, rien d’autre ne se passerait quand elle sentit qu’on lui tapait sur l’épaule.
« Excusez-moi de vous déranger… »
C’était le pompier qui servait de chauffeur au colonel.
« Il y a quelqu’un qui ne se sent pas bien dehors. Est-ce que vous pouvez venir voir ? »
L’infirmière acquiesça et se leva en souriant.
« Je reviens dans une minute ! » indiqua-t-elle à René d’un ton badin.
Elle suivit le pompier tout en se demandant si quelqu’un n’était pas réellement malade. En effet le fait que ce soit le chauffeur du colonel qui l’interpellait la chiffonnait. S’il était dans le coup, il aurait eu vingt fois l’occasion, durant le trajet, de dévier sa route et d’enlever le colonel sans problème et sans impliquer personne d’autre. Pourquoi prendrait-il le risque de le faire au milieu d’une fête avec tout ce que cela impliquait d’impondérables ?
En tous cas elle le suivit sans faire d’histoires et, arrivée sur le parking ils contournèrent la salle. Ensuite selon leur plan, ils devaient la maîtriser et faire venir le colonel. Les gendarmes étaient postés tout autour, invisibles, même pour Lucille. Au début, tout se déroula comme prévu.
Elle se retrouva au milieu d’un groupe de six pompiers qu’elle ne connaissait pas.
« Lequel d’entre vous est-il malade ? demanda-t-elle innocemment. »
Les gars se regardèrent en ricanant.
« Nous allons vous demander de nous suivre » fit un grand type en faisant signe à Lucille de se diriger vers une voiture garée non loin de là. Les autres resserrèrent le cercle autour de la jeune femme. Ca, par contre ce n’était pas prévu… Il fallait à tout prix rester sur place car tout le dispositif était anticipé autour du fait que le piège était monté sur le lieu de la salle des fêtes. Un changement de lieu se révèlerait catastrophique.
« Je crois qu’il y a un malentendu… esquissa-t-elle.
- Non, je ne crois pas » fit le grand gars en s’approchant.
Deux gars lui saisirent les bras pendant qu’il mis une main sous son chemisier.
« Eh ! Mais ne me touchez pas, protesta violemment la jeune femme.
- Restez tranquille ! ordonna le pompier en saisissant la mâchoire de Lucille dans une de ses mains tout en continuant à fouiller de l’autre. Votre personne ne m’intéresse pas, ce qui m’importe… c’est ça ! » ajouta-t-il, en retirant le micro.
La jeune femme eut un moment d’affolement. Là le plan tournait vraiment à vaux l’eau ! Le groupe se mit à rire en voyant la tête de l’infirmière.
« C’est pas bien de vouloir nous rouler ! Et vous, ajouta-t-il dans le micro, je vous conseille de ne pas nous suivre si vous voulez la récupérer entière. Allez, on y va ! » ordonna-t-il.
Lucille tenta le tout pour le tout et essaya de se dégager. Mais, semblant avoir tout prévu, ils resserrèrent leur étreinte et lui appliquèrent un linge sur le nez et la bouche. Elle eut l’impression d’étouffer sous ce truc qui sentait horriblement mauvais, puis, rapidement un voile lui passa devant les yeux et elle perdit connaissance…

La fête commençait à battre son plein et il y avait beaucoup de monde sur la piste de danse. Lucille était sortie depuis dix minutes et le colonel commençait à trouver le temps long. Il avait été atterré de constater que Stéphane, son propre chauffeur, était dans le coup. Il suspectait certains membres de son entourage mais pas lui. Il lui faisait confiance et se félicitait d’avoir gardé un maximum d’informations secrètes, même pour lui. D’ailleurs, il avait le pressentiment que cela n’allait pas être sa première surprise de la soirée. Il ne savait pas à quel point il avait raison.
« Excusez-moi, est-ce que je pourrais vous parler un moment ? »
Stéphane était de retour.
« Oui, bien sur !
- Vous aussi, dit-il en désignant Greg. »
Ils eurent du mal à ne pas avoir une réaction de surprise. Normalement, le chef de centre ne devait pas être mis en cause. Mais, pour ne pas se trahir, ils durent suivre, sans rien dire.
Quand ils furent sorti, Stéphane se retourna :
« Vous reconnaissez cela ? demanda-t-il en montrant une petite croix en métal aux deux hommes.
- Oui, fit Greg, c’est à Lucille.
- Si vous voulez la revoir vivante je vous conseille de nous suivre sans histoire et de me donner vos micros.
- Mais quels micros ? Je ne vous suis pas !
- Ne faites pas l’innocent mon colonel et ne perdons pas de temps, dans l’intérêt de la jeune femme… allez ! » ordonna-t-il en tendant la main vers les poitrines des deux hommes. Ils retirèrent leurs micros à contre cœur.
« Maintenant suivez-moi ! Si vous tentez quoi que ce soit la fille est morte ! »
Ils montèrent dans une voiture, qui démarra sans bruit.

« C’est pas bien de vouloir nous rouler ! Et vous, je vous conseille de ne pas nous suivre si vous voulez la récupérer vivante. Allez, on y va ! »
Un grand silence régnait dans le PC de commandement de la gendarmerie. Le commandant Orlando qui commandait l’opération avait été appelé d’urgence. Il avait quitté le repas juste à temps pour entendre l’enlèvement du colonel et du lieutenant. Il s’était arrangé pour qu’une équipe mobile les suive. Mais elle était partie un peu tard et il fallait espérer qu’elle les rattrape vite. En attendant, il écoutait l’enregistrement de ce qui c’était passé entre Lucille et les autres.
Tout le monde le regardait, un peu atterré avec le sentiment de s’être fait rouler dans la farine. Le piège avait été éventé et il y avait beaucoup de chance que ça tourne mal. Bizarrement, le seul à garder un petit sourire était le commandant. Il regarda intensément ses hommes.
« S’ils croient qu’ils nous ont semé, c’est qu’ils ne nous connaissent pas ! »

Greg avait pris le volant et était guidé par Stéphane qui était monté à l’arrière avec le colonel. Ils roulèrent pendant une heure en faisant des tours et des détours pour être sur de ne pas être suivis. Quand ils s’arrêtèrent en bordure d’un champs entouré d’une haie, ils n’étaient finalement qu’à une dizaine de kilomètres de Vic.
« On est où exactement ? demanda le Colonel.
- Prés de Trencal si je ne me trompe pas ? suggéra Greg.
- Vous avez le sens de l’orientation, lieutenant… Allez descendez et pas de blagues.
- Où est Mademoiselle Vallan ? demanda la Colonel. Nous voulons la voir sinon nous ne faisons pas un pas de plus !
- Je crois que vous n’êtes pas en position de nous donner des ordres ! Mais, pour vous prouver que nous ne sommes pas mauvais garçons, nous allons vous donner satisfaction. »
Ils contournèrent la haie et se retrouvèrent dans un champ, brusquement éclairé par des projecteurs dirigés dans leur direction. Ils étaient aveuglés et ne distinguaient qu’une forme allongée prés d’un arbre.
« Lucille ! s’exclama Greg en se précipitant.
- Qu’est-ce que vous lui avez fait ? demanda le Colonel.
- Rien de grave, juste un peu de chloroforme. Elle va juste se réveiller avec la gueule de bois ».
Pendant que Greg essayait de ranimer Lucille, le Colonel scrutait les environs. Ses yeux commençaient à s’habituer à la lumière et il lui semblait voir du monde bouger dans les alentours.
« Oui, mon Colonel, nous sommes nombreux, très nombreux…
- Et malins, à ce que je vois… Comment vous avez su pour les micros ?
- Par d’autres micros : le SDISS et tous les autres centres du département en sont truffés. »
Depuis le début de la soirée le colonel avait le sentiment que les choses ne se déroulaient pas exactement comme ils l’avaient prévus. Pour quelque chose d’organisé par vengeance par des pompiers déçus, les évènements prenaient une tournure un peu trop disproportionnée. Le doute qui l’étreignait devenait insupportable, il fallait qu’il en ait le cœur net.
« Des micros partout ? Comment avez-vous eu les moyens matériels de faire cela ?
- On a été sponsorisé » plaisanta Stéphane.
Pendant ce temps, Lucille revenait progressivement à elle.
« Comment tu te sens ? demanda Greg.
- Un peu vaseuse mais ça va… Qu’est-ce que tu fais là ?
- J’ai été invité aussi, figure-toi ! »
La conversation entre le colonel et son chauffeur continuait.
« Mais vous n’allez pas me dire que tous ces gars qui sont là agissent par vengeance ?
- Le noyau dur si… D’autres comme moi ont accepté une petite rétribution.
- Ne me faites pas croire que vous trahissez tous vos principes pour une liasse de billet et un peu de ressentiment ?
- Ne sous-estimez pas la force de la vengeance, Rimfart. »
Tout le monde tourna les yeux vers l’endroit d’où venait cette nouvelle voix. Une silhouette se détacha en contre jour et se précisa au fur et à mesure que l’homme avançait.
« Friart ! fit le Colonel. J’aurais du m’en douter.
- Vous connaissez cet homme ? demanda Lucille qui avait rejoint le groupe avec Greg.
- Oui, nous nous sommes rencontrés il y a longtemps…
- Vous avez fait du chemin depuis… Colonel… il fallait quand même le faire. Donner une promotion à quelqu’un qui a laissé un jeune garçon mourir sous ses yeux sans rien faire… »
Lucille et Greg les regardaient avec surprise. Qu’est-ce que tout cela venait faire là-dedans ?
« Mais de quoi parlez-vous ? s’étonna le lieutenant.
- Alors Rimfart ? Vous ne leur racontez pas ?
- OK, ne vous énervez pas, j’y vais. Avant d’être nommé directeur de ce département, j’ai fait ma carrière professionnelle dans un département du Nord. J’ai été nommé dans une grande ville et il y a eu des bagarres à répétitions la nuit. Un chef important de la pègre avait trouvé la mort et la lutte était vive pour la répartition des zones d’influence.
Une nuit, les violences avaient atteint leur apogée. De nombreux véhicules avaient été appelés car il y avait pas mal de blessés.
- Et parmi eux, mon frère ! Vous vous souvenez Rimfart ? Un gamin de quinze ans ! Il avait pris un pavé sur la tête et était par terre, inconscient. Il avait besoins de soins et vous avez arrêté les hommes qui voulaient intervenir. Vous l’avez laissé mourir !
- Mais souvenez-vous comme c’était difficile ! Les pierres tombaient drues et la bagarre faisait rage. Les gars devaient aller chercher les victimes au milieu de la mêlée jusqu’au moment où un pompier a été blessé. Mon devoir était de protéger mes équipes ! J’ai alors donné l’ordre aux gars d’attendre que les CRS régulent un peu la situation avant d’y aller car c’était vraiment trop dangereux. »
Le colonel s’arrêta un moment. Il était évident que cette vieille histoire devait le hanter.
« Trop dangereux… et moi je n’y étais pas à le voir mourir ? J’ai repéré qui vous étiez et j’ai pensé qu’où que vous alliez et quoi que vous fassiez, je ne vous lâcherais plus ! J’ai voulu que votre vie devienne un enfer !
- Pour l’enfer vous avez réussi ! Un jour, j’ai commencé à recevoir des lettres de menace, faisant allusion aux évènements de la nuit d’émeute. Puis, ma femme a été victime d’ « accidents » plus ou moins dangereux.
- Et la police n’a rien fait ? s’étonna Lucille.
- Elle a essayé mais ce que je ne savais pas c’est que le gamin que j’avais rencontré ce soir-là était en train de devenir petit à petit un des chefs les plus influents de la pègre locale. La police n’a rien pu faire face à des bandes si organisées. J’ai du partir pour protéger ma famille et quitter la zone d’influence de mon ennemi. Je suis arrivé ensuite dans ce département.
- Et oui ! Sauf que ce que vous ne savez pas c’est que vous ne pouviez pas m’échapper en changeant seulement de lieu ! Nous avons un faisceau de relation qui va au-delà de ce que vous pouvez imaginer ! Nous vous avons retrouvé et j’ai décidé de passer à la vitesse supérieure et d’agir différemment. Un homme de confiance est entré dans un de vos centres de secours et s’est arrangé pour pourrir l’ambiance. Il s’est débrouillé pour contacter les mécontents et les tester en organisant les sabotages. Nous nous sommes assurés qu’ils iraient jusqu’au bout.
- Sauf que vous avez fait une erreur ! fit le colonel. L’un d’eux nous a prévenu !
- Nous le savons et nous avons un châtiment réservé aux traîtres. C’est pourquoi nous attendons avant de vous régler votre compte. Nous ne sommes pas au complet…
- Ecoutez, que vous vouliez vous venger de moi, je peux le concevoir. Mais laissez partir les autres. Ils n’ont rien à voir avec tout cela !
- Sauf que je ne peux pas ! D’abord ils sont des témoins gênants et puis j’ai voulu faire plaisir à une recrue prometteuse qui me demandait de les associer à la petite fête que j’ai préparée pour vous. »
Lucille, qui était un peu embrumée par le chloroforme au début de la conversation, commençait à récupérer un peu sa vivacité d’esprit.
« Cette fameuse recrue c’est Jean-Luc Monvalent, n’est-ce pas ? »
Tout le monde la regarda avec surprise.
« Bien ! Comment avez-vous déduit cela ?
- A chaque fois qu’il y avait un sabotage il était le seul à pouvoir le faire ! »
Et elle raconta l’ensemble de ses déductions à partir des faits qu’elle avait constatés.
- Je suis impressionné ! En fait vous n’êtes pas loin de la vérité ! »
Ils furent interrompus par un bruit de moteur.
« Ah ! Voilà notre autre invité, ce traître à notre cause. »
Lucille tendit le cou pour apercevoir celui qui avait prévenu le Colonel. Ce qu’elle vit la laissa sans voix.
Un homme s’avançait, les bras attachés et menacé par une arme. C’était Jean-Luc Barreau !
Lucille regarda le truand avec surprise.
« Eh oui Mademoiselle ! c’est lui qui nous a trahi ! Nous avions compté sur sa haine de sa hiérarchie, renforcée par le renvoie de son fils. Mais, bêtement, c’est un homme d’honneur et intègre en plus ! Nous n’avons pas pu le corrompre.
- Jamais vous ne pousserez un Barreau à faire quelque chose de malhonnête !
- Ah tiens ! Ca me fait penser qu’il faut que je vous présente un garçon prometteur que je pense prendre sous mon aile pour mes affaires à venir. Il a vraiment des dispositions pour le crime et, en plus, il est intelligent, ce qui ne gâte rien. C’est lui qui vous a invité lieutenant et vous aussi ma sœur. Vous allez pouvoir le remercier. Allez viens ! »
Une autre silhouette se détacha et entra dans la lumière. Jean-Luc poussa un cri de détresse. Louis, son fils était là debout devant eux les toisant d’un regard narquois.
« Ca n’est pas finit, une dernière personne manque à l’appel. J’ai décidé, mon colonel, que cette nuit vous alliez mourir de la même façon que vous avez laissé crever mon frère ! Comme un chien… Mais ce n’était pas assez. Je veux que vous ressentiez la douleur que j’ai ressentie quand il est mort. Avez-vous déjà vu quelqu’un qui vous est cher souffrir et mourir sous vos yeux ? Non ? Et bien nous allons arranger çà… Gilbert, emmène-le ! »
Un gars à l’air peu fréquentable arriva tenant dans ses bras un petit garçon, le visage barbouillé de larmes. Quand il vit le Colonel l’enfant se mit à appeler :
« Papa, Papa !
- Lucas ! Non… Laissez-le partir, il n’a que quatre ans ! N’aie pas peur Lucas, papa est là !» Et le Colonel se rua sur Gilbert, vite arrêté par une demi-douzaines de costauds. Le truand prit un air féroce.
« Et maintenant que la fête commence ! »


( à suivre ...)
























chapitre 16 et 17

Publié le 23/09/2007 à 12:00 par lesromansdelara
Chapitre 16

Lucille s’emporte


Il avait fallu un peu de temps à Lucille pour digérer les évènements de ces derniers jours. D’ailleurs, à chaque fois qu’elle y pensait, il lui semblait qu’elle rêvait et qu’elle allait se réveiller. Elle avait tourné et retourné tout cela dans sa tête et n’arrivait décidément pas à trouver une explication rationelle. Sarah n’avait pas pu savoir que l’arc-en-ciel était un signe entre Gertrude et elle. Personne d’autre n’était au courant, même pas la Mère.
Elle avait reparlé de tout cela avec la supérieure qui en avait déduit que la postulante avait vraiment un don. Apparemment, dans sa recherche pour savoir ce que c’était et d’où cela venait, Sarah s’était fait aider d’un prêtre à l’adolescence. Il lui avait dit de confier tout cela à Dieu et de lui demander de lui ôter ce don s’il ne venait pas de Lui. Mais il lui était resté.
La supérieure en avait déduit que si cela venait de Dieu, comme Lucille était chargée de la diriger, elle était sûrement la plus à même d’aider la postulante à décrypter ces visions et, peut-être à les maîtriser. Quand elle entendit cela, l’infirmière ouvrit de grands yeux et demanda immédiatement à être déchargée des postulantes. Elle ne se sentait pas du tout à la hauteur de la tache.
« Voyons, un peu de foi ! Si Dieu demande cela de vous, Il vous en donnera les moyens ! »
Sur cette bonne parole, Lucille céda en maugréant quelque chose que Mère Jeanne ne comprit pas très bien mais qui devait s’apparenter à :
« Elle est tombée sur la tête oui… »


L’après-midi même, la jeune femme fit un tour à l’hôpital, prendre des nouvelles de René. Il avait été opéré dans la matinée, d’une double fracture du tibia et du péroné. Sa femme était auprès de lui et Lucille ne rentra dans la chambre pour ne pas le fatiguer. Elle se dit qu’elle reviendrait ensuite.
Comme elle rentrait au couvent, elle croisa Yves Darrube qui venait parler avec la Mère.
« Oh, Yves ! Vous avez une minute ?
- Euh oui…
- Il faudrait que je vous demande un avis, est-ce que vous pourriez m’attendre une seconde ?
- Bien sur ! »
Et Lucille fonça dans sa chambre pour aller chercher le bout de corde qu’elle avait ramené du centre.
« Si je vous montre cela, à quoi ça vous fait penser ? » dit-elle en le donnant à Yves. Il le regarda et leva les yeux, surpris :
« Mon Dieu ! Il y avait quelqu’un au bout de cette corde ?
- Oui, justement. Il est à l’hôpital avec une double fracture !
- Il a eu de la chance ! En tout cas, c’est la première fois que fois une corde sectionnée comme de cette manière. C’est habile, vraiment très habile…
- Comment ça, habile ?
- Oui, habillement sectionnée.
- Vous voulez dire…
- …que cette corde a été tranchée volontairement, oui ! »
La jeune femme mit un peu de temps à assimiler la nouvelle.
« Vous êtes sur ?
- Oui, regardez comme elle est coupée nette sur le milieu. Seule une lame peut faire cela.
- Mais, quand la personne qui est tombée a mis son harnais elle n’était pas coupée, voyons ! Ensuite il était perché sur un toit et il pensait à autre chose qu’à trancher sa corde, croyez-moi !
- Sauf que, vu la façon dont elle est coupée, votre corde avait l’air intact. Regardez. Une corde comme celle-là est composée de l’âme, le cœur si vous voulez, et d’une enveloppe tissée. Ce qui fait la résistance c’est l’âme. La personne s’est arrangée pour couper l’âme sans endommager l’enveloppe. Ni vu, ni connu. La corde a l’air intact, mais au moindre choc…
- …elle casse, compléta Lucille l’air songeur.
- Oui, et là c’est manifestement ce qui s’est passé, vu l’état de l’enveloppe toute effilochée. Un choc a du la faire céder. »
La jeune femme revit René chuter et la corde se tendre brusquement.
« Dites-moi une dernière chose. Est-ce qu’il y a un moyen de se rendre compte qu’une corde est dans cet état puisque ce n’est pas visible a priori ?
- Tout à fait ! A chaque fois qu’on la range, on fait une boucle avec la corde et on la fait glisser entièrement dans les mains, comme cela. Si l’âme a cédé, la corde, au lieu de faire une boucle, fait un angle pointu. »
Lucille se souvint avoir vu faire cette vérification à ses collègues. Si elle ne se trompait pas, ils la faisaient tous les dimanches. Il fallait qu’elle sache maintenant qui l’avait faite dimanche dernier. Elle pourrait alors essayer d’interroger la personne pour voir si elle avait décelé quelque chose. Mais il fallait qu’elle fasse attention car c’était peut-être ce pompier qui avait sectionné la corde.
Elle remercia Yves et descendit au centre de secours. Là elle regarda le registre de vérification du FPTL. Chaque détail était noté, coché et signé. Elle suivit la colonne. Lot de sauvetage : Armand. Elle l’appela immédiatement sur son portable et lui demanda s’il avait vu quelque chose de particulier en vérifiant le lot de sauvetage.
« Je n’ai pas tout vérifié. Il ne me manquait plus que les cordes quand Greg m’a appelé signer un papier. Pendant ce temps, Jean-Luc a fini le travail. »
Elle le remercia et raccrocha. Jean-Luc, encore… A chaque fois qu’il y avait quelque chose qui clochait, elle tombait sur lui ! En tous cas, elle avait assez de présomptions pour aller voir Greg. Il faudrait qu’il bouge maintenant et qu’il arrête de se mettre des œillères ! Sinon quelqu’un allait finir par y rester.
Elle se mit en route sans attendre. Greg Rimfart avait une exploitation agricole située à trois kilomètres de Vic. En s’arrêtant devant la maison, elle aperçut la femme du chef de centre qui se battait avec une tondeuse à gazon qui faisait un sacré boucan.
« …jour… Lu…lle, comm… va-tu ? Excu…moi, je n’arr…er.. euse.
- Quoi ? hurla Lucille.
- …tends … un …tant. »
La fermière éloigna l’engin. Le bruit du moteur s’estompa fortement.
« Ca fait du bien quand ça s’arrête ! » pensa l’infirmière.
« Excuses-moi, Lucille. Cet engin me rendra folle ! Elle ne veut plus s’arrêter… Je n’ai plus qu’à attendre qu’elle tombe en panne d’essence ! »
Elles se saluèrent en s’embrassant.
« Ce n’est pas grave, assura la jeune femme. Dis-moi, Greg n’est pas là ?
- Oh si ! Il est entrain de moissonner dans le champ là-bas ! »
En effet, la jeune sœur vit un tracteur au loin.
« Tu crois que je peux aller lui parler ? C’est assez urgent !
- Oh oui, je pense ! D’ailleurs, ça va bientôt être l’heure de lui apporter à manger. Tu pourrais le faire, en même temps ? Ca m’éviterais d’y aller, je suis un peu en retard pour soigner les bêtes !
- Oui, avec plaisir ! »
Deux minutes après, Lucille entrait dans le champ de blé. Greg, qui l’aperçut de loin, la salua de la main et lui fit signe d’aller dans une petite clairière où il y avait un arbre. Il arrêta son tracteur et descendit tout en sueur.
« Tu m’excuses si je ne te fais pas la bise mais je ne suis pas très présentable !
- C’est moi qui suis désolée de te déranger durant ton travail, mais il fallait que je te parle… Mais avant, prends ça, c’est la part de Viviane, fit la jeune femme en lui tendant le panier.
- Merci. Viens allons nous asseoir sous l’arbre. Tu permets que je boive un coup d’abord ?»
Il était cinq heures de l’après-midi mais il faisait encore extrêmement chaud en ce milieu de mois de Juillet.
« Ah ! Ca fait du bien par où ça passe ! dit-il en posant la bouteille d’eau et en s’essuyant le visage avec une serviette. Alors qu’est-ce qui t’amène ? » demanda Greg en commençant à manger.
La jeune femme expliqua en détail au chef de centre, ses découvertes successives et ses soupçons. Sa réaction fut à la mesure de ces révélations. Il commença par pâlir puis il posa son sandwiche, ensuite il ouvrit de grands yeux et quand elle eut fini, il parut incapable de répondre de suite. Puis, inexplicablement, il se mit à rire. C’était un rire forcé qui ne plaisait pas du tout à Lucille.
« Et ben dis donc, tu as une imagination débordante !
- C’est loin d’être de l’imagination, il y a des faits tangibles voyons !
- Oui, mais dont tu tires des conclusions complètement tirées par les cheveux ! Voyons Lucille, reprend toi ! »
La moutarde commençait à monter au nez de la jeune femme devant tant de mauvaise foi.
« Ecoute Greg, nous avons un problème et un problème sérieux ! C’est même toi qui m’as mis sur la piste. Pourquoi fais-tu machine arrière ?
- Ouais, et bien maintenant je regrette de t’en avoir parlé, répondit-il un peu vertement. J’avais quelques doutes mais c’est fini maintenant… Tout cela c’est du passé.
- Tu sais ton problème ? fit Lucille sur le même ton. Tu sais qu’il y a des sabotages dans le centre. Manque de chance c’est ton adjoint qui est soupçonné et, pour le protéger, tu mets en danger tes hommes !
- Je te défends de dire ça ! hurla Greg. C’est dans l’intérêt du service et de l’honneur des pompiers que je fais tout cela ! Il n’y a pas que nos petits soucis personnels en jeu, figures-toi ! Un scandale comme cela rejaillit sur l’ensemble du corps des pompiers. Il faut être prudent et avoir des preuves solides avant d’accuser quelqu’un d’aussi apprécié que Jean-Luc ! »
Lucille n’en croyait pas ses oreilles. Pour une stupide histoire d’honneur, il allait laisser ce malade saboter tranquillement le centre au risque de tuer quelqu’un !
« Je ne peux pas croire que tu ne veuilles pas bouger et que…
- Bon, écoutes, plus un mot ! Je ne veux plus jamais entendre parler de cela compris ? Sinon je te vire immédiatement ! Et que je n’ai pas à le redire ! » conclut-il sur un ton autoritaire.
La jeune femme se remit sur ses pieds sans dire un mot, jeta un regard glacial au lieutenant et partit rapidement. Greg la suivit des yeux en murmurant tristement :
« Désolé !… Je n’ai pas le choix… C’est pour ta sécurité…»

Le bip avait sonné en fin de soirée quelque temps après. Ce jour-là était au cœur du week-end de la fête du village. En général, c’était plus à trois heures du matin qu’à onze heures du soir que les gens se trouvaient mal. Mais comme certains jeunes ne dessaoulaient pas de trois jours durant la fête, Lucille ne fut qu’à demi surprise de voir du monde attroupé sur la place quand elle descendit avec son vélo. Elle s’arrêta voir si c’était urgent avant de passer au centre. Bien lui en prit.
Quand elle vit la personne qui était le centre de l’attention générale, elle sut tout de suite que c’était grave. C’était un jeune homme, presque un adolescent. Il était par terre, inconscient et son teint livide, donna un frisson à l’infirmière. Le pire c’est qu’elle reconnut Franck Larribe le fils du boucher.
« Qu’est-ce qui s’est passé, demanda-t-elle immédiatement.
On ne sait pas ! répondit David, un de ses amis. Il a avalé un de ses trucs là et il est tombé ! » et il montra un sac contenant des cachets blancs.
Pendant qu’il parlait, la jeune femme avait fait un bilan rapide. Le jeune homme était inerte et ne répondait pas. Elle se pencha sur son sternum qui ne bougeait pas.
« Zut ! Il ne respire plus ! » se dit-elle.
Elle lui bascula la tête en arrière et lui fit deux insufflations dans la bouche. Puis elle essaya de sentir les pulsations du jeune homme en mettant deux doigts sur l’artère carotide. Elle ne sentit rien.
« Est-ce que quelqu’un a un brevet de secourisme ? » demanda-t-elle. Mais personne ne répondit. Elle devrait donc se débrouiller seule le temps que les autres arrivent.
Elle se fit aider pour enlever la chemise de Franck et lui dénuder le torse. Elle regarda l’heure, puis elle réinsuffla de l’air dans les poumons du jeune homme et commença le massage cardiaque. Elle prit vite le rythme : 15 massages, 2 insufflations.
Les gens autour d’elle, comprenant la gravité du moment, s’étaient tût et il régnait un silence impressionnant rythmé seulement par Lucille qui comptait ses massages. Cela lui paru durer longtemps. En fait seules quelques minutes s’écoulèrent avant que le VSAV n’arrive.
Les gars descendirent. Au grand déplaisir de l’infirmière c’était Greg qui commandait. Elle avait décidé de ne plus avoir avec lui que des relations ayant trait aux interventions. En dehors de cela, elle ne lui adresserait plus la parole. De toute façon, elle n’eut pas à faire de grands discours pour expliquer la situation. Ils la relayèrent immédiatement. Rémi s’occupa du massage cardiaque et Fred de l’insufflation au masque que Pascal relia à l’oxygène. Puis ils posèrent le Défibrillateur semi-Automatique sur le thorax du jeune homme. Pendant ce temps Greg passa un premier message pour demander le SAMU.
Lucille, quant à elle, reprit son souffle une seconde car un massage cardiaque est vite très fatigant à faire. Puis sans perdre de temps elle fonça dans le VSAV et prépara une seringue d’adrénaline et de quoi perfuser le jeune homme. Elle lui posa rapidement le soluté et commença à injecter l’adrénaline comme son protocole le lui demandait.
Les pompiers se relayèrent pour le massage cardiaque pendant que le Défibrillateur faisait son analyse. Il commanda un choc électrique. Greg appuya sur le bouton après avoir fait dégager tout le monde. L’impulsion électrique souleva un peu Franck mais son cœur ne repartit pas. L’infirmière injecta la seconde dose et le massage reprenait quand un cri déchirant se fit entendre.
« Mon petit ! Mon petit ! qu’est-ce qui lui arrive ? »
C’était la mère de Franck que quelqu’un avait du prévenir.
Lucille se serait bien passé de ce problème supplémentaire. Dans un cas d’urgence absolu comme celui-là il y avait assez à faire avec le patient sans avoir à gérer la douleur de la famille. D’autant que, plus le temps passait et moins il y avait de chances de réanimer l’adolescent.
Mais l’ensemble de ces choses faisaient partie du métier de l’urgence et, tout en surveillant sa montre pour injecter à temps la prochaine dose d’adrénaline, l’infirmière s’approcha de la mère de Franck.
« Nous nous occupons de lui Madame, laissez-nous faire.
- Qu’est-ce qu’il a, où est le médecin ? s’affola la maman.
- Le SAMU arrive, répondit la sœur calmement, il a eu un malaise, nous nous en occupons… Excusez-moi… »
L’infirmière partit injecter le médicament. La maman de Franck, se rendant compte de ce qui se passait, s’évanouit. Lucille finit sa seringue et fit allonger la dame à l’abri, en position latérale de sécurité. Elle la fit surveiller par les badauds.
« Quand elle reprendra connaissance vous m’appelez ! » leur recommanda-t-elle.
Elle vit arriver avec soulagement l’équipe du SAMU. Elle informa rapidement le médecin de ses faits et gestes, et, pour une fois celui-ci eut l’air satisfait.
« Très bien, bon travail les gars » dit-il à toute l’équipe en préparant son matériel.
Pendant ce temps le défibrillateur refaisait une analyse et demanda un choc. Le médecin fit signe à Greg de le déclencher. L’impulsion électrique fut lancée et tout le monde retint son souffle. Le médecin prit le pouls. Tous les regards étaient fixés sur lui.
« Il y a un pouls ! Continuez la ventilation ! »
Un murmure passa dans la foule. A ce moment-là quelqu’un vint chercher Lucille.
« Ma sœur, Suzanne est réveillée, elle veut vous voir !
- J’arrive ! »
Et la jeune femme se rendit auprès de la maman.
« Gardez espoir Madame, le cœur est repartit. C’est encore faible mais le médecin est auprès de lui. »
Les yeux de la dame se remplirent de larmes et elle ne put souffler que :
« Merci mon Dieu…Merci mon Dieu… Mon petit, mon petit… »
Puis, regardant Lucille :
« Allez vous occuper de lui je vous en prie ! »
Et la jeune femme repartit aider les autres. Petit à petit la situation se stabilisait et quelques minutes après ils purent mettre l’adolescent dans le VSAV.
« Doucement recommanda le médecin, surtout pas de secousses ! »
La jeune sœur lui fit savoir que la mère du jeune homme n’était pas loin. Plein d’humanité, il décida d’aller la voir pour lui expliquer la situation. Lucille et l’infirmière du SAMU restèrent pour surveiller Franck.
Au bout d’une minute le jeune homme ouvrit les yeux.
« Comment te sens-tu ? demanda l’autre infirmière.
- Bien… Qu’est-ce qui s’est passé ? fit-il faiblement.
- Tu as eu un malaise en avalant des comprimés » expliqua Lucille.
Soudain elle eut une idée qui lui glaça le sang demanda :
« Franck, où est-ce que tu as eu ces trucs ? »
Pas de réponse. Par deux fois elle renouvela la question mais le jeune homme resta butté.
« Je ne suis pas une balance ! finit-il par dire.
- Je ne te demande pas ça pour le répéter aux flics ! Réfléchis voyons ! Ces trucs ont faillit te tuer. Si d’autres en ont acheté, ils vont peut-être y passer pour de bon. Tu veux avoir ça sur la conscience ? »
Il y eut un court silence.
« C’est Ben.
- Benoît ? Le fils du boulanger.
- Oui… Mais ne dites pas que c’est moi…
- Est-ce que tu sais s’il en a vendu beaucoup ?
- Ici, non… Juste à moi et à Steve mais on a acheté le paquet à deux. Par contre après, il est allé à la fête à Montbaqué. »
Le médecin revint et elle laissa l’équipe partir vers l’hôpital avec le SAMU. Lucille sentait qu’il y avait urgence à arrêter Benoît avant qu’il y ait un autre drame mais c’était imprudent de partir seule. D’un autre côté, elle ne pouvait pas avertir la gendarmerie car elle avait promis à Franck de rester discrète.
Elle réfléchissait à la conduite à tenir quand elle vit arriver le père de Franck. C’était l’occasion qu’elle attendait. C’était un gars plein de sang froid. Comme il mesurait un mètre quatre-vingt-quinze environs et qu’il avait des épaules de déménageur, il était très impressionnant. A côté de lui, René, qui aurait pu être pilier de rugby, passait pour un petit bonhomme !
La jeune sœur le prit à l’écart, et lui expliqua rapidement la situation.
« Votre fils a eu de la chance ce soir, mais peut-être que d’autres n’en auront pas autant…
- Vous avez raison ! Nous ne pouvons pas laisser nos enfants se détruire, ni détruire les autres. Laissez-moi une minute, j’arrive ! »
Il s’arrangea pour faire raccompagner sa femme par des amis afin qu’elle ne soit pas seule, et suivit Lucille.
Montbaqué se situait à dix kilomètres de là, dans les collines. Durant tout l’été les fêtes de village se succédaient et les jeunes y passaient leur week-end. Avec les années, ces joyeux regroupements se transformaient progressivement en rassemblement de bandes. La drogue avait fait petit à petit son apparition dans les endroits les plus reculés.
Un quart d’heures après, ils y étaient. La fête battait son plein.
« Laissez-moi faire, fit le père de Franck, ça va être vite réglé ! »
Il avisa un de ses amis qu’il salua et demanda :
« Tu n’aurais pas vu Benoît Farroux ?
- Si ! Il est dans la salle des fêtes avec sa bande de petits voyous ! »
Il eut tôt fait d’expliquer la situation et plusieurs autres parents amis se joignirent à eux pour aller interroger l’adolescent. Ils coupèrent les retraites, en postant une personne à chaque sortie de la salle et entrèrent.
Ce fut vite fait. Le groupe d’homme encercla les adolescents. Plusieurs avaient de la drogue dans les poches mais, au grand soulagement de Lucille aucun n’en avait encore consommé. Benoît fut ramené par la peau du coup à son père après avoir expliqué aux autres ce qui était arrivé à Franck. Cela jeta un grand froid et certains, à partir de ce jour ne touchèrent plus à des produits illicites.
Le lendemain ils apprirent que Franck était sorti d’affaire. Lucille en profita pour le visiter en même temps qu’elle allait voir René. Il allait mieux mais il se passerait un moment avant qu’il ne soit capable de reprendre ses activités. En repartant, elle croisa Greg dans le couloir. Elle eut le sentiment qu’il voulait lui parler mais elle fit sciemment demi-tour et passa par une autre sortie. Ce n’était que partie remise…
Le soir même, pendant les informations, il téléphona à Lucille. Elle n’avait pas trop envie de lui parler, mais alla prendre l’appel dans un coin au calme.
« Allô ? fit la jeune sœur.
- Bonjour c’est Greg, fit une voix un peu hésitante.
- Greg ? Qu’est-ce que tu veux, ? répondit-elle un peu froidement
- Ecoute Lucille, ça ne peut pas durer comme ça ! Il faut qu’on se parle.
- De quoi ?
- Tu le sais très bien. Arrêtes de faire l’imbécile ! dit-il un peu impatienté. Tu peux venir demain soir à vingt heures au centre ?
- Je croyais que ça ne me regardait pas et que tu me virais si on en reparlait ? s’emporta-t-elle. Et puis si c’est pour me resservir le coup de l’intérêt du service et de l’honneur des pompiers c’est pas la peine !
- J’avais des raisons pour te parler de cette manière. Mais depuis certains éléments ont changé. Je te promets que je vais tout t’expliquer.
- Bon d’accord, marmonna-t-elle. Je viendrais, a ce soir.
- Merci beaucoup, à ce soir »

Le lieutenant raccrocha son combiné et leva les yeux vers la personne qui se trouvait en face de lui.
« Est-on obligé d’en arriver là ? demanda-t-il.
- On en a parlé cent fois, vous le savez bien. On n’a pas le choix. Elle en sait trop ! On ne peut pas prendre le risque qu’elle parle.
- Il faudra y aller doucement alors.
- Ca non ! s’exclama fermement l’homme. Il faut y aller énergiquement et régler le problème ce soir ! Vous avez été parfait jusqu’à maintenant, vous n’allez quand même pas craquer quand tout est sur le point de se terminer ?
- Non, fit Greg en se levant, vous savez que j’irai jusqu’au bout.
- Bon alors, à ce soir. Courage ! » ajouta-t-il en lui tapant sur l’épaule avant de sortir.
Le chef de centre se retrouva seul dans son bureau. Ses yeux tombèrent sur la photo de groupe des pompiers du centre fixée sur le mur. Il s’approcha et fixa le visage de la jeune sœur :
« Lucille je te demande pardon pour ce qu’on va être obligé de faire demain. »








Chapitre 17

Guet-append


Lucille arrêta son vélo sous le lampadaire qui était devant le centre. Elle regarda sa montre : il était vingt heures pile. La voiture du chef de centre était déjà là, mais aucune lumière ne filtrait du bâtiment.
« Bizarre » se dit-elle. Elle n’eut pas à composer le code d’entré car la porte était déjà ouverte, ce qui était normal si Greg était là. Par contre, en entrant, elle eut la confirmation que le centre était dans le noir. Elle alluma la lumière et monta l’escalier menant au bureau du chef de centre. Là non plus il n’y avait personne.
« Greg, Greg tu es là ? » appela-t-elle un peu nerveuse. Mais personne ne lui répondit, rien ne bougeait dans le centre. Elle allait redescendre l’escalier quand elle sentit une présence derrière elle. La jeune sœur se retourna brusquement. Il n’y avait personne.
« Je deviens stupide. Depuis l’histoire de Michelle je deviens un peu paranoïaque ! » pensa-t-elle en riant de façon un peu forcée.
Elle redescendit au rez-de-chaussée et rentra dans la remise des véhicules qui était dans le noir et aussi déserte que le reste. Elle entendit nettement quelque chose qui bougeait sur sa droite. Elle alluma immédiatement mais rien n’était visible. Cette fois-ci Lucille eut franchement peur et elle décida de ressortir et d’attendre Greg dehors. Elle saisit la poignée de la porte.
Soudain un bras s’enroula autour de son cou et une main se plaqua sur sa bouche. La jeune femme eut tellement peur que de vieux réflexes ressurgirent. Elle lança ses coudes en arrière et entendit une exclamation étouffée. L’étreinte se desserra. Elle ouvrit la porte de la remise à la volée et se rua vers la sortie. Mais la porte était déjà ouverte et une grande silhouette se dessinait à contre jour.
La jeune sœur n’avait plus qu’un choix de retraite et elle se précipita dans l’escalier. Elle entendait des pas précipités derrière elle. Elle se jeta dans la petite cuisine qui se trouvait en face du bureau de Greg et coinça la poignée avec une chaise. Des coups se firent entendre à la porte mais elle était déjà sortie par la seconde ouverture qui donnait sur la salle de réunion.
Celle-ci était dans le noir malgré les baies vitrées qui composaient le mur donnant sur la prairie attenante. Comme elle était devant le bar, Lucille saisit une bouteille et voulut aller discrètement aux baies vitrées. Mais quelqu’un surgit par la seconde entrée de la pièce et elle lui cassa la bouteille sur la tête. Puis elle fonça vers la porte-fenêtre et l’ouvrit.
Mais son élan fut coupé par une main qui lui saisit une cheville. La jeune femme trébucha et se retrouva à plat ventre, a moitié dans l’herbe. Elle voulut crier mais une main essaya de l’empêcher d’appeler. La jeune sœur la mordit de bon cœur et se délivra d’une bonne ruade.
Elle courut en faisant le tour du centre pour récupérer son vélo. Quand elle déboucha sur le parking elle aperçut Greg sous le lampadaire.
« Greg, Greg, lui cria-t-elle, méfie-toi, il y a des types qui… » Elle s’aperçut soudain qu’il saignait du cuir chevelu et réalisa que c’était lui qu’elle avait frappé avec la bouteille. Elle restait là frappée de stupeur quand une voix dit derrière elle :
« Bon, je crois que ça suffira, félicitation ma sœur vous avez passé le test ! »
L’homme qui se trouvait devant elle avait un hématome a la mâchoire et la main qui saignait. Lucille reconnut le colonel Rimfart le chef de corps départemental…



« Mon colonel, je suis vraiment désolée … » fit Lucille pour la dixième fois tout en finissant de lui panser la main. Le Colonel sourit ce qui n’était pas facile à cause du sac de glaçons qu’il tenait sur sa mâchoire.
« Ne vous inquiétez pas ! Je vous le dis, vous avez dépassé nos plus folles espérances ! Voyez, ajouta-t-il à l’adresse de Greg, elle est tout à fait en mesure de se défendre !
- Oui, j’ai constaté ! répondit le chef de centre en grimaçant parce que Lucille s’employait maintenant à désinfecter les plaies de son crâne. Dis-moi, comment ça se fait qu’une sœur sache se battre de cette façon ? demanda-t-il à la jeune femme.
- Ca n’est pas très compliqué, fit-elle en riant. Quand j’étais enfant j’habitais à Toulouse dans un quartier pas très sûr, surtout la nuit. A l’adolescence, quand j’ai voulut sortir le soir, mes parents ne vivaient plus tant que je n’étais pas rentrée. Alors ils m’ont fait prendre des cours de self défense, et, comme ça m’a plut, j’en ai fait pendant six ans. Mais c’est vrai que ça fait dix ans que j’ai arrêté et qu’avant ce soir je n’avais jamais utilisé ce que je sais en situation réelle. Je croyais même avoir tout oublié !
- Encore heureux pour nous ! » ajouta une troisième personne qui était restée silencieuse jusqu’à maintenant. Le Colonel avait présenté cet homme comme étant un gendarme mais Lucille ne savait pas du tout pourquoi il était là.
- Y a t’il quelque chose d’autre que nous devons savoir sur vos talents cachés ? demanda prudemment le Colonel.
- Ca dépend par rapport à quoi… hésita la jeune femme. Je suppose que si je vous dis que j’aime le dessin, la broderie et que je ne me débrouille pas trop mal en ski, ça ne vous apportera pas grand chose ? »
Vu la tête des trois hommes la jeune sœur en déduit que ce n’était en effet pas cela qu’ils attendaient. Soudain elle se souvint de quelque chose d’autre :
« Sinon, ajouta-t-elle tranquillement, quand j’étais adolescente, j’ai été championne de France Junior de tir au revolver. Je faisais aussi du tir à l’arc et au fusil d’assaut, mais ça hors compétition juste pour me détendre.
- Pour vous déten… bredouilla le gendarme. On m’avait bien prévenu… Dites Rimfart vous êtes sûr que c’est bien une sœur ?
- Cent pour cent sûr je confirme, intervint Greg en riant. Aïe ! gémit-il soudain alors que Lucille nettoyait sa plaie la plus profonde.
- Bouge pas comme ça ! fit-elle. Tu as eu de la chance quand même. J’aurais pu te faire très mal !
- Et ben qu’est-ce que ça aurait été ! grimaça-t-il. »


Dix minutes après les trois hommes et la jeune femme se retrouvèrent dans la salle de réunion autour d’un café. Les deux pompiers étaient pleins de bleus et de pansements. Le gendarme n’avait pas de blessure visible mais, a sa façon de se déplacer, Lucille avait constaté avec confusion que ses coups de coudes arrière avaient laissé des traces.
« Bon, commença le Colonel, je crois que nous vous devons des explications.
- Et bien j’avoue que je ne comprends pas bien à quoi tout cela rime, acquiesça Lucille »
Il jeta un coup d’œil aux autres qui lui firent signe de commencer à expliquer.
« Comme vous le savez, depuis quelque temps votre chef de centre a remarqué des incidents à répétitions. Des choses qu’on ne remarque pas au début car cela peu passer pour de simples coïncidences. Mais c’est leur répétition qui nous a mis la puce à l’oreille. Car, ce que vous ne savez pas, c’est que ces problèmes ont commencé à Vic il y a quelque mois, ils avaient débuté dans plusieurs centres du département depuis un an environ.
Beaucoup de temps est passé avant que nous soyons vraiment mis au courant. Finalement c’est le service de la logistique des véhicules qui nous a prévenu car leur budget réparation a explosé. Après une brève et discrète enquête auprès des chefs de centre, nous avons suspecté quelque chose de plus important que de simples sabotages indépendants les uns des autres et nous avons fait appel à la gendarmerie. »
Le colonel s’arrêta un moment et regarda le gendarme assis à ses côtés. Celui-ci pris la parole pour continuer à expliquer la situation.
« Nous avons commencé à enquêter sur tout cela et nous avons trouvé des preuves sur l’existence d’un groupe extrêmement bien organisé, ayant des ramifications dans de nombreux centres du département.. »
Lucille ouvrit de grands yeux et demanda, un peu incrédule :
« Vous pensez à un groupe de pompiers, qui utiliserait tout ce temps et cette énergie pour saboter des interventions ? Quel serait leur intérêt ?
- Nous pensons que ces incidents provoqués ne sont que de petits essais pour discréditer le service, expliqua le gendarme. Toutes les personnes que nous avons identifiées comme faisant partie de cette organisation sont toutes en conflits avec leur hiérarchie. Ces sabotages sont le début d’un plan visant à se venger.
- Mais si vous savez tout, pourquoi ne pas les arrêter de suite ? demanda la jeune sœur.
- Pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’il nous manque des preuves. Nous avons infiltré un homme dans le centre le plus touché. Il a pu obtenir pas mal de renseignements mais nous n’avons pas repéré tous ceux qui font partie de cette bande. Si nous les arrêtons, il faut faire un coup de filet groupé, sinon certains pourraient passer au travers des mailles et recommencer par la suite.
- Je comprends… mais pourquoi vous me racontez tout cela ? Qu’est-ce que je viens faire là-dedans ? » s’étonna Lucille.
Les trois hommes se regardèrent gravement, comme s’ils attendaient cette question depuis le début de la conversation et qu’ils hésitaient à y répondre.
« Mais enfin qu’est-ce qui se passe ? A quoi rime l’attaque de tout à l’heure ? » insista-t-elle.
Le colonel se lança.
« Depuis quelques semaines, la bande est passée à la vitesse au-dessus. Ils veulent s’en prendre directement à moi et régler leurs comptes. Mais dans des conditions normales, ce n’est pas très facile de me prendre à partie. Ils ont donc monté un plan.
Ils se sont dit qu’ils le feraient à l’occasion d’une fête un peu officielle où je serais invité. Il fallait en choisir une, pas trop grande pour pouvoir m’isoler et trouver un moyen de m’attirer à l’écart. Or, un événement inconnu a précipité les choses. Ils ont choisi la prochaine fête qui convenait…
- Oh !… J’ai peur de comprendre… la Sainte Barbe de Vic…
- Oui, acquiesça Greg.
- Mais pourquoi me le dire à moi ? Il y a, dans le centre, d’autres gars qui sont plus aptes physiquement que moi pour intervenir !
- Il y deux raisons majeures, continua le gendarme. D’abord parce que nous suspectons tout le monde, dans le doute. Vous êtes la seule à qui nous pouvons faire confiance. D’autre part, ils ont trouvé un moyen d’attirer le colonel à l’écart : avec un appât.
- Un appât mais qu’est-ce que ça a à voir avec moi ? … » demanda Lucille qui n’était pas sure de vouloir comprendre.
Les trois hommes la regardèrent si intensément qu’elle commença à se sentir franchement mal à l’aise.
« C’est… C’est moi ?…bégaya-t-elle.
- J’ai essayé de te protéger, Lucille, expliqua Greg. Au début j’ai été informé des sabotages et je t’ai dit d’ouvrir l’œil car je ne pouvais pas tout voir. Puis, quand les choses se sont précisées, j’ai essayé de te tenir à l’écart.
- Ah c’est pour ça ?… et moi qui croyais…
- … que j’étais lâche ?
- Oui… pardonne-moi !
- T’inquiètes pas. J’ai fait de mon mieux pour que tu le croies et ça aurait pu marcher. Mais ensuite nous avons eu ces dernières informations…
- Quand votre chef de centre à su cela, expliqua le colonel, il a voulut vous mettre à l’écart pour vous protéger. Mais nous avons là une occasion unique de les arrêter dans un coup de filet général et en flagrant délit. D’autre part, nous savons quand, où, et comment ils vont frapper. Si nous laissons passer l’occasion maintenant, ils agiront plus tard à un moment où nous serons moins bien armés…
- Il y a aussi votre action dans l’arrestation de deux personnes de votre village, renchérit le gendarme. Cette histoire a fait le tour des services de la gendarmerie. Pour que le GIGN raconte des choses pareilles c’est que vous avez dû faire fort !
- Je n’étais toujours pas convaincu, poursuivit Greg, mais le temps pressait et le colonel a alors proposé que l’on te mette à l’épreuve pour voir si tu étais capable de te défendre seule. C’est pour cela que nous avons monté ce piège ce soir.
- Comme je l’avais prévu, conclu le gendarme, vous avez passé le test avec succès… »
Lucille les regarda tous, un peu abasourdie. Ce la faisait beaucoup de révélations pour un seul soir.
« Mais qu’attendez-vous exactement de moi ?
- Nous vous avons exposé les faits, reprit le colonel. Nous pensons que c’est l’occasion idéale de les arrêter et que votre collaboration est essentielle. Par contre, il faut que vous sachiez qu’il y a une notion de danger, très faible car la gendarmerie sera là, prête à intervenir mais, on ne peut pas tout maîtriser. Maintenant, nous vous donnons le choix : vous pouvez nous aider ou vous retirer simplement en donnant une excuse pour ne pas être là à la fête.
- Si je ne viens pas, ils agiront quand même ?
- Oui, certainement, mais par d’autres moyens qui ne vous mettront pas en danger. »
Mais elle pensa que les autres seraient beaucoup plus dépendants de l’aléatoire et, si ça tournait mal pour l’un d’eux, elle ne se le pardonnerait jamais.
« D’accord, dit-elle simplement. »
Cette réponse toute simple sans tergiversations sembla les prendre un peu par surprise.
« Le GIGN me l’avait bien dit… murmura le gendarme.
- Tu es sure ? demanda Greg, l’air inquiet.
- Absolument sure, répondit la jeune sœur d’un air déterminé. Dites-moi exactement ce que je dois faire. »

Mère Jeanne écarquilla les yeux et resta un moment sans pouvoir dire un mot.
« … et vous avez dit quoi ? put-elle seulement articuler.
- Que j’étais d’accord, répéta tranquillement Lucille.
- Mais ça ne va pas non ?! Vous avez perdu la tête ? »
La jeune femme laissa le temps à sa supérieure d’exprimer son émotion puis se mit à expliquer :
« Ecoutez, ils frapperont de toute façon et il vaut mieux que ce soit entouré de gendarmes que dans le coin d’une rue sombre.
- Lucille, je comprends, mais laissez faire les professionnels. Il n’est pas raisonnable de vous exposer ainsi. Vous avez failli me donner une attaque il y a un mois chez Michelle et je n’ai pas envie que vous recommenciez.
- Les professionnels seront là pour nous entourer. C’est la formule la plus sure pour les autres. Il faut absolument arrêter ces gars avant qu’il n’y ait des morts. »
Mère Jeanne soupira. Décidément, quand Lucille avait une idée en tête… Mais d’un autre côté elle se dit que, bien que le plan soit aventureux, il était, en effet bien moins dangereux de le laisser se dérouler ainsi.
« Bon… mais soyez prudente… et n’en faites pas plus que vous ne le devez…
- Je vous le promets, d’ailleurs vous…
- …me connaissez…oui, oui, oui… »
L’infirmière sortit avec un grand sourire. Elle partait crânement mais, au fond d’elle-même, elle n’en menait pas large en pensant à ce qui l’attendait…


( a suivre ...)














chapitre 15

Publié le 10/09/2007 à 12:00 par lesromansdelara
Chapitre 15

Accident



« Eh la belle ! Tu rêves ? » fit René en tapant sur l’épaule de Lucille qui sursauta.
« Excuse-moi !.. Je pensais à autre chose ! dit-elle en essayant de s’arracher à la contemplation de la maison. Où est-ce que je me place ?
- Là, si tu veux, répondit le major. C’est assez près de nous et, en même temps en sécurité. »
Lucille déchargea la voiture pendant que les pompiers attaquaient le feu. La phase d’attaque est toujours très athlétique. Cette nuit-là, c’était d’autant plus vrai que le vent était fort et qu’il faisait très chaud. En plus il y avait des maisons proches qu’il fallait protéger. Les renforts arrivaient peu à peu, et, avec eux, Greg qui prit la coordination des opérations.
L’infirmière fit une première tournée pour donner à boire et à manger aux pompiers. Elle en profitait pour prendre des mesures de température et de vent à chaque poste. Celles-ci, additionnées avec la température corporelle, lui indiquaient la quantité d’eau que chaque pompier devait absorber pour ne courir aucun risque. Elle pouvait aussi, grâce à un tableau, en déduire les temps de pause nécessaire à leur récupération physique.
Comme une équipe était postée derrière la maison, elle résolut de s’y rendre. Mais il n’y avait qu’un petit chemin pour faire le tour et il passait très près des flammes elle en informa donc le lieutenant.
« Oui, vas-y mais protège-toi. Vas voir au lieu de pause s’il n’y a pas quelqu’un qui peu te prêter quelque chose. Ah, excuse-moi… »
Le feu étant en train de gagner du terrain, il partit demander à René et à son équipe d’essayer de l’attaquer par le haut en essayant d’arroser par le toit.
Lucille alla du côté où les gars se reposait. Justement une équipe était en train d’arriver. Ils ôtaient leurs casques, leurs cagoules et leurs vestes de cuir avec soulagement. L’infirmière en profita pour prendre leur température corporelle frontale avec le thermomètre laser. Aucun d’entre eux ne dépassait le seuil critique. Elle leur conseilla de bien se ventiler et de boire pendant le temps de repos. Puis elle demanda au chef d’équipe si l’un d’eux pouvait lui passer des vêtements.
« Tu en as pour longtemps ?
- Non, un quart d’heure à tout casser. C’est juste pour aller voir les types qui sont derrière.
- D’accord, il n’y a pas de problème. Sophie, tu peux voir si ton cuir lui va bien ? »
Une jeune femme qui semblait avoir à peu près le même âge que Lucille se détacha du groupe et l’aida à essayer la veste.
« Eh ben dit donc c’est lourd ! s’exclama-t-elle.
- Oui mais c’est efficace, tu va voir. Tiens prends aussi mon casque, il vaut mieux si tu va près du feu. Le tien risque de ne pas être suffisant. »
Lucille remercia Sophie, puis elle prit ses instruments de mesures et de quoi donner à manger et à boire aux gars qui étaient postés derrière la maison. Ensuite, après avoir enfilé le casque argenté, elle entreprit de contourner la maison.
En passant, elle aperçut René qui grimpait à l’échelle après avoir revêtu son harnais de sécurité. Puis elle les perdit de vue en tournant à l’angle. Elle était vraiment près de la maison maintenant et la chaleur était intense. Elle faillit glisser, le sol étant détrempé par l’eau déversée par les lances et se rattrapa in extremis.
En arrivant sur l’arrière de la maison elle put constater que le vent rabattait toute la fumée à cet endroit. Le groupe de pompier devait être à l’autre bout du bâtiment pour l’éviter car elle ne les voyait pas. Elle tendit l’oreille mais, entre les pompes des engins qui tournaient à plein régime et le feu qui vombrissait elle ne les entendait pas non plus. Elle allait se diriger vers l’endroit où elle pensait qu’ils étaient mais la vue de René qui apparaissait sur le fait du toit l’arrêta. Il était entrain d’essayer de retirer des tuiles pour pouvoir arroser efficacement.
Lucille regarda en face d’elle. Elle se trouvait devant l’emplacement de la porte arrière qui avait brûlée entièrement. Elle voyait clairement l’intérieur de la maison. C’était un vrai brasier. Elle se sentit un peu angoissée pour René mais elle se raisonna car il n’y avait aucune raison d’avoir peur pour lui. Même s’il glissait, il avait son harnais et les gars, en dessous le retiendraient par la corde qui y était attaché.
Comme si les évènements répondaient à sa pensée une poutre céda derrière le major. Lucille lui cria de se pousser mais, avec le bruit ambiant, il n’entendit rien. Soudain la partie du toit où il était s’effondra dans un craquement sinistre entraînant une partie du mur et bouchant le passage par lequel l’infirmière était arrivée. La corde dût casser aussi car Lucille vit nettement René passer à travers le plancher du premier étage et s’étaler sur le sol.
« René ! René ! » cria-t-elle, horrifiée. Mais le major ne bougea pas. L’infirmière regarda à sa droite vers le groupe invisible. Ca ne servait à rien de les appeler car ils n’entendraient pas. Il fallait faire vite car le pompier ne tiendrait pas une minute dans cet enfer. Elle n’avait pas le temps d’attendre les autres qui devaient maintenant faire tout le tour par l’autre coté pour les rejoindre.
Elle ne fit ni une, ni deux et entra par l’ouverture. Elle fut suffoquée d’emblée par la fumée et la chaleur mais, seule comptait la vue de son ami qui gisait au milieu du brasier. Elle s’avança vers lui et le prit sous les épaules comme elle avait apprit à le faire, dans les nombreux exercices de dégagement d’urgence. Sur le moment, elle ne se souvint pas qu’elle n’avait jamais eu la force de traîner quelqu’un sur plus d’un centimètre. Si elle avait réfléchi, elle n’aurait même pas essayé avec René qui, avec son mètre quatre-vingt-dix, devait peser au moins cent kilos, sans compter son habillement !
Mais ce n’était pas le moment d’hésiter et elle agit sans trop y penser. La peur aidant, elle parvint à le traîner sans trop de mal en se dirigeant au plus court, vers l’ouverture par où elle était rentrée. Elle y était presque quand sa prise qui n’était pas bien assurée sur le cuir lui manqua. Elle se rattrapa au harnais de sécurité qui enserrait toujours le Major. Elle bénit les sangles bleues qui lui permettaient d’avoir plus de force.
« Un pompier avec un casque, une veste de cuir et qui porte des bandes bleues. »
Lucille s’arrêta, sidérée, en réalisant qu’elle se trouvait précisément dans la situation décrite par Sarah. Cela lui fut confirmé quand elle entendit la poutre soutenant l’ouverture de la porte s’effondrer dans un grand fracas. En une fraction de seconde, tout en se disant qu’elle était complètement fêlée de croire à des choses comme cela, elle tourna sur la droite. Il y avait une telle fumée qu’elle ne voyait même pas ses pieds. Elle ne pouvait pas se baisser pour respirer un maximum d’air frais car elle traînait toujours René. En arrivant au bout de la maison elle le posa par terre et tâtât le mur de droite avec ses mains pour trouver les soupirails indiqués par la postulante. Elle fut à moitié surprise de les trouver.
Se souvenant de ce qui s’était passé dans le « rêve » de Sarah elle ne chercha même pas à ouvrir le premier qu’elle avait sous la main, mais poussa celui de gauche qui s’ouvrit facilement et entièrement. Elle traîna le major dans le prolongement, sortit en premier et le prenant sous les aisselles le sortit sans accroc par la petite ouverture. Elle se retrouva, comme prévu, sous une prolongation du toit où du bois était stocké. Tout était en feu et Lucille ne traîna pas. Elle traîna le major tout droit à reculons. Ils étaient à peine sortis de là que l’appentis s’écroula dans une gerbe d’étincelles. L’infirmière, exténuée par l’effort et la chaleur, fut projetée à terre par le souffle.
Elle se releva aussitôt la tête et s’aperçu qu’avec l’écroulement, le feu avait gagné autour d’eux. Elle eut un moment de désespoir car elle se sentait vidée, incapable de se relever et, encore moins de continuer à porter René. Heureusement, au milieu de la fumée, des voix se firent entendre. Lucille se sentit entraînée et, avant qu’elle ait pu réagir, elle était à l’abri du côté de l’air de repos.
« Lucille, ça va ? »
C’était Greg. Il l’aida à retirer son cuir et son casque, puis quelqu’un lui donna à boire. Elle sentit la force lui revenir.
« Vite, il faut s’occuper de René ! dit-elle en se relevant d’un coup.
- Eh doucement ! protesta le lieutenant. Un VSAV et le SAMU sont en route et tu as avalé plein de fumées toi aussi !
- Ca va maintenant. J’ai les jambes un peu molles, mais laisse-moi m’en occuper, il est peut-être en mauvais état. Plus vite on fait quelque chose, mieux ça vaut. »
Greg l’autorisa à prodiguer les premiers soins à la condition qu’elle aussi se ferait examiner par le médecin.
Elle fit donc dévêtir avec précaution le blessé pour le refroidir, et le plaça sous oxygène. Pendant qu’un des pompiers lui maintenait la tête droite, les autres le mirent en position latérale de sécurité. Puis, elle le perfusa et préleva un bilan sanguin. Comme il avait sûrement avalé beaucoup de fumée elle préleva aussi un tube pour doser le monoxyde de carbone qu’il avait dans le sang.
Quand le VSAV arriva, elle leur fit placer immédiatement un collier cervical. Elle examina attentivement les membres du pompier et il s’avéra qu’une de ses jambes semblait déformée. Les gars lui posèrent donc une attelle. Puis il fut déposé avec précaution dans le matelas immobilisateur au cas où il y aurait une atteinte vertébrale. C’était indécelable à l’œil nu mais une possibilité, vu la hauteur de la chute qu’il avait faite.
Juste à ce moment-là, le SAMU arriva. Le médecin reprocha à Lucille le choix du point de perfusion et du soluté employé. Celle-ci n’avait fait que suivre ses protocoles de soin. Il demanda à son infirmier de repiquer René et plaça une autre poche. Greg, en voyant cela, voulut intervenir pour lui dire sa façon de penser, mais Lucille le retint. Les rapports entre le SAMU et les pompiers étaient déjà assez tendus sans en rajouter.
« Avant leur arrivée je fais ce que j’ai à faire, après ils ont tout à fait le droit de faire ce qu’ils veulent.
- Mais ce n’est pas juste envers toi ! protesta le lieutenant.
- Oui, mais il est médecin, je ne suis qu’infirmière. Quand il est là, je dois rester à ma place. »
Et Lucille offrit son aide à l’équipe médicale qui la déclina. Elle resta donc là à regarder partir le VSAV en priant pour que René s’en sorte. Elle prit les affaires qu’on avait enlevées au major avant de le mettre dans l’ambulance et les mit à l’abri dans le FPTL pour qu’elles ne soient pas oubliées par la suite. Puis elle s’occupa de remettre le harnais dans le sac jaune du lot de sauvetage.
L’infirmière ôta le bout de corde encore accroché au harnais. Il mesurait à peine vingt centimètre et ne serait plus d’aucune utilité. Elle avait entendu dire par Greg que toute la corde qui avait cédée serait remplacée le lendemain. Elle allait donc jeter le petit bout quand quelque chose l’intrigua. Il était effiloché sur l’extérieur mais, à l’intérieur, il avait cédé nettement. Peut-être que les tuiles avaient pu le scier petit à petit et qu’ensuite avec la chute il aura été tranché net, le milieu étant à nu. Elle le fourra dans la poche de son pantalon pour vérifier cela avant d’en parler à Greg. Elle voulait être sure avant de lui dire quoi que ce soit, et, en plus ce n’était pas le moment car le feu était loin d’être maîtrisé.
Avec tout cela elle avait oublié de se montrer au médecin, mais elle se sentait bien. Elle se remit donc au travail pour donner de l’eau et à manger aux collègues qui combattaient le feu. Peu après, le véhicule logistique arriva et ils se relayèrent pour manger.

La matinée était bien avancée quand Lucille rentra au couvent. Le feu était éteint, la phase de déblai terminée et la relève était arrivée. La surveillance et le noyage des derniers points chauds ne présentaient plus aucun risque. Greg lui avait donc permit de repartir.
Elle était fatiguée par sa nuit blanche, mais, par-dessus tout, elle désirait parler à Sarah. Durant son travail de surveillance, cette nuit, elle avait pensé à ce qui était arrivé. C’était incroyable ! Les faits avaient suivit pas à pas ce que la postulante avait rêvé alors qu’ils étaient imprévisibles, n’ayant suivis aucune procédure habituelle. Comment, par exemple, aurait-on pu prévoir la chute de René, normalement impossible avec le harnais ? Comment dire avant que cela ne se passe que Lucille allait emprunter des affaires à un autre pompier, un sapeur de surcroît (elle avait vérifié ensuite et avait bien vu la bande orange sur le cuir de Sophie) ? Et tout était à l’avenant, de la maison en rondin, peu fréquentes dans le coin, aux soupirails qui étaient pile à l’emplacement annoncé ! Sans comptés les effondrements de la poutre de la porte et de l’appentis qui s’étaient produit aux moments précis où Sarah les avait prédits…
Un seul point ne s’était pas réalisé. Ils n’étaient pas morts sous la maison qui s’était écroulée loin d’eux. Mais Lucille n’arrêtait pas de se dire que c’était parce qu’elle avait suivit les conseils de la postulante et qu’elle avait pris le soupirail de gauche et non celui de droite pour sortir.
L’infirmière avait beau tourner tout cela dans sa tête, elle ne trouvait aucune explication raisonnable à ces évènements. Il faudrait que Sarah explique comment elle avait su ce qu’il allait se passer et qu’elle ne recommence pas avec ses histoires à dormir debout ! Elle était partagée entre la colère contre les demi-vérités de la postulante et la reconnaissance. Elle lui avait quand même sauvé la vie en lui racontant tout cela, car, le moment venu, elle avait pu faire le bon choix.
Elle poussa donc la porte du couvent résolue à demander des explications à la jeune fille. En passant devant la loge de sœur Patricia, elle la salua comme d’habitude et s’arrêta, stupéfaite devant l’air effaré de la gardienne de la porte.
« Qu’est-ce qu’il y a ? demanda la jeune sœur.
- Vous êtes là, Dieu merci ! Tout le monde vous cherche partout !
- Mais j’ai laissé le signe à Mère Jeanne comme quoi j’étais en intervention. Elle ne l’a pas trouvé ?
- Si mais… attendez, je l’appelle tout de suite elle vous expliquera ! »
Lucille attendit donc que la Mère arrive pendant que sœur Patricia, n’arrivait qu’à formuler des :
« Mon Dieu…. Dieu Merci… Vous êtes là… Mon Dieu… »
L’infirmière était sur le point de lui proposer de s’allonger tellement elle était pâle, quand la supérieure arriva.
« Ah Lucille ! Dieu Merci vous allez bien ! »
D’habitude elle était très heureuse d’entendre remercier Dieu pour ses bienfaits, mais là elle avait le sentiment que ces exclamations cachaient quelque chose d’autre !
« Qu’est-ce qu’il y a ? Vous me fichez la trouille toutes ! Après toutes les émotions de la nuit je…
- Quelles émotions ? » coupa vivement la mère soudain très pâle.
Au vu des réactions qu’elle suscitait par sa simple apparition, Lucille se demanda si c’était bien le moment de raconter cela. Elle donna donc une rapide version édulcorée en se disant qu’elle ajouterait les détails quand la Mère serait plus calme. Elle fit bien car, en entendant ce résumé, la supérieure dut aller s’asseoir dans la loge. Elle qui était toujours très maîtresse de ses émotions cela faisait deux fois qu’elle se laissait submerger en deux mois. Elle était excusable, vues les circonstances particulières !
Elle se reprit assez vite et entraîna Lucille vers la salle d’étude. La supérieure fit signe à l’infirmière d’attendre un peu. Celle-ci eu à peine le temps de se demander à quoi cela rimait qu’elle entendit une grande exclamation et une voix surexcitée hurler :
« Non, je veux la voir !… C’est pas possible ! … »
Sarah ouvrit la porte à la volée et regarda Lucille, stupéfaite. Elle n’était plus la petite jeune fille timide et réservée, mais une véritable furie hystérique toute rouge. Puis, soudain, elle devint toute blanche et tomba sans connaissance.

L’infirmière et la Mère avait couché la postulante à l’infirmerie. Elles s’étaient installée dans la salle de soin pour pouvoir discuter tranquillement tout en pouvant la surveiller. Lucille avait voulu appeler le médecin, mais, à sa grande surprise, la supérieure l’en empêcha.
« Mais qu’est-ce qui se passe ici ? Depuis que je suis rentrée, tout le monde se conduit plus que bizarrement ! Est-ce que durant mon absence la communauté aurait mangé quelque chose d’hallucinogène ? En tout cas, cette fois-ci, je n’ai rien ramassé au jardin !
- Lucille, ça n’est pas le moment de plaisanter, il se passe des faits très graves !
- C’est justement pour çà que c’est le moment de détendre l’atmosphère ! »
La Mère eut un sourire las.
« Je vais vous expliquer, je vous le promets, mais avant, il faut que vous me disiez exactement ce qu’il s’est passé cette nuit. Et n’édulcorez pas cette fois-ci, je suis en état de tout entendre ! » acheva-t-elle avec un petit sourire malicieux.
Lucille obéit et fit un récit détaillé de tout ce qui s’était passé, depuis le moment où Sarah avait frappé à sa porte, jusqu’à l’instant où elle était rentrée au couvent. Quand elle eut finit, la Mère la regarda et parut réfléchir un instant.
« Je comprends mieux, maintenant. Oui, tout cela est très étrange… A mon tour de tout vous expliquer. Figurez-vous que ce matin en me levant j’ai trouvé votre post-it sur la porte de ma chambre. J’ai donc compris que vous étiez en intervention. Mais voilà que, quand Sarah ne vous a pas aperçu au petit déjeuner, elle est venue me demander où vous étiez. Ma réponse a eu un effet désastreux ! Il a fallut que nous sachions pour quel genre d’intervention vous étiez parti, où vous étiez, pour quoi faire… Au bout d’un moment j’ai voulut l’arrêter et lui expliquer que cela ne la regardait pas ! Mais j’ai vite vu à son regard que ce n’était pas un caprice de sa part. Elle s’est mise à pleurer qu’il fallait empêcher… je ne sais quoi d’ailleurs. En tout cas j’ai fini par me renseigner et nous avons su qu’il y avait un pompier blessé dans l’incendie. A partir de ce moment-là, elle s’est mise à pleurer que vous étiez morte avec des accents si convaincus, qu’elle a fini par m’angoisser ! Quand vous êtes arrivé, j’avais juste réussi à la calmer. Mais ce que vous m’avez raconté explique son comportement. Par contre le fait lui-même reste bien mystérieux…
- Oh ma mère, si vous pouviez m’expliquer je serais très heureuse de comprendre moi-même ! » fit une petite voix juste derrière elles.
Les deux sœurs sursautèrent. Sarah s’était réveillée et était debout devant la porte. Lucille se mit sur ses deux pieds immédiatement et reconduisit la jeune fille dans son lit.
« Mais je vous assure que ça va maintenant ! protesta-t-elle.
Peut-être, mais pour l’instant tu restes un peu là, lui ordonna Lucille. Je te rappelle que l’obéissance fait aussi partie de notre vocation.
- Puisque vous vous sentez mieux, enchaîna la Mère, nous allons pouvoir discuter toutes les trois. Dites-moi comment vous avez eu connaissance d’évènements avant qu’ils se passent.
- Oui, reprit Lucille, je suppose qu’il n’y a pas de rêves prémonitoires ?
- Non, admit la postulante, mais c’est très proche… En fait, je vous ai dit, que depuis toute petite, j’avais des crises avec des absences, comme hier au jardin. Mais ce que je vous ai caché c’est qu’alors des images me viennent.
- Quels genres d’images ? demanda la Mère.
- Des scènes se jouent dans ma tête, comme si j’y étais. Parfois j’arrive à identifier ce que c’est, d’autre fois non. Ce sont des évènements qui peuvent appartenir au passé, au présent ou au futur, je ne le sais jamais sur le moment. En ce qui concerne celle-là je vous l’ai racontée pour savoir si vous l’aviez déjà vécue. Quand je me suis aperçu que non, jugez de mon angoisse ! J’avais résolu de trouver un moyen de vous empêcher de partir. Mais ça n’était pas facile car, quand ce sont des évènements futurs, je ne sais jamais quand ils vont se produire ! Ca peut-être de suite ou dans dix ans. Pour vous donner une idée, j’avais eu la vision de la catastrophe du onze septembre trois ans avant ! J’ai essayé de les prévenir mais ils ne m’ont pas cru ! D’ailleurs quand on a su que le FBI avait l’information et qu’ils n’en avaient pas tenus compte, ça a fait du grabuge ! »
Lucille et la Mère se regardèrent brièvement. C’était une histoire difficile à croire.
« Et ça t’arrive souvent ? fit Lucille pour ne pas laisser paraître son désarroi.
- Ca dépend, ce n’est pas régulier. Parfois je peux passer des mois sans rien voir et, d’autre fois j’en ai deux dans la même journée !
- Et depuis que vous êtes là, interrogea la Mère, en avez-vous eu d’autres ?
- Oui, dit Sarah dans un souffle. Mais ça n’était qu’une image qui fait partie de celles dont je ne connais pas la signification. »
Et elle raconta ce qu’elle avait vu pendant la visite du cimetière en passant devant une tombe : un visage de sœur âgée, souriant et, se dessinant en contre-point un arc-en-ciel.
Lucille sursauta. Serais-ce possible ? Elle essaya de garder le contrôle de ses nerfs.
« Devant quelle tombe étais-ce ? » demanda-t-elle la gorge serrée. La postulante décrivit celle de sœur Gertrude. Mère Jeanne, qui ne comprenait pas tout ce qui se passait, en avait saisit assez pour se lever et aller chercher une photo dans un des tiroirs de l’infirmerie. C’était un cliché de la communauté au complet, prit l’été dernier.
« Est-ce que vous la reconnaissez ? »
Sans l’ombre d’une hésitation, Sarah désigna sœur Gertrude.


( à suivre ...)

chapitre 13 et 14

Publié le 03/09/2007 à 12:00 par lesromansdelara
Chapitre 13

Intervention musclée


Emeric Laugarec somnolait devant la télévision. Cette nuit de garde s’annonçait calme et son collègue était allé chercher des sodas dans le frigo. Il faisait chaud et il aurait préféré une bonne bière mais, comme il était en service, il n’était pas question pour eux d’absorber la moindre goutte d’alcool.
La sonnerie du téléphone le tira de sa rêverie. Il s’étira et alla décrocher.
« Gendarmerie nationale bonjour ! » fit-il avec assurance.
Daniel, alerté par le bruit, revint avec ses canettes. Il s’arrêta net en voyant la tête d’Emmeric.
« Attendez ma Mère calmez-vous et répétez-moi ça… Oui…Oui… Où êtes-vous ?… Bon d’accord, on arrive mais vous ne faîtes rien avant… Non, surtout pas, on ne sait jamais, ce n’est pas la peine de les affoler ! S’il ne se passe rien vous serez dans votre tort et s’il y a quelque chose cela pourrait être dangereux pour tout le monde… Oui, c’est ça, attendez-nous ! recommanda-t-il une dernière fois en raccrochant.
- Qu’est ce qui se passe ?
- Prépare-toi Danny, tenue d’intervention ! Mets le GIGN en pré-alerte premier niveau. Si la sœur a vu juste, il va y avoir du sport ! Dépêche-toi, je t’expliquerais dans la voiture ! » ajouta Emeric comme son collègue ouvrait la bouche

Mère Jeanne regarda sa montre. Il lui semblait que cela faisait des heures qu’elle attendait devant la maison des Darrube. Pourtant elle n’était là que depuis dix minutes. Il lui fallait patienter. Les gendarmes allaient bientôt arriver. Par chance c’étaient ceux de Vic qui étaient de garde ce soir-là. Elle tenta de regarder par la grille et il lui semblait voir de la lumière à travers les arbres. Par contre aucune trace du vélo de Lucille. Elle avait sûrement dû le garer près de la maison. En tout cas elle l’aurait croisée en venant si elle était repartie.
Soudain, la supérieure entendit un bruit de voiture qui avançait tous phares éteints. Il y avait cependant assez de luminosité pour qu’elle puisse reconnaître le fourgon de gendarmerie. Deux hommes en sortirent en treillis kaki. Bien qu’elle ne les jamais vus habillés de cette manière là, Mère Jeanne les reconnu de suite.
« Bonjour ma Mère. Alors qu’est-ce qui vous fait dire que Michelle Darrube veut tuer son mari ? » demanda le lieutenant Laugarec sans traîner. La sœur lui raconta rapidement ce qui les avaient conduites avec Lucille à soupçonner Michelle puis leurs doutes sur leurs conclusions.
« Nous comprenons bien, conclut le caporal Daniel Dajen. Mais alors pourquoi avez-vous changé d’avis et qu’est-ce qui vous fait dire qu’elle va passer à l’acte précisément ce soir ?
- Parce que nous avons trouvé cela », fit-elle en tendant le papier ramassé dans la chambre de Michelle.
Les gendarmes jetèrent un coup d’œil à la feuille et il se regardèrent, interloqués.
« Bon, dit Emeric, ça à l’air sérieux mais pas de précipitation ! Danny, tu préviens le GIGN de se mettre en pré alerte deuxième niveau ! Je monte sur la butte pour voir ce qui se passe à l’intérieur. Vous, ma Mère vous restez là ! »
Le lieutenant s’enfonça dans les bois, en empruntant un chemin qui montait en pente douce, jusqu’en haut d’une petite colline surplombant la maison. Tout en marchant, il sortit de puissantes jumelles commando qui avaient une position infrarouge pour voir de nuit. Il regarda la maison de temps en temps afin de noter le moindre détail suspect. Il nota la présence d’un VTT devant la porte principale. Puis il se guida sur les pièces qui était illuminées. Il choisit une place protégée par les arbres d’où il avait une vue imprenable sur les fenêtres donnant sur les principales pièces de la demeure. Puis, il s’allongea et régla ses jumelles sur l’option normale avant de les braquer sur les fenêtres de la seule pièce éclairée.
Il voyait ce qu’il s’y passait comme s’il y était. Il observa un instant et ce qu’il vit lui suffit. Il prit son talkie-walkie et appela son collègue :
« Bronx, ici le Breton, tu me reçois ?
- Oui le Breton, ici Bronx je te reçois cinq sur cinq !
- Danny, Madame Darrube tient en joue son mari. Je répète, elle a une arme et menace son mari. Aucune trace de personne d’autre. Déclenche le GIGN et demande à la Mère avec quel moyen de locomotion Sœur Lucille est arrivée. Bien reçu ?
- Bien reçu, je déclenche le groupe d’intervention ! Ne quitte pas. »
Le lieutenant ne dû pas attendre très longtemps la réponse à sa question.
« Elle est venue en vélo ! fit une voix juste derrière lui.
- Mais qu’est-ce que vous faîtes-là !? s’exclama-t-il en apercevant Mère Jeanne.
- Ecoutez, Lucille est peut-être en danger ! Est-ce que vous croyez franchement que je vais rester plantée à côté de la voiture en me rongeant les sangs !?
- Ma sœur, avec tout le respect que je vous dois, vous n’avez rien à faire là ! Cela peut-être dangereux ! Alors redescendez et mettez-vous à l’abris avant que je vous y mette de force !
- Il n’en n’est pas question et…
- Couchez-vous ! »
Il la prit par les épaules et la plaqua au sol.
« Mais ça ne va pas non ?
- Chut ! »
Quelque chose bougeait dans la maison. Les pièces du premier étage s’allumaient et s’éteignaient successivement. Le gendarme braqua ses jumelles dans cette direction et vit un homme qui fouillait le premier étage, revolver au poing.
« Qui c’est celui-là ? marmonna-t-il.
- Il ressemble à Charles Ceven, l’amant de Michelle. »
Emmeric regarda la Mère avec surprise.
« Eh ! Mais où avez-vous trouvé çà !? demanda-t-il en s’apercevant qu’elle tenait, elle aussi une paire de jumelles.
- Dans votre voiture ! Je me suis dit que tant qu’à venir voir, autant prendre ce qu’il faut !
- Ne vous gênez pas surtout !… »
Sa voix commençait à se teinter d’humour. Il avait toujours cru que Lucille était un cas à part dans sa communauté mais il s’apercevait que ces bonnes sœurs n’avaient pas fini de le surprendre !
« Comment savez-vous que c’est lui ? Je croyais que vous ne l’aviez jamais vu ?
- C’est vrai mais Lucille me l’a décri très précisément et ça paraît correspondre… Regardez ! » fit la Mère en lui désignant une fenêtre sur la gauche qui s’ouvrait doucement. Une petite tête brune en sortit.
« C’est Lucille ! »
Elle était heureuse de la voir en bonne santé et poussa un soupir de soulagement. Mais elle sentit le lieutenant se crisper. Elle comprit pourquoi en voyant la pièce d’à coté fouillée par Ceven.
« Mon Dieu ! c’est elle qu’il cherche ! » pensa-t-elle.
Pendant ce temps la jeune sœur avait tiré sur le lierre et s’était attardée à regarder quelque chose sur la droite.
« Elle va se faire prendre ! Il faut faire quelque chose !
- Restez tranquille ! répondit fermement Emmeric. On ne peut rien pour l’instant. Il faut attendre le GIGN. »
Lucille avait disparue de leur vue et Charles entra dans la pièce où elle était. Il ressortit peu après, seul. Puis, une minute après, la fenêtre de droite s’ouvrit et la jeune femme réapparut.
« Mais qu’est-ce qu’elle fait !? » s’exclama la supérieure en la voyant monter sur le rebord de la fenêtre.
« Je crois comprendre. Non… elle ne va pas faire çà ?! fit le gendarme éberlué en la voyant s’agripper à la gouttière.
- Oh si ! Elle va le faire… » soupira Mère Jeanne qui ne se faisait guère plus d’illusion depuis longtemps sur la capacité qu’avait Lucille d’être raisonnable.
La descente avait l’air de bien se passer mais leur regard fut attiré par un trait de lumière qui venait d’un autre côté de la maison.
« Ne bougez pas ! » ordonna le lieutenant .
Il se déplaça avec précaution pour voir la demeure sous le bon angle. Trois personnes étaient sorties de la maison. Charles Ceven tenait en respect monsieur Darrube avec son revolver pendant que Michelle les suivait de près.
Pendant ce temps, Lucille avait atteint le sol et se dirigeait droit vers le danger.
« Il faut faire quelque chose ! » s’exclama Mère Jeanne.
Emeric sursauta.
« Ah mais c’est une manie ! Je vous avais dit de rester là-bas !
- Mais Lucille va se faire capturer ! Il faut intervenir ! protesta la supérieure
- Vous allez nous faire repérer ! Si vous continuez, je vous coffre !
- Vous n’oseriez pas !…
- Oh ne me tentez pas ! »
Maintenant ça y était, la jeune sœur s’était fait surprendre par ses agresseurs. La Mère foudroya le gendarme du regard.
« Et voilà ! Vous êtes content ?
- Le Breton, de Bronx, fit le talkie-walkie en sourdine.
- Bronx, ici le Breton, parle Danny.
- Emeric, le GIGN est là !
- Bien reçu, on arrive ! »


Michelle menaçait la jeune sœur avec son arme.
« Je serais vous, ma sœur, je n’irais pas plus loin ! »
Lucille était furieuse envers elle-même ! Elle s’en voulait de s’être jetée ainsi dans la gueule du loup ! Elle réfléchit rapidement à la façon de se tirer de ce mauvais pas.
Il lui était difficile de finasser. D’abord parce qu’elle sentait que Charles, s’étant fait berner une première fois, était beaucoup plus méfiant. Ensuite parce qu’elle n’était pas seule en cause et que, si elle tentait de s’échapper, Yves risquait d’être abattu immédiatement.
D’autre part, elle sentait qu’elle devait essayer de rester à l’extérieur. Il était beaucoup plus facile et plus discret de leur tirer dessus à l’intérieur et, maintenant que les deux amants les avaient sous la main rien ne les retenaient plus de passer à l’acte. La jeune femme résolut donc d’essayer de gagner du temps.
« Mais je n’ai pas l’intention d’aller me promener après avoir reçu une si gentille invitation !
- Vous me voyez désolée d’utiliser la force, répondit Michelle. Mais vous vous trouvez au mauvais endroit au mauvais moment. »
La jeune sœur joua l’innocente. Peut-être qu’en les persuadant qu’elle croyait à de la légitime défense, elle ne serait plus une menace pour eux. S’ils saisissaient l’occasion, ils trouveraient ainsi une sortie honorable sans avoir à recourir à la violence.
« Je comprends que se faire battre par son mari, est intolérable. Mais le menacer de votre arme ne résoudra rien. Au contraire, vous allez vous mettre dans votre tort.
- Mais vous ne comprenez pas qu’ils s’en fichent de ça ! protesta Yves qui ne comprenait pas la tactique de Lucille. Je ne l’ai jamais touchée ! Tout ce qu’elle veut c’est mon argent !
- Vous, si vous ne l’aviez pas brutalisée, vous ne seriez pas dans cette situation ! répondit fermement la jeune sœur en priant pour qu’Yves se taise. Alors vous auriez plutôt intérêt à faire profil bas !
- Oui, renchérit Michelle, ta g… toi, ne la ramènes pas !
- Ne te laisses pas avoir ! intervint Charles. Elle est maligne, elle essaye de nous embobiner, je suis sur qu’elle sait tout ! Sinon pourquoi serait-elle là ?
- Oh je comprends ! Je vous ai fait peur en rentrant chez vous sans permission ! Je m’en excuse ! fit la jeune femme en continuant son cinéma. Je voulais vous ramener le pyjama que vous aviez oublié. La sonnette ne marchait pas et la porte était ouverte, alors je vous ai cherché.
- Mais oui… et c’est pour cela que vous essayiez de téléphoner en me racontant une histoire à dormir debout quand je vous ai surprise ? dit Charles, incrédule. Je te dis qu’elle a tout entendu ! Si elle est là je suis sur que c’est parce qu’elle a trouvé le papier que tu as perdu.
- Quel papier ? demanda la sœur, réellement étonnée cette fois.
- Mais tais-toi ! ordonna Michelle à son amant.
- Le testament qu’ils m’ont volé ! révéla Yves avant que sa femme puisse l’en empêcher. Figurez-vous que ces deux escrocs m’ont cambriolé ! Ils ont trouvé le nouveau testament que j’avais fait après que Michelle m’ait quitté ! Je l’y déshérite. Ils veulent me tuer pour l’annuler.
- Mais ça n’a pas de sens ! répondit Lucille pour essayer une dernière fois de sauver la situation. Le fait de tuer quelqu’un n’a jamais fait annuler un testament, au contraire ! »
Tout en parlant, elle se disait que sœur Roselyne avec sa maniaquerie du ménage, allait peut-être lui sauver la mise ! Si elle avait trouvé le document et avait compris ce que c’était, il était à parier que la cavalerie était en passe d’intervenir. A partir de ce moment-là, elle essaya d’observer discrètement les alentours pour repérer d’éventuels indices lui indiquant que les gendarmes étaient dans le coin.
Pendant ce temps, Yves continuait de lui casser la baraque.
« … faire un testament prend quelques jours. Ce que j’avais dans mon bureau était l’épreuve définitive que je devais lire à tête reposée. J’ai rendez-vous demain pour le signer. Quand ce sera fait, il annulera l’autre. »
Maintenant c’était fichu ! Lucille ne pouvait plus faire mine de ne rien savoir. Par contre, pour continuer à gagner du temps, elle pouvait essayer de se faire expliquer ce qu’elle savait déjà.
« Mais alors, fit-elle innocemment, vous avez tout inventé ?»
Les deux amants se mirent à rire. Elle se dit qu’elle réussissait vraiment à passer pour une imbécile ! Enfin, bon, en même temps, il valait mieux paraître idiote, qu’être tuée !
Au début, leur histoire avait été on ne peu plus banale. Ils lui expliquèrent ainsi comment ils s’étaient rencontrés, fortuitement, en faisant le marché. Ils s’étaient revus et étaient tombés amoureux l’un de l’autre. De fil en aiguille, Michelle avait décidé de quitter Yves. Ils avaient le projet de refaire leur vie aux Antilles en montant un hôtel. Mais, pour cela il fallait des capitaux et pas qu’un peu. Charles lui fit remarquer qu’avec tout l’argent que possédait son mari il serait dommage que Michelle parte sans rien.
Ils montèrent donc l’histoire du suicide qui justifierait ensuite amplement le divorce au profit de Michelle. Ils réussirent tant bien que mal à faire croire à cette thèse. Mais petit à petit, Charles convainquit Michelle qu’elle ne retirerait pas assez en procédant de cette manière. Avoir une partie de l’argent c’était bien, posséder toute la fortune c’était mieux. La passion qu’elle ressentait pour Ceven étant plus forte que tout, elle résolut de liquider purement et simplement son mari. Ce geste, vu le contexte, passerait naturellement pour de la légitime défense. Bien sur, la rumeur l’accuserait, mais la justice l’acquitterait et, comme ensuite ils partiraient loin, cela n’avait pas d’importance.
Ils avaient décidé de prendre leur temps pour bien cimenter tout cela, mais un événement imprévu les força à accélérer le mouvement. Charles, qui surveillait les faits et gestes d’Yves c’était aperçu qu’il s’était rendu chez le notaire. La seconde fois, il en était ressorti avec une enveloppe sous le bras.
Les amants, se doutant qu’il y avait anguille sous roche, allèrent fouiller le bureau d’Yves. Au début, il ne devait même pas s’apercevoir du cambriolage car Michelle avait toujours ses clés. Manque de chance, Yves avait changé les serrures. Ils avaient été obligés de rentrer par effraction. Par contre, il n’était pas question qu’il sache ce qui les intéressait. Ils prirent donc le temps de photocopier le document et de le remettre en place. Ce n’était que ce soir qu’ils lui avaient tout révélé.
Quand ils s’aperçurent du contenu du testament, ils s’affolèrent. Heureusement il n’était pas signé et, en regardant dans l’agenda d’Yves, ils se rendirent compte qu’il avait rendez-vous avec le notaire dans la semaine. Il fallait agir rapidement.
Michelle profita donc de sa consultation chez le psychiatre pour exprimer sa volonté de reprendre la vie commune avec son mari. Quand elle rentra chez elle, elle s’installa et, le soir venu, elle monta le son de la télé, laissa la porte ouverte pour que Charles puisse rentrer et tuer son mari. Mais, avant de le faire, elle tenait à lui donner certaines explications.
« Ca aurait pu se passer sans accrocs. Mais quand Charles est arrivé…
- Il m’a trouvée dans la maison ! compléta Lucille.
- Oui et maintenant nous sommes obligés de vous liquider tous les deux et ça ne nous amuse pas, croyez-moi ! »
Lucille non plus ne rigolait pas. Par contre, depuis une minute, elle avait senti du mouvement dans les arbres qui se trouvaient derrière les trois autres, juste en face d’elle. Les renforts arrivaient, il fallait encore gagner un peu de temps. Elle décida de mettre la pagaille entre les deux. Rien ne valait un peu de division avant un assaut !
« Dites Michelle, votre histoire me fascine mais il n’y a rien qui ne vous paraît bizarre dans tout cela ?
- Qu’est ce que vous voulez dire ?
- Et bien vous rencontrez quelqu’un dont vous tombez amoureuse et vous voulez quitter votre mari, très bien. Mais qui a eu l’idée de divorcer en mentant pour récupérer de l’argent ?
- Et bien… je ne sais pas… Charles je crois, pourquoi ? »
Lucille continua en éludant la question. Le mouvement devenait de plus en plus évident derrière les fourrés.
« Bon. Et qui a décidé que ce ne serait pas une part du gâteau, mais l’ensemble que vous vouliez ? »
Michelle ne répondit pas, mais la réponse devait la déranger car elle fronça les sourcils.
« Où est-ce que vous voulez en venir ?
- Arrête ! interrompit Charles. Tu ne vois pas qu’elle veut nous embrouiller ! »
La jeune femme aperçut une silhouette en treillis qui longeait le mur derrière eux. Elle devait absolument se retenir de le regarder et maintenir l’attention des autres sur elle.
« Je trouve que vous devenez franchement nerveux. Est-ce que je toucherais un point sensible ?
- Mais de quoi parlez-vous ? demanda Michelle qui voyait son amant se décomposer.
- Avant de le rencontrer vous étiez assez heureuse avec votre mari et, peu après, vous en venez à le liquider pour prendre son argent. Vous n’avez pas l’impression de vous être fait manipuler ? Je serais vous je n’aimerai pas !
- Tais-toi ou je te crève! rugit Ceven.
- Je crois en effet que vous êtes tout à fait capable de le faire sans sourciller. Mais, Michelle, qui l’empêchera, une fois que vous serez mariés d’en faire autant avec vous ?
- Non, il m’aime !
- Oui, mais, apparemment, il n’est pas de tempérament très partageur ! Je serais vous je me méfierais ! »
Elle avait touché juste. Michelle regarda Charles et lu sur son visage que Lucille avait raison. Elle s’était fait berner. Ceven, furieux de voir que la situation lui échappait, lâcha Yves et braqua son revolver sur Lucille.
Mal lui en prit. Le GIGN n’attendait que ça pour donner l’assaut. Ils le firent rapidement et avec une synchronisation parfaite. Lucille se sentit plaquée au sol et vit un gendarme faire de même avec Yves. Une fusillade s’en suivie. La jeune femme voulut jeter un coup d’œil pour savoir ce qui se passait, mais le gendarme chargé de la protéger lui mit la main sur la tête pour la forcer à rester à couvert.
« Ne bougez surtout pas tant que je ne vous le dis pas ! » lui chuchota-t-il.
Au bout d’une minute, ce qui est plutôt long quand les balles vous siffle au-dessus de la tête, elle n’entendit plus rien.
« Opération terminée ! Félicitation les gars ! » fit une voix forte.
Le gendarme qui maintenait Lucille au sol, l’aida à se relever. Elle se retrouva face à un grand gars cagoulé.
« Vous n’avez pas de mal ? demanda-t-il.
- Non, grâce à vous. Je ne sais comment vous remercier.
- Nous n’avons fait que notre travail » répondit-il visiblement surpris du remerciement.
Soudain une tornade blanche s’abattit sur elle.
« Lucille, Lucille, mon petit, ça va ? Vous m’avez fait si peur !» fit Mère Jeanne en la serrant fort dans ses bras.
La jeune sœur se dit qu’après avoir échappé aux balles il n’était pas sûr qu’elle survive à l’étreinte de sa supérieure !
Quand la Mère la lâcha, Lucille prit conscience de ce qui se passait autour d’elle. Elle fut éberluée de voir tous ces gendarmes en treillis et cagoulés. Ils étaient en train de conduire Michelle, menottée, dans le fourgon. Yves qui avait l’air en bonne santé, lui aussi, s’expliquait avec Emeric. Elle s’aperçut alors qu’un homme était resté à terre. C’était Charles Ceven.
Laissant la Mère en plant elle courut vers lui. Daniel était en train de l’examiner. Le gendarme leva la tête quand il la vit arriver.
« Je lui coupe la manche. Regarde, il a reçu la balle juste là. »
Elle avait été parfaitement ajustée dans l’épaule droite pour lui faire lâcher son arme. Il était pâle, perdait beaucoup de sang mais il était vivant. Lucille demanda un linge et pressa fortement la blessure avec. Ceven tressaillit de douleur.
« Je suis désolée, je sais que ça fait mal, mais c’est le seul moyen de vous empêcher de perdre tout votre sang.
- C’est bon, Danny ! fit la voix d’Emmeric derrière eux, les pompiers sont prévenus, ils arrivent. »
Juste à ce moment là le bip de Lucille se mit à sonner.
« Record de rapidité ! s’exclama-t-elle. Maintenant, je commence à intervenir avant même que le bip sonne ! »
La sirène retentit à son tour.
« Pourquoi vous faites ça ? demanda Charles d’une voix faible.
- Faire quoi ?
- Me sauver la vie alors que j’ai voulu vous tuer… »
Lucille sourit.
« Parce que toute vie humaine est sacrée, même celle d’une personne qui a voulu en tuer une autre.
- Même celle d’un raté qui ne sait faire que des conneries ?
- Vous savez, ce sont les actes qui sont répréhensibles. La personne qui les commet reste une personne humaine. Surtout quand elle commence à réaliser qu’elle aurait pu se conduire autrement.
- Vous êtes complètement fêlée ! »
Il disait cela pour ne pas perdre la face mais était visiblement touché.
« Ma sœur, vous êtes occupée ? fit alors un gendarme du GIGN.
- Un petit peu oui… répondit-elle les deux mains appuyées contre la blessure de Charles.
- Parce qu’il nous faudrait votre déposition.
- Et bien, de deux choses l’une. Soit vous venez la prendre ici, soit vous attendez un petit quart d’heure que les pompiers arrivent et que je finisse de m’occuper du blessé. »
Il repartit en marmonnant qu’il allait voir avec ses chefs. Un peu inquiète d’avoir envoyé balader un gendarme, elle le suivit du regard. Il alla parler à un autre homme qui était visiblement haut gradé. Le chef se rendit alors prés de Lucille, l’air surpris.
« Excusez-moi ma sœur, vous savez vous occuper des blessés ?
- Euh… Oui…un peu… »
Daniel pouffa.
« Elle infirmière chez les pompiers ! »
Le gradé la regarda, étonné. Depuis qu’il était arrivé, il avait entendu parler de descente de gouttière, d’esquive, de négociation, de bluff…et maintenant il découvrait qu’elle était pompier. Toutes ses conceptions sur les bonnes sœurs étaient en train de voler en éclat ! Il s’entendit proposer :
« Un petit stage au GIGN ça ne vous dirait pas ? »
Lucille vit repasser devant ses yeux la soirée, les poursuites, les revolvers sans compter la trouille qu’elle avait eu.
« Non, merci, sans façon ! Je crois que je vais me tenir loin des émotions fortes pour quelque temps ! »
La pauvre fille ne savait pas qu’elles allaient la rattraper plus tôt que prévue…





Chapitre 14

Visions


Un mois était passé depuis ces évènements. Les remous causés par ces faits commençaient à s’estomper. Tout ce qui s’était passé ce soir-là devait rester absolument secret pendant l’enquête, par conséquent tout le village était au courant dès le lendemain !
Bien sur, la rumeur se chargea de transmettre les évènements répétés, déformés et amplifiés. Les journalistes s’y mirent et Lucille reçut bientôt des tonnes d’offres allant du simple article, à l’émission de télévision, sans parler des propositions pour reprendre cette histoire dans un téléfilm !
Au début, d’un commun accord avec la Mère, elle décida de rester discrète et de ne rien dire. Les médias ont tôt fait de monter une histoire en épingle qu’ils oublient aussitôt pour se focaliser sur autre chose. Il suffisait de laisser la déferlante passer.
Mais tout le monde n’était pas dans ce cas et certains se laissèrent interviewer, en particuliers ceux qui ne savaient rien. Du coup l’aventure parue avec des variantes plus ou moins importantes ! Cela faisait rire Lucille, mais pas trop la Mère. Finalement les faits prirent de telles proportions que la jeune femme accorda une interview exclusive au journal local pour remettre les choses au point et raconter ce qui c’était vraiment passé. Le numéro de ce jour-là battit des records de vente !
Cependant, la vérité paraissait tellement terne par rapport à tout ce qui avait été dit, que l’information fut peu relayée. Les journalistes s’intéressèrent alors au cas d’un homme politique qui avait détourné de l’argent, ce qui était nettement plus vendeur.
Durant toute cette période la vie continuait. Yves essayait de retomber sur ses pieds. Comme il avait besoin de parler avec quelqu’un de confiance il venait souvent voir la Mère pour essayer d’y voir plus clair. Au début il avait été furieux contre Lucille qui avait semblé douter de ses dires pendant la confrontation avec sa femme et son amant. Puis, comprenant le sens de ses paroles, il se sentit un peu confus de ne pas avoir comprit de suite que cela n’était qu’une manœuvre pour essayer de les sauver.
La jeune sœur avait fait sa déposition le soir même. Quand elle eut fini, Emeric fronça les sourcils.
« La déposition est close maintenant, mais, dis-moi, il y a une chose que je ne comprends pas. Comment avais-tu deviné que Charles avait monté ce coup-là juste pour l’argent des Darrube et qu’il projetait ensuite de se débarrasser de Michelle ?
- Je n'en savais rien ! J’ai dis ça au hasard pour gagner du temps et pour jeter la suspicion entre eux. Je ne m’attendais pas a ce que ce soit vrai ! »
Le lieutenant avait écarquillé les yeux.
« Ben toi alors ! »
Elle avait ensuite dû témoigner auprès du juge d’instruction. Finalement, Charles et Michelle avaient été mis en examen et incarcérés en attendant le jugement. C’est au cours de cet entretien qu’elle leva le voile sur la dernière zone d’ombre du dossier : pourquoi n’avait-elle pas trouvé le nom de Charles sur la boite aux lettres de sa maison ? La réponse était toute simple. La demeure appartenait à sa mère, morte récemment. Il habitait avant dans un autre département et avait rencontré Michelle pendant des vacances. Ensuite il était venu habiter là mais sans faire le changement d’adresse. Il avait ainsi une base de replis au cas où quelque chose tournerait mal.
Tout cela, n’avait pas empêché Lucille de reprendre ses activités normalement. La vie au couvent alternait avec les visites à l’hôpital. Les interventions avec les pompiers se faisaient rare pour elle. L’été battait son plein avec son lot de feu. En tant qu’infirmière elle n’y intervenait pas car c’étaient pour l’instant des feux de petite superficie ne justifiant pas sa présence. Ils avaient juste eu à secourir un touriste qui s’était cassé un tibia en faisant du VTT.
Par contre, son jugement du conseil de discipline était arrivé. C’était un petit bijou de diplomatie, ménageant habilement chaque partie. Il était dit en gros à Lucille que, dans ce cas, le non-respect de la procédure était justifié mais que cela ne devait être fait qu’occasionnellement, à bon escient et, uniquement en cas d’urgence vitale. Aucune sanction n’était requise contre elle. René avait aussi été relaxé.
Cela n’avait pas plû à Jean-Luc. D’autant plus que le conseil de centre statuant du sort de son fils avait été franchement houleux. Là aussi, l’affaire avait fini auprès du colonel, mais avait plutôt mal tourné pour Louis. Le jeune homme avait écopé d’une mise à pied d’un an. Du coup le lieutenant faisait franchement la tête à tout le monde et ignorait purement et simplement Lucille et René. L’ambiance était pour le moins tendue !
Pour couronner le tout, les incidents bizarres continuaient à se multiplier. Ils étaient moins importants que dans le cas des freins du VSAV, mais leur nombre était plutôt inquiétant. Ainsi les portes du garage à véhicule se déboîtaient, certains outils étaient endommagés, du matériel manquait… Rien qui ne puisse mettre la puce à l’oreille de quelqu’un qui ne savait rien mais assez pour piquer la curiosité de Lucille.
Bizarrement, plus ces évènements se produisaient, moins Greg paraissait y faire attention. A chaque fois que la jeune femme lui en parlait, il les expliquait au fur et à mesure par des explications naturelles qui pouvaient, en effet, coller. De plus cette multiplication d’incidents coïncidait, comme par hasard, avec les problèmes de Jean-Luc. Ses doutes étaient en train de se confirmer.
Elle avait parlé de ses soupçons à Greg qui avait franchement rigolé. Comment soupçonner Jean-Luc, ce pompier irréprochable ? Non cela n’était pas sérieux ! Lucille commençait à penser qu’il voulait protéger son adjoint et cela la décevait. Elle en voulait au chef de centre de lâchement fuir ses responsabilités. Comme quoi on découvrait, dans les moments de crise, des facettes de la personnalité des gens, restées inconnues jusque là. Le manque de courage de Greg en était le parfait exemple.
Au couvent, elle avait entamé ses cours aux postulantes. Celles-ci semblaient s’acclimater progressivement. Maylis acceptait difficilement d’être guidée par Lucille mais elle le montrait un peu moins et semblait se faire à cette idée. Sarah commençait peu à peu à sortir de sa réserve et s’ouvrait un peu plus volontiers aux autres. Aucun troubles psychiques ne s’était déclarés et Lucille commençait à penser qu’elle avait trouvé un équilibre qui lui convenait. Après tout, ils étaient peut-être dû au changement de cadre de vie. Il fallait toujours un peu de temps pour trouver de nouveaux repères.
Mais un événement se chargea de la détromper.
Cette après-midi là, après le cours d’histoire de la congrégation, Sarah et Lucille se rendirent au jardin, pendant que Maylis allait à la confection d’hosties. La jeune sœur voulait aider un peu la postulante qui avait du mal à se faire au jardinage et était assez terrifiée par sœur Marie-Yves. Quand la sœur jardinière les vit arriver, elle ouvrit de grands yeux.
« Et alors j’en ai deux aujourd’hui ?
- Oui, expliqua Lucille, je viens lui donner un coup de main parce que j’ai cru comprendre qu’elle avait un peu de mal.
- Un peu de mal… c’est une drôle de façon de le dire ! Et vous voulez lui donner un coup de main ? C’est vraiment un aveugle qui guide un aveugle !
- Ne vous inquiétez pas ! Pour le jardinage, je vous en laisse le soin. Je veux juste lui montrer qu’elle peut être une sœur de la Miséricorde même si elle n’est pas excellente au jardin. C’est l’état d’esprit dans le quel on fait les choses qui comptent.
- Mouais, bien sur, on peut toujours s’en sortir comme cela… En tout cas çà n'est pas avec des théories comme ça que mes tomates vont pousser ! »
Lucille se mit à rire et elles commencèrent leur travail. Aujourd’hui, il s’agissait d’enterrer les restes du poisson de midi au pied des tomates. Ca faisait un engrais formidable. Lucille, qui n’aimait déjà pas le poisson, n’appréciait pas du tout de devoir le mettre en terre à quatre heures de l’après-midi. En effet, en pleine chaleur, il exhalait un fumet très peu subtil.
Tout à coup sœur Marie-Yves s’exclama:
« Sarah ! quand je dis au pied des tomates, ça n'est pas au travers des racines. Regardez celui-là vous lui avez sectionné tout le bas du pied. Vous croyez qu’il va tenir comment, par l’opération du Saint Esprit ? Mais qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu pour récolter toutes les filles qui ont deux mains gauches ? »
Lucille était en train de finir d’enterrer un tas d’arrêtes. Elle se dit qu’elle allait la laisser dire une minute sans intervenir.
« Mais enfin comment croyez-vous… Oh ! Mais qu’est-ce qu’il y a ? »
Lucille se releva vivement. Sarah s’était figée, les yeux perdus dans le vide et son visage était devenu d’une blancheur cadavérique. Elle avait beau avoir été prévenue, elle resta un instant pétrifiée. La jeune sœur se ressaisit vite.
« Aidez-moi à la transporter à l’ombre ! » demanda-t-elle à Marie-Yves.
La jardinière, malgré son âge, était une force de la nature. Elles saisirent la postulante chacune par un bras et essayèrent de la soulever. Impossible. Elle était toute raide et d’une lourdeur terrible. Les deux sœurs se regardèrent avec surprise. Sarah était un petit gabarit et rien n’expliquait un tel poids.
« Mais qu’est-ce qu’elle a, une insolation ? » demanda la jardinière.
L’infirmière en doutait. Quand quelqu’un souffrait d’un coup de chaud, il était plus rouge écrevisse que blanc farine et il ne pesait pas dix fois son poids.
« Mais qu’est-ce qu’elles ont toutes à faire des crises dès que je dis quelque chose ? se lamenta Marie-Yves.
- Ne vous en faites pas. Je ne pense pas que cela soit du à votre diplomatie légendaire ! »
La jardinière allait répondre vertement quand la postulante sembla revenir à elle.
« Sarah ça va ? demanda Lucille.
- Oui.. Ma sœur ! répondit la postulante en regardant Lucille d’un air terrifié. Vous allez bien ?
- C’est plutôt moi qui te le demande ! Qu’est-ce qui s’est passé ?
- Ca m’arrive des fois. Il y avait longtemps que ça n’était pas revenu.
- Viens un peu par-là, fit Lucille en l’entraînant sur un banc, à l’ombre. Tu veux boire ?
- Non, ça va maintenant, je vous assure.
- Est-ce que c’est indiscret de te demander, ce que sont ces crises ? »
Sarah parut un peu embarrassée mais répondit assez rapidement.
« Personne ne le sait. J’en ai depuis toute petite. Au début mes parents m’ont emmenée chez le médecin qui a pensé à des crises d’épilepsie. J’ai fait tout un tas d’examen avec un neurologue mais ça n’était pas cela. Comme il n’y avait rien physiquement, j’ai été orientée vers tout un tas de médecins et de psychiatres qui n’ont pas pu faire de diagnostique fiable.
- Mais toi, qu’est-ce que tu ressens ?
- Eh bien, tout d’un coup je me sens bien et c’est comme si j’étais ailleurs.
- Ailleurs ?
- Oui. Je ne vois plus rien de ce qui se passe autour de moi…
- Et tu vois autre chose ?
- Non… Non, rien. »
Lucille avait le sentiment que ce ‘non’ cachait quelque chose. Elle n’alla pourtant pas plus avant dans les questionnements. Quand Sarah serait plus en confiance, peut-être qu’elle se confierait plus avant. Mais il fallait que cela vienne d’elle.
L’infirmière demanda donc à la jeune fille d’aller se reposer en attendant l’heure de la messe et demanda à Marie-Yves de garder le secret sur ce qui s’était passé pour ne pas embarrasser la postulante. Comme la jardinière était une femme discrète, Lucille avait confiance. Par contre elle alla immédiatement en parler en parler avec la supérieure.
« Je ne suis pas surprise que cela arrive. Après la crise, vous a-t-elle parut décalée dans ses propos ?
- Non, répondit la jeune sœur. Elle m’a très bien expliqué les choses, c’était clair et précis.
- Il faudra la surveiller d’ici demain, car après ses absences, il y aurait des comportements un peu bizarres de sa part. Il faut vérifier cela.
- Je vais faire de mon mieux. Elle se repose jusqu’à la messe.
- Très bien. On avisera s’il y a du nouveau.
- S’il faut, il ne va rien se passer du tout » sourit Lucille, optimiste.
Mais il se passa quelque chose…
Le soir-même Lucille était en train de s’endormir. Dans un demi-sommeil elle crut entendre frapper à sa porte. Elle resta immobile et attendit, quand elle entendit le plancher craquer devant sa chambre. Elle passa une robe de chambre et ouvrit. Elle aperçut une petite silhouette qui s’éloignait.
« Sarah ?»
La jeune fille s’arrêta et se retourna. Elle revint vers Lucille.
« Qu’est-ce qui se passe ? Tu ne te sens pas bien ?
- Si… Si, ça va très bien mais il faudrait que je vous parle.
- Et ça ne peut vraiment pas attendre demain ?
- Je sais qu’il est tard, mais c’est quelque chose qui m’angoisse beaucoup et m’empêche de dormir. Je ne me voyais pas attendre demain.
- Bon, d’accord ne bouge pas ! »
Lucille regagna sa chambre et s’habilla rapidement, puis elle conduit Sarah dans la salle de cours.
« Là nous serons tranquilles et nous ne risquons pas de réveiller quelqu’un. Alors, dis-moi ce qui te tracasse ?
- Eh bien voilà. Tout à l’heure vous m’avez envoyée me coucher tôt pour que je puisse me reposer. A ce propos, je voudrais vous remercier ne n’avoir pas parlé à tout le monde de ma crise de cette après-midi. En général, après, les gens ont tôt fait de me prendre pour une folle. »
Lucille comprit que c’était une manière détournée de lui demander ce qu’elle en pensait.
« Ne t’inquiète pas, je n’ai jamais pensé cela. Par contre ça serait mieux pour tout le monde si on arrivait à en déceler l’origine.
- Oh, oui, j’en serais heureuse ! Vous ne pouvez pas savoir ce que c’est que de vivre avec quelque chose en soi qui ne tourne pas rond et que personne ne puisse vous aider à savoir ce que c’est !
- Je veux bien t’aider et la Mère aussi, mais il faudra que tu coopère en nous disant tout ce que tu sais dès que tu te sentiras prête.
- Mais je vous ai tout dit…
- En est-tu sure ? »
La jeune fille rougit et détourna le regard. Un bref instant Lucille crut qu’elle allait parler mais l’instant passa et l’occasion avec.
« Pour le moment ça n’est pas de cela que je voulais vous parler.
- Allez je n’insiste pas. Dis-moi ce qu’il y a.
- Tout à l’heure, j’étais en effet assez fatiguée et je me suis endormie tout de suite. Je ne sais pas si c’est par angoisse, mais j’ai fait un rêve qui m’a paru si réel que je ne pourrais plus dormir après si je ne le racontais pas. »
Lucille eut un moment d’attendrissement. Si c’était pas mignon. Elle venait lui raconter ses cauchemars, comme un petit enfant le ferait à sa mère… C’est vrai qu’à vingt-trois ans, cela faisait un peu bizarre. Mais elle laissa parler la jeune fille en essayant de ne rien laisser paraître.
« C’était bizarre, j’étais dans une maison en rondins qui brûlait très fort. Vous étiez là, habillée en pompier et vous regardiez la maison brûler. Il n’y avait personne d’autre avec vous. Soudain un pompier m’est presque tombé dessus. Il venait de l’étage supérieur. Il était par terre, inconscient. Il était habillé comme vous sauf qu’il avait des bandes bleues au niveau des bras et des épaules.
Vous avez crié son nom, que je n’ai pas entendu à cause du bruit, et vous avez couru dans la maison en feu. Vous l’avez traîné en le prenant sous les bras. Vous alliez arriver sous la porte quand j’ai remarqué qu’une des poutres qui la soutenait allait céder. Je vous ai crié de faire attention et vous vous êtes soudain arrêtée, comme si vous m’aviez entendue.
Vous êtes alors allée sur la droite en longeant le mur de la maison. Il faisait très chaud et il y avait plein de fumée partout. Je vous ai devancée et, en fouillant un peu, j’ai trouvé deux petits soupirails au fond, à gauche de la maison. Je vous ai crié de venir par-là, ce que vous avez fait.
Vous avez ouvert le premier. Dans la fumée on ne voyait pas qu’il était légèrement plus petit que le deuxième et en plus il ne s’ouvrait pas bien. Vous êtes passée en premier et vous êtes arrivée sous un petit appentis où du bois était stocké. Mais vous aviez du mal à faire passer votre collègue par le soupirail car il était grand et fort. Il se coinça et tout s’écroula sur vous deux…
Là, je me suis réveillée en sursaut. »
Lucille la regarda surprise. C’était un cauchemar, certes, mais à vingt-trois ans c’était quand même le genre de chose que l’on pouvait assumer seule, sans courir le raconter aussitôt.
« Je comprends que c’est un rêve qui a dû te faire peur, mais, tu sais, ça n’est qu’un rêve.
- Je sais bien, mais celui-là avait l’air d’être tellement réel que j’ai peur pour vous !
- Pour moi ? Mais pourquoi ? demanda Lucille qui ne voyait pas du tout où elle voulait en venir.
- Eh bien, dans mon rêve, vous finissiez, écrasée sous une maison en feu… »
L’infirmière comprit soudain.
« Et tu as peur que ton rêve se réalise ?
- Oui, j’en suis malade rien que de l’imaginer…
- Tu sais, les rêves prémonitoires, ça n’existe pas.
- On ne sait jamais… Celui-là avait l’air si réel…
- Dis-moi, as-tu déjà eu des rêves qui se sont réalisés ? »
Sarah rougit et baissa la tête.
« Non, jamais, répondit-elle dans un souffle.
- Sais-tu pourquoi ? Pour la bonne raison, que les rêves ne prédisent en aucun cas l’avenir.
- Mais si là, c’était le cas ? » insista la postulante.
Lucille la vit si angoissée qu’elle se dit qu’il valait mieux changer de tactique pour désamorcer la situation. Elle décida de mettre le doigt sur les incohérences de son rêve pour lui démontrer qu’il était impossible qu’il se réalise.
« Bon nous allons reprendre tout cela pas à pas, d’accord ? Est-ce que tu te souviens bien clairement de ce que tu as vu ?
- Oh oui ! C’est comme si les images étaient encore devant mes yeux !
- Bon, très bien ! Dis-moi comment j’étais habillée. »
Sarah décrivit l’habillement d’un pompier qui partait au feu : la veste de cuir noir, le pantalon avec le liseré rouge, les rangers et le casque argenté. La jeune sœur lui demanda s’il y avait une bande qui bordait la veste en cuir.
« Oui, sur le bas.
- De quelle couleur était-elle ?
- Orange, je crois. »
Lucille se dit qu’elle allait bientôt pouvoir regagner son lit. Elle avait déjà de quoi amplement démontrer à Sarah qu’une telle scène ne pouvait en aucun cas se dérouler dans la réalité.
La jeune fille avait du voir des pompiers dans des films ou dans des reportages. C’était sûrement ces images qui lui revenaient inconsciemment en mémoire maintenant.
« Ecoute-moi Sarah, tu as fait un cauchemar, mais il ne peut pas devenir réalité, rassures-toi. Je suis une infirmière Sapeur-pompier, donc je m’occupe des personnes qui ont des accidents et font des malaises. Je ne vais sur les gros feux que pour veiller sur la bonne santé des pompiers. De plus quand j’y vais, je ne porte ni veste en cuir, ni casque argenté. Le mien est blanc et je reste habillée comme pour les autres interventions. Enfin, même si j’avais un jour un cuir, il serait bordé d’argent car je suis officier. Le orange c’est pour les sapeurs et le jaune pour les sous-officiers. »
Sarah baissa la tête tristement.
« Alors vous ne me croyez pas ?
- Mais si, je crois que tu dis la vérité et que tu as réellement fais un rêve ! Mais ça n’est qu’un rêve avec son lot d’incohérences. Regarde le pompier qui tombe dans le feu, il tombe d’en haut et il porte des bandes bleues, c’est ça ?
- Oui, c’est çà !
- Et bien ce n’est pas possible. Il n’y aucune bande bleue sur nos tenues. »
La jeune fille se tut et ne savait plus quoi répondre.
« Peut-être qu’en effet ce n’était qu’un songe, admit-elle finalement un peu à contrecœur. »
Lucille fut intérieurement soulagée. Elle avait cru qu’elle n’arriverait pas à lui faire entendre raison. Sarah se leva et sortit de la pièce après avoir dit bonsoir.
« S’il vous plaît, faites quand même attention aux maisons en rondin. » ajouta-t-elle avant de disparaître.
La jeune sœur aurait rit si elle ne s’inquiétait pas un peu pour Sarah et ses drôles d’angoisses.

Lucille eut du mal à sortir de son sommeil. Elle avait l’impression de venir de s’endormir. En jetant un coup d’œil à son réveil, elle se rendit compte que ce n’était pas qu’une sensation. Elle n’était au lit que depuis une demi-heure. Elle essayait de faire taire son réveil qui braillait quand elle s’aperçut qu’e fait c’était son Bip qui sonnait.
Elle fut vite sur pied. En passant devant la chambre de Mère Jeanne elle colla un petit post-it sur la porte. C’était un code entre elles, comme cela elle savait que Lucille était en intervention. Trois minutes après, elle saisissait son vélo et s’élançait dans la pente. La nuit, elle prenait la route, le raccourci par la prairie étant trop dangereux par manque de visibilité. En arrivant au centre elle vit la porte du garage du Fourgon Pompe Tonne Léger ouverte.
« Flutte, se dit-elle, c’est un feu ! Je me suis levée pour rien ! »
Une équipe de cinq gars se préparait. C’était l’équipe de René qui était de garde. Ils partaient pour fumée suspecte.
« Je vous fais le départ ! annonça-t-elle.
- Merci, Sister ! Si tu peux, reste un peu là le temps qu’on reconnaisse. Si on a besoin du soutien sanitaire tu seras sur place et tu n’auras pas à revenir.
- D’accord, je reste et j’attends tes ordres. »
Ils montèrent dans leur engin et démarrèrent. Lucille referma le garage et nota sur l’ordinateur qu’ils étaient partis. Ensuite, elle écrivit sur la main courante la nature de l’intervention, l’engin qui était engagé et les numéros matricules des pompiers engagés.
Peu après les gars arrivèrent sur le feu et firent une reconnaissance. Le message de René ne tarda pas.
« Feu d’habitation R+1, rez-de-chaussée complètement enflammé, le feu est en train de gagner le premier étage. Il y a trois habitations aux alentours. Demande renforts et soutien sanitaire. »
Lucille commençait à s’habiller quand son BIP sonna à nouveau pour déclencher son intervention. Elle acquitta l’appel et vérifia son matériel. Puis elle prit de l’eau et des barres de céréales pour commencer à donner à manger aux gars en attendant que la logistique arrive. Enfin, elle pensa à vérifier son itinéraire avant de partir. Il valait mieux car, la dernière fois, elle avait été envoyée sur un autre secteur à cinquante kilomètres de là et s’était perdue dans la campagne. Pour arriver, elle avait dû se guider à la colonne de fumée !
Cette fois, ce n’était pas le cas car elle connaissait les lieux. Elle arriva au bout de cinq minutes, se gara dans un coin et chercha René pour lui demander où se placer pour ne pas gêner. Elle se guida à la lueur et arriva bientôt sur les lieux du sinistre. Elle s’arrêta net, la bouche ouverte.
Elle était devant une magnifique demeure qui était en train de brûler. Mais ce qui la stupéfiait, c’était que la maison qui était devant elle était en rondins.


( à suivre ...)

chapitre 12b

Publié le 04/08/2007 à 12:00 par lesromansdelara
Lucille n’en revenait pas d’entendre Michelle parler de cette façon. De plus elle croyait percevoir de la peur dans le ton de voix d’Yves et elle ne comprenait pas pourquoi. Elle continua donc à descendre prudemment et risqua un coup d’œil dans le salon. Ce qu’elle vit lui glaça le sang.
Yves était assis sur le canapé et sa femme le tenait en joue avec un revolver. Elle avait un regard dur et déterminé que Lucille ne lui connaissait pas. A force de se faire battre, elle a dut dérailler et avait sûrement résolu de se défendre. Elle pensa qu’elle n’avait franchement pas choisi la bonne solution. La meilleure manière de les aider tous les deux étaient de les arrêter avant que cela n’aille trop loin ! Mais il était peut-être dangereux de le tenter seule.
La jeune femme passa donc discrètement dans le couloir et avisant un téléphone dans le hall d’entrée, décrocha.
Elle sentit alors une présence derrière elle et se retourna brusquement. Charles Ceven était là, pointant un pistolet vers elle !

La Mère était dans son bureau et finissait d’écrire une lettre de félicitation pour son neveu qui venait d’avoir un petit garçon. Elle ne les voyait qu’une fois par an à l’occasion de la visite en famille mais, elle avait gardé des rapports très affectueux avec ce jeune couple. Elle cherchait le meilleur moyen de formuler sa joie de voir la famille s’agrandir quand elle fut interrompue par sœur Roselyne qui frappait à la porte.
« Qu’est-ce qui se passe ? Vous faîtes encore du ménage ? demanda la supérieure étonnée, en la voyant arriver en tenue de travail à neuf heures du soir.
- Il le faut bien ! répondit la responsable de l’entretient. Sœur Lucille a fait la chambre de Michelle tout à l’heure. Mais les coins, s’ils en veulent, il faut qu’ils s’approchent, si vous voyez ce que je veux dire !
- Je vois. Et c’est pour me dire que Lucille fait mal le ménage que vous venez me voir ?
- Oh non ! Sinon je ne quitterais plus votre bureau ! fit sœur Roselyne d’un air désespéré. C’est juste parce qu’en bougeant l’armoire…
- Vous avez bougé l’armoire toute seule ? coupa Mère Jeanne alarmée.
- Oui, pourquoi ?
- Mais enfin ce sont des armoires en chêne massif ! Vous allez vous démolir, voyons ! Ce n’est pas raisonnable !
- Ne vous inquiétez pas, j’en ai vu d’autre ! affirma Roselyne fièrement. Il faut bien faire le ménage derrière les meubles ! Enfin, ça n’est pas la question ! Je disais qu’en bougeant cette armoire il y a un papier qui est tombé. Comme ça a l’air important et qu’il y a le nom de Michelle dessus, je vous l’ai apporté.
- Mince, c’est dommage ! s’exclama la supérieure en se saisissant du document pour y jeter un coup d’œil. Lucille est juste partie lui rendre quelque chose qu’elle avait oublié !
- Ouais, et bien si elle faisait un peu moins les choses à la va-vite, elle aurait pu tout emmener en même temps ! D’ailleurs, à ce sujet ce serait bien que vous lui disiez de faire un peu attention ! C’est vrai quoi ! J’en ai assez de toujours repasser derrière elle et de… Mais qu’est ce qui se passe ?… Vous ne vous sentez pas bien ? »
La Mère, qui regardait fixement le papier, était subitement devenue toute pâle.
« Oh, mon Dieu, souffla-t-elle, mais bien sur… C’est pour ça…
- Non mais en même temps ce n’est pas si grave, tempéra la sœur continuant sur son idée, ça n’est que du ménage… »
Mère Jeanne parut se ressaisir et se leva vivement. Elle fourra le papier dans sa poche, se saisit de son téléphone mobile et sortit en courant. Sœur Roselyne eut juste le temps d’entendre :
« Allo ? La gendarmerie, oui, c’est une question de vie ou, de mort… ».
Déjà la Mère avait disparue par la porte donnant sur le parking. La responsable du ménage resta planté là.
« C’était quand même pas sale à ce point-là !… » souffla-t-elle complètement ahurie.

Lucille regardait l’homme qui pointait le revolver en sa direction.
« Bonjour ! fit-elle d’un ton qu’elle essayait de rendre anodin. Je ne voulais pas vous faire peur, mais j’ai crevé ! J’ai trouvé la porte ouverte et j’appelais le dépanneur. »
Le type ne semblait pas du tout croire son histoire.
« Ne vous fatiguez pas ! fit-il d’une voix brève, je sais qui vous êtes ! »
Il lui fit signe, avec le canon de son arme de passer devant. Ils repartaient vers le salon. C’était le dernier endroit où elle voulait se retrouver. En effet, elle commençait à réaliser que le geste de Michelle n’avait peut-être rien de désespéré. Lucille avait tellement peur qu’elle sentait ses jambes se dérober sous elle.
« Allez, se dit-elle, c’est pas le moment de flancher ! Il faut absolument que je me tire de là ! »
Il fallait agir vite car, quand elle serait dans le salon, il lui faudrait compter avec deux personnes brandissant des pistolets. Fausser compagnie à un seul était quand même plus réalisable. Elle repéra un magnifique vase dans le couloir qui ferait très bien l’affaire. Quand ils passèrent à côté elle le poussa discrètement et il tomba en se fracassant sur le sol. Charles sursauta et eut un mouvement de surprise. Lucille, qui le surveillait du coin de l’œil, n’attendait que cela. Elle s’engouffra vivement par une des portes de la salle à manger et se plaqua contre le mur. Son poursuivant se rua dans la pièce et lui passa à coté sans la voir. Elle en profita pour repartir dans le couloir et se diriger vers la porte de sortie.
L’homme se retourna et, comprenant les intentions de la sœur, prit la seconde porte qui s’ouvrait à l’autre bout de la salle à manger. C’était un tel raccourci qu’il coupa la route de la jeune femme avant même qu’elle ne touche la poignée.
Affolée, Lucille rebroussa chemin et remonta le couloir. Elle se disait que c’était la dernière direction à prendre. Soit elle se retrouverait dans le salon face à Michelle, soit face à l’escalier qui la mènerait au premier étage, donc dans un cul de sac.
La jeune femme s’engagea tout de même dans les marches pensant au moins gagner un peu de temps. Elle sentait Charles si proche d’elle qu’elle croyait presque sentir son souffle. Mais la peur lui donnait des ailes ! Elle qui était nulle en athlétisme à l’école aurait été capable, en ce moment, de battre le record du monde du cent mètres !
Soudain, elle sentit une main lui saisir la cheville. Elle perdit l’équilibre et tomba à plat ventre sur les marches. Dans un réflexe de survie, elle donna un violent coup de pied en arrière. Elle dut toucher quelque point sensible de son agresseur car elle entendit un cri étouffé et un bruit de chute. Elle ne prit pas le temps de se retourner pour constater les dégâts ! Se relevant rapidement, elle finit son ascension et entra, au hasard, dans une des pièces du palier.
Elle tendit l’oreille tout en essayant de se calmer. Un bruit de pas et de porte lui apprirent que Charles était déjà en train de fouiller l’étage. Il fallait agir vite ! Elle ouvrit la fenêtre, la seule issue possible, et se pencha. La façade était couverte de lierre. Elle y tira dessus et il céda tout de suite. Dire que dans les films les héros s’échappaient en s’y accrochant ! Tu parles ! Il n’y avait manifestement pas intérêt à les imiter ! Par contre, en regardant sur la gauche, elle aperçut une gouttière qui paraissait accessible en passant la pièce d’à côté.
Elle referma la fenêtre sans bruit et alla doucement ouvrir la porte pour vérifier si la voie était libre. Ceven était juste en train de refermer la porte d’à côté ! La jeune femme n’eut que le temps de pousser la sienne et de se jeter à plat ventre sous le lit. Charles entra dans la pièce et elle vit ses deux pieds s’y déplacer lentement faisant craquer les lames du plancher.
Lucille, un peu essoufflée, se força à retenir sa respiration et à se tapir dans l’ombre. Pourtant elle ne se faisait pas d’illusion. Bien que le lit soit assez bas, s’il se baissait un tant soit peu, il la trouverait. La peur lui vrillait le ventre.
Les pieds s’arrêtèrent près de la cachette de la jeune femme et elle réalisa qu’il fléchissait ses jambes. Il lui semblait que son cœur s’arrêtait. Dans trois secondes elle était perdue.
« Seigneur, là il me faut un coup de main d’urgence ! » pria-t-elle désespérément.
« Charles ! cria Michelle du salon, Charles ! Viens donc par-là ! ».
Ceven ressortit rapidement et ferma la porte. Lucille n’en revenait pas ! Elle resta un instant, incapable de faire le moindre mouvement. La peur l’avait rendu toute molle.
« Merci de Ton aide ! Je Te redevrais cela ! chuchota-t-elle avec gratitude. »
La pensée qu’il pouvait revenir d’un moment à l’autre lui redonna de la force. Elle sortit de son repaire et alla prudemment ouvrir la porte. La jeune sœur entendit le couple qui parlait dans le salon. Il fallait en profiter. Elle prit une grande inspiration, sortit sur le palier et, sur la pointe des pieds, se rendit dans l’autre chambre.
Après avoir repoussé la porte elle s’approcha de la fenêtre qu’elle ouvrit en faisant attention de ne pas la faire craquer. Elle eut un moment d’hésitation. La gouttière était bien accessible, par contre, elle avait beau n’être qu’au premier étage, vu d’ici, cela paraissait bien assez haut ! De plus, qu’est ce qui lui disait que le cylindre métallique qui descendait jusqu’au sol pourrait supporter son poids ? D’un autre côté, elle ne pouvait pas rester là, ils finiraient par la trouver. Il n’était pas non plus question de repasser par l’escalier. Donc il ne restait plus qu’une solution.
Elle prit son courage à deux mains et se hissa sur le rebord de la fenêtre. Elle se retourna, dos au vide, saisit le tuyau et cala son pied gauche sur le collier le reliant au mur.
« Allez, maintenant fait que ça tienne ! »
Et elle fit passer résolument son pied droit de l’autre côté. Maintenant elle était au-dessus du vide. Rien ne bougea. Serrant les genoux elle laissa glisser ses pieds vers le collier du dessous en s’aidant des mains. C’était finalement beaucoup plus facile qu’elle ne l’aurait cru ! De colliers en colliers elle se retrouva bientôt au sol, toute surprise d’être arrivée aussi vite !
Bon, ça s’était bien passé, mais cela n’était pas une raison pour traîner dans le coin ! Il fallait aller chercher de l’aide. La nuit était tombée et était assez sombre pour couvrir sa fuite. Lucille se baissa et courut en longeant l’ombre du mur de la maison. Quand elle arriva à l’angle, elle tendit l’oreille. Tout semblait calme. Elle tourna et s’arrêta instantanément. Le couple était là, face à elle, Michelle braquant son arme sur elle, pendant que Charles tenait la sienne sur la tempe d’Yves.
« Je serais vous, ma sœur je n’irais pas plus loin ! »


( le suite mercredi 8 août)

Chapitre 11

Publié le 27/07/2007 à 12:00 par lesromansdelara
Chapitre 11

Les postulantes


Une semaine après ces évènements, la communauté s’apprêtait à recevoir les postulantes. Elles devaient arriver dans l’après-midi, accompagnées de la Mère générale. Il régnait dans le couvent une ambiance de joyeuse effervescence.
Lucille, elle, avait le trac comme jamais. Et si elle ne s’en sortait pas ? Si les postulantes percevaient mal la communauté par sa faute. Et est-ce qu’elle saurait convenablement les aider, en particulier Sarah ?
Jusqu’à aujourd’hui elle n’y avait pas trop pensé tellement elle était préoccupée par ce qu’elle avait découvert dans le clocher. Elle en avait parlé à la mère dès le dimanche soir et celle-ci l’avait écouté très attentivement.
« Je pressentais quelque chose comme cela, fit-elle quand la jeune sœur eu finit. Michelle n’avait pas d’autres moyens pour divorcer à son avantage. Alors, ils ont monté cette petite comédie pour discréditer Yves.
- Je comprends à peu près la chronologie des évènements, reprit Lucille, mais un petit détail me chiffonne. Pourquoi cette porte de clocher était-elle fermée à clef ?
- J’y ai pensé moi aussi et j’ai peut-être trouvé une explication : et s’ils s’étaient fait prendre de vitesse ?
- Comment ça ? demanda la jeune femme.
- Et bien, quand Michelle à été en place, expliqua la supérieure, Charles a appelé les secours depuis le clocher. Il avait pensé avoir largement le temps de redescendre. Mais, ce qu’il n’avait pas prévu, c’est que les gendarmes soient juste en bas et arrivent si vite. Le couple avait refermé la porte à clef pour ne pas être dérangés et comme les gendarmes ne savaient pas où se trouvait la clef, ils n’ont pas remarqué qu’elle n’était pas à sa place.
- Oui, s’exclama la jeune sœur, et il a dû être sacrément surpris de les voir essayer de monter si vite ! Quand il a pû sortir du clocher, dans la panique, il n’a pas pris le temps de refermer. Il a juste poussé la porte, posé la clef et il est descendu.
- Le seul problème est de savoir comment il est ressorti sans que vous le voyiez, objecta la supérieure.
- A bien y penser, je crois qu’il n’était pas ressorti, fit la jeune femme. Quand nous sommes rentrés dans l’église je me souviens avoir vu un homme mettre un cierge dans une chapelle latérale. Je m’en souviens parce qu’il est plus courant de voir des femmes faire cela.
- Oui c’est possible, approuva Mère Jeanne. Ensuite il a profité de ce que tout le monde fixait le clocher pour sortir sans être remarqué. Tout cela est très logique. Mais il y a une dernière chose que je ne comprends pas.
- Laissez-moi deviner : pourquoi ce drôle de point d’ancrage sur la poutre ?
- Oui. Votre ami, René, avait l’air de dire que le plus évident était celui de la balustrade. Alors pour quelle raison a-t-il choisi celui-là ?
- Pour la même raison qui les a fait choisir ce côté du clocher pour descendre : pour ne pas être vus, expliqua Lucille. Cette face est difficilement visible d’en bas, l’autre, par contre, est très exposée. En arrimant de l’autre côté, il prenait le risque d’être vu. C’est aussi pour cette raison qu’ils ont fait le coup assez tôt le matin. Il y a beaucoup moins de passage à cette heure là. Cela réduisait les risques.
- Ils avaient vraiment bien préparé leur complot, dit la Mère. C’est une stratégie imparable.
- Il faut prévenir la gendarmerie et leur dire ce que l’on sait, fit la jeune sœur.
- Doucement, nous n’avons pas de preuves pour étayer nos dires, tempéra la supérieure.
- Et le bout de corde sur la poutre ? suggéra Lucille.
- Ca ne prouve rien du tout voyons ! Non, je pense qu’il vaut mieux attendre encore un peu. Nous avons l’avantage de savoir ce qu’ils ont fait, sans qu’ils s’en doutent. Ils sont sûrs d’eux et se croient à l’abri. Ils feront des erreurs et nous pourrons avoir nos preuves. »
La jeune femme n’avait rien répondu. Elle savait que la mère avait raison mais son tempérament avait du mal à se plier à l’attente pure et simple. De plus cette situation entre Michelle et son mari était assez malsaine et elle avait du mal à accepter que cela s’éternise. Elle avait l’impression que laisser s’envenimer les choses pouvaient finir par être dangereux. Elle ne savait pas à quel point elle avait raison.
Mais, comme elle avait pris la ferme résolution d’aborder un problème après l’autre, elle n’avait pas réalisé que les postulantes arrivaient si vite. Elle fut presque surprise, ce matin-là en se réveillant, de se dire qu’elles seraient là dans l’après-midi. C’est à partir de ce moment-là qu’elle sentit le trac s’insinuer en elle.
Une heure avant l’arrivée des jeunes femmes, Lucille se rendit sur la tombe de sœur Gertrude.
« Aidez-moi, guidez-moi et demandez à Dieu de m’inspirer. Il n’y a que Lui qui puisse me sortir de là… »
Elle fut tirée de sa prière par la cloche du couvent qui sonnait le rassemblement à toute volée. Mon Dieu elles étaient déjà là ! La jeune femme descendit la colline à toutes jambes et ne ralentit qu’au moment de ressortir du côté du parking. Heureusement, elle n’était pas la seule à être en retard. Les sœurs arrivaient de tous côtés.
La Mère générale parlait avec Mère Jeanne et près d’elle se trouvaient les deux jeunes femmes ainsi qu’une autre sœur que Lucille ne connaissait pas. Mère Sylvie était une femme impressionnante. C’était une grande et forte femme de soixante ans qui faisait penser aux généraux qu’on voyait dans les films. Mais sa bonté et son sens de l’écoute attirait l’estime dès qu’on la connaissait un peu.
Après les premiers contacts tout le monde était rentré dans la salle de communauté. Sœur Myriam y avait préparé un goûter avec des gâteaux et des jus d’oranges. Les deux postulantes commençaient à se détendre un peu. Elles arrivaient dans un lieu inconnu où elles devraient passer un an au moins. De plus ce couvent serait le lieu du discernement sur leur engagement. Il y avait de quoi être intimidé.
Les dix-huit sœurs s’étaient rangées par ordre d’âge et années de vocation. L’infirmière était de toute façon la dernière, étant la plus jeune à tous les abords. De plus, elle avait demandé à sa supérieure de ne pas la présenter tout de suite comme la maîtresse des postulantes. Elle voulait d’abord les observer au naturel sans le poids de la relation dirigeante-dirigées.
Mère Jeanne commença donc les présentations de chacune dans l’ordre naturel des âges. Sœur Louise et sœur Irma, les plus âgées depuis que Gertrude était partie, puis sœur Myriam qui s’occupait de la cuisine et sœur Irène la lingère qui étaient de la même année. Ensuite venaient sœur Marie-Yves la jardinière, sœur Roselyne pour le réfectoire, sœur Claire l’archiviste, sœur Frida et sœur Pierrette qui s’occupaient de la librairie. Après venaient les quatre sœurs qui s’occupaient de fabriquer et de vendre les hosties produites par le couvent : sœur Josette, sœur Fabienne, sœur Vivianne et sœur Nicole. Puis ce fut le tour de sœur Brigitte l’intendante et de sœur Patricia qui tenait la porte. Enfin, sœur Corinne l’assistante et la comptable, et Lucille l’infirmière.
Pendant les présentations et les heures qui suivirent, celle-ci eut toute latitude pour observer les deux jeunes femmes. Elles lui semblaient très différentes l’une de l’autre ce qui pouvait être à la fois une richesse mais aussi une difficulté.
Maylis, la plus âgée, avait un an de plus que Lucille. Grande, blonde aux yeux bleus, vive et extériorisée, elle paraissait ne pas avoir froid aux yeux. Par contre, elle semblait avoir conscience qu’elle était bourrée de qualité et elle avait tendance à regarder les autres avec une légère commisération.
Sarah, quant à elle, paraissait timide, ce qui lui donnait un aspect général beaucoup plus sur le recul. Elle était brune aux yeux bruns et ses cheveux formaient de drôles de boucles indisciplinées encadrant son visage encore très enfant. Mais elle parlait volontiers quand on lui adressait la parole et avait une conversation très agréable. En tout cas, pour l’instant, rien ne laissait voir dans son attitude le moindre trouble psychique.
Ce premier contact terminé, sœur Corinne emmena les jeunes femmes dans leurs chambres pour qu’elles puissent s’installer pendant que la Mère générale demanda à Lucille et à Mère Jeanne de la suivre dans le bureau de la supérieure.
« Bon, commença-t-elle quand elles se furent assises, je suis très heureuse d’être là avec vous pour vivre les premiers moments de ces jeunes femmes dans notre congrégation.
- Inutile de vous dire à quel point nous sommes heureuses de les accueillir, fit Mère Jeanne avec enthousiasme.
- Et vous ma chère sœur Lucille. Comment avez-vous vécu ces premières minutes ?
- Pour être sincère… je suis un peu partagée », hésita un peu la jeune femme. Elle voulait à la fois exposer ses difficultés, mais, en même temps, son état d’esprit tranchait tellement avec le climat général d’allégresse général, qu’elle avait l’impression de réagir de travers.
La Mère générale devinait ce qui se passait dans la tête de la jeune sœur et elle voulut la rassurer de suite :
« Dites simplement ce que vous pensez, n’ayez pas peur, fit-elle avec bonté.
- Merci, ma Mère. Je ne voudrais pas casser l’ambiance de fête mais je n’arrive pas à être totalement joyeuse. Je suis à la fois très contente de leur arrivée, mais, en même temps, je me sens un peu nerveuse à l’idée que je ne serais peut-être pas à la hauteur de la responsabilité que vous m’avez confiée.
- Vous avez le droit de ressentir cela, répondit Mère Sylvie. Vous savez, vous avez un rôle vis à vis des postulantes que n’auront pas vos sœurs. Si vous n’étiez pas du tout anxieuse, c’est moi qui m’inquièterais ! Au moins, cela prouve que vous êtes consciente de vos responsabilités. Mais ne vous angoissez pas outre mesure. Mère Jeanne vous épaulera et vous pouvez toujours me joindre si vous rencontrez le moindre problème.
Mais maintenant, dites-moi, qu’avez-vous perçu au premier abord au sujet de ces jeunes femmes ? »
Lucille réfléchit un peu avant de répondre puis se lança franchement :
« Il est difficile de dire quelque chose après une heure passée ensemble, car je ne veux pas les enfermer d’emblée dans des a-prioris. Mais je pense, sans trop m’avancer, qu’elles sont très différentes l’une de l’autre. Autant je crois qu’il faudra rassurer Sarah et l’aider à s’affirmer, autant il faudra peut-être que je ne me laisse pas trop marcher sur les pieds par Maylis. »
Les deux supérieures se regardèrent d’un air assez satisfait de la réponse.
« C’est bien observé, approuva la supérieure générale. Vous avez raison de ne pas vouloir les évaluer trop vite pour prendre le temps de mieux les connaître. Sœur Jeanne vous a parlé des réserves que nous avons vis à vis de Sarah. Qu’en pensez-vous dans un premier temps ?
- Et bien, répondit l’infirmière, pour l’instant, il n’y a rien dans son comportement qui laisse entrevoir un désordre psychique, mais il est encore trop tôt pour dire quoi que ce soit.
- C’est vrai, intervint Mère Jeanne, que je m’attendais à trouver quelqu’un de moins discret.
- Oui elle est, en effet, étonnante, fit Mère Sylvie. Mais il faut la voir au moment de ses crises et après celles-ci. C’est une autre personne. L’essentiel est de savoir si cela influe dans le discernement qui nous intéresse. Attention toutefois de ne pas délaisser Maylis. Vous devez les guider chacune selon ses besoins.
- J’essaierai de faire au mieux. »
La réunion fut interrompue par le téléphone. C’était sœur Corinne qui avait terminé de montrer leurs chambres aux postulantes. Comme c’était bientôt l’heure de la messe, elles se séparèrent.

Lucille avait un peu de mal à trouver le sommeil. La soirée s’était pourtant terminée très agréablement par une petite veillée qui permit à chaque sœur de présenter la mission qui lui était confiée. Ensuite, chaque postulante exposa le parcours qui l’avait conduite à la communauté. Demain elle serait présentée aux postulantes comme leur guide pour cette année et elle se demandait comment ça allait se passer.
Au bout d’un moment, elle en eut assez de se tourner dans son lit et elle décida d’aller prendre une tisane pour se changer les idées. La jeune sœur se leva et descendit à la cuisine en pantoufles pour ne réveiller personne. Quand elle arriva des bruits de voix lui firent deviner qu’elle n’était pas la seule à ne pas dormir. C’était les deux postulantes qui échangeaient leurs premières impressions de la journée.
« … quand même très grand, finissait de dire Sarah.
- C’est vrai, répondit Maylis. Je me demande ce qu’on va nous donner à faire.
- Comme je suis infirmière, peut-être que je pourrais aller à l’infirmerie.
- Sauf qu’il n’y a personne là-bas. L’infirmière doit se tourner les pouces ici. Ca m’étonnerais qu’elle te demande de l’aider à ne rien faire !
- Je me demande quel âge elle a, elle fait si jeune ! s’exclama Sarah.
- Oui, c’est vrai. Elle ne doit pas être tellement plus vieille que toi. Je savais qu’il y avait une jeune sœur et j’aurais aimé qu’elle soit un peu plus âgée pour pouvoir partager avec elle.
- Pourquoi ? Tu ne peux pas avec les plus jeunes ?
- Si, mais quand on a trente ans on n’a pas les mêmes préoccupations qu’à vingt, fit Maylis d’un air docte. Et puis elle a l’air très gamine. Vraiment être pompier… ça fait rêve d’adolescente attardée.
- Je ne suis pas d’accord ! C’est au contraire un service qui doit demander de l’initiative et un très grand sens de la responsabilité.
- Tu dis ça parce que tu es jeune. Mais tu verras, quand tu auras mon âge et un minimum d’expérience, que certains engagements sont bons quand on est jeune, mais pas plus tard. En tout cas cette fille me paraît insignifiante, conclu autoritairement Maylis.
- Dis, qui tu crois que ce sera la maîtresse de postulat ? interrogea Sarah.
- Je pensais à la Mère. Il paraît qu’avant elle était maîtresse des novices.
- Tu crois ? En tous cas j’espère que ce ne se sera pas la sœur qui s’occupe du jardin. Elle a l’air sévère et me fait un peu peur. »
Lucille n’entendit pas la réponse de Maylis car elle s’était éloignée un peu honteuse d’avoir écouté en cachette. D’autre part, après ce qui avait été dit, elle ne se voyait pas rentrer dans la pièce et dire qu’elle avait entendu. Elle ne voulait pas qu’elles croient qu’elle était fâchée et qu’elles soient gênées dans leurs relations futures.
En remontant dans sa chambre elle réfléchit à ce qu’elle avait entendu. Paradoxalement, elle était rassurée de savoir à quoi s’en tenir et elle n’en voulait pas du tout à Maylis. Bien sur, la jeune sœur se disait qu’elle allait avoir du mal à se faire reconnaître en tant que guide, mais d’un autre coté ce serait à elle de gagner leur confiance. Ce défit ne lui déplaisait pas. Elle garda donc pour elle ce qu’elle avait entendu et s’endormit presque immédiatement.
Le lendemain matin après la prière, Mère Sylvie prit congé en souhaitant bon courage à tout le monde. Mère Jeanne, quant à elle, invita les postulantes à venir dans son bureau. Elle leur demanda leurs premières impressions et les écouta.
« C’est très bien, fit-elle avec un bon sourire quand elles eurent terminé. Alors maintenant que nous avons pris contact je vais vous expliquer comment nous allons nous organiser durant cette année. Mais, pour cela, il faut que j’appelle celle qui sera votre maîtresse de postulat.
- Oh ! s’exclama Maylis, ce ne sera pas vous ?
- Non. La conduite de la communauté me prend déjà beaucoup de temps. J’ai donc délégué à une sœur la tâche de vous guider durant cette année. Mais je reste bien sur disponible quand vous voulez en cas de besoin. Excusez-moi, je vais lui dire de venir. »
La Mère composa un numéro sur son téléphone mobile.
« Oui, c’est moi. Vous pouvez venir… Elle arrive tout de suite » ajouta-t-elle pour les jeunes femmes.
Celles-ci se regardèrent avec anxiété, surtout Sarah qui n’arrêtait pas de se répéter : « Surtout pas Marie-Yves, surtout pas Marie-Yves… » Maylis, elle, se demandait qui, à part la supérieure, serait à la hauteur pour les encadrer. Elle se remémora les présentations de la veille et pensa, qu’à la rigueur, sœur Corinne pourrait faire l’affaire.
L’attente fut de courte durée car quelqu’un frappa à la porte et entra dans la pièce à l’invitation de la supérieure. Sarah, qui comprit la première ouvrit de grands yeux, pendant que Maylis trouvait Lucille très indiscrète de les déranger dans un moment aussi important pour elles. Elle se dit que la jeune sœur allait sûrement se faire renvoyer sur-le-champ pour les laisser avec la sœur qui allait les accompagner durant cette année et qui n’allait pas tarder à arriver. Mais, à sa grande surprise, la Mère sourit et invita l’infirmière à s’asseoir.
« Mesdemoiselles, je ne vous présente pas sœur Lucille. Elle sera votre maîtresse de postulat cette année. »
Sarah, un peu revenue de sa surprise, se contenta de sourire. Quant à Maylis, l’annonce avait du mal à passer de ses oreilles à son cerveau. Elle avait bien entendu les mots mais leur signification lui échappaient :
« Qu… Quoi ?… bafouilla-t-elle. C’est ça notre maîtresse de postulat ?…poursuivit-elle d’un air dédaigneux. Mais elle n’a même pas mon âge…
- Mais oui Mademoiselle, pouffa Lucille, ça n’est que ça !… »
Mère Jeanne, elle ne rigolait pas. Elle se tut un moment, le temps de laisser l’émotion passer puis enchaîna en fusillant Maylis du regard.
« Je mettrais cette réaction sur le compte de la fatigue et de l’émotion, Mademoiselle. Mais c’est la dernière fois que je tolérerais de tels propos vis à vis de sœur Lucille. Elle a certes un an de moins que vous en âge, mais je vous pris de vous rappeler qu’elle a neuf ans de plus de vocation. Elle est, de plus, la déléguée de la congrégation pour votre formation première. A ce titre vous lui devrez le respect en toute occasion. J’espère que je n’aurais pas à vous le rappeler.
Ceci dit, continua-t-elle d’une voix plus neutre, je vais laisser sœur Lucille vous parler plus en détail de votre emploi du temps.
- Comme vous êtes ici pour découvrir la vie de la communauté, et pour discerner si c’est à cela que vous êtes appelées, commença la jeune sœur d’une voix qu’elle essayait de rendre la plus ferme possible, nous avons décidé de vous faire vivre le même rythme que celui de la communauté.»
La jeune femme leur distribua les emplois du temps.
« Comme vous le constatez, poursuivit-elle, vous suivrez donc les horaires communs de prières qui sont 8h, 12h30 et 19h, la messe étant à 18h. Le dimanche elle est à 11h et vous pourrez, si vous en avez besoin, faire la grasse matinée. »
Sarah, qui était un vrai loir, fit un geste de satisfaction. Maylis, quant à elle était en train de penser qu’elles n’étaient quand même pas venues là pour dormir, mais n’osa rien laisser paraître. Après la remontée de bretelles de tout à l’heure, elle n’avait pas envie de se distinguer à nouveau.
Pendant ce temps Lucille continuait :
« Nous aurons des temps de cours en début d’après-midi qui seront un temps de découverte de l’histoire de la congrégation et de nos règles de vies. Le samedi, je vous recevrais l’une après l’autre pour que nous puissions parler de votre cheminement et de votre ressenti.
Le matin et en milieu d’après-midi vous avez un temps de travail. Pour Sarah, ce sera de l’aide à l’infirmerie et du jardinage avec sœur Marie-Yves. »
Le visage de la jeune postulante se décomposa.
« Il y a quelque chose qui ne va pas ? interrogea Lucille.
- Non, ce n’est rien… hésita la jeune fille. C’est juste que sœur Marie-Yves m’impressionne un peu. »
L’infirmière avait une furieuse envie de la rassurer par un : « Ne t’inquiètes pas, moi aussi. » Mère Jeanne qui savait ce qui se passait dans la tête de la jeune sœur eut soudain un urgent besoin de ramasser quelque chose derrière son bureau…
Mais la maîtresse des postulantes resta imperturbable.
« Ne vous fiez pas aux apparences, répondit-elle d’une voix douce. Sœur Marie-Yves est excellente et saura vous apprendre plein de choses. Quant à vous, Maylis vous irez à la fabrication d’hosties, sauf le mercredi matin où vous aurez toutes les deux un groupe de catéchisme à la paroisse. Vous aiderez aussi sœur Roselyne pour l’entretien du couvent.
- En quoi consiste cet entretien du couvent ? demanda l’ intéressée avec étonnement.
- Pour faire plus simple c’est le ménage, expliqua la Mère.
- Le ménage ? Parce que ce sont les sœurs qui le font ? On ne peut pas payer quelqu’un pour ça ?
- Non, on ne paye pas quelqu’un pour nettoyer derrière nous, répondit Lucille que l’attitude de Maylis commençait à agacer. Ca ne fait pas précisément partie de l’esprit de la congrégation.
- Bon, fit la Mère pour calmer le jeu, si vous leur faisiez visiter le couvent ce serait une bonne entrée en matière.
- Tout à fait. Allez mesdemoiselles, allez vous préparer ! Nous commencerons dans un quart d’heure. Rendez-vous dans le parking.»
Les deux jeunes femmes partirent et la supérieure fit signe à Lucille de rester.
« Alors qu’en pensez-vous ? demanda-t-elle.
- Que je ne sais pas si je serais de taille à tenir tête à une personnalité telle que celle de Maylis, répondit honnêtement la jeune sœur
- Laissez-moi vous donner un conseil. Positionnez-vous d’emblée. Vous avez presque le même âge mais vous n’êtes ni une copine, ni une inférieure. Je sais bien que parfois vous avez du mal à être sure de vous, mais là votre rôle est légitime et il va falloir le remplir avec assurance.
D’autre part, elles ont besoin d’être guidées avec la même attention et le même soin. Ne laissez pas vos sentiments personnels favoriser l’une plutôt que l’autre. Vous aurez des sympathies et des antipathies pour l’une ou pour l’autre, c’est inévitable mais, surtout, n’en laissez rien paraître.
- Que c’est difficile ! s’exclama la jeune sœur. Je crois que c’est au-dessus de mes capacités.
- Ne vous en faites pas. Le premier formateur c’est Lui, répondit Mère Jeanne en montrant son image du Saint Esprit en forme de feu. Alors laissez-le agir. Quant à vous, vous n’avez qu’a Lui préparer le chemin, c’est tout.
- C’est tout ! Une simple promenade de santé à vous entendre !
- Mais je vous avais dit que former les autres c’était très formateur » fit la supérieure en riant.
Lucille sortit du bureau en se disant que vraiment les choses n’étaient pas gagnées.
« Bon, pria-t-elle en son cœur, Tu m’as choisie pour cette tâche alors maintenant débrouille-Toi pour que ça marche ! »
Et elle s’avança d’un pas décidé vers le lieu de rendez-vous.



( ... à suivre Mercredi 1 août )

chapitre 10

Publié le 20/07/2007 à 12:00 par lesromansdelara
Chapitre 10

Intervention mouvementée


Lucille descendait en vélo vers le village en se disant qu’elle avait beaucoup de chance. Il faisait à nouveau très beau pour son jour de repos. Bien sur, elle était de garde chez les pompiers, mais cela ne l’empêchait pas de se détendre. Elle avait décidé d’aller enquêter dans le clocher, puis de flâner un peu dans les rues de Vic.
Elle se dirigea vers l’église et posa son vélo contre le mur. Puis elle rentra dans l’église par la petite porte de côté. Elle en profita pour prier un peu puis, elle essaya de se mettre dans la peau de Michelle ce fameux matin.
« Bon alors voilà. Je viens de me faire battre par mon mari et je suis désespérée. Je viens ici, je monte à la tribune… » Lucille joignait au fur et à mesure le geste à la parole. « Ensuite, je prends la clef. Oui, elle sait où elle est, elle aide suffisamment à la paroisse. J’ouvre, la porte et je monte… Euh non…Je ne veux pas attirer l’attention donc je remets la clef où elle était, voilà… et ensuite je referme la porte… »
La jeune femme essaya de tirer la porte depuis l’intérieur, mais c’était impossible. Il n’y avait plus de poignée. Si on la fermait, pour rouvrir, il fallait la clef. Alors comment avait-elle fermé puis que la clef se trouvait dans sa cachette quand les gendarmes étaient arrivés ? Lucille se souvenait très bien avoir vu cette porte close, et même tellement bien fermée que le gendarme avait cru qu’elle était verrouillée. D’ailleurs, à ce propos… La jeune sœur ressortit et essaya de pousser la porte de l’extérieur, ce qu’elle fit facilement car il y avait un jeu d’au moins un centimètre entre le seuil et la porte. Donc il fallait exclure le fait qu’elle se soit coincée ce jour-là. Si Emeric n’avait pas pu l’ouvrir c’est qu’elle était bien fermée à clef. Mais comment alors la clef était-elle revenue à sa place dans la petite niche ?
Lucille, quant à elle laissa la porte ouverte et monta en haut du clocher en réfléchissant. Impossible sauf si… Une idée lui traversa l’esprit si brusquement qu’elle faillit louper une marche. Sauf si Michelle n’était pas seule ce jour-là. Pas seule, mais avec qui ? Peut-être ce Ceven…
« N’importe quoi… je délire» se dit la jeune femme . En effet pourquoi aurait-il aidé sa maîtresse à se jeter du haut du clocher pour appeler à l’aide aussitôt ? C’était stupide…
La sœur arriva en haut des escaliers et se pencha sur la balustrade. Le mur était impeccablement plat. Pourtant elle se souvenait d’avoir eu la veste déchirée par quelque chose en remontant Michelle. En se déplaçant, quelque chose de brillant fiché à mi-chemin dans la paroi attira son regard. C’était un piton. Peut-être l’avait-elle fiché là pour avoir une prise. Mais où était les autres ? Elle se pencha mais ne vit ni pitons, ni trous où ils auraient pu être encastrés avant d’être retirés. Le fait qu’il soit à mi-chemin faisait penser à un piton d’arrimage pour assurer quelqu’un. Il était en effet trop loin de la balustrade en haut et du toit en bas pour être un point d’appuie pour un grimpeur sans corde.
Donc si on admettait qu’il y avait eu une corde où était-elle maintenant ? Il n’y avait aucun endroit pour la cacher même provisoirement sans que personne ne l’ait vue. Par contre s’il y avait eu une seconde personne qui l’ait faite descendre puis qui ait prit la corde, là ce serait logique.
Lucille avait déjà assisté à des manœuvres où l’on faisait descendre quelqu’un. En plus d’un système pour arrêter la corde en cas de chute il y avait toujours un point fixe quelque part qui assure le tout. Elle se souvenait que, l’autre jour ses collègues l’avait placé autour de la balustrade à l’opposé. Peut-être que si sa théorie était bonne la mystérieuse personne avait pris le même. Elle alla vers cette balustrade et s’agenouilla. Il y avait bien des traces de corde jaune comme celle des pompiers mais rien d’autre.
« Non, c’est pas ça, murmura la jeune femme. Je me joue des films et en plus je soupçonne quelqu’un qui me fait confiance, je suis en dessous de tout ».
Comme elle était prête à se donner des claques son bip se mit à sonner.
« Ho, la, la ! Sauve qui peut !» se dit-elle en partant à toute vitesse. L’urgence de partir en intervention n’était pas la seule cause de sa précipitation. En effet la sirène se trouvait dans le clocher juste au-dessus de sa tête. Il valait mieux qu’elle prenne le large avant de finir complètement sourde. Et heureusement, qu’elle s’était décidée vite car elle était aux dernières marches quand la sonnerie commença à retentir faisant un vacarme assourdissant.
Lucille rit toute seule en sortant de l’église. Elle saisit son vélo et fonça vers le centre de secours. Une minute après elle rentrait dans son vestiaire. C’était un accident de la route et une personne se trouvait incarcérée dans sa voiture à cinq kilomètres de là. Le VSAV et le Véhicule de Secours Routier étaient demandés.
Comme c’était dimanche, il y avait assez de monde pour armer tous les véhicules. L’infirmière se dirigea donc vers sa voiture et démarra derrière les autres. L’intervention était sous la direction de René, le plus haut gradé, et, dans l’équipe de secours routier se trouvait Louis. La jeune femme espérait qu’il n’y aurait pas d’autres problèmes entre les deux hommes. En dehors du fait que c’était toujours ennuyeux de se disputer, une intervention comme celle-là demandait une bonne coordination, donc une bonne entente. Il fallait en effet être efficace rapidement.
C’était d’autant plus vrai dans ce cas là car, quand ils arrivèrent, ils virent de suite que l’intervention allait être compliquée : la voiture était dans le fossé sur le flanc droit. Elle avait été arrêtée par un arbre qui la bloquait au niveau du toit et qui menaçait de finir de tomber. Le conducteur était coincé à l’intérieur et il était difficile de voir dans quel état il était.
René analysa la situation instantanément et organisa rapidement l’opération :
« Allez, dit-il aux hommes du VSR, vous sécurisez cet arbre d’abord, ensuite vous calez la voiture. Les autres vous essayez de faire un premier bilan de la victime dès que l’arbre est attaché. Par contre tant que la voiture n’est pas calée vous ne touchez à rien. »
Les pompiers du VSR se dirigèrent vers l’engin pour prendre les cordes, pendant que ceux du VSAV essayaient de voir où en était la victime. Seul Louis restait là.
« Qu’est ce que t’attends, lui demanda René, que l’arbre se replante ?
- Non répondit-il d’un air assuré. Mais je me disais que, comme la voiture l’a tapé en venant de la route, il n'y a aucun risque qu’il lui tombe dessus. S’il cède, il tombera dans la prairie. Pourquoi perd-on du temps à le caler ?
- Ecoute, là, c’est toi qui nous retardes. Dans un cas comme cela on prend un maximum de précautions alors…
- René, le coupa Lucille qui était près de la voiture, le conducteur a une hémorragie au niveau de la cuisse, il faudrait la stopper le plus vite possible.
- D’accord, fit-il en se dirigeant immédiatement vers elle. Les gars vous tenez la voiture. Louis, tu arrimes cet arbre. Lucille tu es la plus légère, tu seras l’écureuil. Grimpe et passe par la vitre avant elle est ouverte. »
L’infirmière se plaça dans le fossé à la hauteur de la roue avant et regarda René.
« Tout le monde est prêt ? demanda-t-il
- Prêts, répondit l’équipe d’une seule voix
- Bon allez, vas-y doucement» ordonna-t-il à la jeune femme.
Elle grimpa avec précaution sur le flanc de la voiture, prit appuie sur les montants et se glissa dans l’ouverture de la vitre avant. Elle positionna ses pieds avec précaution sur l’appuie tête et l’accoudoir du siège passager pour ne pas tomber sur le conducteur. Puis elle essaya de s’installer assez confortablement pour pouvoir durer dans la position et rester efficace. Elle finit par caler ses pieds sur le bas de la portière avant gauche qui lui servait de plancher, ses jambes passant sous celles de l’homme. Elle annonça :
« C’est bon j’y suis ! »
Puis elle prit des ciseaux dans sa veste et coupa promptement la jambe droite du pantalon de l’homme. Quand elle arriva au milieu de la cuisse, un jet de sang la manqua de peu, la faisant un peu reculer. Lucille appuya de toutes ses forces sur la plaie les bras tendus ce qui stoppa l’hémorragie.
« Ca va ? demanda René de l’extérieur.
- Oui, répondit-elle, c’est bon l’hémorragie est enrayée. Pas besoin de point de compression. Je vais faire le relais par un pansement compressif et le perfuser.
- OK, mais pas de mouvements brusques. L’arbre est attaché mais la voiture n’est pas encore calée.
- D’accord, je ne bouge pas » fit Lucille .
Elle sortit un carré de mousse entouré d’élastiques de sa veste avec sa main droite, la main gauche restant plaquée sur la cuisse de la victime. Elle appliqua le carré sur la plaie et le fixa en serrant le plus fort possible. Elle sortait de ses poches de quoi perfuser l’homme quand elle crut entendre un craquement. Elle s’arrêta pour écouter. Mais elle n’entendit plus que ses collègues qui se préparaient à découper. Il n’était par rare quand on était dans la voiture d’entendre tout un tas de bruits étranges. C’est pourquoi elle continua sa tâche.
Soudain elle entendit un grand craquement et simultanément elle sentit la voiture basculer sur ses roues contre le remblai du fossé. Puis, dans un vacarme assourdissant, elle vit avec horreur le toit se plier. C’était étrange car tout se passait au ralenti mais de façon inexorable. Le toit descendait et allait bientôt toucher la tête du conducteur. Lucille prit ses ciseaux, découpa la ceinture de sécurité de l’homme. Puis elle monta sur le siège passager et le fit basculer la victime à plat dos sur le plancher de la voiture sous le volant. Il était temps car le toit avait déjà écrasé les appuis-tête et continuait à descendre. Elle se coucha à plat ventre sur les banquettes. Elle hésita un quart de seconde. Elle serait plus en sécurité sur le plancher avec la victime mais, pour cela, elle devrait remuer de nouveau le conducteur et risquer d’aggraver ses blessures. C’était un quart de seconde de trop. Comme le toit appuyait sur le dossier, la banquette remonta et Lucille se retrouve coincée contre le toit qui continuait à descendre. Soudain, tout s’immobilisa.
« Lucille ! Lucille, ça va ? Cria René d’une voix angoissée.
- Tout va bien, répondit aussitôt Lucille. Mais je ne peux plus bouger et je ne vois plus la victime. Je ne sais pas où en est le pansement compressif et je n’ai pas pu perfuser.
- T’inquiète pas, on va vous sortir de là le plus vite possible.
- O.K., occupez-vous du conducteur en premier, pour que le SAMU puisse le prendre en charge dés qu’ils seront là.
- On va voir ce qu’on peut faire. Bouge pas on arrive. »
Justement, elle entendit la sirène de la voiture du SAMU qui arrivait. Maintenant qu’elle était immobile et réduite à l’inactivité, elle se rendait compte de tout ce qui se passait autour d’elle. Une discussion s’élevait entre deux hommes et elle crut reconnaître les voix de René et de Louis.
« Mais enfin, disait René, qu’est-ce que t’as foutu ? Ou c’est que tu as appris à faire un arrimage ?
- C’est pas ma faute, répondit piteusement le jeune homme, je pensais vraiment qu'il tomberait de l’autre coté.
- Et c’est pour çà que non seulement tu n’obéis pas à mes ordres, mais, en plus de ne rien faire, tu t’appuies sur cet arbre ?
- Mais j’avais une crampe ! protesta Louis.
- Une crampe, une crampe… Et pour une crampe tu mets en danger la victime et tes collègues ?! explosa le major. Bon, disparais de ma vue, on en reparlera ! Je vais demander des renforts et prévenir Greg. »
Puis elle entendit le médecin du Samu, râler qu’on le dérangeait pour rien et Rémi le chef du VSR qui lui expliquait qu’il faudrait qu’il attende un peu et qu’ils ne pouvaient pas faire plus vite. Ensuite, la voix de René se refit entendre.
« Lucille, à cause de l’arbre qui est dessus on ne peut pas enlever le toit, alors on va casser le pare-brise et récupérer le monsieur en découpant la porte. Ensuite on s’occupera de toi, ça va toujours ?
- Oui, très bien.
- Bon, si tu as le moindre problème tu cries, recommanda le Major.
- D’accord ! Ne t’inquiètes pas ! répondit la jeune femme. »
Peu après, elle les entendit scier le pare brise, puis une série de bruits de moteurs et cisailles l’informa que la pince hydraulique était en train d’attaquer la porte. La voiture grinça, vibra mais, parfaitement calée, ne se déplaça pas. C’est alors que la voix de Greg lui parvint aux oreilles.
« Et petite sœur, tu vas bien ?
- Oui, t’es déjà là ? s’étonna l’infirmière.
- Tu sais quand on m’a dit ce qui s’était passé, j’ai pas traîné ! s’exclama le chef de centre.
- Dis, à ce propos, il faudra que tu calmes René. Il est furieux contre Louis.
- Ah bon pourquoi ?
- Tu lui demanderas de t’expliquer. Dis, où en sont-ils?
- Ils ont découpé la porte et ils mettent le vérin hydraulique pour repousser le tableau de bord, fit Greg après être allé demander. Surtout tu le dis si tu sens que ça bouge. »
Elle ne sentit rien au début puis quelque chose lui appuya sur les jambes.
« Stop ! cria-t-elle.
- Stop ! » répercuta le lieutenant.
Immédiatement, le mouvement cessa.
« Qu’est ce qu’il y a ? demanda-t-il.
- Quelque chose m’appuie sur les mollets. Pour l’instant ça fait pas mal mais il ne faudrait pas que la pression augmente.
- D’accord, on va voir ce qui se passe. »
Deux minutes après il revint et informa Lucille.
« Bon on croit savoir ce que c’est, on a déplacé le vérin. On va reprendre et tu dis si ça va. »
Ca allait bien cette fois-ci et la jeune femme ne sentit plus rien bouger.
« Ca y est, on le voit, dit René à son tour. Le pansement a bien tenu. Le Samu s’occupe de lui avant qu’on le sorte de là. Tu tiens le coup ?
- Oui, ça va mais ce serait bien que cela ne dure pas trop ! Je suis un peu à l’étroit pour respirer ici !
- On va faire notre possible, sister . »
Cela prit dix minutes. Elle les entendait faire les manœuvres et c’était comme si elle les voyait hisser le conducteur sur la planche en bois prévue à cet effet puis le mettre sur le matelas et dans l’ambulance. Puis elle entendit le VSAV démarrer.
« Bon, ça y est ! On va pouvoir s’occuper de toi ! annonça Greg.
- Comment allait-il ? s’inquiéta Lucille.
- Pas trop mal, répondit le chef de centre. Un peu faible, bien sur mais le médecin pense qu’il ne devrait pas y avoir de problème. »
Il fut interrompu par un bruit de sirène qui approchait.
« Qu’est-ce que c’est ? demanda l’infirmière.
- Le VSAV de Trenac qui arrive. René l’a demandé en renfort.
- Ah bon pourquoi ? Pour moi ?!.. Mais je vais bien ! s’exclama-t-elle.
- Ben on ne sait jamais…
- T’as le chic pour remonter le moral de quelqu’un toi !…
- Arrêtes de râler et ne t’agites pas ! C’est mauvais pour le souffle ! »
Il plaisantait, mais en fait c’était un peu vrai. Lucille commençait un peu à en manquer et elle résolut de ne parler dorénavant que si c’était vraiment nécessaire.
Peu après, René revint lui expliquer qu’ils allaient essayer de l’atteindre en passant par le haillon arrière. Ils comptaient procéder de la même manière que pour le pare brise et ensuite il suffirait de découper le fauteuil pour la décoincer.
Tout marcha comme prévu et Lucille entendit René donner les ordres :
« Allez, attention, on coupe le siège. »
La jeune femme sentit les vibrations de la pince, puis une série de craquements se fit entendre.
« Tenez-le… doucement… voilà c’est bien, commanda le major. Bon, Lucille, on va le basculer lentement et tu dis si tu as mal. »
Elle sentit le siège bouger et la compression diminua. Elle prit une grande bouffée d’air. Ouf ! Ca faisait du bien de pouvoir respirer librement ! Il était temps car elle commençait à se sentir un peu bizarre. Soudain elle prit conscience que Greg était à coté d’elle.
« Heureux de te voir ! fit-il.
- Et moi donc ! répondit l’infirmière.
« Ne bouges pas, recommanda Greg qui s’était glissé jusqu’à elle. Je vais regarder si tout va bien. Bon je vais commencer par les jambes. Tu peux bouger ?
- Oui, je peux. »
Il fit ainsi un bilan de tout le corps. A un moment Louis intervint lourdement :
« Eh Greg, n’en profites pas !
- Toi, fit René, tu la ramènes encore une fois et tu prends ma main dans la figure !
- Oh ça va, si on peut plus plaisanter…
- Tu sais, coupa froidement Rémi, je serais dans ton cas je la mettrai en veilleuse et me ferai tout petit. »
La remarque fit de l’effet à Louis car Rémi avait toujours été un de ceux qui était le plus proche de lui dans la caserne. Il se mit alors dans un coin pour bouder tranquillement.
Pendant ce temps Greg avait finit d’examiner Lucille et tout allait miraculeusement bien.
« Et ben, t’as eu du bol ! conclut-il. Bon, si on sortait de là maintenant ?
- Avec plaisir, répondit la jeune sœur. Aides-moi à me glisser, s’il te plait. »
Ils se traînèrent jusqu’à la plage arrière.
« Rémi, fit René, mets des couvertures pour protéger le haillon, que personne ne se coupe. »
Rémi s’exécuta et Greg sortit bientôt suivi de Lucille qui se traînait un peu difficilement car elle commençait à avoir des fourmillements dans les jambes et ne pouvait que très peu y appuyer dessus.
« Alors Sister, t’as passé un bon moment là-dessous ?
- Mémorable… Je m’en souviendrais de celui-là ! Aïe, fit-elle en posant le pied par terre.
- Qu’est-ce que tu as ? As-tu mal quelque part ? s’inquiéta le major.
- C’est rien, juste des fourmis dans les jambes.
- Ha, je vois…
- Hé ! s’exclama-t-elle alors que le major la saisissait dans ses bras, mais qu’est-ce que tu fais ?
- Les fourmis ça vit dans la nature ! plaisanta-t-il en la déposant plus loin sous un arbre. Et puis, je préfère qu’on s’éloigne de cette voiture de malheur ! » ajouta-t-il alors que la jeune femme retirait ses rangers pour se masser les pieds.
Puis, semblant soudain se souvenir de quelque chose, il se leva d’un coup.
« Bon, maintenant que tout le monde est en sécurité, on va régler nos comptes ! »
Et il se dirigea à grandes enjambées vers Louis. Lucille l’avait rarement vu aussi en colère et elle eut peur que ça tourne mal. Elle essaya de se lever mais ses jambes n’avaient pas repris tout à fait leur mobilité et elle manqua de tomber.
Heureusement, Greg, qui avait vu, s’interposa :
« René, pas maintenant, ce n'est pas le moment !
- Laisse-moi régler son compte à ce petit c…, rugit le major.
- Non, répondit fermement le lieutenant, on fera plutôt un débriefing quand tout le monde sera un peu plus calme. Pour l’instant on range tout et on verra au centre, tranquillement assis autour d’une table.
- Mais… commença René.
- Il n’y a pas de mais, c’est un ordre, ne m’obliges pas à hausser le ton.
- C’est toujours pareil ! protesta le major, tu le protèges parce que c’est le fils de Jean-Yves !
- Mais non, tempéra Greg, tu sais bien que ce n’est pas vrai. Je te promets qu’on va y réfléchir objectivement sans tarder. Mais ça n’est pas quand on est très énervé qu’on peut en parler calmement. Tu comprends ?
- Mouais ! D’accord… on range alors. »
René s’éloigna pour aider les autres à remiser le matériel. Pendant ce temps, Lucille s’était relevée et expliquait à l’équipe du VSAV de Trenac que tout allait bien et qu’ils pouvaient partir.
« Oui les gars, avec tout cela j’ai oublié de vous dire que c’était bon pour vous. Désolé de vous avoir dérangé pour rien, s’excusa le lieutenant.
- Ne t’inquiètes pas Greg, le rassura le chef d’équipe, dans ces cas-là on aime autant se déplacer pour des clous. Salut ! »
Ils se serrèrent la main et quand tout fut en ordre, Lucille remonta dans la voiture. Rémi se mit au volant à la demande de Greg. Le lieutenant et le major, qui avaient besoin de se parler seul à seul, prirent la voiture de commandement, et les deux hommes restant ramenèrent le VSR.

Lucille remontait à vive allure vers le couvent. Avec tout cela elle allait finir par être en retard à la prière du soir.
La réunion avait mis un peu de temps à démarrer car il fallait attendre que le VSAV revienne de l’hôpital.
Finalement, le débriefing eut lieu, et l’attente avait eu l’avantage de calmer René qui arriva à reconstituer la situation assez calmement. Tout le monde était d’accord sur la chronologie des évènements, par contre, les responsabilités étaient contestées par le seul qui s’avérait être en cause. Pour Louis, il était évident que cet arbre ne devait pas tomber et il ne pouvait pas deviner que s’appuyer dessus était dangereux. De plus, il avait essayé, pendant que les autres calaient la voiture, d’arrimer le tronc mais il soutenait que c’était impossible.
« Comment cela impossible ? s’étonna Rémi.
- Oui, je voulais un point d’ancrage et je n’en ai pas trouvé.
- Comment cela ? demanda René. Et l’arbre de derrière ?
- Il n’était pas placé comme je voulais, fit Louis de mauvaise foi.
- Pas placé comme tu voulais ?!… » s’énerva René.
Greg lui plaça la main sur le bras. Cela devait être un signe convenu entre eux car il se produisit assez souvent ce soir-là et, à chaque fois, le major se taisait et laissait parler le lieutenant.
Lucille, quant à elle, en les écoutant commençait à penser, qu’en effet Louis était un peu dangereux. Pas tellement par ses gestes mais par son attitude inconséquente et son entêtement à croire que lui seul avait raison. Puisqu’il ne voulait rien entendre, Greg résolut d’en reparler au conseil de centre pour en tirer les conséquences.
Après la réunion, Lucille demanda à René des précisions sur les points d’ancrages. Elle avait cru comprendre qu’il y avait plusieurs moyens d’arrimer quelqu’un ou quelque chose. Elle lui demanda, en prenant exemple sur le sauvetage de Michelle, où il aurait placé la corde dans le clocher, si la balustrade d’en face avait été inabordable. Le major réfléchit un instant et répondit que les poutres du dessus auraient aussi pû bien faire l’affaire.
Après l’avoir remercié et prit congé de tout le monde elle retourna dans le clocher et vérifia poutres. Des petits bouts de fils rouges y étaient incrustés. Aucunes des cordes des pompiers n’étaient rouges et les traces étaient relativement fraîches. Michelle avait donc utilisé une corde et quelqu’un l’avait aidée à descendre du clocher sur le toit. Mais pourquoi ? Elle n’arrivait pas à trouver d’explications qui se tiennent.
Sur le chemin du retour elle croisa Yves, le mari de Michelle. Elle s’arrêta pour lui parler un peu car, quelque part, il lui faisait de la peine. Comble de malchance, le pauvre homme venait de se faire cambrioler. Heureusement pour lui, les voleurs avaient dû être dérangés et n’avaient rien eu le temps d’emporter. Quand elle arriva au couvent, elle n’eut que le temps de se changer, de remettre sa robe, sa cape de cœur et d’entrer dans la chapelle pour la prière.

(... à suivre le samedi 28 juillet)

Chapitre 9

Publié le 13/07/2007 à 12:00 par lesromansdelara
Chapitre 9

Conseil



Lucille choisit une place de parking près du fleuve pour garer la voiture. L’eau scintillait au soleil et l’atmosphère avait un air joyeux qui tranchait terriblement avec l’état d’esprit de la jeune femme. Mais elle se sentait beaucoup plus forte aujourd’hui, bien qu’un peu nerveuse. C’est pour cela qu’elle s’était garée loin du bâtiment afin de pourvoir marcher un peu pour se calmer avant d’affronter les membres du conseil.
Quand elle sortit de la voiture, elle rencontra une vieille dame qui portait un sac un peu lourd et cherchait la perception. Comme c’était sur sa route, Lucille l’accompagna en lui portant ses affaires. La dame eut le temps de lui raconter tous ses problèmes financiers et de santé. Quand elle la quitta finalement, la jeune sœur était contente d’avoir pu écouter cette femme, ce qui lui avait fait penser à autre chose.
Elle se retrouva bientôt devant le grand bâtiment du Service Départemental d’incendie et de Secours. Il était impressionnant et lui avait toujours paru froid avec sa façade de verre, mais aujourd’hui, c’était pire.
« Bon, allez ce n’est pas le moment de reculer maintenant ».
Elle prit une grande inspiration et poussa la porte vitrée. Le hall d’entrée était désert et elle se présenta à la secrétaire :
« Bonjour, je suis Lucille Vallan, j’ai rendez-vous, avec le colonel.
- Ah, répondit-elle avec un air un peu revêche, c’est pour le conseil de discipline… Attendez un peu là. Ils n’ont pas fini avec l’autre. »
« L’autre » c’était surement René. Il avait été convoqué juste avant elle. Apparemment, dans la journée tout le monde y était passé : Jean-Yves en premier, puis Greg, l’équipe qui étaient à l’intervention de Michelle et celle d’il y a un an pour Martin. Cela faisait un paquet de monde et ils devaient en avoir un peu assez d’écouter. Ce n’était pas forcement un bon point pour elle.
Soudain, elle entendit une porte s’ouvrir, et René sortit, accompagné du colonel Rimfart, le directeur départemental. Quand il vit la jeune femme, le major esquissa un geste vers elle mais le colonel lui fit signe de sortir de suite. Il sembla obéir à regret, mais ce n’était pas le moment de faire des vagues.
Le Directeur fit signe à Lucille de venir. Elle se leva et le suivit dans une pièce. Une chaise unique était posée devant un bureau. En face, de chaque côté, étaient assis deux hommes de part et d’autre d’un fauteuil vide. C’était le comandant Verfeuil, responsable du CODIS et le commandant Réjoulais le médecin chef du département. La jeune femme était un peu surprise car, d’après ce qu’on lui avait dit, un conseil de discipline comptaient minimum sept à huit personnes. Elle leur serra la main et s’asseya sur la chaise.
Le colonel s’installa dans le fauteuil vide et saisit un dossier qu’il ouvrit devant lui.
« Bon, commença-t-il, je pense que vous savez pourquoi vous êtes là ?
- Oui, mon colonel, répondit Lucille.
- Je voudrais d’abord vous préciser certains points, continua-t-il. Comme vous le constatez, nous sommes en nombre réduit afin de pouvoir enquêter rapidement et discrètement. D’autre part nous essayons de savoir comment exactement les faits qui vous sont reprochés à vous et au major Soclard se sont passé. A partir de cette base nous jugerons s’il y a eu effectivement des erreurs de votre part ou de sa part dans la gestion de deux interventions. Nous sommes d’accord ?
- Oui, mon colonel, fit Lucille en essayant d’affermir sa voix. Mon intention est de vous aider à y voir clair.
- Très bien, fit le colonel. Avant d’entrer dans le vif du sujet nous allons vous demander de jurer sur l’honneur de dire la vérité sur les faits tels que vous les avez vécus.
- Je le jure, déclara simplement Lucille.
- Bon, eh bien je pense que nous pouvons commencer. Racontez-nous cette intervention du six juin deux mille quatre concernant un jeune garçon dix ans en détresse respiratoire. »
Lucille essaya de dérouler le récit de façon la plus précise et la plus véridique possible. Les trois hommes prenaient des notes au fur et à mesure qu’elle parlait mais ils ne laissaient rien paraître. Quand elle eut finit, elle se tut et attendit en se demandant ce qui allait se passer maintenant.
Le colonel se tourna vers ses collègues et demanda :
« Messieurs, avez-vous des questions sur ce qui vient d’être dit ?
- Oui, répondit le commandant Verfeuil. Mademoiselle, vous avez dit que vous aviez bien reçu le message de l’opérateur du CODIS, vous demandant de laisser l’enfant sur place. Vous confirmez ?
- Oui mon commandant, fit l’infirmière.
- Est-ce que, dans ces conditions, reprit-il un peu sèchement, le fait de l’emmener au centre de secours, qui plus est dans une voiture privée vous semble conforme à l’ordre que vous avez reçu et au plus élémentaire respect de la procédure.
- Non Monsieur » fit la jeune femme sans se démonter.
Les trois hommes semblèrent surpris de cette franchise. En général, dans ces cas-là les gens avaient plutôt tendance à essayer de se justifier au-delà du raisonnable et n’avouaient pas une faute dès la première question. Ou s’ils le faisaient, ils étaient tremblants et effondrés, ce qui ne semblait pas être le cas de cette jeune femme. Il n’y avait pas non plus de bravade dans son comportement, c’est pour quoi le colonel demanda, étonné :
« Mais alors pourquoi avoir agit ainsi ?
- Par ce que ce garçon souffrait d’un asthme allergique chronique et qu’il était en détresse respiratoire aiguë, répondit simplement l’infirmière.
- Quels étaient les signes en présence ? demanda le médecin chef .
- Il avait un sifflement à l’expiration au début, puis s’est carrément bloqué en inspiration, un fort tirage, des sueurs profuses et les lèvres, les ongles et les lobes des oreilles cyanosés.
- Dans un cas comme cela, qu’est-ce que çà changeait de l’emmener plutôt que de le laisser sur place ? repris le commandant Verfeuil. Vous avez gagné au plus cinq minutes !
- C’était un cas flagrant de mal asthmatique, donc une urgence vitale, expliqua calmement Lucille. Seul le manque d’oxygène tue, et là çà pouvait aller très vite. D’ailleurs, quand je suis arrivée au centre de secours et que j’ai commencé le traitement, le malade était déjà inconscient. C’est rare, mais je suis sure qu’on était non seulement à cinq minutes mais à une minute près. »
Il y eut un bref coup d’œil entre le médecin et le responsable du CODIS. Le docteur Réjoulais semblait dire au comandant : « Tu vois, je te l’avais bien dit ». La jeune femme comprit soudain qu’il y avait dû y avoir une discussion sérieuse entre les deux hommes qui devaient avoir des avis différents sur le sujet.
Le colonel jugea plus prudent de réorienter la conversation vers l’intervention la plus récente. Il procéda de la même manière en demandant à la jeune sœur d’expliquer comment s’était déroulé l’intervention qui s’était terminée par le sauvetage de Michelle. Les questions furent à peu près les mêmes que dans le bureau de Jean-Yves sauf que là, elle put s’expliquer jusqu’au bout. Mais, il était difficile de savoir ce que les personnes qui lui faisaient face en pensaient. En tout cas il était assez net que, si l’enquête autour de la première intervention se concentrait sur Lucille, celle de la seconde prenait plutôt pour cible les décisions de René. La jeune femme était cependant à l’aise car elle était vraiment persuadée que le major n’avait pas fait d’erreurs. Elle put donc répondre aux questions honnêtement tout en défendant son ami.
« Bon, conclu le colonel, je crois que nous en avons fini. Je tiens à vous remercier pour la simplicité et la clarté de vos réponses. Avant de vous laisser partir, je voudrais vous poser une dernière question, plus personnelle. Je tiens à souligner que, contrairement aux autres, vous n’êtes pas obligée d’y répondre, c’est juste pour mieux vous comprendre.
Le lieutenant Barreau nous à tracé un portrait peu élogieux de vous. Vous êtes, pour lui quelqu’un d’incontrôlable et de dangereux. Pour le major Réjoulais, au contraire, vous êtes si courageuse que vous méritez une médaille. Où vous situez-vous ? »
Malgré la gravité de la situation, Lucille ne pu s’empêcher de rire. Ces deux avis étaient si caricaturaux et si contrasté que c’était vraiment drôle.
« Excusez-moi ce sourire, messieurs, mais ces deux réactions reflètent bien le caractère passionné de ces deux hommes ! Plus sérieusement, je crois que je ne suis ni nulle, ni exeptionelle. Je suis juste un pompier comme les autres qui essaie de faire son boulot le mieux possible, c’est tout. »
Les trois hommes se regardèrent et, comme personne ne semblait avoir rien à ajouter, le colonel leva la séance.
Lucille serra la main à tout le monde et s’empressa de sortir. Elle se sentait plus légère et avait envie de profiter un peu du soleil avant de repartir vers Vic. Elle s’acheta une chocolatine et s’installa sur l’herbe prés du fleuve pour la déguster. Elle écoutait les oiseaux et regardait l’eau qui semblait s’amuser avec le soleil.
« Alors, on recharge les accus ? »
La jeune femme sursauta, se retourna et se retrouva face au colonel. Elle esquissa le geste de se mettre debout mais il l’arrêta.
« Ne bougez pas » fit-il en s’asseyant près d’elle.
L’infirmière ne savait plus que penser. C’était vraiment la dernière personne qu’elle s’attendait à rencontrer là. Où alors peut-être l’avait-il suivit pour poursuivre l’interrogatoire de manière moins formelle. Elle se dit qu’il valait mieux faire attention à ce qu’elle allait dire.
« Ne vous inquiétez pas, ma voiture est garée prés d’ici, c’est un hasard si je vous ai vu. N’ayez pas l’air si surprise, vous ne savez pas cacher vos sentiments, on lit en vous comme dans un livre !
- Excusez-moi, fit Lucille franchement, mais je suis un peu à cran ces temps-ci, je crois que je finis par me méfier de tout le monde.
- Ne vous inquiétez pas, après tout cela c’est normal d’être un peu nerveuse, répondit le colonel en souriant. Je ne peux pas vous donner les résultats de l’enquête car nous n’avons pas encore délibéré, mais ce que je peux vous dire, c’est que vous pouvez dormir tranquille.
- Et le major ? osa la jeune femme.
- Aussi. Mais je n’ai rien dit, ajouta-t-il aussitôt. Par contre si je suis là c’est parce que je tenais à vous dire quelque chose pour la suite.
- La suite ?
- Oui, la suite de votre engagement dans le corps départemental. Vous savez, s’il y a une procédure à suivre en intervention, çà n’est pas pour faire joli, mais parce qu’elle est le fruit de longues années d’expérience. Elle est destinée, non pas à embêter le monde mais à être plus efficace ensemble. Est-ce que c’est dans cette optique là que vous la comprenez ?
- Euh, oui… je pense, répondit Lucille.
- Pourquoi cette hésitation ? demanda le colonel qui n’avait pas l’air trop surpris de la réaction de la jeune femme.
- Eh bien je pense comme vous, bien sur, mais la procédure ne prévoit pas toutes les situations, et parfois, quand la vie des personnes que l’on secourt en dépend, je pense qu’on peut prendre certaines initiatives pour les aménager.
- Les aménager ? dit le colonel en riant, vous avez des mots bien a vous pour appeler les choses ! Mais je comprends ce que vous voulez dire. Vous voyez, pour paraphraser Molières, je dirais que la procédure est faite pour l’homme, pas l’homme pour la procédure. Elle est un moyen, pas un but, comprenez-vous ?
- Oui, je crois que cette fois-ci, je suis complètement d’accord, approuva la jeune sœur.
- Tant mieux, fit-il en se levant suivit par Lucille. Mais attention, les entorses à la procédure ne doivent être qu’exceptionnelles, n’en abusez pas.
- Oui, Monsieur. »
Il lui tendit la main et elle la serra chaleureusement.
« Ah… une dernière chose, ajouta-t-il. Il est bien entendu…
- … que cette conversation n’a jamais eu lieu, acheva la jeune femme.
- Exactement, fit le colonel, je crois que nous sommes sur la même longueur d’ondes. Je saurais m’en souvenir. »
Il s’éloigna sur cette dernière phrase qui apparaissait assez énigmatique à Lucille. Elle ne le savait pas alors mais ces simples mots annonçaient encore bien des émotions pour la jeune sœur.

« … et puis, j’ai repris le chemin du retour, soulagée, comme je ne l’avais pas été depuis longtemps. »
La jeune femme était dans le bureau de sa supérieure et achevait le récit de cette après-midi d’audience au SDIS.
« Bon, et bien je suis ravie que cela se soit passé de cette manière. Vous savez j’ai prié toute la journée pour vous, fit Mère Jeanne.
- Avec les bras au ciel ? plaisanta Lucille. Comme Moïse qui priait pour le peuple alors qu’il combattait ?
- Non, moi je n’avais personne pour me tenir les bras quand j’aurais été fatiguée, répondit la sœur sur le même ton. Alors je me suis contentée de prier en moi-même.
- Et bien même de cette façon, çà a été efficace ! pouffa la jeune sœur.
- Bon alors maintenant que vous êtes libérée de tout cela, il faut que je vous parle sérieusement à propos des postulantes.
- Oh la, la ! Je n’aime pas quand vous prenez cet air, s’inquiéta Lucille.
- Quel air ? s’étonna la Mère.
- Celui que vous avez en ce moment :sérieux et vaguement ennuyé. En général il est annonciateur de problèmes !
- Des ennuis, je ne sais pas mais un accroissement de vigilance oui.
- Quel est le souci ? demanda la jeune femme.
- C’est au sujet de Sarah. Comme vous le savez elle a vingt trois ans et est infirmière. Mais le souci, c’est qu’elle présenterait des troubles mentaux.
- Graves ?
- Je ne sais pas exactement, répondit Mère Jeanne, la Mère générale à été plutôt vague. Il semblerait qu’elle ait parfois des crises un peu bizarres
- De quelle nature sont-elles ?
- Et bien, apparemment, elle se figerait soudain sans raison au milieu de ses activités. Cela dure deux à trois secondes et elle revient à elle.
- La description ressemble à des crises d’épilepsies ou quelque chose comme cela, fit Lucille.
- C’est ce que nous avons pensé mais elle a emmené dans son dossier médical un avis de neurologue qui ne trouve aucune anomalie de ce coté là. Nous avons demandé un deuxième avis qui confirme le diagnostique. Il a été fait des examens complémentaires qui ne révèlent rien de physique. C’est pourquoi nous en concluons qu’il y a sûrement un problème mental.
- Je comprends, dit la jeune sœur. Et son comportement général, à quoi ressemble-t-il ?
- C’est cela qui est le plus bizarre, expliqua Mère Jeanne. Il est tout à fait normal la plupart du temps.
- La plupart du temps ?
- Eh bien, c’est apparemment une jeune femme plutôt gaie, un peu timide mais qui, en dehors de ses crises semblerait tout à fait équilibrée. Par contre, il apparaîtrait qu’après chacune de ses absences, elle ait du mal à reprendre pied dans la réalité.
- C’est à dire ?
- En fait elle aurait tendance pendant les heures suivantes à aborder certaines personnes même inconnues et à leur dire des choses sans queue ni tête. Je n’en sais pas plus.
- En effet, c’est plutôt étrange, réfléchit l’infirmière. Et donc en dehors de cela elle a un comportement tout à fait normal ?
- Oui, c’est pour cette raison, que, dans le discernement, il faudra évaluer ces troubles et voir s’ils sont compatibles ou non avec notre style de vie. S’ils sont trop prégnants il sera peut-être nécessaire de la montrer à un psychiatre. Nous en jugerons au fur et à mesure.
- C’est parce que je travaille en psychiatrie que vous m’avez demandé de m’occuper des postulantes ? s’enquit la jeune sœur.
- C’est une des raisons en effet, acquiesça la Mère. C’est même pour cela que la Mère générale les envoie ici. Mais les raisons que je vous ai déjà données en premier sont vraies aussi.
- Ah… Bon… Eh ben heureusement que c’était facile et qu’il n’y avait qu’a leur montrer ce qu’on vivait ! s’exclama Lucille en riant. Mais, sérieusement, vous pensez que je suis à la hauteur pour mener à bien cette tache ?
- Ecoutez, comme je vous l’ai déjà dit nous allons être plusieurs à juger de cela et je serais là dès que vous aurez un doute sur quelque chose. Etes-vous toujours d’accord pour vous en occuper ?
- Oui… Mais c’est aussi toujours entendu que si vous voyez que je ne fais pas l’affaire, vous me remplacez ?
- Bien sûr, fit la Mère en se levant. Allez maintenant, partons sinon nous allons arriver en retard à la messe. »
Lucille sortit et la supérieure la regarda partir.
« M’est avis ma fille que tu pourrais être surprise de voir de quoi tu es capable », se dit-elle en souriant.

Le soir même Lucille se dirigeait vers le cimetière du couvent. Le lieu était calme, idéal pour s’apaiser l’esprit avant d’aller dormir. Le temps était doux et le soleil ne s’était pas encore caché. En arrivant, elle fut surprise de voir Michelle mettre des fleurs sur la tombe de sœur Gertrude.
« Bonsoir, fit la jeune sœur.
- Bonsoir. Comme elle va me manquer, elle est partie si vite, répondit-elle tristement.
- Je ne savais pas que vous connaissiez bien sœur Gertrude.
- Oh si… Figurez-vous que, quand je suis arrivée ici pour me marier, elle a été la première à ne pas me traiter comme une moins que rien. C’est elle qui m’a recommandée pour le travail à la cuisine. Sans elle, je crois que je n’aurais pas tenu le coup très longtemps dans ce village.
- Je comprends, fit la jeune femme. Et comment vous sentez-vous en ce moment ?
- Bien, très bien, répondit Michelle. Je crois que je me reconstruis petit à petit. Le médecin dit qu’il y a beaucoup de progrès. Peut-être que je vais pouvoir commencer à faire des projets d’avenir plus vite que prévu.
- Tant mieux, je suis contente que vous vous sentiez mieux.
- Bon, eh bien je crois que je vais vous laisser, j’ai encore besoin de sommeil.
- Bonne nuit » salua la jeune sœur.
Elles s’embrassèrent et Lucille la regarda partir. Michelle était touchante dans ces moments là et la jeune femme se reprocha d’avoir douté de sa parole. Avec tout ce qu’elle avait vécu depuis qu’elle était installée là, il n’était pas étonnant que, si en plus son mari la battait, elle ait pensé à en finir.
Quoi de plus radical que de se balancer d’un clocher ? La jeune sœur se demanda à nouveau pourquoi elle ne s’était pas simplement jetée d’en haut et pour quelle raison elle était descendue sur le toit. Elle s’était donnée bien du mal pour pas grand chose. En effet qu’elle ait vraiment voulu en finir ou que ce ne soit qu’un appel au secours, dans les deux cas, elle aurait été aussi efficace depuis le haut. Même plus radical, le clocher étant plus visible et plus en hauteur.
A bien y penser c’était même bête de se mettre là pour être vu, car le lieu n’était pas visible d’en bas. D’autre part, en cas de suicide effectif, Michelle aurait eu cent fois l’occasion de sauter avant qu’ils arrivent. Et puis comment était-elle descendue là ? Michelle faisait beaucoup d’escalade étant jeune, elle était même extrêmement forte à ce jeu là. Mais même pour quelqu’un de très fort, descendre un mur complètement lisse sans corde c’était impossible. A moins qu’elle ne soit descendue avec une corde. Mais, à ce moment-là, on l’aurait retrouvée quelque part et cela n’avait pas été le cas.
Lucille continua à réfléchir et finit par conclure qu’il y avait certainement des prises dans le mur du clocher, cela ne pouvait pas être autrement. Elle résolut d’aller le dimanche suivant vérifier cette hypothèse. Puis, elle se leva et reprit le chemin du couvent.


(à suivre le 21 juillet)

Chapitre 8

Publié le 06/07/2007 à 12:00 par lesromansdelara
Chapitre 8

Surprises



Lucille était en train de balayer le cloître, cette après-midi là. Une semaine était passée depuis la venue de M. Darrube. Michelle semblait progressivement prendre ses marques au couvent. Elle commençait même à oser sortir au village faire ses emplettes. La jeune sœur trouvait cette femme très courageuse.
Par contre aucun évènement, ni aucune parole n’était venue faire avancer l’enquête sur le couple. La jeune femme commençait à se demander s’il y avait vraiment quelque chose à découvrir. Finalement tout cela n’était peut-être qu’une simple histoire de dispute de couple qui aurait mal tourné.
A propos de mal tourné, il y avait d’autres choses dans le genre, comme l’affaire avec Jean-Luc, par exemple. Le soir de l’altercation avec le mari de Michelle, elle avait rappelé René. Il avait eu Greg et avait pu s’expliquer avec lui. Le chef de centre avait confirmé qu’il essayerait une médiation avec son adjoint. Hélas, il avait rappelé la jeune sœur dans la semaine. Apparemment, Jean-Luc n’avait rien voulu savoir et la discussion entre les deux hommes s’était envenimée rapidement. Greg avait essayé à nouveau de parler au colonel mais il ne savait pas ce que cela allait donner. Lucille se dit que ce n’était pas la peine de se faire du souci à l’avance. Elle aurait bien le temps ensuite…
Le problème du moment, pour la jeune femme, c’était plutôt sœur Gertrude. La vieille sœur était de plus en plus faible et de moins en moins consciente. Heureusement, elle ne souffrait pas grâce aux médicaments et à la perfusion. D’ailleurs, il faudrait qu’elle aille à la pharmacie aujourd’hui. En effet, le médecin était passé ce matin-là et avait fait une autre ordonnance. Il avait aussi confirmé qu’il n’y en avait pas pour longtemps, ce qui attristait l’infirmière. Elle avait beau savoir que c’était la fin, elle n’arrivait pas à s’y faire et espérait toujours.
Une main se posa sur son épaule et la fit sursauter.
« Oh, pardon, fit la voix de sœur Roselyne, je ne voulais pas vous faire peur. Ca fait trois fois que je vous appelle mais vous étiez tellement perdue dans vos pensées que vous ne m’avez pas entendue !
- Je… je m’excuse, bafouilla Lucille. C’est vrai que je pensais à autre chose.
- J’avais remarqué, répondit la responsable des locaux. Ceci explique cela.
- Pardon ?
- Dites-moi, vous aimez beaucoup les animaux n’est-ce pas ? »
Bien sur que la jeune femme les aimait. Ses parents étaient vétérinaires et, depuis son plus jeune âge, elle avait été en contact avec les bestioles les plus invraisemblables. A l’âge où les autres petites filles demandaient un petit chat, elle jouait avec des mygales ou des serpents.
Mais là, dans le contexte, elle ne voyait pas très bien, ce que ce fait venait faire là. C’est pourquoi elle ne put que répondre :
« Euh…oui…
- C’est bien ce qui me semblait ! fit sœur Roselyne. Et ne me regardez pas de cette manière ! Je ne deviens ni dingue, ni sénile ! Venez avec moi ! »
Elle entraîna la jeune femme à l’autre bout du cloître et s’arrêta soudain.
« Dites-moi, vous qui êtes toujours en formation, reprit la sœur, est-ce que Saint Vincent n’interdisait pas que les sœurs aient des animaux domestique ?
- Si… répondit Lucille qui ne voyait pas du tout où elle voulait en venir.
- Alors expliquez-moi pourquoi vous vous permettez de faire un élevage dans ce couvent.
- Un élevage !? Mais…commença la jeune sœur.
- Levez la tête » ordonna sœur Roselyne.
La jeune femme s’exécuta et vit de grosses toiles d’araignées.
« Alors qu’est-ce que je disais ? Un véritable élevage ! Dites, si vous ne pensiez pas à autre chose quand vous balayez, vous apprendriez à lever la tête et à les enlever. Il y a en tout le tour du cloître et celle-là est la plus petite ! Alors mettez vous-y avant qu’elles fassent d’autres petits !
- Oui ma sœur, pas de problème ! » fit la jeune femme en riant.
Et elle commença à nettoyer le plafond.

Deux heures après, une fois changée, elle partait tranquillement pour le village afin de récupérer les médicaments de sœur Gertrude. Elle se gara le plus proche possible de la pharmacie car les poches de perfusions étaient assez lourdes à porter.
Il y avait pas mal de monde et Lucille dû attendre une demi-heure avec pleins de gens qui faisaient mine de lui demander des nouvelles de Michelle pour avoir des renseignements. Elle essayait de répondre aimablement mais succinctement. La réserve de la jeune femme vexait certaines personnes mais elle se devait de respecter le silence par respect pour ce couple qui leur faisait confiance.
La jeune sœur fut soulagée de pouvoir repartir après avoir été servie. Elle mit le paquet dans le coffre et allait rentrer quand elle aperçut Michelle au fond de la rue. Elle se dit que si elle avait fini aussi, elle pourrait la ramener au couvent. Cela lui éviterait de prendre le bus.
Lucille sortit donc de la voiture et appela, mais sans succès. Elle était trop loin. Elle s’élança donc à sa poursuite mais, quand elle arriva au bout de la rue, elle l’avait perdue de vue. Elle tourna à gauche un peu au hasard et la vit furtivement, rentrer dans une maison au milieu d’une petite rue. Le cœur de Lucille se mit à battre plus fort dans sa poitrine.
« Non, c’est pas possible ! » murmura-t-elle en s’approchant.
Pourtant, c’était bien ce qui lui avait semblé : c’était la maison qu’elle avait visitée quand elle cherchait la personne qui avait prévenu les secours lors du suicide de Michelle. La jeune femme rentra et monta l’escalier jusqu’au palier de l’appartement de Mme Ceven. Elle tendit l’oreille et entendit des voix à l’intérieur qui se rapprochèrent bientôt. Elle monta prestement un étage en essayant de ne pas faire de bruit.
Il était temps. Lucille entendit deux personnes sortir :
« Bon, fit une voix d’homme, maintenant vas-y et ne reviens pas. Tu n’es pas prudente.
- Je sais mais il fallait que je te voie, répondit Michelle, tu m’as tellement manqué.
- Allez encore un peu de patience et nous serons libres de nous voir autant que nous voulons. Vas vite maintenant.
- Au revoir. »
La jeune sœur n’entendait plus rien, ni Michelle qui descendait, ni la porte se refermer. Intriguée elle se pencha un peu et ce qu’elle vit la cloua sur place. Ils étaient en train de s’embrasser.
Elle ne savait d’ailleurs pas pourquoi elle était surprise. Après tout ce fait collait bien dans le tableau. Si Michelle avait des problèmes dans son ménage, pas étonnant qu’elle ait cherché du réconfort ailleurs. C’était à lui qu’elle avait téléphoné quand elle avait voulu sauter et il avait prévenu les secours. Mais, il n’avait pas intérêt à se faire connaître car il aurait dû expliquer comme il avait su, et avouer la véritable nature de leurs relations. A ce moment-là, Michelle n’aurait plus eu aucune chance de garder quoi que ce soit en cas de divorce. Beaucoup de choses s’expliquaient ainsi.
Lucille resta sur son palier pendant cinq minutes après le départ de Michelle pour ne pas risquer d’être vue. Puis elle descendit prudemment sans faire de bruit et sorti. Elle essaya de prendre un air dégagé et se mit à marcher vers la voiture. Elle espérait de toutes ses forces ne pas rencontrer Michelle car elle aurait du mal à faire immédiatement comme si de rien n’était. Mais, heureusement, elle put arriver à la voiture et repartir sans la voir.
Dès qu’elle arriva au couvent, la jeune sœur alla tout raconter à sa supérieure en incluant les conclusions qu’elle en avait tirées. Quand elle eut fini de parler, Mère Jeanne la regarda et :
« C’est vrai que les faits peuvent s’expliquer ainsi, mais avez-vous pensé qu’on pouvait en donner une autre interprétation ? demanda-t-elle.
- Non. Vous en auriez une autre ? s’étonna Lucille.
- Peut-être. Ce n’est pas une affirmation, c’est simplement une autre possibilité. Imaginez que Michelle, ayant rencontré quelqu’un d’autre, ait décidé de quitter Yves. Mais, si elle partait d’elle-même, elle se retrouvait sans un sou. Alors, ils imaginèrent de monter cette histoire. Ainsi, en divorçant de cette manière elle avait des chances de pouvoir partir avec des ressources et de pouvoir reconstruire sa vie avec cet homme.
- Mais alors, dans ce cas, pourquoi n’a t’elle pas porté plainte contre son mari ? objecta la jeune sœur. Normalement c’est ce qu’elle aurait du faire pour avoir gain de cause devant un tribunal.
- Oui, normalement, fit la Mère. Mais essayer de se suicider devant une bonne partie du village vaut bien une plainte.
- Bon, si je comprends bien ce fait ne prouve rien, ni dans un sens ni dans un autre.
- C’est exactement ce que je voulais dire » répondit la supérieure en souriant.
Elles furent interrompues par quelqu’un qui frappait à la porte.
La personne entra à l’invitation de Mère Jeanne. C’était sœur Corinne qui faisait la tournée du courrier. Elle déposa un tas assez conséquent sur le bureau de la Mère.
« Tenez Lucille, tant que j’y suis » et elle lui donna une lettre marquée du logo du SDISS.
« Oups, fit la jeune femme, si vous le permettez je crois que je vais l’ouvrir devant vous ma Mère. Je pense savoir ce que c’est. »
Elle fendit l’enveloppe et en sortit un papier officiel. C’était bien ce qu’elle craignait.
« Je suis convoquée devant le colonel et un conseil de discipline dans cinq jours… En ce moment tout tourne mal… C’est vraiment la loi des séries !
- Allons Lucille, ne vous découragez pas, fit la supérieure. Vous n’avez vraiment rien à vous reprocher dans cette histoire. Je pense que c’est même plutôt bien que vous puissiez vous expliquer officiellement.
- Vous avez raison, je ferais mieux d’aller m’occuper de sœur Gertrude, j’ai ses médicaments dans la voiture. »
Elle se leva et prit congé des deux sœurs.

Deux jours après, elle s’escrimait à travailler aux cours d’histoire de la congrégation qu’elle devrait commencer à donner aux postulantes dans moins de deux semaines. Le temps passait vraiment vite et elle avait du mal à réaliser qu’elles seraient là si vite. Elle avait décidé, avec la Mère, des activités qu’elles feraient pendant l’année et elle devait finaliser leur emploi du temps avant leur arrivée. Cela ne l’empêchait pas d’essayer de préparer sa défense pour le conseil de discipline. Pourtant, elle avait du mal à se justifier à l’avance et avait finit par laisser tomber. Elle se laisserait inspirer sur place.
Soudain, son téléphone la tira de son travail. C’était sœur Roselyne. En emmenant son goûter à sœur Gertrude elle ne l’avait pas trouvée bien du tout.
« J’arrive ! » répondit Lucille . Elle prit le temps d’éteindre l’ordinateur et monta tranquillement. Que sœur Gertrude aille mal, ce n’était pas un scoop. Il y avait déjà trois semaines qu’elle était fatiguée. Les calmants l’endormaient aussi un peu ce qui pouvait impressionner des personnes qui n’avaient pas l’habitude.
Pourtant, quand elle rentra dans la chambre, elle comprit que, cette fois-ci, ce n’était pas une fausse alerte. Gertrude était blanche, oppressée et quelques gouttes de sueurs perlaient sur son front.
« Non… Pas déjà !… pensa l’infirmière. »
Elle s’occupa de redresser la malade pour l’aider à reprendre souffle et lui essuya le front. La sœur se mit à respirer un peu mieux et ouvrit les yeux.
« Cette fois-ci ça y est, c’est le moment, souffla-t-elle.
- Peut-être pas. ce n’est qu’un mauvais moment, répondit Lucille autant pour elle-même que pour la vieille sœur.
- Non, je le sens, je vais aller à la rencontre de mon Dieu…
- Je vais prévenir Mère Jeanne, fit l’infirmière.
- Attendez… demanda Gertrude. Oui, je veux partir entourée de toutes mes sœurs, mais je veux vous parler auparavant. »
Lucille qui s’était déjà dirigée vers la porte fit demi-tour et demanda à sœur Roselyne d’aller prévenir la supérieure. Puis, elle s’assit sur le lit en lui prenant la main.
« J’aimerai que vous restiez comme cela tout à l’heure, fit la malade.
- Mais… protesta la jeune sœur.
- Je sais, c’est d’habitude la place de la Mère. Mais, Lucille, vous avez été la lumière de mes dernières années et vous m’avez soignée remarquablement bien. Je voudrais que ce soit vous qui me teniez la main quand je partirais. Mère Jeanne le comprendra.
- Oh Gertrude, vous allez tellement me manquer, gémit la jeune sœur, la gorge serrée.
- Mais, mon petit, je ne vous quitte pas. Je serai toujours avec vous. Et puis pensez que je vais retrouver Celui à qui j’ai donné ma vie. C’est un grand jour pour moi.
- Oui, oui c’est vrai, répondit Lucille en essayant de sourire. Je suis égoïste de pleurer… Dites, vous continuerez de me guider de la-haut ?
- Bien sur. Regardez le ciel ces prochains jours, quand vous verrez un arc-en-ciel, vous saurez que je suis auprès de Dieu, prête à vous aider… »
Elles furent interrompues par la Mère suivie de quelques sœurs.
« Alors sœur Gertrude ? dit doucement la supérieure.
- C’est le moment de se quitter, souffla la malade qui s’était beaucoup affaiblit en parlant à Lucille.
- Nous allons prier avec vous, les autres arrivent.
- Oui… Prions… Est-ce que sœur Lucille peut rester là ?» fit-elle dans un dernier effort, en serrant la main de la jeune femme.
La Mère comprit de suite le sens de la question et acquiesça en souriant. La communauté était maintenant au complet dans la chambre, réunie autour du lit de Gertrude qui semblait dormir.
Elles commencèrent à prier doucement pour accompagner leur sœur jusqu’à la grande rencontre. Celle-ci remuait ses lèvres ce qui prouvait qu’elle était consciente. Au bout de dix minutes, à la faveur d’un silence, Gertrude ouvrit soudain les yeux. Elle se redressa en serrant plus fort la main de Lucille et son visage parut se détendre et s’illuminer.
« Oh, c’est beau ! fit-elle d’une voix assurée, que c’est beau ! »
Tout le monde la regarda avec un mélange de surprise et d’admiration. Sa figure avait perdu toute trace de fatigue et paraissait beaucoup plus jeune. Elle semblait fixer un point situé dans un coin de la pièce. Lucille essaya de deviner ce que c’était mais elle ne vit rien de spécial. En tout cas ce devait être très agréable car Gertrude avait l’air extrêmement heureuse. L’infirmière était contente pour elle. Cet état dura une minute puis Gertrude retomba doucement sur l’oreiller, accompagné du bras de Lucille. Elle avait rendu son dernier souffle.
Un silence parfait s’abattit sur la chambre. Puis la jeune sœur se mit à entonner le Magnificat, cantique de joie et d’allégresse chanté par la Vierge Marie. Ca n’était pas le genre de chant que l’on prenait pour ces circonstances. En général, il était d’usage de prendre des psaumes qui demandait l’aide Dieu pour la personne défunte ou qui exprimait la peine de la séparation. La jeune femme aurait dû avoir le cœur déchiré, mais, inexplicablement elle se sentait en paix et heureuse pour cette sœur qui avait su vivre et mourir avec une telle beauté.
Après le chant, les sœurs passèrent l’une après l’autre devant le lit de la défunte pour la bénir avant de sortir de la chambre. Seules la supérieure et l’infirmière restèrent. En silence elles habillèrent Gertrude avec son habit de communauté. Ce n’était pas un silence lourd, mais respectueux et, en faisant ces gestes Lucille avait le sentiment d’accompagner encore un peu celle qui avait été sa meilleure amie sur terre.
Quand elles eurent fini, elles se recueillirent encore un peu devant leur sœur. Elle était belle maintenant, et semblait dormir en souriant. Elle avait gardé son aspect de rajeunissement qui s’était encore accentué. Puis, elle sortirent de la chambre.
« Lucille, fit la Mère. Je vais prévenir les pompes funèbres. Est-ce que vous voudrez vous occuper des veillées de prière et de la messe d’enterrement avec sœur Vivianne ? »
La jeune sœur accepta avec gratitude. Elle connaissait bien les goûts de Gertrude et savait quels textes et quels chants choisir pour lui rendre hommage. Elle partit donc voir sœur Viviane pour préparer tout cela.

Deux jours après, les funérailles de la sœur âgée étaient célébrées dans la chapelle du couvent, pleine à craquer. Elle n’avait pas de famille, car elle avait été élevée dans un orphelinat, mais nombreux étaient les gens du village qui avaient été aidés d’une manière ou d’une autre par Gertrude. Celle-ci avait passé plus de vingt-cinq ans à Vic depuis son retour de l’étranger et, jusqu’à deux ans auparavant elle avait eu plein d’activités au service de la population. Les gens n’oubliaient pas et exprimaient leur reconnaissance en étant présent pour lui dire au revoir.
La veille au soir avait eu lieu la veillée de prière et, là aussi, il y avait affluence. La mise en bière avait été faite dans l’après-midi mais sans fermer le cercueil. Les sœurs étaient ensuite parties en procession emmener sœur Gertrude à la chapelle et, depuis, elles se relayaient pour qu’il y ait toujours quelqu’un qui prie auprès de leur sœur. Il en serait ainsi jusqu’à l’enterrement.
La fermeture du cercueil eut lieu juste avant la messe qui fut belle et émouvante, mais pas triste, tout à fait à l’image de celle qui était partie. Puis, sous un ciel de plomb, tout le monde se rassembla dans le petit cimetière du couvent situé sur une petite butte, à l’arrière du bâtiment. Là fut enterrée sœur Gertrude qui avait vécu comme une vraie Fille de la Miséricorde.
Après tout cela, il y eut une petite réception pour remercier tous les gens du village. Cela tombait bien car la pluie se mit à tomber, bienfaisante pour la terre à cette époque là de l’année. A ce moment-là Lucille aurait aimé se recueillir un peu seule mais c’était impossible. Il fallait accueillir les gens et ensuite faire le nettoyage puis, ce fut l’heure des vêpres et le repas. Cela ne fut qu’après les informations qu’elle put enfin s’éclipser et aller seule sur la tombe de Gertrude.
Il avait beaucoup plut après l’enterrement, mais maintenant le temps était redevenu clair. Le soleil baissait sur l’horizon et le paysage prenait une teinte rougeâtre. Quand Lucille arriva en haut de la colline elle vit que le grain s’éloignait et qu’il pleuvait au loin. Elle s’approcha du caveau des sœurs et s’assied sur le coin de la pierre.
Cela lui faisait du bien d’être enfin là, au calme, et de pouvoir penser tranquillement. Les moments vécus avec sœur Gertrude lui repassaient devant les yeux depuis le jour où la jeune femme était arrivée au couvent, jusqu’au départ de la vieille sœur l’avant-veille. Sept ans d’amitié, de rire, mais aussi de moments difficiles que la jeune femme avait surmontés grâce à cette sœur.
A propos de moments difficiles, Lucille se souvint soudain que c’était le lendemain qu’elle devait passer devant le conseil de discipline. Elle n’avait plus envie d’y aller. Face à cette perte, tout lui semblait relatif maintenant. Après tout à quoi bon se battre ? Même si elle et René arrivaient à prouver qu’ils n’étaient coupables de rien, cela ne calmerait pas Jean-Luc. Il continuerait plus que jamais à leur rendre la vie impossible et la jeune femme ne se sentait pas de soutenir cela en ce moment.
Finalement la solution ne serait-elle pas de prouver leur innocence pour que René soit tranquille, puis de démissionner ? Elle ne savait plus très bien où elle en était et regrettait déjà de ne plus pouvoir en discuter avec Gertrude.
« Pourquoi, m’avoir laissée en ce moment ? J’ai tant besoin de vous… » murmura-t-elle en mettant sa main sur la tombe.
Elle aperçut alors une ombre se profiler devant elle.
« Je savais que je vous retrouverais là ! », fit la voix de la Mère. Lucille se retourna et lui sourit.
« Oui, j’avais besoin de me retrouver un peu seule, pour réfléchir.
- Oh, je vois, répondit la supérieure. En ce cas peut-être préférez-vous que je vous laisse ?
- Non, s’il vous plaît ! Je crois que j’en suis arrivée à tourner en rond, à force de réfléchir dans le vide.
- Si vous me disiez ce qui vous tracasse ? proposa Mère Jeanne.
- Demain c’est le conseil de discipline et je me demande s’il va en sortir quelque chose de bon. Qu’on gagne ou qu’on perde je ne crois pas que le lieutenant se calmera, au contraire. Dès fois je me dis que la solution, si j’étais la seule en cause çà serait de perdre. Mais…
- Vous ne pouvez pas à cause de René, n’est-ce pas ? compléta la Mère.
- Non, admit la jeune femme.
- De plus c’est une question de justice. Vous devez expliquer honnêtement ce que vous avez fait et pourquoi. Après, cela n’est pas à vous de juger de la suite.
- Oui, mais rien n’empêchera Jean-Luc de continuer à être désagréable ensuite, soupira la jeune sœur et je ne sais pas si je pourrais le supporter en ce moment.
- Vous me faites penser à quelqu’un qui grimpe sur une montagne et qui s’arrête dès le début parce qu’il aperçoit le sommet et qu’il lui paraît trop haut. Vous réagissez de cette façon parce que vous voyez la somme des problèmes au lieu de les traiter les uns après les autres. »
Lucille se mit à rire doucement. La mère la regarda, surprise.
« Excusez-moi, expliqua la jeune femme, mais vous parlez comme sœur Gertrude.
- Ca ne m’étonne pas ! Vous croyez être la seule qui lui demandait des conseils ? »
La jeune femme la regarda la bouche ouverte de stupéfaction, puis elle rit à nouveau avec sa supérieure. Elle regarda le paysage et vit au loin un magnifique double arc-en-ciel qui se détachait avec netteté sur le ciel orange. Sœur Gertrude riait avec elle. Quoi qu’il arrive maintenant, elle savait qu’elle serait toujours avec elle. Cette certitude lui redonna confiance et elle releva la tête, calme et déterminée.


(... à suivre le samedi 14 Juillet)
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